CHAPITRE XVIII
1 W.STOFI \ CORBEIL - PARIS APPREND LA DÉFAITE DE PATA"J — EMOI D] LA CAPITALE — DOIL1IR Dl CONSEIL ROYAL ANGLAIS — AMBASSADE ENVOYÉE M DUC DE BOl RGOGNE — OPINION DU DUC Kl BEDFORD SI R LA PUCELLE — LES MASSACRES I N BOHÊME ET L'HÉRÉSIE DES HUSSITES — LK CAR-; DINAL DE WINCHESTER, CHEF DE LA CROISADE EN ANGLETERRE -CONVENTION ARMANT LES CROISÉS CONTR1 LA FRANCE - PARIS SE PRÉPARE A I.A DÉFENSE — NOUVEAUX MAGISTRATS PARISIENS — LE Dl C DE BOI RGOGNE \ PARIS — RENOUVELLEMENT DU SERMENT ET DE L' ALLIANCE ENTRE BOIR- .,i h,\d\s 1 l ANGLAIS — LA DUCHESSE DE BEDFORD Ql M II. PARIS WEO PHILIPPE LK BON SON FRÈRE
Avant de continuer le récit de l'expédition royale vers Reims, il est temps de jeter un regard sur le parti anglais, afin de constater l'énergie extraordinaire qu'il sut déployer pour s'opposer à la marche victorieuse de l'armée française. Cette étude mettra mieux en relief le miracle que Dieu opéra en faveur de notre patrie. L'effet produit par les premiers succès de Jeanne montrera de plus au lecteur quels plus grands triomphes eût obtenus l'Envoyée du ciel si l'on avait exécuté Iidèlement ses conseils inspirés.
On se souvient de la retraite précipitée de Falstoff à Patay; il ne séjourna guère dans Etampes. Le 20 juin, il était à Corbeil et faisait au duc de Bedford le rapport des événements qui venaient de s'accomplir. Celui-ci ne ménagea point le guerrier vaincu, il lui reprocha amèrement d'avoir abandonné le champ de bataille sans coup férir.
La nouvelle de la défaite des Anglais se répandit vite dans Paris.
Un instant on prétendit que l'armée de (maries VII continuait sur Paris sa marche triomphale, si bien que le mardi 21 juin le bruit se répandit par toute la ville que la nuit même les français allaient pénétrer dans les murs de la cité. Ce racontar fut sans doute la conséquence de l'arrivée de quelques fuyards échappés du champ de bataille de Patay. qui, dans leur effroi, croyaient entendre constamment sur leurs talons le galop des vainqueurs. Lue violente agitation se produisit : peu s'en fallut qu'elle ne prît les proportions d'une émeute, et Bedford quitta Corbeil en hâte pour rentrer a Paris où il convoqua son grand Conseil.
Elle tut mémorable, cette séance tenue par les conseillers d'Angleterre dans la capitale de la France qu'ils occupaient injustement. Le régent qui la présidait donna
connaissance de tous les navrants détails reçus des rives de la Loire. Il ne cacha rien, et quand ces vieux serviteurs, anciens guerriers de l'armée victorieuse d'Henri V, apprirent les désastres multipliés que venaient de subir leurs troupes, quand ils connurent la mort de tant de soldats et des meilleurs de leurs compagnons, le coup leur fut si dur que, consternés, ils se prirent à pleurer en plein Conseil. Toutefois, ils se ressaisirent après ce mouvement d'émotion. Sachant que Charles VII augmentait encore ses troupes et qu'il se préparait à continuer ses conquêtes, ils décidèrent de mettre en œuvre les plus puissants moyens pour lui résister.
La première chose à faire était de renouer avec le duc de Bourgogne les très amicales relations qui l'avaient longtemps uni au régent et à la cour du roi Henri. Quelques mois plus tôt, un nuage les avait troublées, lorsque Bedford s'était refusé à accepter l'arrangement, proposé par les Orléanais, de confier leur ville à Philippe le Bon. Ce dernier même, assurait-on, n'était pas fâché de la leçon infligée à ses alliés par Charles VII, car le trop grand pouvoir des envahisseurs commençait à l'inquiéter.
Il fallait donc comme par le passé s'assurer le concours du prince bourguignon, si l'on voulait tenir tête aux Français. Dans ce but, Bedford, d'accord avec les bourgeois de Paris, résolut d'envoyer une solennelle députation, qui devait exposer à Philippe le Bon par le menu les derniers événements et le prier de se diriger promptement sur la capitale, afin d'aviser avec le régent et le Conseil royal aux mesures à prendre.
Les ambassadeurs choisis pour cette mission furent deux des principaux docteurs de la Faculté de théologie, et plusieurs habitants de qualité sous la présidence de Jean de Mailly, évêque de Noyon.
