‹ Histoire admirable de la bienheureuse Jeanne d'ArcChapitre 1 sur 117 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

DOMREMY-LA-PUCELLE — DOMREMY-SUR-MEUSE EN I4II — SON HUMBLE EGLISE — NEUECHATEAU ET LE DUC DE LORRAINE — JACQUES D'ARC ET ISABELLE DE VOUTHON, DITE ROMÉE — MAISON, FOR- TUNE, ENFANTS DE LA FAMILLE D'ARC — ESPÉRANCES

Domremy-la-Pucellk est un petit village coquettement assis sur les bords de la Meuse, dans la vallée qui s'étend de Neufchâteau à Vaucouleurs, à onze kilomètres de la première et à dix-huit de la seconde de ces deux villes.

En suivant à pied la route de Neufchâteau à Domremy, on ne tarde pas à apercevoir sur la gauche, à l'entrée de la vallée, le château de Bourlémont, détachant sur l'émeraude des prairies son imposante ceinture de massives et blanches tourelles. Il semble que les siècles aient laissé là cette fidèle vigie pour crier au passant: « Recueille-toi! La terre que tu vas fouler est sainte ! »

Sur la colline qui prolonge les hauteurs de Bourlémont. les bois, les champs, les prés se succèdent d'abord avec une certaine monotonie; puis tout à coup se dresse une élégante flèche dominant un sanctuaire planté à mi-côte, majestueux dans son isolement; car il n'y a ni ville ni village groupé autour de ce temple: quelques maisons à peine semblent implorer son abri. Impressionné, le voyageur s'arrête d'instinct pour examiner plus attentivement le paysage et pour interroger l'horizon

Fils de France, oui. il faut t'arrêter et fléchir le genou. Ici. le ciel a traité avec la terre du rachat de ta patrie: cette église, c'est la basilique nationale de Saint-Michel

LA BIF.NHEl'REl/SE JEANNE I) ARC

de Domremy, construite en l'honneur de Jeanne d'Arc, sur les coteaux où lui parla l'Archange.

Le souvenir de notre sainte et immortelle Libératrice remplit en effet et anime tout entier le pays qui l'a vue naître; il a même transformé son nom: Domremy-sur- Meuse est devenu « Domremy-la-Pucelle »■

Dépassons la basilique d'un quart de lieue: nous sommes arrivés sur les bords de la Meuse, à l'entrée d'un pont : devant nous, un village aux rues largement ouvertes. bordées de maisons de construction simple, mais d'un aspect correct et propret, lui face du pont, un peu en axant, voici une petite église rustique. 11 va quelques années, ce modeste temple offrait une particularité assez rare. Toute la façade, de la porte à la ligne des toits, était peinte à fresque: une scène émouvante due au pinceau de Balze représentait Jeanne écoutant les voix de saint .Michel, de sainte Catherine et de sainte Marguerite. Malheureusement, cette peinture qui donnait un cachet spécial au sanctuaire de la vierge lorraine n'existe plus aujourd'hui : le temps en a eu raison.

Devant le porche on a placé une statue de bronze, œuvre d'Eugène Paul. Jeanne. à genoux, semble inviter les chrétiens qui passent à unir leurs prières aux supplications qu'elle adressa jadis au ciel pour sa patrie.

Le regard du voyageur se détache à peine de ce spectacle que déjà, vers la gauche, le magnifique groupe de Mercié l'attire : Jeanne est encore là. saisissant l'épée pour défendre la France détaillante. A quelques pas. derrière ce chef-d'œuvre, au milieu des arbustes et des fleurs, apparaît le bijou de la France, la maison de l'héroïne avec les précieux souvenirs artistiques qui y sont conservés, depuis la sculpture de la fac,ade. exécutée sur l'ordre d'Etienne llordal. jusqu'au bronze admirable de la princesse Marie d'Orléans, qui orne la chambre principale.

