RÉFLEXION TRISTE ET PROFOND
Nous voici donc arrivés au samedi g juillet 142(1. En sortant du Conseil. Jeanne d'Arc monte à cheval. Un bâton à la main, elle court au camp, donne ses ordres et met tout le monde à l'œuvre. Il s'agit d'abord de construire des retranchements pour disposer l'artillerie en batterie. Aussi fait-elle appel à toutes les bonnes volontés. et bientôt chevaliers, écuyers, archers, ouvriers, gens du menu peuple, unissent leurs efforts. Ils apportent, l'un des fagots, l'autre des poutres; celui-ci des tables, celui-là des portes ou des fenêtres descellées. Bref, tous les matériaux qu'ils rencontrent servent à former le retranchement qui s'élève à vue d'œil.
Dès que l'ouvrage est terminé sur un point, une pièce se dresse, bien abritée contre les projectiles des remparts et toute prête à tirer. Jeanne parcourt les rangs des travailleurs, excite chacun par un encouragement. Elle se dirige avec une merveilleuse rapidité vers les endroits où sa présence est réclamée et se conduit en un mot comme le plus expérimenté des généraux. Ces travaux stratégiques se prolongent durant la nuit entière : le matin, tout est disposé pour le combat.
L'héroïne enjoint à ses hommes de se munir de fascines pour combler le fossé; déjà sa voix énergique commande : « A l'assaut! » quand les portes de la ville s'ouvrent, et. à la stupéfaction générale, on voit apparaître Pévêque et les principaux bourgeois. qui demandent à capituler.
Que s'était-il donc passé? Les habitants de Troyes axaient assisté du haut des remparts aux préparatifs de l'attaque; l'habileté de la Pucelle à tout organiser, ainsi que l'empressement mis à lui obéir les axaient saisis d'une terreur panique.
Les Troyens. sous le coup d'une soudaine impulsion qui semblait venir de
LA BIENHEUREISE IEANNE H ARC
Dieu, s'étaient réunis et axaient résolu de tenter un rapprochement avec le roi. Chose extraordinaire, les soldats de la garnison eux-mêmes conseillèrent d'entrer en pourparlers, l-'r. Richard était revenu du camp tout à fait gagné à la cause de la Libératrice, ses exhortations axaient entraîné le peuple à croire en elle; les gens du commun allaient jusqu'à dire bien haut que. si la troupe anglo-bourguignonne ne consentait pas à traiter, on la pousserait aisément hors des murs. Enfin, Jean Léguisé, évêque de la ville, était de cœur pour Charles VII : il sut profiter de la situation et se fît tort d'aboutir à un arrangement favorable. Il arrivait donc à cette heure suivi des principaux bourgeois et de plusieurs capitaines ennemis pour négocier la capitulation.
Le monarque, surpris autant que ravi de voir, contre toute attente, s'accomplir si vite la prophétie de Jeanne, se montra facile pour les conditions. Les habitants devaient lui jurer obéissance, moyennant quoi il les traiterait en loyaux sujets, avec pleine amnistie du passé.
Les soldats anglo-bourguignons auraient la vie sauve et se retireraient le lendemain matin, emportant leurs armes et leurs biens. Puis le souverain, la cour et la garnison française pénétreraient dans la place, et, quelque temps après, l'armée royale la traverserait tout entière.
L'annonce de l'accord est accueillie dans la ville et au camp avec une joie délirante. Les habitants accourent en foule vers les tentes des Français; on s'embrasse, on fraternise. C'est le bonheur d'un peuple rentré dans le devoir, c'est surtout la récompense de la loyale soumission du roi aux ordres de Dieu.
Le lendemain matin, les troupes anglo-bourguignonnes étaient sur pied pour le départ. Jeanne, craignant sans doute quelque surprise et voulant veiller au strict accomplissement de la capitulation, se porte, avec une nombreuse et solide compagnie, sur le passage de la garnison qui se retire. Bien lui prend d'agir ainsi, car les Anglo-Bourguignons, se basant sur les termes du traité, qui leur permettait d'emporter tous leurs biens, traînaient à leur suite les prisonniers français. L'héroïne leur barre la route :
— Au nom de Dieu, s'écrie-t-elle. ils ne les emmèneront pas!
Effectivement, elle les retient et les envoie vers (maries VII, qui. respectueux de sa parole, paye, séance tenante, de son propre argent, la rançon de tous les malheureux captifs.
