‹ Histoire admirable de la bienheureuse Jeanne d'ArcChapitre 17 sur 117 · CONSULTÉS · texte numérisé non relu

CONSULTÉS

A Chinon comme à Domremy, la prière de Jeanne s'unissait à celle de la France entière; on ne peut comprendre, en effet, ce miracle permanent qui accompagna la courte apparition terrestre de l'humble vierge, si on sépare ses propres instances de l'immense cri s'élevant vers Dieu d'un bout à l'autre de la patrie.

Notre pavs, dont l'infortune dépassait alors toute imagination humaine, recourait enfin à Celui qui seul pouvait le sauver. Les États généraux de 142S venaient de prescrire des supplications solennelles pour chaque vendredi. Le roi ne cessait de s'humilier et d'implorer. Quant au peuple, il se lamentait sans fin, multipliant les processions et les pèlerinages en vue d'obtenir « la paix, le vrai trésor de joie ». comme le chantait mélancoliquement le duc d'Orléans dans ses prisons anglaises.

Dans le premier quart du xve siècle, le pays tout entier, on peut le dire sans aucune métaphore, se portait vers le sanctuaire du Puy, pour y gagner les grâces du jubilé que les Souverains Pontifes accordaient parfois à tous ceux qui prenaient part à ce pèlerinage. Deux fois déjà, depuis son avènement, on avait vu Charles VII s'y rendre lui-même : le roi avait accepté le titre de chanoine de cette cathédrale et y avait communié, revêtu des insignes de sa nouvelle dignité.

Or, les fêtes de Pâques de 1429 étaient assignées comme la date d'un solennel jubilé à Notre-Dame du Puv. Malgré la guerre et la misère générale, deux cent mille pèlerins et plus arrivèrent de tous les points de la France, pour supplier la divine Vierge en faveur de leur malheureuse patrie.

Les régions des bords de la Meuse et des contrées circonvoisines — où fréquemment se faisaient des quêtes pour la célèbre cathédrale ainsi que des prières en union avec son Chapitre — y furent représentées. Isabelle Romée, la pieuse mère de la Pucelle, n'hésita pas à entreprendre ce pénible voyage.

84 I-A BIENHEl'REUSE JEANNE D'ARC

( "est que bien des larmes ont coulé dans la chaumière de Domremy depuis le départ de Jeanne. Avec le doux sourire de l'enfant privilégiée, le bonheur a fui du foyer. Jacques, sombre et taciturne, parle à peine: chaque jour Isabelle arrose de ses pleurs la quenouille qu'elle doit filer seule désormais, tandis que leurs lîls se rendent à leur tache, tristes et pensifs, n'osant prononcer le nom de la fugitive.

Ln vain. Jean de Metz et Bertrand de Poulengy ont chevauché souvent de Yaucouleurs à Domremy, multipliant les visites aux infortunés parents, pour leur prodiguer des consolations, redisant, en même temps que la vertu de l'héroïne, ses paroles étonnantes et profondes qui ne peuvent être inspirées que par le Ciel, affirmant bien haut leur foi dans l'issue finale de l'extraordinaire entreprise. En vain, la jeune fille a dicté et envoyé à son père et à sa mère la lettre la plus humble, la plus aimante. la plus filiale, pour obtenir son pardon; les pauvres gens demeurent inconsolables, et si l'exaltation de ce premier chagrin, qui faillit leur faire perdre le sens, s'est calmée, les larmes qu'ils versent n'en sont pas moins amères.

Les deux guides de la Pucelle partirent, eux aussi, pour le jubilé du Puy. dès que le roi eut reçu leur protégée. Là ils rencontrèrent Isabelle Romée et s'occupèrent avec elle de trouver l'aumônier qui serait attaché désormais à la personne de l'angélique jeune fille.

Tandis que la France entière appelait l'aide de Dieu et que des milliers de patriotes se mettaient en route pour le sanctuaire national de Marie, l'Envoyée du Ciel, au château de Chinon, était de la part du roi l'objet des plus respectueux égards. En même temps, ses faits et gestes fournissaient la matière de scrupuleuses enquêtes.

Dans le donjon du château du Coudray. où l'on avait tout disposé pour la recevoir. la vertueuse épouse de Guillaume Bellier, Anne de Maillé, lui prodiguait les soins les plus maternels. Sur les ordres du monarque, elle avait pourvu au service particulier de la Pucelle. La nuit, des femmes logeaient près d'elle, et le jour un charmant page de quatorze ans, Louis de Coûtes, ne la quittait pas. Cet enfant, orphelin d'un chevalier qui combattit toujours vaillamment les Anglais et commanda longtemps comme capitaine dans la ville de Chàteaudun, fut enlevé au sire de Gaucourtpour être attaché à Jeanne. Dès lors, l'adolescent resta dans le donjon, près de la jeune fille, qui causait volontiers avec ce gentil compagnon. Louis de Coûtes fut bientôt intrigué par les mystérieuses allées et venues qui s'établirent autour de l'appartement de la Pucelle : maintes fois, durant ces quelques jours, il la vit se rendre à l'appel du roi et ne rentrer qu'après de longues audiences; de hauts personnages, qu'il ne connaissait point, entretenaient l'héroïne pendant une grande partie de la journée. A leur arrivée. Louis sortait discrètement; aussi ne se fit-il pas la moindre idée de ce qu'on pouvait dire à sa jeune et pieuse maîtresse.

