‹ Histoire admirable de la bienheureuse Jeanne d'ArcChapitre 15 sur 117 · CHINON — LE CHATEAU : SALLE OU JEANNE D'ARC RECONNUT CHARLES VII · texte numérisé non relu

CHINON — LE CHATEAU : SALLE OU JEANNE D'ARC RECONNUT CHARLES VII

Vendôme et de Chartres, descendit les dix-huit degrés qui donnaient accès à la porte extérieure du rez-de-chaussée, où les gens de service retenaient Jeanne d'Arc.

— Que voulez-vous? interrogea-t-il.

— Parler au dauphin, répondit-elle.

— Venez, je vais vous conduire vers lui.

Le comte de Vendôme s'avança, accompagné de la jeune tille, et gravit le large escalier: puis, sur un signe, deux valets écartèrent les tapisseries qui tombaient sur la porte de la grande salle et en masquaient la vue. Le coup d'œil était féerique.

Cependant le grand maître d'hôtel marchait droit au comte de Clermont, qui, feignant d'être Charles VIL, s'apprêtait à recevoir le salut de la jeune tille: celle-ci s'arrêta net :

— Ce n'est pas là le roi, déclara-t-elle.

Un peu décontenancé, le comte se tourna vers un écuyer qui se trouvait à sa portée, et le désignant :

— Le voici, indiqua-t-il.

- Oh ! non, s'écria l'Inspirée, si le dauphin était là. je le reconnaîtrais tout de suite. En ce moment, l'assemblée, cédant à un mouvement instinctif de curiosité, avait dû se rapprocher de la nouvelle venue et l'entourait. Obligé sans doute de suivre ce mouvement, pour ne rien perdre de cette scène qu'il regardait avec un intérêt bien compréhensible, le monarque sortit de la chambre où il se tenait et s'avança au milieu des groupes pressés de ses officiers. Tout aussitôt, l'ange qui la guidait prévint Jeanne; elle se détourna et sans hésiter aborda Charles VIL Son chaperon à la main, elle lui fit correctement, à la distance de quelques pas. les révérences d'usage à la cour.

— Dieu vous donne bonne vie. noble prince! dit-elle.

— Je ne suis pas le roi, répliqua Charles VII : le roi, le voilà.

Et il montrait de nouveau le comte de Clermont, bien plus somptueusement vêtu que lui.

— Au nom de Dieu, c'est vous et non un autre, reprit la Libératrice. Je suis venue

vers vous de par le Roi du ciel J'ai nom Jeanne la Pucelle. Si vous voulez écouter

le message que je vous apporte, vous recouvrerez votre rovaume, et les Anglais s'en iront hors de France.

— Quel est donc ce merveilleux message?

— Dieu vous mande que vous me mettiez en œuvre et je ferai lever le siège de devant Orléans, puis je vous conduirai à Reims pour recevoir votre sacre et votre royale couronne : vous serez ainsi le lieutenant du Roi des deux, qui est Roi de France.

Le souverain écoutait la jeune tille, intrigué certes par son air de majesté et la gravité pleine d'assurance avec laquelle elle s'exprimait, mais sur son visage régnait toujours un scepticisme profond et une vive anxiété :

— Utilisez-moi, noble sire, insista-t-elle, et la patrie ne tardera pas à être soulagée de ses maux. Oui. le siège d'Orléans sera levé et je vous mènerai sacrer à Reims, n'en doutez pas.

80 l-A BIENHEUREUSE JEANNE D ARC.

— Et comment voulez-vous que je ne Joute pas. puisque vous ne m'apportez aucune preuve à l'appui de vos paroles et de vos promesses?

— La preuve, au contraire, je vous l'apporte, noble prince. Si vous voulez m'entendre en secret, je vous dirai la réponse de Dieu aux tendres prières que vous lui avez adressées dans les jours malheureux.

Charles VI I hésita un instant. Il ne pouvait se retirer seul avec cette jeune inconnue: déjà à demi dompté par le surnaturel prestige de l'enfant, il lui répugnait de la renvoyer sans l'écouter. Il s'arrêta donc à un moyen terme, et. emmenant Jeanne dans le haut de la salle, il donna l'ordre à tous ceux qui remplissaient l'enceinte de se masser à l'autre extrémité. On devine la curiosité de la cour entière pendant ce mystérieux entretien, et l'attention de chacun à suivre les mouvements, l'expression de phvsionomie et jusqu'aux moindres gestes des deux interlocuteurs.