Le duc de Bourgogne fut rejoint à Hesdin par les envoyés de Bedford. Il leur fit bon accueil et annonça que sous peu de jours il se rendrait dans la ville de Paris. Toutefois, ce n'étaient là que des promesses, et, en attendant leur réalisation, le régent, en Anglais avisé, cherchait à recruter une nouvelle armée.
Ce n'était point chose facile. Toute la partie de la France soumise à Henri VI paraissait fatiguée de cette guerre acharnée; de plus, les ressources provenant de l'impôt diminuaient, et enfin la plupart des hommes d'armes, dégoûtés de leur dur métier, étaient apeurés au seul nom de la Pucelle.
Jeanne la Pucelle! Quel effet son intervention produisait-elle sur Bedford? Quel était pour lui cet être étrange, surgissant tout à coup pour arrêter la marche glorieuse des Anglais? Il est certain qu'au premier moment le noble prince avait haussé les épaules, mais, après les victoires successives remportées sous Tétendard mystérieux de Jeanne, en entendant la voix du peuple crier au miracle, tandis que les chefs des troupes anglaises prononçaient les mots de sortilège, de sorcière et de bûcher, peutêtre sa conscience si religieuse, au dire des chroniqueurs, se troubla-t-elle un instant devant l'étrange problème. Je dis peut-être, car la pensée intime de Bedford sur Jeanne restera toujours un secret pour l'histoire. En tout cas, ses scrupules, si jamais il en eut, ne tardèrent pas à être levés par les professeurs de l'Université de Paris. Depuis long-
temps, ces maîtres du savoir avaient pris une attitude nettement opposée au parti national et rampaient devant l'envahisseur triomphant. Dans ces conditions, nul doute que le régent n'ait reçu, s'il voulut les interroger, une réponse équivalente à celle qu'ils donnèrent plus tard officiellement sur le cas de Jeanne d'Arc.
C'est bien l'opinion exprimée dans tous les rapports de Bedford sur la Pucelle. Même dans le dernier qui devait paraître plusieurs années après la mort de l'Knvoyée du ciel, tout en lui attribuant la perte de la France pour l'Angleterre, il continuait à déclarer qu'il avait combattu une sorcière déchaînée par l'enfer contre ses armées.
En attendant, il fallait lutter, et pour cela trouver des hommes.
A cette époque, il y avait en Bohème des hérétiques révoltés qui se livraient à d'indescriptibles excès : les Hussites. La chrétienté tout entière s'était émue du sort des malheureux exposés à leurs coups. Le pape Martin V avait appelé les fidèles à une croisade qui opposerait une digue aux ravages de ces sectaires. Or, l'Angleterre, peuple catholique et heureux dans ses armes au commencement de l'année 142g, s'était empressée de promettre au Souverain Pontife un concours effectif dans cette entreprise à la fois religieuse et humanitaire. Désireux de la récompenser de son zèle, le Pape avait choisi, pour être son légat dans la croisade projetée, le grand-oncle du jeune roi d'Angleterre, Henri de Beaufort, évêque de Winchester, qu'il avait précédemment honoré de la pourpre et que l'histoire désigne sous le nom de cardinal d'Angleterre. Exécutant son mandat, et muni de fonds recueillis dans la chrétienté par le Saint-Père, le cardinal réunit une armée, qui précisément, en ce mois de juin 1429, était toute prête à se mettre en route. Deux cent cinquante lances et deux mille cinq cents archers la composaient. Une délibération du Conseil royal d'Angleterre, datée du 17 juin, instituait levèque de Winchester capitaine général de tous les Anglais en partance pour la croisade. Les régents de France et d'Angleterre tournèrent les veux vers ce corps de troupes fraîches pour y trouver le noyau de l'armée qu'ils cherchaient. Transformer des croisés en défenseurs de l'invasion anglaise, les conduire contre Charles VII et la Pucelle au lieu de les faire marcher, comme ces hommes s'y attendaient et le voulaient, contre des hérétiques en quête de meurtre et de pillage, telle est l'entreprise devant laquelle ne recula pas la perfidie britannique.
Le Souverain Pontite ne manqua pas de protester ; il se plaignit vivement à l'évêque de Winchester, qui répondit que tout se passait sans son consentement. Et comme le Pape menaçait de sévir contre le prélat, le Conseil royal rendit une ordonnance empêchant le cardinal de s'éloigner de la terre d'Angleterre et des pays de conquêtes.
Tout en poursuivant cette négociation tortueuse avec le Cabinet de Londres, le régent ne négligeait rien pour établir une vigoureuse résistance dans la ville de Paris. Sur son ordre, on se mit à travailler jour et nuit; les bourgeois, rivalisant de zèle, augmentèrent les défenses des murailles et y placèrent tous les canons, couleuvrines et bombardes dont ils disposaient; ils renforcèrent aussi le guet. Il est probable toutefois que les magistrats municipaux montrèrent peu d'enthousiasme pour cette besogne, car. durant la première semaine du mois de juillet, tous les