Cette église et cette maison sont bien placées l'une à côté de l'autre : le sanctuaire de l'amour du Christ Rédempteur voisine heureusement avec celui de l'amour de la patrie. Jeanne a toujours uni dans son cœur ces deux amours et dans le même sacrifice les a lait triompher. La postérité les vénérera ensemble, en visitant tour à tour avec un sentiment de respectueuse émotion la demeure où la vierge française vécut et le temple où elle pria. C'est là même, entre ces deux abris, celui de la famille et celui de la toi chrétienne, que le ciel se manifesta à la pieuse enfant et lui parla pour la première lois.

Après une méditation et une prière dans ces lieux bénis, suivons la rue montante qui mène à l'extrémité Sud du village. Ce chemin, ati bord duquel un imposant calvaire de bronze recueille tant de signes de croix, conduit au vignoble de la Pucelle, puis, un peu au delà, à la basilique construite récemment sur la lisière du Bois-Chenu et que nous avons saluée tout d'abord.

Cet édifice sacré est l'ex-voto que la France reconnaissante éleva en l'honneur de sa Libératrice. Il rappelle que dans ce hameau, à peine connu alors, un archange et des saintes, accompagnés d'une multitude d'esprits célestes, vinrent maintes fois visiter une petite paysanne pour l'instruire du rôle miraculeux auquel Dieu la destinait.

A l'intérieur, fresques, mosaïques, vitraux rivalisent pour immortaliser les grandes scènes du passade terrestre de la vierge lorraine, ses étapes dans les bonnes villes de France et sa tendresse pour les soldats rangés sous les étendards de son pays ou tombés sur les champs de bataille. Honorer la mémoire des braves fut en effet l'un des plus chers désirs de notre héroïne. Pendant sa vie guerrière, on l'entendra souvent répéter: « Si je succombe, que mon prince fasse bâtir des chapelles afin qu'on vienne y prier pour le salut des âmes de ceux qui sont morts en défendant le royaume. »

On quitte à regret le monument. Le voyageur tout ému s'éloigne en méditant dans son cœur les souvenirs historiques que ce pèlerinage vient d'évoquer.

Cette rapide visite au Domremy moderne nous aidera à nous mieux figurer la même bourgade en l'année 141 1 de l'ère chrétienne.

Ce sont des maisons assez pauvres, pour la plupart, établies le long des rues actuelles. Seulement le pont est construit plus bas sur le cours de la .Meuse, dans le prolongement de la rue de l'Isle. qui alors remontait aussi vers l'église, mais l'accostait en sens inverse. I. 'humble sanctuaire formait dans son ensemble le même bâtiment que nous visitons aujourd'hui : la seule différence était dans sa disposition. Là où se trouve le chœur s'ouvrait la porte d'entrée, tandis que le chevet d'autrefois s'élevait à l'endroit où nous pénétrons maintenant dans l'édifice. A l'intérieur, on remarquait la même cuve baptismale et le même bénitier, précieuses reliques conservées jusqu'à nos jours. La statue en pierre de sainte Marguerite, mutilée depuis par l'injure des temps, existait déjà près de ces gros piliers. Enfin le petit campanile, quoique moderne, nous rappelle l'ancien dont il est la reproduction exacte.

Le cimetière entourait cette église; et juste contre la clôture très basse du champ des morts s'adossait la chaumière habitée par la famille d'Arc. La modeste demeure, en traversant les siècles, n'a guère changé : nous la revoyons à peu près telle que l'ont connue les contemporains de Jeanne.

Au sortir de la maison de Dieu, en suivant la route qui gravit le coteau, on rencontre bientôt un large sentier se dirigeant vers la Meuse, puis se perdant dans les terres cultivées à moins d'un quart de lieue. Le long de ce chemin, l'eau à certaines saisons jaillit d'une façon aussi abondante que capricieuse. Cependant quatre sources se rencontrent en tout temps sur ce petit versant de Domremy : d'abord la fontaine des Groseilliers, la plus importante de toutes, aujourd'hui captée pour l'alimentation du village; puis la fontaine des Rains; ensuite celle de la Corvée, et enfin celle des Fiévreux, actuellement appelée fontaine de la Pucelle. A peu de distance de cette fontaine, un hêtre d'une beauté merveilleuse étend son ombre sur un épais tapis degazon ; cet arbre est. au siècle où nous nous transportons, un rendez-vous de fête : les uns l'appellent le beau May. et d'autres, en souvenir de vieilles superstitions, le nomment l'Arbre des Fées.