Pourtant il assistait à certains colloques de l'Inspirée : c'étaient ceux qu'elle avait fréquemment avec Dieu et avec ses saintes conseillères. 11 la voyait alors à genoux, dans l'attitude de la prière: il remarquait le mouvement de ses lèvres, et aussi parfois d'abondantes larmes qui inondaient ses joues; mais il ne comprenait point les paroles que murmuraient la jeune fille.

Dès le lendemain de la mémorable audience racontée précédemment, c'est-à-dire dans l'après-midi du 10 mars, le monarque faisait mander Jeanne : la conversation venait de s'engager entre eux, quand on introduisit un visiteur. C'était Jean V, duc d'Alençon, proche parent du roi. le fils de ce duc d'Alençon qui était tombé percé de mille traits, à la bataille d'Azincourt. au moment où il frappait d'un coup terrible Henri V, roi d'Angleterre. Il avait pour beau-père le duc d'Orléans, prisonnier des Anglais depuis de longues années.

Ce prince était digne de la race à laquelle il appartenait. Parrain du tîls de Charles VII, conseiller du roi depuis 1423. chevalier d'une belle prestance et d'une extrême bravoure, il axait été blessé et laissé pour mort à la bataille de Verneuil, le fi août 1424. Relevé et emmené captif, il ne rentra en France que le 3 octobre 1427. moyennant une rançon de deux cent mille saints d'or. En mars 1429. il achevait de réunir le montant de cette somme, et. ne pouvant guerroyer contre les Anglais, il employait ses loisirs, l'après-midi du 9 mars, à chasser la caille. 11 fut distrait de son occupation favorite par un de ses valets qui accourait à toute bride lui annoncer cette nouvelle inattendue: une jeune fille, se disant envovée de Dieu pour mettre en fuite les Anglais et lever le siège d'Orléans, venait de se présenter au château de Chinon.

Dès le lendemain, le duc d'Alençon. voulant vérifier le fait, arrivait à la résidence royale, et obtenait audience immédiate comme parent et conseiller de Charles VII qui, précisément, était en conférence avec Jeanne. Celle-ci, voyant s'avancer un noble inconnu au port majestueux, demanda le nom de ce chevalier.

— C'est mon cousin, le duc d'Alençon. répondit le roi.

— Soyez donc le très bien venu, dit-elle alors s'adressant au duc lui-même. Plus il y en aura ensemble du sang roval et mieux cela sera!

Le vendredi matin. 1 1 mars, l'héroïne assistait à la messe dans la chapelle royale; le duc d'Alençon remarqua qu'elle s'inclina très profondément dès que le monarque pénétra dans le sanctuaire. Le sacrifice achevé, un cortège nombreux accompagna le prince dans une des chambres du palais. Là. ce dernier congédia ceux qui le suivaient, à l'exception de Jeanne, du duc d'Alençon et de La Trémoille.

Le roi tenait à mettre la Pucelleen contact avec les grands personnages de la cour, afin d'avoir leur avis à son sujet. Dans cette circonstance particulière, il devait désirer convaincre le sire de La Trémoille — à l'ascendant duquel il ne pouvait s'arracher — de la mission surnaturelle que Dieu avait confiée à la jeune fille.

Charles VII l'interrogea donc sur tout ce qui pouvait intéresser les deux seigneurs présents, lui faisant répéter à l'occasion ce qu'il savait déjà, mais qu'il jugeait de nature à provoquer, chez La Trémoille et le duc d'Alençon. une conviction analogue à la sienne. Les réponses étaient pleines d a-propos et de bonne grâce. La conversation se prolongeant, la Pucelle s'enhardit et adressa plusieurs requêtes au souverain :

— Une chose que je vous supplie de faire entre toutes, noble prince, c'est de donner votre royaume au Roi des deux.

— Pourquoi me demandez-vous cela?

— Parce que cette donation une fois accomplie, le Roi des cieux travaillera pour

vous comme il a fait pour vos prédécesseurs et vous rétablira dans la situation où la France était dans le passé.

Le prince ne répondit pas à cette supplique.

Jeanne d'Arc n'insista pas. Ses Voix du reste lui affirmaient qu'un jour elle renouvellerait sa prière et qu'alors elle ne serait plus repoussée.