Quand donc le roi et la Pucelle furent à l'abri de toute indiscrétion, le monarque interrogea :

— Dites-moi maintenant le message de Dieu.

— Mon Seigneur vous dit : Tu es vrai héritier de France et fils de roi.

A ce simple énoncé. Charles VII fut extrêmement surpris. L'affirmation de la Pucelle répondait à une grande anxiété qui torturait son âme et qu'il n'avait, ainsi que nous le savons déjà, confiée qu'à Dieu. Combien de fois, en effet, voyant les calamités qui fondaient sur lui et sur son royaume, n'était-il pas retombé dans ce doute affreux?

Néanmoins, voulant mettre Jeanne à l'épreuve, il feignit ne point comprendre. Mais la jeune tille continua :

— Souvenez-vous, noble prince, de cette nuit de douleur où. accablé par les coups répétés qui VOUS frappaient, vous cherchiez en vain dans le sommeil l'oubli de tant de maux. Alors votre esprit se tourna vers Dieu; vous vous êtes mis à genoux au pied de votre lit; et voici la prière que vous avez adressée à Notre-Seigneur : « O mon Dieu, si j'ai le bon droit pour moi dans les guerres que je soutiens, venez à mon secours! » Le matin suivant vous êtes entré seul dans votre oratoire, et là„ sans prononcer un mot. du fond de votre cœur vous avez présenté cette nouvelle requête au Tout-Puissant : « Si je suis vraiment descendant de la noble maison de France et par conséquent héritier du royaume, gardez-le en mon pouvoir et défendez-le! Si je ne mérite pas ce secours, accordez-moi au moins d'échapper à la mort et à la captivité, et de trouver un refuge assuré auprès des rois mes alliés, soit en Espagne, soit en Ecosse. »

Lu s'exprimant ainsi, les veux de Jeanne s'étaient levés sers saint Michel, ses Saintes et les anges qui l'encourageaient et inspiraient ses paroles. Son regard rempli de la vision céleste avait quelque chose de surhumain, et Charles VII, trappe de cet admirable spectacle, non moins que de la révélation de ses secrets connus uniquement de Dieu, était en proie à une émotion telle qu'il était impuissant à retenir ses pleurs.

A la lueur des torches, les grands de la cour contemplaient cette scène. Ayant vu

les larmes du monarque et son visage habituellement pâle s'empourprer, ils se demandaient quelle en était la cause, et s'approchaient déjà pour mettre fin à un entretien qui semblait causer tant de peine à leur souverain. D'un geste impérieux le roi les retint :

— Parlez et achevez votre message, dit-il à Jeanne.

— Sire, continua-t-elle, vous souvenez-vous aussi que le jour de la dernière Toussaint, séjournant au château de Loches, vous étiez seul dans la chapelle, à la place qui \ous v est réservée, et que là vous fîtes trois requêtes à Dieu?

— Je m'en souviens, reprit-il.

— Noble prince, si je vous révèle ces trois requêtes, croirez-vous que Dieu m'envoie?

— Oui, répondit Charles YII. se sentant subjugué par l'intervention divine qui se manifestait si clairement en tout ce qu'il entendait.

Alors Jeanne ajouta :

— Sire, voici la première prière que vous avez faite au Seigneur : « Si je ne suis point véritable héritier du royaume de France, faites, ô mon Dieu, que je ne sente plus en moi la force et le courage de poursuivre cette campagne, et qu'ainsi je ne sois plus cause d'une guerre affreuse qui désole mon pays. » Vous avez formulé ensuite une autre prière : « Si les grandes adversités et tribulations, actuellement et depuis si longtemps supportées par mon pauvre peuple de France, proviennent de mes péchés; si ces malheureux souffrent par ma faute, ah! je vous en supplie, pardonnez à mon peuple; seul je dois être puni. Faites que je porte entièrement le châtiment de mes péchés, quelle que soit la peine qu'ils méritent, fût-ce la mort elle-même ! » Enfin, dans votre troisième requête, vous avez dit : « O mon Dieu, si les péchés de mon peuple lui attirent tant de maux, je vous en conjure, pardonnez à la nation que vous m'avez confiée, apaisez enfin votre colère et tirez le royaume des tribulations qui le désolent depuis douze ans et plus. »

