CHAPITRE XIV
COMPIÈGNE : SON IMPORTANCE STRATÉGIQUE — INVESTISSEMENT : LES POSITIONS DE L'ARMÉE BOUR- GU1GNONNE — JEANNE QUJTTE CRÉPY-EN-VALOIS ET REVIENT A COMPIÈGNE AVEC UNE TROUPE DE SECOURS — GUILLAUME DE ELAVY : SES SENTIMENTS D'ENVIE A I.'ÉGARD DE LA PUCELLE — PLAN DE SORTIE POUR LE JOUR MÊME — EXHORTATION DE JEANNE AUX TROUPES — LE PONT DE COM- PIÈGNE ET SON BOULEVARD \V\NCÉ — LA CHAUSSÉE DE MARGN"Ï — PRÉPARATIFS DE LA VILLE POUR
SOUTENIR LA COLONNE D'ATTAQUE ASSAUT DE MARGNY LES BOURGUIGNONS ATTENDAIENT LES
FRANÇAIS — LEURS RÉSERVES DE CLAIROIX EN EMBUSCADE — LES ANGLAIS DE VENETTE S'ÉLANCENT POUR TOURNER LEURS ADVERSAIRES — HÉROÏSME DE JEANNE — PANIQUE PARMI SES GENS — LA
PUCELLE PROTÈGE LA RETRAITE ET VIENT SE PLACER DEVANT LE BOULEVARD ELLE N'EST PAS
SOUTENUE ET TOMBE AUX MAINS DES ARCHERS PICARDS DE LYONEL DE WANDONNE — VISITE DE PHILIPPE LE BON — JOIE DÉLIRANTE DE L'ARMÉE ANGLO-BOURGUIGNONNE
Maître enfin de Choisy. le duc de Bourgogne ordonna que le vieux château de cette ville tut entièrement démoli; puis, ayant rallié ses troupes, il prit ses dispositions pour commencer l'attaque de Compiègne.
Cette antique cité était, du coté du Nord, le principal passage vers Paris et jouait vis-à-vis de la capitale un rôle identique à celui d'Orléans dans la direction du Sud. Que l'un ou l'autre de ces postes tombât, et les armées d'invasion pouvaient pénétrer sans obstacle jusqu'au cœur du pays.
Compiègne présentait un système de défense en rapport avec son importance stratégique. Son enceinte, qui avait un développement de deux mille six cent un mètres, était protégée par une épaisse muraille flanquée d'un grand nombre de tours; un fossé, large, profond et rempli des eaux de l'Oise, l'entourait de toutes parts. La ville s'étendait sur la rive gauche de cette rivière. Quatre portes abritées par des ouvrages avancés y donnaient accès; l'une d'elles commandait un pont de dix à onze arches qui permettait de communiquer avec l'autre rive.
L'investissement d'une place ainsi fortifiée n'était pas chose aisée. Philippe le Bon résolut donc de s'établir solidement sur la rive droite, espérant s'emparer ensuite du pont, ce qui rendrait la défense de la cité, sinon impossible, au moins d'une difficulté extrême. Dans ce but, il divisa son armée en trois groupes: le premier, composé de Bourguignons et de Flamands, sous les ordres de Jean de Luxembourg, comte de Lieny, s'installa à Clairoix; le second, formé de Picards, obéissait à Baudot de
Noyelles, maréchal des troupes: on le place à Margny, distant d'un kilomètre seulement du pont de Compiègne. Le troisième groupe, celui des soldats anglais, se logea à Venette, qui se trouve à deux kilomètres de Margny, sur la route de Clermont.
Le duc de Bourgogne resta en arrière des trois ailes de son armée, au château de Coudun, sur le chemin de Montdidier. à six kilomètres de la ville assiégée. Il avait autour de lui, outre les réserves, sa garde et plusieurs personnages de marque, parmi lesquels les sires de Croy, de Créqui, de Comines, Hue le Beygue de Lannoy. Jacques, David et Florimond de Brimeux — tous chevaliers de la Toison d'Or. — son receveur général des finances. Jean de Pressv, le chroniqueur Enguerran de Monstrelet et d'autres encore.