L'âme chevaleresque du duc d'Alençon ressentait un profond enthousiasme, voisin de la stupéfaction. Oui, Dieu seul poux ait parler ainsi. Désormais le cendre du duc d'Orléans s'attachera à Jeanne la Pucelle; il sera de son parti et rien ne sera capable d'ébranler sa fidélité lorsqu'il s'agira de celle qu'il regarde comme un ange du ciel.

Après l'entrevue avec la Pucelle, on ne peut douter, semble-t-il. des sentiments de La Trémoille. Il considéra Jeanne d'Arc comme un obstacle irréductible à sa politique néfaste et un sérieux danger pour sa personne, obstacle et danger qu'il écartera à tout prix un jour où l'autre. Aussi n'hésitons pas à le ranger, dès lors, parmi les ennemis de l'héroïque jeune fille. A l'avenir, l'hypocrite lui fera peut-être encore bon visage et semblera même favoriser ses plans en certaines circonstances, mais, ne nous y trompons pas, ce sera en vertu du principe qu'il faut parfois savoir cacher sa haine afin de la satisfaire plus sûrement quand l'occasion sera propice.

L'heure du dîner ayant sonné, le roi congédia ses visiteurs, mais il recommanda à Jeanne de revenir près de lui aussitôt le repas terminé.

Une des affirmations de la Pucelle qui étonnait particulièrement le souverain était celle-ci :

— Par l'aide du Ciel, je sais chevaucher, porter les armes, combattre et conduire une armée.

Si la promesse se réalisait. Dieu pouvait-il manifester par un miracle plus grand et plus facile à constater sa puissante intervention ? Le monarque ne voulait pas tarder à commencer l'expérience, et c'est pour cette raison qu'il s'empressait de convoquer Jeanne.

Des chevaux piaffaient dans la cour du château de Chinon, lorsque Charles VII, le duc d'Alençon. Jeanne et plusieurs officiers se présentèrent. On se mit en selle; la jeune fille sauta sur sa monture avec la dextérité d'un cavalier consommé. Le cortège se dirigea vers la prairie où les seigneurs de la cour venaient prendre leurs ébats équestres. La Pucelle lit galoper son coursier et rompit une lance : c'était l'exercice favori des chevaliers de l'époque. L'émerveillement fut général. Cette enfant de dixsept ans maniait le cheval et les armes de guerre comme le plus habile capitaine après un sérieux apprentissage. Le duc d'Alençon ne put retenir ce cri :

— C'est vraiment parfait. Jeanne, je vous offre votre premier cheval de guerre.

Et, quelques semaines plus tard, quand l'héroïne fut armée de pied en cap, ce prince n'oublia pas sa promesse.

A partir de cet instant. Le roi se montra de plus en plus convaincu que la vierge inspirée ne l'avait point trompé. Voyant sans doute, dans son entourage, plus d'un seigneur étonné de la rapidité avec laquelle il était passé du scepticisme presque absolu à une complète conviction ; se rendant compte que la révélation à lui faite de ses

secrets intimes était le seul argument de nature à détruire toute incertitude, il voulut avoir de cette révélation des témoins irrécusables. Aussi, après s'être assuré le consentement de la Pucelle, il appela près de lui trois seigneurs de la cour : le duc d'Alençon, le seigneur de Trêves. Christophe d'Harcourt. et son confesseur. Gérard Machet. Quand ils eurent juré la discrétion la plus absolue. Jeanne, à leur grande stupéfaction, redit devant eux au roi ses plus intimes secrets, comme elle l'avait fait à l'audience solennelle du mercredi précédent; il n'y a point à douter de l'effet produit par la miraculeuse communication : les spectateurs de cette scène comprirent et partagèrent la foi du prince en Jeanne d'Arc et la manifestèrent hautement aux autres personnages de la cour.

Charles VII ne s'en tint pas là: il s'adressa, pour éclairer sa conscience, à ceux auxquels il avait confié le soin deladiriger. Il lit donc écrire à l'archevêque d'Embrun. Jacques Gélu, dont les paternels conseils avaient guidé son enfance, et lui exposa avec confiance tout ce qui s'était passé, en cette mémorable semaine, au sujet de la Pucelle. En attendant la décision du Pontife, il demanda également l'avis de son confesseur, Gérard Machet. Celui-ci était un ecclésiastique du plus grand mérite, chanoine de Chartres, puis de Paris, jadis recteur et vice-chancelier de l'Université de cette ville. Sa solide piété et son remarquable savoir lui donnaient l'autorité requise pour fournir une réponse éclairée. Il ne le pouvait toutefois qu'en s'entourant des renseignements les plus précis et en se livrant à une enquête des plus sérieuses; et il se mit immédiatement à l'œuvre.

Page 1