‹ Histoire admirable de la bienheureuse Jeanne d'ArcChapitre 2 sur 117 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

NAISSANCE DE JEANNETTE D'ABC : PHÉNOMÈNES QUI l' ACCOMPAGNENT — SON BAPTÊME: NOMBREUX PARRAINS ET MARRAINES — ÉDUCATION MATERNELLE — PREMIÈRES DÉVOTIONS — LES MALHE1 ftS D£ LA FRANCE DE ITl3 A 1 420 : LEUR INFLUENCE SIR JEANNE D'ARC — PREMIÈRE COMMUNION.

Le 6 janvier 1412, les habitants de Domremv sont rentrés chez eux depuis quelque temps déjà, après avoir assisté pieusement aux offices de la grande fête de l'Epiphanie.

La nuit s'est étendue sur la contrée, tout semble disposé au calme et au silence

Soudain à chaque fover. sans qu'aucun motif extérieur ait pu y donner lieu, un souffle d'allégresse pénètre dans les cœurs. Étonnés, les bons villageois s'interrogent, ouvrent les portes, se mettent sur le seuil de leurs chaumières, examinent le firmament. C'est en vain : rien ne leur révèle la cause du sentiment de bonheur qu'ils éprouvent. Et voici que les êtres sans raison eux-mêmes ne tardent pas à partager cette exubérance : les coqs, dans les poulaillers, battent des ailes et pendant deux heures font entendre des chants sonores et prolongés.

Que se passe-t-il donc? Comment expliquer le phénomène?

On dit bien, en fait de nouvelles, que les d'Arc sont au comble du ravissement, parce que. sous leur toit, une fillette vient de naître; mais quelle relation et surtout quelle proportion établir entre les deux événements? Nul ne songe même à les rapprocher.

Cette allégresse est un présage des « Noëls » qui éclateront un jour sous les pas de la Libératrice; elle est un signe dont on se souviendra plus tard à Domremv. quand on recherchera les antécédents de cette enfant, alors qu'avant grandi elle voudra travailler au salut de la patrie.

Aux premières lueurs du jour, on se met en quête de parrains et de marraines: l'usage du temps en admettait en effet plusieurs, et il était honorable de s'entourer d'un groupe de gens estimables quand on venait présenter son enfant au baptême.

Les époux d'Arc ne furent pas embarrassés pour former cette escorte d'honneur à leur fille. Le maire Aubry envoie sa femme Jeanne, qui aura pour commères Agnès et Sibylle, dont nous ne connaissons pas les noms de famille; Béatrix. épouse du cultivateur Estellin; Edith, femme de Jean Barre; Jeannette Rove: Jeannette, femme

de Thiesselin le clerc; Jeannette, épouse du charron Thévenin; puis se joignent au cortège comme parrains: Jean Barre, de Frébecourt; Jean Morel, de Greux; Jean le Langart et Jean Ranguesson. Nous n'affirmons pas que l'énumération soit complète : peut-être une belle-soeur de Jeanne d'Arc et d'autres encore vinrent-ils témoigner de la foi chrétienne des parents, et promettre de protéger celle de l'enfant. C'est donc devant quatre parrains et huit marraines au moins que le prêtre Jean Minet administra le saint baptême à la tille de Jacques d'Arc. Le choix du nom semblait presque inspiré par celui des parrains et marraines: tous les parrains répondaient au prénom de Jean; une des marraines s'appelait Jeanne, et trois, Jeannette. Ce lut ce dernier nom que reçut la petite fille, et nul à Domremy ne la désigna jamais autrement.

Jeannette baptisée est rendue à sa mère; celle-ci, la serrant sur son cœur, promet de nouveau à Dieu de l'élever dans la foi et dans l'amour de son Créateur. Tout reprend ensuite sa place au foyer de Jacques d'Arc.

L'enfant grandit: ses petits pas s'assurent et sa bouche articule des phrases que ses parents et ses frères lui prononcent lentement. Demande par demande, la fillette doit répéter « Notre Père » et « Je nous salue Marie », comme un peu plus tard elle redira, article par article, le Symbole des Apôtres.

Isabelle ne s'adresse pas seulement à la mémoire de l'enfant, c'est surtout à son jeune cœur qu'elle fait appel lorsqu'il s'agit de lui inculquer les premiers éléments de la religion, de lui faire comprendre la bonté et la puissance du Créateur, la miséricorde du Sauveur Jésus

On peut maintenant conduire la fillette à l'église. Sa piété précoce, devançant même l'âge de raison, la poussera vers le sanctuaire; elle aimera à v séjourner, respirant là une atmosphère de bonheur que seule peut établir et expliquer la Présence réelle.