Avant toute chose, Philippe le Bon s'assura un passage sur l'Oise. Il avait déjà fait réparer le pont d'Ourscamp, que les Français avaient rompu en amont de Compiègne. Il prescrivit de construire, en aval de cette ville, un autre pont de bois, non loin de la tour des Osiers, la dernière de l'enceinte, dans la direction du Sud-Ouest.
Les troupes anglo-bourguignonnes s'établirent, le 21 mai, dans ces divers cantonnements. Lorsque les bourgeois firent annoncer à la Pucelle qu'ils étaient assiégés, celle-ci, on l'a vu, se trouvait à Crépy, où elle s'efforçait de reconstituer un détachement en état de tenir campagne. Elle avait à sa suite Barthélémy Barette, qui lui servait de lieutenant, Poton le Bourguignon, Fr. Pâquerel, Pierre d'Arc et Jean d'Aulon; grâce à sa persévérance, elle était alors parvenue à reformer une compagnie de trois à quatre cents combattants. Dans la journée du 22 mai. Jeanne apprit donc les préparatifs de l'ennemi pour investir Compiègne. Aussitôt elle donna des instructions à ses hommes en vue d'une expédition nocturne, et vers minuit la petite colonne s'ébranla. Comme on faisait observer à la jeune guerrière qu'elle avait bien peu de monde pour traverser l'armée des Bourguignons et des Anglais :
— Par mon martin, répondit-elle, nous sommes assez. J'irai voir mes bons amis de Compiègne!
L'héroïne était d'ailleurs admirablement renseignée au sujet de la position des ennemis. Sachant que nul Bourguignon ne s'était encore montré sur la rive gauche de l'Oise, elle fit avancer ses soldats par la route qui, de Crépy, se dirige vers la porte de Pierrefonds après avoir coupé la forêt de Cuise. A la première heure, la colonne française arriva sans encombre devant les pont-levis de Compiègne qui s'abaissèrent aussitôt pour laisser pénétrer Jeanne et ses gens dans la place où ils étaient du reste attendus. Une telle nuit avait épuisé les hommes; des logements ayant été mis à leur disposition, ils en profitèrent pour prendre un repos bien mérité. Quant à la Pucelle, elle entendit une messe matinale et s'entretint ensuite avec Guillaume de Flavy. Ce dernier fit valoir la nécessité d'agir sans délai afin de ne pas surcharger la ville par l'entretien d'une troupe dépassant les besoins de la défense, et il insista pour que ce jour même une sortie eût lieu. Cette proposition, un peu prématurée, vu l'extrême fatigue générale, fut néanmoins agréée. La Libératrice promit d'exécuter l'opération dans le courant de l'après-midi; puis, cette décision prise, il est probable qu'elle songea enfin à se reposer un peu et qu'elle se rendit à la maison de la rue de l'Etoile.
En se remémorant les détails de cette journée, volontiers notre patriotisme cherche à se figurer que le gouverneur de Compiègne fut très heureux de recevoir dans ses murs la Pucelle et son armée.
Hélas! les événements qui vont suivre nous montreront les véritables sentiments de Guillaume de Flavy. C'était un bon soldat, d'un courage à toute épreuve, la chose est incontestable, mais il avait un caractère ambitieux, jaloux, hautain. Décidé à résister à l'ennemi jusqu'à la dernière extrémité, il n'entendait pas partager l'honneur de cette défense. Il savait, d'autre part, que La Trémoille. son chef hiérarchique, et Regnault de Chartres, son intime ami, désiraient ardemment voir l'Envoyée de Dieu cesser de figurer sur le théâtre des événements politiques. En suggérant à la jeune tille l'idée d'exécuter le jour même une sortie sur la rive droite de l'Oise, une atroce pensée avait dû germer dans l'esprit envieux et cruel de Guillaume: celle d'avertir les assiégeants de ce projet. Cent moyens s'offraient au gouverneur de communiquer ce secret sans avoir pour cela l'apparence d'un traître; par exemple, envoyer un courrier dans de telles conditions que l'ennemi s'emparât certainement de sa personne et lût ses dépèches; parler trop haut devant un prisonnier de guerre qu'on laisserait s'échapper peu après; ou. plus simplement encore pour lui, écrire par l'intermédiaire des postes bourguignons assiégeants à l'un de ses trois frères qui avaient adopté le parti de Philippe le Bon.
