CHAPITRE XVI
ENQUÊTE DE GERARD MACHET — LA LIBERATRICE ET LES PROPHETIES POPULAIRES — LES EXAMINA- TEURS DE CHINON — LES PROMESSES DE JEANNE AU ROI — SA BLESSURE SOUS LES MURS D'ORLÉANS ANNONCÉE AU MONARQUEJ CETTE PROPHÉTIE ENREGISTRÉE A BRUXELLES, EN AVRIL 1429 — VISIONS CÉLESTES — RÉPONSE DE L' ARCHEVÊQUE D'EMBRUN A CHARLES VII — LE PREMIER EXAMEN FAVO- RABLE A JEANNE — LE ROI DÉCIDE L'ENVOI DE LA PUCELLE A L'UNIVERSITÉ ET AU PARLEMENT DU ROYAUME
Le futur évêque de Castres commença par mander vers lui les compagnons de route de Jeanne d'Arc. Ayant escorté la Pucelle durant son long et périlleux voyage, ces hommes pouvaient, mieux que personne, fournir d'utiles renseignements. On insista beaucoup sur ce long chemin parcouru à travers une partie du duché de Bourgogne, dans les lieux occupés par l'ennemi et qui s'acheva sans accident d'aucune sorte, malgré les nombreux obstacles que rencontra la petite troupe. Ceci semblait tout à fait merveilleux aux voyageurs, et ils exprimèrent bien haut leurs sentiments à cet égard. Vue fois de plus, ils témoignèrent de l'ascendant qu'exerçait sur eux la jeune vierge.
Avaient-ils envie de proférer quelques paroles légères, il suffisait que leur allure les rapprochât de leur sainte compagne pour que ce désir disparût à l'instant. De même, ajoutaient-ils — et Gérard Machet reçut une attestation identique de ceux qui avaient observé la Pucelle depuis son arrivée à Chinon, — lorsqu'un soldat jurait devant elle, l'Envoyée de Dieu s'en chagrinait vivement et reprenait énergiquement le blasphémateur.
Ce premier entretien produisit une excellente impression sur l'esprit du confesseur du roi. Une longue conversation dans laquelle Jeanne répondit à toutes ses questions avec autant de simplicité que de piété et de jugement le frappa également. Il en vint à examiner minutieusement ses faits et gestes, constata son grand recueillement durant le Saint Sacrifice de la messe auquel elle assistait chaque jour, et remarqua son maintien grave et angélique lorsqu'elle s'approchait de la Sainte Table. 11 constata, du reste, que la jeune tille recevait fréquemment son Dieu.
Enfin les dames de Gaucourt et de Trêves, après une enquête approfondie, se disaient aussi en mesure de rendre témoiLrna<re à la virginité de Jeanne.
Tout cet ensemble parut à Gérard Machet une notable présomption en faveur de la sincérité des affirmations de la Pucelle.
De plus, diverses prophéties s'étaient répandues en ces derniers temps pour annoncer la fin des malheurs publics de l'époque. Le digne chanoine avait lu notamment qu'une jeune vierge devait venir au secours du roi de France; il ne cacha pas sa pensée à Gobert Thibault : à son avis, l'humble entant de Domremv était précisément la merveilleuse libératrice désignée dans ces écrits.
Toutefois, conscient de la responsabilité qui pesait sur lui, et en dépit ou mieux à cause de l'opinion favorable qu'il s'était formée sur Jeanne d'Arc, l'éminent théologien rit à son auguste pénitent un rapport en ces termes :
— Il y a lieu de mander au château de Chinon des ecclésiastiques distingués par leur piété et leur savoir, afin ]de connaître leur avis sur le cas extraordinaire de cette jeune fille, se présentant au roi comme Envoyée de Dieu.
Charles VII trouva ce conseil fort sage. Il convoqua immédiatement à Chinon un religieux Franciscain, le P. Raphanel, futur évêque de Senlis, Robert de Rouvres, frère de lait de Charles VII, alors évêque de Séez, Pierre de Versailles, maître Jordan Morin, député de Charles VI au Concile de Constance. D'autres personnages de marque se joignirent à ceux que nous venons de citer. Parmi eux devait prendre place, nous n'en pouvons douter, l'archevêque de Tours. Philippe de Coëtquis, que le roi honorait de son estime : ce fut lui, très probablement, qui présida cette imposante Commission.