Ce fait accompli, la Libératrice pénètre dans la cité, dispose ses archers en files serrées, le long des rues, puis vient retrouver le roi. A g heures du matin, celui-ci. ayant la Pucelle à ses côtés, entre triomphalement dans cette ville, dont la veille encore il désespérait de s'emparer.
Les membres de son Conseil qui axaient bien failli empêcher cet heureux événement l'entouraient avec une escorte d'honneur. Tous ensemble se rendirent à la cathédrale pour offrir au Ciel de solennelles actions de grâces.
Le gros de l'armée était resté campé aux champs sous les ordres d'Ambroise de Loré; le lendemain, il défila en belle ordonnance à travers les rues, ce qui lit grand
plaisir aux bourgeois. Le roi et sa cour avaient pris logement en ville, mais Jeanne était retournée vers les troupes. Néanmoins, les Troyens. dans leur allégresse, vinrent la supplier d'être la marraine d'un enfant nouvellement né parmi eux. La Pucelle se prêta volontiers à leurs désirs et conserva toujours un souvenir cordial de cette population si sincèrement revenue à son prince.
Dès ce jour. 11 juillet, les habitants de Troyes écrivent à ceux de Reims pour leur détailler ces événements et les engagent à suivre leur exemple. En agissant ainsi, les Rémois resteraient unis aux Troyens sous le gouvernement du même souverain et préserveraient leurs corps et leurs biens de tout danger. Car. eux n'en peuvent douter. s'ils avaient résisté aux armées françaises, ils étaient perdus.
En même temps que les habitants de Reims recevaient cette missive, il leur en arrivait une autre de Charles VII, également écrite de Troyes et datée du même jour; en voici le texte :
Au nom du Roi,
Chers et bien-aimés, nous vous avons envoyé récemment par Guyenne, notre héraut, une lettre où nous vous faisons connaître notre intention d'arriver sous peu à Reims pour nous y faire sacrer et couronner. Nous nous avons ordonné, sommé et requis de vous disposer à nous accueillir ainsi que vous êtes tenus de le faire. Notre héraut est reyenu sans réponse, ce dont nous sommes mécontent. Peut-être que quelques-uns d'entre vous ont retenu notre lettre, sans la montrer à la communauté. Nous vous renvoyons donc notre messager, en vous signifiant de nouveau notre départ et notre intention d'aller, s*il plaît à Dieu, nous faire sacrer et couronner à Reims, selon la coutume de nos prédécesseurs. Nous serions déjà bien près de yous, si nous ne nous étions pas attardé à Troyes où les bourgeois nous ont fait une belle et honorable réception, nous ont rendu toute l'obéissance que doivent de bons sujets à leur souverain et légitime seigneur.
Aussi nous yous ordonnons, sommons et requérons encore une fois, au nom de la fidélité et de l'obéissance que yous nous devez, de vous disposer, ainsi que vous y êtes tenus, à nous faire en cette ville de Reims la réception que yous avez faite à nos prédécesseurs.
Donné en notre ville de Troyes, le 11 juillet.
Signé : Charles.
et plus bas : Coingni i .
Adresse sur une bande de parchemin :
A nos chers et bien-aimés, les gens d'Église, bourgeois, manants et habitants de notre ville de Reims.
Le lendemain 12 juillet, le chancelier Regnault de Chartres, archevêque de Reims. écrivit lui-même à ses diocésains de s'apprêter à recevoir leur souverain. Ceux-ci, d'ailleurs, ne semblaient pas disposés à résister à l'armée rovale.
Le capitaine de Reims pour les Anglais était Guillaume, seigneur de Chàtillon et de la Ferté-en-Ponthieu. Affidé de Jean de Luxembourg et tout dévoué à ses maîtres, il était secondé dans son œuvre par Jean Cauchon etThomas de Bazoches. ses lieutenants.
Ils se rendirent à l'assemblée des notables et les exhortèrent vivement à résister et à se défendre contre l'armée rovale.
Ètes-vous assez forts pour aider à notre sauvegarde? leur fut-il demandé.
Si vous pouvez tenir seulement six semaines, reprirent les trois capitaines, il
vous arrivera de grands secours, tant du régent Bedford que du duc de Bourgogne.
< )ette réponse ne plut guère aux bourgeois de Reims, qui s'obstinèrent dans leur décision, taisant même entendre des murmures et des reproches: aussi Chàtillon. Saveuse et l'Isle-d'Adam durent-ils se retirer avec leurs gens.
Le mardi 12 juillet, après avoir nommé Antoine de Chabannes bailli de Troyes, Charles Vil quittait la cité hospitalière et continuait sa route, constamment pressé par la Pucelle qui le suppliait de faire diligence pour être à Reims le plus tôt possible. La jeune guerrière dirigeait la marche.