Quant à moi, je suis convaincu que l'héroïque enfant fut la victime de Guillaume de Flavy: j'en trouve la preuve, non seulement dans l'accusation formelle d'un contemporain et dans les chroniques du xve siècle, mais encore et par-dessus tout dans l'exposé sincère de ce qui se passa à Compiègne le 23 mai iq3o. Il en résulte ce fait évident: la sortie de Jeanne, loin d'avoir été une surprise pour l'armée assiégeante, fut véritablement une lutte prévue: non seulement la riposte à ce mouvement offensif avait été préparée d'avance, mais encore elle se trouva aussi lestement exécutée qu'une manœuvre parfaitement apprise par ceux qui en sont les acteurs. Il semble inouï et inadmissible que tant de précautions aient été multipliées dans la simple prévision d'une attaque théoriquement possible de la part des Compiégnois. Le récit qui va suivre montrera le bien fondé de cette remarque.
Midi venait de sonner: les soldats de la Pucelle sortaient l'un après l'autre du lourd sommeil qui, après une nuit de marche, avait engourdi leurs membres fatigués. Quand ils eurent pris leur repas, ordre leur fut donné de se disposer à un combat prochain. Bientôt tous les hommes d'armes se trouvèrent réunis sur la place de la cité. Jeanne parut alors au milieu de sa petite armée, et avec ce talent extraordinaire qu'elle possédait d'exciter l'ardeur des troupes, elle leur exposa qu'une revanche sur le duc de Bourgogne se préparait. Le jour étant déjà fort avancé, leur expliqua-t-elle. sans doute l'ennemi rassuré ne songeait qu'à prendre du repos dans ses quartiers; or, l'un d'entre eux touchait presque à la ville; il était facile de franchir rapidement la distance qui le séparait des remparts, d'y enlever nombre de prisonniers, d'y endommager le matériel de siège et de rentrer ensuite après avoir causé un tort considérable « aux ennemis déloyaux du noble roi de France ». On s'imagine facilement l'accueil
fait à de telles paroles et la joie de ces guerriers qui brûlaient de courir sus à l'attaque. L'enthousiasme fut communicatif; au moment où les soldats se rangèrent sur. la place, pour le départ, des Compiégnôis voulurent les suivre; parmi ces derniers, plusieurs. soit qu'ils tussent pauvres, soit qu'ils escomptassent une facile victoire, n'avaient pris pour toute arme qu'un bâton.
Avant d'aller plus loin, il est important de bien connaître le terrain où va s'accomplir cette lutte historique. La partie de l'enceinte de Compiègne située devant L'Oise présente une seule ouverture appelée Porte du Pont, parce qu'elle communique avec le pont signalé plus haut. Sur la dernière arche s'élève une construction fortifiée qui en protège l'accès et que l'on nomme Porte de l'Avant-Pont ; vient ensuite un boulevard, sorte d'ouvrage avancé renfermant un moulin. L'un des côtés de ce boulevard est baigné par l'Oise, tandis que les autres sont entourés d'un fossé large de vingtcinq mètres que remplissent aussi les eaux de la rivière. A la jonction du fossé avec le cours principal de l'Oise est établi un pont de bois, qui, au lieu de suivre la ligne droite dessinée par le pont de pierre, se trouve placé à peu près parallèlement à la ville. Son accès est défendu extérieurement par une barrière formant l'entrée du boulevard; c'est là aussi qu'aboutissent le chemin de Xoyon et la chaussée de Margny. Celle-ci réclame en ce moment toute l'attention du lecteur: elle forme un angle avec le pont de bois et prend une direction perpendiculaire à la rivière. Parfois, l'Oise sort de son lit et inonde la prairie qui s'étend sur sa rive droite; pour cette raison, le niveau de ce chemin se relève sensiblement au-dessus du sol ; c'est un véritable talus, et sur sa crête, la route, pavée de grès, donne un passage aisé, quelle que soit l'humidité de la plaine. Cette chaussée conduit directement au village de Margny, qui est actuellement l'avant-poste fortifié des Bourguignons. Placé à cet endroit, si l'on tourne le dos à Compiègne on aperçoit à droite Clairoix, à gauche Venette, puis, derrière, à l'horizon, entre Margny et Clairoix, le bourg de Coudun.
