COMPIEGNE — EGLISE SAINT-JACQUES
En effet, de nouvelles conférences s'ouvrirent à Saint-Denis le 10 octobre. Regnault de Chartres, accompagné de plusieurs ambassadeurs, y représentait le roi de France ; l'Angleterre avait envoyé le cardinal de Winchester et l'abbé du .Mont Saint-Michel ; enfin. Jean de Luxembourg et Hugues de Lannoy étaient chargés de parler au nom de Philippe le Bon. On décida de préparer, non plus un traité particulier avec la Bourgogne, mais un arrangement pour la concorde définitive des trois belligérants; la réunion des plénipotentiaires devait avoir lieu à Auxerre le Ier avril 1430. Par lettres patentes du 12 octobre, le duc faisait savoir qu'il acceptait cette « journée d' Auxerre»; de plus, il manifestait l'intention de se rendre en personne à ce Congrès et d'y amener le régent, promettant en outre de s'employer auprès du roi d'Angleterre pour obtenir son adhésion à la paix générale.
Le lendemain. i3 octobre, on publiait dans Paris les deux trêves du 28 août et du 18 septembre, en même temps qu'une ordonnance du souverain anglais portant nomination de Philippe le Bon à la lieutenance du royaume de France pour l'Angleterre. tandis que le duc de Bedford se réservait la charge de gouverneur du duché de Normandie.
C'était là un coup de théâtre d'une habileté machiavélique. Philippe le Bon puisque les Anglais n'étaient retenus par aucun traité — acceptait donc devant la France une situation aussi menaçante que déloyale. Comme duc de Bourgogne, il devait s'abstenir de tout acte d'hostilité envers elle, mais en tant que régent de France pour l'Angleterre, lui et ses gens pouvaient à leur aise attaquer les armées de Charles VIL
La rencontre des deux princes, nos ennemis, n'avait donc point été vaine. Ils avaient accompli contre le parti national prompte et efficace besogne; d'ailleurs, le roi les avait bien secondés par son éloignement de Paris et par sa promesse de ne plus assiéger la grande ville et de refuser même, pendant toute la saison, sa reddition volontaire. Rassurés enfin de ce côté, les alliés avaient la facilité de faire sortir leurs troupes de la capitale pour les employer à harceler les Français sur d'autres points du territoire ; de plus, ils pouvaient préparer, durant cet hiver, les prochaines campagnes qu'ils méditaient contre notre patrie.
Les Anglais se retirèrent les premiers, le samedi i3 octobre vers le soir, et s'en allèrent à Saint-Denis, ne se faisant pas faute de nuire aux populations qu'ils rencontraient sur leur chemin: Bedford demeura à Paris avec le duc de Bourgogne. Ce dernier nomma capitaine de la place le sire de l'Isle-Adam, mais ne lui laissa que très peu de gens : il envova de petites compagnies à Saint-Denis, à la forêt de \ incennes, au pont de Charenton et dans les divers postes stratégiques des environs.
On fixa le départ définitif au lundi 17 octobre: les bourgeois furent heureux d'en recevoir l'annonce. En eflet, les six mille Picards, arrivés chez eux le 3o septembre précédent, avec Philippe le Bon, étaient plus voleurs que tous les soldats qui avaient pénétré dans la ville depuis le début de cette malheureuse guerre.
Lorsqu'ils abandonnèrent Paris, à peine leur avant-garde eut-elle dépassé les portes qu'on publia dans les rues un avis du nouveau régent recommandant aux habitants
de se détendre de leur mieux si les Armagnacs leur livraient combat. La chose n'était vraiment pas faite pour rassurer, car il était difficile de compter sur les Anglais, furieux d'avoir été mis hors du gouvernement.
Puis le gros de l'armée bourguignonne s'ébranla, laissant la capitale dans une situation misérable sur laquelle j'aurai à revenir.
Enfin, quittant, l'un son palais des Tournelles, l'autre son hôtel d'Artois, pour aller ensemble à l'hôtel Saint-Paul prendre congé d'Isabeau de Bavière, les ducs de Bedford et de Bourgogne suivirent le chemin de Saint-Denis et passèrent la nuit dans cette ville; leur mot d'adieu fut un rendez-vous sur les champs de bataille pour la prochaine fête de Pâques, date d'expiration de la trêve.
Le lendemain, le duc et la duchesse de Bedford se dirigèrent vers la Normandie, pendant que Philippe le Bon, accompagné de sa cour et de ses troupes, regagnait les Llandres où il devait bientôt, deux fois veuf déjà, épouser en troisièmes noces la fille du roi de Portugal. A cette époque, le duc venait d'entendre l'un de ses plus intimes conseillers. Hugues de Lannoy, plaider chaleureusement, dans un mémoire qui nous est parvenu, la cause des Anglais, et suggérer les moyens de s'attacher le duc de Bretagne et le connétable de Richemont. afin de pouvoir, à la reprise des hostilités, attaquer Charles VII sur tous les points à la fois,
Par tous ces faits, on peut juger de quelles illusions se berçait Charles VII et dans quelle fausse sécurité l'entraînaient les pourparlers qui se continuaient officiellement par les soins de la Trémoille. Jeanne d'Arc avait donc eu raison : avec le duc de Bourgogne, on n'obtiendrait la paix qu'en l'effrayant par des victoires.
Pour le moment Charles VII, aveuglé, acceptait tout; le 3o octobre, il envoyait au duc de Bourgogne d'autres ambassadeurs : Regnault de Chartres, Christophe d'Harcourt et Adam de Cambrai. Le 4 novembre, il adhérait par lettres patentes à la « journée d'Auxerre ». Un seul souci dominait ses actes: il espérait, au prix de ces nombreux et durs sacrifices, sauvegarder la majeure partie des belles conquêtes qui lui étaient échues à l'improviste dans la région du Nord. Mais il semblait oublier de quelle main il les tenait, et pourtant la même main s'offrait à les défendre et à les accroître encore. Les suggestions de La Trémoille triomphaient pleinement dans son esprit et le dominaient; certes, il reconnaissait que l'intervention de la vaillante héroïne n'était pas à dédaigner, surtout au point de vue du fait accompli. Son apparition sur le champ de bataille, mêlée à un concours de circonstances heureuses, avait contribué pour une large part à changer la face des choses; il s'agissait de profiter de cette bonne fortune. Quanta mettre de nouveau en œuvre ce moyen surnaturel, on se gardait bien d'y songer, puisqu'on n'avait plus foi en lui.
Alors, que devenait aux yeux de cette cour ingrate et perfide la pauvre Jeanne? Actuellement un embarras, et demain peut-être un obstacle qu'on brisera.
C'est à la sinistre lueur de cette odieuse politique que nous aurons à étudier désormais la vie de l'humble fille de Domremy. Ses efforts pour obéir au Ciel malgré les difficultés croissantes, seront sublimes et ennobliront chaque jour davantage sa grande et admirable figure.