La Pucelle se présenta devant ces vénérables juges avec une contenance modeste et digne. Le thème de l'examen qu'on lui fit subir était celui-ci :
— Pourquoi êtes-vous venue, et qui vous a envoyée vers notre prince? Toutes les réponses de Jeanne se résument ainsi :
— Je suis venue de la part du Roi des deux. Ce n'est pas de moi-même que j'agis, mais j'ai des Voix qui me parlent et un Conseil qui me guide. Ces Voix et ce Conseil me disent tout ce que j'ai à faire.
Plus tard, la Libératrice, dînant avec le duc d'Alençon, lui exprimait sa pensée au sujet de ces interrogatoires : -»
— On m'a beaucoup questionnée, dit-elle. J'ai répondu, mais je suis loin d'avoir révélé tout ce que je sais et ce que je puis accomplir avec l'aide de Dieu.
A côté de ceux qui examinaient loyalement la jeune vierge, il y avait nombre de ces gens sans esprit et sans cœur qui se prononcent sur les hommes comme sur les choses d'une manière irréfléchie et d'après l'impulsion de leur égoïsme ou des pires instincts. Pour eux, il n'y avait en la Pucelle que mise en scène habile, tromperie et affectation. Les tenants de la politique humaine, dont celle de Jeanne était la contre-partie, ne devaient pas manquer d'exploiter auprès du roi les sentiments bas et grossiers que cette bande étourdie exprimait sans vergogne dans ses conversations quotidiennes.
Ainsi que nous le savons, l'opinion personnelle de Charles VII était établie; mais il fallait pour l'honneur de l'Eglise et pour la .Majesté royale que l'on continuât
go LA BIENHEUREUSE JEANNE D'ARC
à étudier la jeune fille et à la taire connaître aux membres du Conseil. Dans ce but le monarque la voyait souvent et s'empressait de la présenter à tous ceux qui l'approchaient.
\ son prince, la Pucelle exprimait sans varier la volonté divine: enlever la France aux Anglais pour la remettre entre ses mains afin qu'il la gouvernât suivant les lois de l'ordre social chrétien, tel était l'objectif suprême. Mais pour atteindre ce résultat final, l'humble guerrière promettait une preuve éclatante de l'intervention du Ciel : que Charles VU lui confie des soldats en aussi petit nombre qu'il lui plaira et Orléans sera certainement sauvée, là afin que l'on sache bien que Dieu lui-même inspire le succès qu'elle annonce. Jeanne ajoute cette particularité :
— ■ Dans la bataille qui se livrera sous les murs d'Orléans, je serai frappée par un trait, mais ne mourrai point de ma blessure; de plus, cet été. je vous conduirai à Reims pour être sacré.
Rien de plus précis que cette double prédiction et surtout rien de plus facile à constater que sa réalisation. Aussi cette prophétie que le roi n'avait aucun intérêt à cacher lit-elle grande sensation parmi les seigneurs de son entourage. On la recueillit soigneusement, et un chevalier, maître d'hôtel de Charles de Bourbon, comte de Clermont, se hâta d'en écrire tous les détails. En demandant à la bibliothèque royale de Bruxelles le premier volume des registres noirs, on peut encore de nos jours avoir sous les yeux la preuve matérielle de l'esprit prophétique dont Jeanne était animée.
Quelques chroniques contemporaines — Jeanne en personne affirma les faits au procès de Rouen — racontent que le roi, le duc d'Alençon et plusieurs grands seigneurs turent favorisés à cette époque de merveilleuses apparitions, confirmation éclatante pour eux de tout ce que la Pucelle axait déclaré. La nature même de ces révélations exigea de la part de ceux qui en furent l'objet la plus absolue discrétion ; de telle sorte que
nous ne savons exactement en quoi consistèrent ces célestes faveurs Toutefois,
nous pouvons affirmer que l'existence même d'une vision dont le monarque et quelques grands seigneurs auraient été les témoins paraît indéniable et qu'elle dut produire sur eux un effet considérable.