Les remparts étant déjà munis de grosses pièces de canon. Guillaume de Flavy, en vue de l'attaque, avait pris des précautions supplémentaires. 11 avait fait garnir le boulevard de couleuvriniers, d'arbalétriers et d'archers; puis il disposa, tout le long de la rive droite de l'Oise, des bateaux d'un petit tonnage, qu'on avait couverts de défenses derrière lesquelles d'habiles tireurs se dissimulaient avec leurs armes de trait.
Cependant la compagnie des gens de guerre, massée sur la place [de Compiègne. attendait.
Jeanne, revêtue de son armure, sur laquelle elle avait jeté une huque. sorte de manteau en velours ou en drap cramoisi tout brodé d'or, montait un demi-coursier gris pommelé et tenait en main l'épée qu'elle axait prise à un Bourguignon. A ses cotés, un page faisait flotter son étendard; elle était entourée des mêmes compagnons qui l'escortaient le matin à son entrée dans Compiègne. Vers 5 h. i 2. au signal du départ, la troupe s'ébranla par la rue conduisant directement à la Porte du Pont, sortit de la ville, traversa le boulevard, puis tourna à droite pour passer le pont dormant, et s'engagea enfin sur la chaussée de Margny. Ce mouvement s'exécuta avec la
3*8 LA BIENHEUREUSE JEANNE I)'aRC
plus grande rapidité, et au bout de quelques minutes on atteignait les avant-postes adverses. Mais, au lieu de surprendre un ennemi tranquille et sans défiance, on s'aperçut tout de suite que les Bourguignons se tenaient sur leur gardes. L'alarme avait été donnée par Jean de Luxembourg, qui. avec huit ou dix gentilshommes à cheval et un petit détachement, se trouvait à Margny, observant l'horizon du côté de Compiègne. .Malgré ce contretemps, l'héroïne n'hésita pas et se lança à l'assaut. suivie des siens qu'elle électrisait par son cri de guerre :
— En nom Dieu! en avant!
\ ce moment, les cloches de Compiègne sonnèrent à toutes volées sans que Jeanne l'eût commandé. La guerrière ne remarqua pas ce tait insolite et imprima à ses soldats un tel élan, que les Bourguignons, repoussés pèle-mèle. rentrèrent en hâte dans les maisons de Margny. .Mais alors des troupes, sorties depuis longtemps de leur cantonnement de Clairoix et dissimulées près de là. derrière une élévation de terrain, quittèrent leur embuscade et s'élancèrent sur la vaillante compagnie. Celle-ci. n'étant pas assez forte pour résister à pareil choc, céda sous la pression et rétrograda vers la cité. Alors les chefs qui se trouvaient près de Jeanne lui crièrent :
— Occupez-vous de regagner la ville, sinon, nous comme nous, nous sommes tous perdus.
Grande fut la tristesse de la Libératrice en les entendant parler ainsi.
— Taisez-vous, leur répondit-elle. Il ne tient qu'à vous qu'ils soient tous battus. Ne pensez qu'à frapper sur eux.
Et elle entraîna ses hommes à une furieuse attaque qui refoula les ennemis jusqu'à leurs quartiers. Le sire de Créquv fut gravement blessé au visage. Hélas ! les Français avaient beau se défendre en héros, leurs adversaires se multipliaient sans cesse, et une seconde fois les nôtres durent reculer. Rejetée sur Compiègne. la courageuse jeune tille chargea de nouveau avec l'énergie du désespoir; mais, malgré ses efforts, elle ne put ramener ses hommes qu'à mi-chemin de .Margny. La débandade se mit dans sa compagnie; les derniers rangs commencèrent d'abord à fuir; ils avaient aperçu les Anglais de Yenette qui sortaient de leur campement au son des cloches de Compiègne et s'élançaient sans hésitation à travers la prairie, du coté du boulevard, vers la route de Margny. Le plan de ceux-ci était bien simple. Ils voulaient se fixer sur le haut de la chaussée pour couper la retraite à Jeanne en la séparant de Compiègne. Les Français auraient dû profiter de l'avantage de leur position, convoitée par l'ennemi, et en détendre sérieusement les abords : au contraire, ils se sauvèrent à toutes jambes, gagnèrent le pont de bois pour l'entrer en ville par le boulevard, d'où confusion inexprimable. Les fuyards, se jetant parmi les arbalétriers. couleuvriniers. archers placés dans le fortin pour protéger la retraite, empêchèrent-ils ceux-ci de décharger leurs armes sur les Bourguignons, ou bien l'ordre de tirer arriva-t-il trop tard? Je ne sais. Flavy, redoutant, paraît-il. de voir les Anglais pénétrer dans la ville pêle-mêle avec les soldats français, lit fermer la barrière du boulevard; le reste des fantassins. prévenu du haut des remparts, courut vers la rive de l'Oise et tut recueilli par les barques qui étaient disposées sur le bord de la rivière.