Lorsqu'on passait près des barrières d'un château ou d'une place fortifiée, elle s'en approchait toujours la première, disant au capitaine qui commandait la garnison :
— Rendez-vous au Roi du ciel et au noble roi Charles.
Elle faisait parvenir la même sommation par quelques-uns de ses hommes aux forteresses un peu éloignées de son chemin. Villes et châteaux s'empressaient de répondre à l'appel de l'héroïne, en apprenant les merveilles que Dieu opérait par son bras. S'il y avait parfois des hésitations, il suffisait à Jeanne d'aller parlementer en personne pour que les portes s'ouvrissent.
On arriva le soir du 12 juillet à Bussy-Lestrées. Des ambassadeurs de Châlons v attendaient le roi qui avait fait sommer cette ville par son héraut Montjoye. Le monarque les accueillit avec beaucoup de bonté et comprit à leur langage que le retour de ces braves gens à la cause nationale s'effectuerait sans difficulté ; dès le lendemain, il préparait pour eux des lettres d'amnistie. En effet, à peine rentré, les ambassadeurs exposèrent le résultat de leur mission dans une assemblée générale des bourgeois, Ceux-ci décidèrent de recevoir (maries VII et de lui faire complète soumission. Donc, le jeudi 14 juillet, les Châlonnais, sachant que le prince approchait, s'en vinrent audevant de lui, précédés de leur évèque et des magistrats. Ils lui remirent les clés de la cité : le roi, avec son armée, passa la nuit dans leurs murs.
A Châlons une douce joie fut accordée à Jeanne. Domremy, on le pense bien, retentissait du bruit des miraculeux succès obtenus par sa glorieuse enfant : la nouvelle de la marche du roi vers Reims, la présence de la Pucelle au front des troupes y causaient d'autant plus d'émotion que la contrée traversée était proche des Marches de Lorraine. Les compatriotes de l'héroïne voulurent qu'une délégation vint lui dire combien, au pavs natal, on l'aimait toujours et combien on l'admirait. Cinq d'entre eux, choisis sans nul doute parmi ceux qui étaient le plus attachés à la jeune tille, s'étaient donc mis en route pour Châlons. L'histoire n'a conservé que les noms de Jean .Morel. un de ses parrains, et de Cérardin d'Epinal, dont elle avait tenu l'enfant sur les fonts baptismaux. Quand ils la virent fièrement campée sur son destrier. revêtue d'une armure d'acier poli et d'une robe richement ornée, elle, la douce fillette qui. six mois auparavant, filait encore sa quenouille aux veillées du village, ils s'arrêtèrent stupéfaits. Les honneurs dus à sa dignité de chef de guerre et surtout le religieux respect dont on l'entourait les rendaient muets d'étonnement. .Mais quand elle
s'avança vers eux les mains tendues, leur prodiguant comme jadis les marques de son affection simple et dévouée, quand ils l'entendirent parler de ses travaux, de ses labeurs et de ses peines, assurer qu'elle préférerait la vie cachée de Domremy à tous ces hommages imposés par la seule volonté de Dieu, ils comprirent que la triomphante Pucelle d'Orléans était restée dans l'intime de son être l'humble Jeannette de Domremy.
Peu à peu les visiteurs s'enhardirent; ils communiquèrent à Jeanne leurs naïves pensées, puis l'interrogèrent.
Jean Morel, avec la liberté dont on use à l'égard d'une filleule, lui refît sans doute tant de fois compliment sur les somptueux habits dont elle était parée, que la généreuse enfant, se dépouillant de la huque d'étoffe écarlate passée sur son armure, força son parrain à l'accepter en souvenir d'elle, don qui s'explique d'autant plus facilement que la Pucelle, on le sait, portait des vêtements masculins.
Quant à Gérardin d'Epinal. c'étaient principalement les questions de guerre et de combat qui l'intéressaient : il se demandait si dans les sièges, les batailles et au milieu des sanglantes mêlées, le cœur de la jeune fille ne battait pas trop fort.
— Jeanne, ne craignez-vous donc point, dans toutes ces rencontres? Et elle de répondre :
— Je ne redoute que la trahison.
Parole profonde indiquant bien que l'héroïne sentait ce qui, autour d'elle, se tramait dans l'ombre. A son esprit éveillé et réfléchi, à son âme éclairée de célestes visions, le plan de La Trémoiîle et des ambitieux préférant leur fortune à celle de la France n'était déjà plus un mystère.