CHAPITRE XIV
AUDIENCE ACCORDEE — VISITES CELESTES - BLASPHEMATEUR PUNI LA GRANDE SALLE ROYALE -
PREMIÈRES HÉSITATIONS DE CHARLES VII — LE ROI SE CACHE ET JEANNE LE RECONNAIT — LES PREMIÈRES PAROLES — L'ENTRETIEN SECRET — LES PRIERES 1)1 ROI ET LA RÉPONSE DE DIEU - LE SIGNE DU CIEL ET L'ÉMOTION DK ROI — CONVAINCU, LE ROI ASSEMBLE SON CONSEIL — JEANNE SERA EXAMINÉE — CONFIÉE A LA FEMME DE GUILLAUME BELLIER — LE DONJON DU CHATEAU DU COUDRAY.
Jeanne était en prières dans le logis qu'elle occupait à Chinon, lorsqu'un officier de Charles VII se présenta et lui donna l'ordre de se rendre immédiatement au château où le roi l'appelait : c'était le 9 mars 1420. Ce message — que la Pucelle attendait d'ailleurs en toute confiance, grâce à l'inspiration de ses Voix — lui était à peine transmis, que saint Michel, accompagné comme d'ordinaire d'une multitude d'autres anges, lui apparut :
— Fais bon visage, lui dit-il. l'heure est venue où mes promesses commencent à recevoir leur accomplissement.
Sainte Catherine et sainte Marguerite se montrèrent également. La prévilégiée, dès cet instant et jusqu'à la fin de la mémorable audience royale que nous allons rapporter, resta en cet état de communication directe avec ses Voix.
Revêtue du costume qu'elle portait durant son voyage de Vaucouleurs à Chinon, l'humble paysanne se mit donc en route. Jean de Metz et Bertrand de Poulengy l'accompagnaient. Le jour était sur son déclin ; on pouvait encore toutefois, au moment où Jeanne sortit de la maison, distinguer les allants et venants. On gravit les pentes qui conduisaient au château nival. Chemin faisant, non loin du pont-levis, on croisa un soldat à cheval, dont l'attention fut attirée par le groupe qui se hâtait. Cet homme avait dû, comme tant d'autres, entendre parler de la jeune fille qui prétendait sauver la France, alors que lui et ses compagnons d'armes se sentaient impuissants devant l'envahisseur. Sa verve soldatesque fut excitée par cette rencontre. En voyant Jeanne, il s'écria :
— N'est-ce pas là la Pucelle?
Puis il se mit à débiter des propos orduriers et à blasphémer Dieu. La vierge lorraine le regarda avec une profonde tristesse et lui dit :
■ — Ah! au nom de Dieu, tu le renies, et tu es si près de la mort!
Une heure ne s'était pas écoulée que le blasphémateur tombait à l'eau et se noyait.
Nous devons constater dans cette parole prophétique adressée à ce malheureux une marque sensible de l'assistance divine, sous l'influence directe de laquelle Jeanne d'Arc se trouvait alors.
Tandis que l'Envoyée de Dieu approchait du château, Charles VII, malgré les ordres qu'il avait donnés pour une solennelle audience, était de nouveau en proie à cette incertitude qui constituait bien la note dominante et douloureuse de son caractère. L'un de ses familiers — sans doute La Trémoille ou Regnault de Chartres — l'avait vivement troublé en lui démontrant le risque encouru par la majesté royale dans une réception pompeuse, préparée et accordée à une bergerette inconnue; si bien que le prince ht déclarer soudain qu'il ne recevrait pas cette enfant. Cette décision consterna les vrais patriotes qui se prenaient à espérer dans le secours d'En Haut. et ils vinrent supplier le monarque de ne pas rétracter ses promesses :
— Pouvez-voLis. lui dirent-ils, traiter ainsi une jeune tille qui reçoit des révélations évidentes du Ciel?
— Qu'on m'en donne donc la preuve!
— La voici !
Et ils montrèrent la lettre de Robert de Baudricourt, affirmant que Jeanne lui avait appris à Vaucouleurs la défaite de Rouvray, à l'instant précis où elle était infligée aux troupes françaises, sous les murs d'Orléans. Le roi, qui jusque-là semble ne pas avoir eu connaissance de ce document capital, changea encore une fois d'avis et se rendit en une chambre de retrait communiquant avec la grande salle des audiences royales.
Dans le riche appartement, tout avait été disposé pour éblouir la pauvre petite paysanne de Domremy.
Elle était impressionnante par elle-même, la vaste pièce aux trois élégantes baies gothiques qui s'étendait au premier étage de l'aile gauche du château; trente mètres de longueur sur seize et demi de largeur permettaient d'y réunir une nombreuse assemblée de courtisans.
La nuit était venue; entre les colonnettes de la gigantesque cheminée un tronc d'arbre entier se consumait, jetant mille flammes. Pour éclairer la salle, on avait disposé en son pourtour cinquante hommes d'armes porteurs chacun d'une torche, et sous cette brillante clarté scintillaient les pierres précieuses et les broderies d'or qui ornaient les vêtements d'apparat des seigneurs de la cour; trois cents chevaliers entouraient ces nobles gentilshommes. Près des marches du tronc vide, Charles de Bourbon, comte de Clermont, se dressait dans tout l'éclat d'un somptueux costume.
On s'était souvenu, en etl'et, que la Pucelle avait promis de reconnaître entre tous le roi qu'elle n'avait jamais vu, et pour l'éprouver on avait décidé de faire jouer au comte de Clermont le rôle de Charles VII. Quant à celui-ci. il s'était dissimulé dans la chambre de retrait, et. de là. s'apprêtait à suivre les péripéties de cette scène mémorable.
Tout étant ainsi préparé, le grand maître d'hôtel. Louis de Bourbon, comte de