Il y a là un premier et principal élément de formation que l'historien doit signaler; il précède les autres sources d'éducation chrétienne que Jeannette trouvera ensuite dans la maison de Dieu. Ce sont les instructions et les catéchismes que donne le curé de Greux dans son annexe. Domremy; langage de foi. mais simple, mis à la portée du peuple, si l'on en juge par les propos du bon curé que les prêtres ses contemporains rapportèrent plus tard. Il y a encore les cérémonies de l'Église, si touchantes en ellesmêmes, si pleines d'intérêt pour la curiosité naissante des enfants; le culte du Saint Sacrement: les autels dressés aux saints spécialement vénérés dans chaque église.

A Domremy, c'est la Très Sainte Vierge qui a son image entourée de respect et d'affection dans la chapelle de Notre-Dame; c'est le patron de la paroisse saint Rémi; c'est sainte Marguerite, dont la statue existe encore aujourd'hui; dans des chapelles annexes, c'est saint Jean-Baptiste et saint Sébastien.

Toute jeune, Jeannette fut donc formée à la prière.

Si son esprit allait doucement et de lui-même vers les choses de Dieu, plus d'un récit attristé devait aussi la frapper quand, le soir, elle s'asseyait sur les genoux de sa mère. 11 semble, en effet, que les mil heurs de la patrie augmentent à mesure que la petite fille grandit.

Devant le roi et les princes réunis à l'hôtel Saint-Paul, Eustache de Pavilly ne

craignait pas de laisser échapper cette affirmation : «. Pins on approche de la personne du roi, plus le désordre est grand. » L'état lamentable qu'il signalait, loin de diminuer, allait s'aggravant chaque jour.

En 141 3. l'écorcheur Caboche, à la tête d'une troupe féroce de valets de boucherie. règne dans Paris, supplantant l'autorité du duc de Bourgogne et du roi lui-même. Le meurtre est le moyen de gouvernement, de recouvrement des impôts, comme de toute influence : c'est la terreur barbare et aveugle commandant partout.

Cependant, Henri V vient de monter sur le trône d'Angleterre. Ce prince, jeune encore, aussi ambitieux que politique habile, comprend tout le parti qu'il peut tirer de la triste situation de notre pays. Le 10 juillet 1414. il proclame ses droits prétendus à la couronne de France, puis entame des négociations sur des bases dont le seul énoncé est une honte pour les Français. D'ailleurs, ce qu'il veut d'abord, c'est gagner du temps, afin de se procurer de l'argent et d'assembler une armée qui se jetterait de nouveau sur notre malheureuse nation.

En avril iqiS. les pourparlers cessèrent, et le rr juillet suivant l'armée anglaise était réunie à Southampton. Cinq jours après, 6 000 hommes d'armes et 24000 archers s'embarquaient sur i 5oo navires. Le 18 août, Harfleur était bloqué par terre et par eau; la ville, enlacée dans un cercle de fer, se rendait sans conditions, le 22 septembre. Un tel événement souleva l'opinion par toute la France.

Le connétable Arthur de Richëmont se mit en campagne avec des troupes trois fois plus nombreuses que celles de l'envahisseur et marcha contre lui : celui-ci. comprenant le danger, battit précipitamment en retraite sur Calais. Après une poursuite ardente, les deux ennemis se trouvèrent en présence, et le 25 octobre 141 5 se livra la mémorable bataille d'Azincourt.

La noblesse française y combattit avec un courage héroïque, mais elle attaqua sans ordre et sans plan d'ensemble ; desservie en outre par les circonstances, elle ne put empêcher que cette bataille ne devint pour la France une épouvantable défaite. Neuf mille chevaliers environ restèrent étendus dans les plaines d'Azincourt et deux mille nobles furent faits prisonniers,

A la nouvelle de ce désastre, la consternation fut profonde dans le pavs. mais, hélas! les Armagnacs et les Bourguignons n'en continuèrent pas moins leurs querelles.

Le comte d'Armagnac, nommé connétable, devient un vrai tyran. Le duc de Bourgogne, Jean sans Peur, après avoir resserré ses liens avec l'ennemi national en lui permettant de continuer la conquête de la Normandie, somme, le 17 avril 1417. toutes les villes de France de se rendre sous peine d'y être contraintes par le fer. Puis, le 2 novembre, il enlève la triste reine Isabeau de Bavière, reléguée à Tours à cause de ses excès de toutes sortes, se fait élire par elle gouverneur général de France, et tous deux établissent à Troyes un autre gouvernement.

Au mois de mai 141 S. Villiers de l'Isle-Adam pénètre par trahison dans Paris et en prend possession au nom du duc de Bourgogne: c'est l'occasion de nouveaux

massacres. Jean sans Peur et Isabeau de Bavière font leur entrée dans la capitale en marchant sur des monceaux de cadavres, le 14 juillet [418.