La Meuse, comme aujourd'hui, serpente dans son étroite vallée; mais combien différents et plus nombreux sont les méandres dessinés par son cours paresseux! Pour n'en citer qu'un, mentionnons l'île que forment ses eaux au delà du vieux pont de Domremy. En cet endroit isolé se dresse un château fort appartenant aux sei-

gneurs de Bourlémont : on le nomme Château de l'isle. Là, à l'abri de toute alerte subite, les habitants de Domremy font paître leurs troupeaux.

Les temps sont troublés, en effet, et le monde est agité par une convulsion telle que rarement, jamais peut-être, l'histoire des siècles n'en raconta de semblable.

L'Eglise fondée par Jésus-Christ, devenue l'arbitre de la société, offre, hélas! la première, le plus lamentable spectacle. Les ambitions furieuses de ceux-là mêmes qui devaient à tous l'exemple de l'humilité pratiquée et recommandée par leur divin .Maître ont suscité de grands maux. Deux antipapes disputent au représentant du Sauveur sur la terre le pouvoir suprême.

Le grand schisme d'Occident est à son apogée; chacune des monarchies européennes y trouve prétexte pour arracher à l'Eglise un lambeau de sa robe sans couture. A ce moment, les Turcs, disciples de Mahomet, exterminateurs du nom chrétien, profitent de la faiblesse de leurs ennemis; au milieu de ce désarroi général, ils étendent leurs conquêtes et préparent de nouvelles invasions en Europe.

Quant à la France, sa situation est bien douloureuse : elle soutient contre l'Angleterre la guerre de race inaugurée en i33y par l'ambition farouche d'Edouard III.

La sagesse de Charles V et la valeur de Du Guesclin avaient relevé sa fortune à la tin du xive siècle: mais, fille ingrate, notre nation a favorisé le schisme et soutenu l'antipape. Le châtiment ne s'est pas fait longtemps attendre : la France subit bientôt la peine du talion, la voilà frappée à la tète et divisée dans ses membres. Son roi (maries VI est fou, et les princes du sang, animés d'une haine mortelle, ont séparé notre malheureuse patrie en deux factions. Jean sans Peur, duc de Bourgogne, a fait assassiner son cousin germain, Louis d'Orléans. La moitié du pays marche à la suite des meurtriers : ce sont les Bourguignons ; l'autre moitié s'arme sous la conduite du comte Bernard, beau-père du fils aîné de la victime: ce sont les Armagnacs.

Les deux partis se disputent la possession du monarque insensé qui porte la couronne, et dans leur haine aveugle font appel à l'ennemi national, à l'Anglais. Ln 141 1. les Bourguignons ont dans leurs rangs nombre de soldats d'Angleterre, et l'Armagnac lui-même, dans cette lutte fratricide, décide à Bourges, en janvier 1412. qu'il s'alliera à l'étranger.

Chaque camp lutte avec une cruauté qui dépasse toute description, et le peuple de France se trouve écrasé entre l'un et l'autre comme dans les mâchoires d'un sanglant étau.

Quelle démoralisation ces événements ne créaient-ils pas dans le royaume! Quelle agitation, quelles angoisses, quels troubles, là où l'on combattait et partout où le danger menaçait !

Voilà l'état des esprits et des cœurs à Domremy. en 1411. On y était sujet de Charles VI : une partie du village relevant directement de la capitainerie de Yaucouleurs avait le roi comme souverain ; l'autre, fief des Bourlémont, seigneurs de Domremv et de Creux, et rattachée ainsi au Barrois Mouvant, reconnaissait dans le même

INMMREE ET ENVOYEE

prince son suzerain. Le pays était tout à la t'ois armagnac et royaliste ardent. L'agitation guerrière ne le touchait pas seulement par sympathie patriotique : on s'était battu non loin de là.