Cependant les courriers se succédaient entre Chinon et Embrun. Le prince faisait tenir l'archevêque au courant de tout ce qui regardait la jeune fille. 11 employait à ce travail, comme secrétaires, deux hommes d'une solide piété : Jean Gérard, le président du Parlement de Grenoble, résidant alors à Chinon, et Pierre l'Hermite, prêtre éminent, attaché au service religieux de (maries VII, dont il était d'ailleurs un des conseillers intimes. Tous deux, dans leurs lettres à Jacques Gélu, après avoir parlé du voyage extraordinaire accompli par la Pucelle pour venir vers le roi et de ses promesses magnifiques, racontent qu'elle a été examinée déjà par des ecclésiastiques autorisés en particulier par trois professeurs de théologie. Ils ajoutent que ses réponses sont pleinement satisfaisantes et qu'elle a été reconnue « dévote, sobre, tempérante, coutumière une fois chaque semaine des sacrements de Confession et de Communion ».
Jacques Gélu se recueillit, et. rempli de la pensée de l'Eglise qui veut qu'on éprouve les esprits avant de les admettre, afin de distinguer s'ils sont envoyés de
Dieu ou de l'ennemi des âmes, il lit aux deux secrétaires du souverain une réponse pleine d'une surnaturelle sagesse.
Il ne doute pas, il est vrai, que l'invasion anglaise étant contre tout droit divin, naturel, canonique, civil, humain, moral, accompagné de tant d'injustices, Dieu, en faveur de l'orphelin et de l'affligé, ne punisse l'injurieuse entreprise des Anglais; sa justice sera exemplaire à l'endroit de ces envahisseurs. Néanmoins il ne faut pas aisément et légèrement s'arrêter aux discours d'une fille, d'une paysanne, nourrie dans la solitude, d'un sexe fragile, tant susceptible d'illusions. L'on ne doit pas se rendre ridicule aux nations étrangères : les Français sont déjà assez diffamés pour la facilité de leur naturel à être dupés.
Il serait bon que le roi jeûnât et vaquât à quelques exercices de piété pour être éclairé du Ciel et préservé d'erreur.
Le prélat trouve sage que l'on poursuive sérieusement l'enquête commencée et que l'on tienne l'humble pavsanne dans l'incertitude sur la solution finale, car. ajoute l'archevêque, tant que la jeune tille ignorera l'issue de ces débats, elle sera plus facile à observer. Aussi longtemps qu'on n'aura pas acquis une conviction nette et entière touchant la pureté de sa vie et ses bonnes mœurs, il est prudent qu'elle n'ait pas trop d'accès auprès du roi.
Ainsi s'exprime Jacques Gélu pendant que la Commision ecclésiastique de Chinon prolonge ses délibérations, attendant sans doute le retour des religieux qui sont allés enquêter sur la Pucelle en son propre pays, c'est-à-dire à Domremy et à Vaucouleurs. Il est probable que ce retour eut lieu avant la lin de mars, car, dans l'exposé présenté au roi, non seulement les examinateurs de Chinon lui font remarquer la vie chrétienne et pure de Jeanne, la manière admirable dont elle parle de ses inspirations, alors que pour le reste elle s'exprime avec toute la simplicité d'une pauvre pavsanne, mais ils attirent spécialement l'attention de Charles MI sur la connaissance prophétique que la jeune vierge eut à Vaucouleurs de la défaite de Rouvray et sur le côté merveilleux et extraordinaire de cette chevauchée vers Chinon qu'elle a accomplie sans encombre à travers les lignes ennemies.
Malgré leurs excellentes conclusions, le monarque, après avoir entendu le rapport des docteurs, décida que Jeanne d'Arc serait amenée à Poitiers, alors capitale provinciale du royaume, afin d'y être examinée officiellement par l'Université.
En conséquence, il ordonna que tout le personnel de la cour se préparât à partir en même temps que la Pucelle.
On se mit donc en route le lundi de Pâques. 2X mars 1421). et on ne révéla pas tout de suite à l'héroïne le but du voyage, mais à mi-chemin, lorsqu'elle demanda de quel côté on la dirigeait, ses compagnons lui annoncèrent qu'elle marchait sur Poitiers :
— Au nom de Dieu, s'écria-t-elle. par manière de réponse, je sais que j'aurai beaucoup à faire dans cette ville; mais Xotre-Seigneur m'aidera! Allons-y donc de par Dieu !