Pendant que ces événements lamentables se déroulaient. Henri V était rentré en campagne. Le rraoùt 1417. il débarquait sur la côte normande et s'emparait cette même année de Touques. Anvillers. Caen, Baveux. Laigle, Lisieux, Alençon et Falaise. Au printemps 141S. le monarque anglais reprenait la suite de ses conquêtes avec une armée grossie d'importants renforts: il s'introduisait de vive force dans Cherbourg et Pont-de-1'Arche. puis mettait le siège devant Rouen, le i<» juillet. Après une résistance héroïque, la cité succomba, le i3 janvier 1411).

A ce moment. Jean sans Peur. qui. jusque-là. avait favorisé les desseins du roi d'Angleterre, le trouvant trop puissant, recula et tenta de se réconcilier avec le dauphin Charles. Ce dernier, troisième fils de Charles VI, né en 1403. était devenu, par la mort de ses deux frères aines, héritier de la couronne de France.

Des pourparlers s'engagèrent donc près de Pouilly entre le jeune prince et le duc de Bourgogne, mais comme Henri V approchait de Paris avec l'armée anglaise, il fallait aboutir au plus tôt. L'entrevue définitive eut lieu le 10 septembre 1410: le dauphin Charles et le duc de Bourgogne se rencontrèrent, à 5 heures du soir, dans un parc entouré de palissades, disposé sur le pont de Montereau. .Mais à peine les princes étaient-ils en présence que leur colloque dégénérait en altercation et que Jean sans Peur tombait mortellement frappé par des gens de la suite du dauphin.

Ce meurtre mit le comble aux malheurs de la France. Le fils de la victime fit alliance avec les Anglais, et. le 20 mai 1420, le roi d'Angleterre, à la tète d'une armée de seize mille hommes, rejoignait, à Troyes, la reine Isabeau de Bavière et le nouveau duc de Bourgogne, Philippe le Bon. Henri V se rendait dans cette ville pour assister à la publication du traité préparé le mois précédent. En vertu de ce pacte, le roi d'Angleterre épousait Catherine, tille de Charles VI. devenait régent du rovaume et acquérait pour sa postérité la couronne de France. Les contractants s'engageaient à repousser dans l'avenir, sans même l'examiner, toute proposition tendant à conclure la paix avec le dauphin Charles.

Ce honteux traité allait être désormais la loi du rovaume. Pour mettre le sceau à son acceptation, on pouvait voir, le r1' décembre 1420, Charles VI, la reine Isabeau, Henri V d'Angleterre et Philippe le Bon faire ensemble leur entrée dans Paris, promenant la pompe de leur cortège dans une cité accablée d'inexprimables infortunes. Ce même hiver, la capitale fut décimée par une horrible famine, alors que deux ans auparavant le fléau de la peste avait couché dans la tombe jusqu'à cent mille victimes.

Ce tableau des souffrances de la patrie montre bien de quelles sinistres images se peupla la jeune imagination de Jeannette et quelles douloureuses impressions firent battre son cœur d'enfant.

La route de Langres à Verdun, servant de communication directe entre la Bourgogne et les Flandres, traversait Domremv. Du seuil de sa maison, Jacques d'Are \o\ait défiler les convois de marchandises, les escortes militaires, les caravanes de

voyageurs; et souvent les époux patriotes, retirés à leur foyer, durent répandre des larmes amères, en se communiquant leurs impressions.

La connaissance de toutes les douleurs nationales produisit chez l'entant un effet particulier qu'il faut bien se garder d'oublier.

Chaque fois que la fillette voyait sa mère, les yeux rougis par les larmes, se tourner vers le ciel pour implorer la fin de tant de maux, son petit cœur se serrait; elle avait le sentiment de grands malheurs à éviter, d'une ruine complète à détourner. Alors, joignant les mains, elle répétait avec ferveur la supplication d'Isabelle :

— Mon Dieu, sauvez la France!

Cependant Jeannette commençait à se faire remarquer par sa sagesse, son obéissance et sa douceur. Le bon curé de Domremy. Guillaume Fronte, l'interrogea à plusieurs reprises et fut charmé de trouver en elle assez de notions religieuses pour pouvoir l'admettre au banquet eucharistique. Sans nul doute, e digne pasteur, d'accord avec les parents de la petite fille, 'autorisa, toute jeune encore, à s'approcher de la Table Sainte.

D'après le récit qui nous est resté de ses communions dans les années suivantes, nous pouvons deviner de quelle façon Jeannette accueillit alors son Jésus!

Au moment de le recevoir, ses traits angéliques reflétèrent les sentiments de foi et d'amour qui remplissaient son cœur; ses yeux tournés vers la Sainte Hostie durent se mouiller d'abondantes larmes.

Elle pleurait, la pieuse enfant, en intercédant pour la France dont le Christ veut être à jamais, malgré toutes les ingratitudes et les défections, le « droiturier » et souverain Seigneur.

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