Les bourgeois de Neufchàteau, mécontents de la politique du duc de Lorraine, leur souverain, avaient hautement proclamé les droits du monarque français; ils se montrèrent disposés à recourir à lui quand besoin serait, et, en guise de protestation, ils affichèrent dans leur ville son écu fleurdelisé.

Le duc de Lorraine. Charles 11. vit dans ces actes un a liront personnel; il lit venir des reîtres allemands et en remplit la ville. Sur son ordre, le ier mars 14 10, cette garnison de barbares se rua sur les paisibles bourgeois, outragea et blessa les plus notables d'entre eux. puis, lancée à la curée, ravagea et pilla les demeures de tous ceux qui étaient réputés riches. Cependant. Neufchàteau ne plia pas, et de l'injustice qui lui était faite, des rapines qu'il avait subies, en appela au roi de France. On attendait précisément, en 141 1. le jugement du roi et de son Parlement.

Domremy vivait dans cette atmosphère agitée; ses habitants s'intéressaient à la querelle de Neufchàteau et de son duc. parce que le roi de France en était juge. La solution définitive ne devait pas laisser indifférent un des plus estimables laboureurs du village, un de ceux que ses compatriotes chargeaient volontiers de missions de confiance et dont ils avaient fait leur doyen, c'est-à-dire le premier après le maire et l'échevin : Jacques d'Arc.

Cet homme honorable possédait un peu de fortune; il avait en propre une maison, des bestiaux, quelques terres, et en cultivait d'autres plus considérables à titre de fermier. Originaire du village d'Arc, près de Saint-Nicolas-du-Port, il semble avoir résidé à Ceffonds, bourg de la province de Champagne. Son mariage fut pour lui l'occasion de se fixer à Domremy dans la chàtellenie de Yaucouleurs. Il avait épousé à Youthon une femme pieuse, énergique, courageuse, appelée Isabelle et surnommée Romée — sans doute à cause de pèlerinages accomplis à la capitale du monde chrétien par elle ou ses parents.

Leur logis n'est pas grand, mais pour l'époque il les meta l'aise. Une pièce assez vaste, au large foyer, communiquant avec trois autres plus restreintes, constituent le rez-de-chaussée; sur toute cette surface s'étend un grenier. A l'entour. des étables aujourd'hui disparues, et. derrière la demeure, un jardin, séparé du cimetière qui entoure l'église par une haie vive ou une muraille fruste.

Dieu a béni l'union de Jacques et d'Isabelle. En 141 r. trois rils issus de leur mariage habitent avec eux. L'aîné. Jacquemin, est presque un adolescent dont l'aide leur est précieuse: Jean et Pierre qui le suivent sont déjà grandelets.

En décembre 14 m. dans la maison de Jacques d'Arc et d'Isabelle Romée, on prépare encore un berceau. Je ne sais si ces époux chrétiens exprimèrent au ciel un désir au sujet de l'enfant attendu: mais pouvons-nous douter qu'Isabelle, après avoir eu trois tils. n'appelât de tout son cœur la naissance d'une fille, qui. en grandissant, serait le bonheur et le rayon de soleil du foyer ? (Test si doux pour une mère de trouver en son entant une petite compagne qui s'attache à ses pas. copie ses exemples, en attendant

de devenir une aide, mieux encore une confidente à laquelle elle pourra communiquer sa foi et sa piété.

Rien de plus naturel que ce rêve maternel confié sans doute avec abandon à la Providence. Aussi celui qui s'incline avec bonté vers les âmes saintes et humbles va manifester sa miséricorde non moins que sa toute-puissance. A ces parents honnêtes, laborieux, qui. dans la simplicité de leur cœur, souhaitent une petite tille pour la consolation de leur foyer, il accordera l'enfant miraculeuse. Jeanne d'Arc, dont l'histoire du monde enregistrera le nom incomparable et qui. par une série de prodiges inouïs, deviendra un jour la Libératrice de la France !

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