Tandis que Jeanne parlait, la physionomie du roi exprimait encore une émotion profonde, mais douce cette fois; on le voyait rayonner de joie. Il venait, en effet, d'acquérir la certitude qu'il était l'objet des communications célestes. Jeanne continua:

— Oui. Dieu s'est souvenu de la grande et belle patience que vous avez eue dans les terribles tribulations que je viens de rappeler. Il a entendu votre prière, et c'est Lui qui a dirigé mes pas vers vous. Je ne suis qu'une pauvre fille de village, mais Il a daigné m'envoyer saint Michel, sainte Catherine et sainte Marguerite avec les anges de son ciel qui m'assistent, m'éclairent et me soutiennent depuis cinq années. Il m'a dit de quitter mon père et ma mère, mon pays, mes travaux, de venir vers vous sans retard. Je dois vous révéler les moyens qu'il m'a divinement enseignés, afin que vous puissiez mettre vos adversaires hors des frontières et poser sur votre front la couronne de France.

— Que dois-je faire pour cela !

— Noble sire, donnez-moi des armes et des troupes. Ayez confiance, je saurai m'en servir, car il plaît au Roi du ciel de délivrer, par une simple Pucelle. votre noble royaume.

— Les vouloirs divins seront accomplis, assura Charles VII.

Et, le visage radieux, il rejoignit avec Jeanne les personnages de sa cour qui commençaient à s'impatienter de cette longue attente: l'entretien secret du souverain et de la vierge lorraine avait duré plus d'une heure. Se tournant vers les membres de son Conseil, le roi leur tît signe d'approcher :

— Cette Pucelle. dit-il. m'est envoyée de par Dieu pour m'aider à recouvrer mon royaume. Il y a lieu de l'interroger plus au long et d'aviser ensuite.

Le monarque enjoignit alors de mener Jeanne à la petite chapelle de Saint-Martin située dans le château du Coudray et proche de son beau donjon, afin qu'elle attendit là ses ordres. La jeune fille v fut conduite sans retard, et, toujours sous l'influence de la vision merveilleuse dont elle avait été favorisée pendant toute l'entrevue avec le roi, elle épancha aux pieds de l'archange et de ses Saintes la reconnaissance immense qui emplissait son coeur. Hélas! ses célestes protecteurs prirent bientôt congé d'elle; a}ant vécu quelque temps dans le ciel, la pauvrette se retrouva bien isolée dans la petite chapelle. Souvent, en pareille circonstance, après le départ de ses Voix, il lui arrivait de pleurer. Cette fois, le contact avait été si doux et si prolongé, il avait surtout été si efficace — puisque, grâce à lui, elle avait convaincu Charles VII de la divinité de sa mission, — qu'elle avoua avoir éprouvé de cette séparation un violent et presque insurmontable chagrin. Le recueillement du lieu saint et la prière calmèrent peu à peu sa peine profonde. N'était-elle pas providentielle, cette visite à la chapelle de Saint-Martin? Dieu, à l'issue de la grande action que Jeanne vient d'accomplir pour la France, semble vouloir confier son enfant prédestinée à l'apôtre des Gaules, le protecteur de notre patrie! Quand il agit parmi nous, le Ciel manifeste d'incrovables délicatesses.

Cependant le roi résolut de conserver l'héroïne au palais. Il lui assigna une demeure dans le château du Coudrav. où il l'avait fait conduire. D'après la tradition, ce fut le donjon même qu'elle habita. On confia la vierge lorraine à l'une des plus vertueuses femmes qui fussent présentes en ce moment dans le logis du souverain : l'épouse de Guillaume Bellier, lieutenant du sire de Gaucourt. bailli d'Orléans.

Puis Charles VII tint le soir même un nouveau Conseil où il se constitua le défenseur de la mission de Jeanne. Il dut avoir toutefois beaucoup à lutter, car il y a des hommes — tel La Trémoille — que les choses de Dieu ne savent plus toucher.

On prit la décision suivante ; des docteurs en théologie, des canonistes et des légistes s'entretiendraient avec la Pucelle et examineraient soigneusement ses réponses et tous ses dires.

Cependant l'angélique jeune tille priait et protestait qu'elle serait toute sa vie un instrument docile aux ordres du Tout-Puissant. Ne venait-il pas de lui montrer que sa main divine peut atteindre le cœur d'un roi comme celui du dernier de ses sujets. pourvu que ce roi sache l'invoquer, croire en lui et espérer fermement en son secours?

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