Cependant d'Aulon et les quelques braves qui. à cheval, accompagnaient la Pucelle, se voyant entourés et comme perdus au milieu de cette foule d'ennemis, forcèrent l'héroïne à battre en retraite vers le pont de bois. Malgré cela. Jeanne, à tout instant, faisait face aux adversaires avec un courage surhumain et les obligeait à reculer. Lentement et sans faiblir, elle approchait de la tète de la chaussée; mais là, les Anglais s'étaient solidement établis et lui barraient la route. Pourquoi la garnison de Compiègne. remise alors de son effroi, ne dirigea-t-elle pas sur les imprudents exposés si directement à ses coups les charges convergentes de ses couleuvrines et de ses arbalètes? La chose est absolument inexplicable sans l'hypothèse d'une trahison de Flavv défendant à ses hommes de se servir de leurs armes.
Bloquée entre deux troupes, la Pucelle ne se laissa pas abattre, mais, guidant ses compagnons, elle fit descendre à sa monture le talus du chemin qui traversait l'extrémité de la prairie et alla se placer vis-à-vis du fossé du boulevard. Tout en combattant, elle agitait sa bannière, persuadée sans doute que le tir commencerait enfin sur les ennemis ou qu'une sortie énergique tenterait de la dégager d'une situation aussi périlleuse : elle se trouvait alors devant les parapets, à une distance qui ne dépassait 'pas beaucoup vingt-cinq ou trente mètres. Gomment les mesures de Flavv étaient-elles prises? Ceci est un mystère. Mais il ne vint aucun secours, ni du boulevard, ni des barques militaires qui pouvaient s'engager dans les fossés pleins d'eau entourant cette redoute, et de là, sans danger, cribler de traits les Anglo-Bourguignons. Dans de telles conditions, la résistance de ces quatre ou cinq guerriers restés seuls contre une armée entière devenait impossible. Cernés de toutes parts, perdus dans cette multitude qui les enserrait et les empêchait de mouvoir leurs membres pour frapper, ils étaient réduits à l'impuissance. Jeanne, pourtant, continuait à se défendre avec l'énergie du désespoir. Son étendard, ainsi que le riche manteau d'étoffe rouge brodée d'or qu'elle avait revêtu au-dessus de sa cuirasse, la distinguaient aisément des quelques braves qui luttaient avec elle, et en faisaient le point de mire des vainqueurs, __zz^j ^'''^
Les Picards de la compagnie de Lyonel de Wandonne, très confus de se voir. eux. des hommes et des soldats, arrêtés si nombreux par l'héroïsme d'une femme, tournoyaient autour d'elle, la harcelant sans cesse. Enfin, tandis qu'elle faisait face à ceux qui l'assaillaient par devant, un des leurs, véritable hercule, la saisit derrière, par les bords de sa huque. puis, d'un brusque mouvement, la désarçonna. Malgré tous ses efforts et ceux des Français restés fidèles, la Pucelle ne put se relever. Tous les archers la maintenaient à terre, lui criant d'une voix triomphante :
— • Rendez-vous! Rendez-vous! Donnez votre foi!
La valeureuse jeune fille, bien que désarmée, n'avait rien perdu de son énergie et de sa grandeur. File s'était consacrée à Jésus-Christ, elle ne sera jamais à nul autre qu'à lui seul :
— J'ai donné et octroyé ma foi à un autre que vous, s'écria-t-elle. et je lui tiendrai mon serment.
C'est donc par violence qu'on s'empara de sa personne: on l'entraîna, et avec elle. Pierre d'Arc, Fr. Pàquerel. Poton le Bourguignon et Jean d'Aulon. Chose de plus en
plus incompréhensible, alors que tout cela se passait à deux pas de Compiègne, que Guillaume de Flavv avait eu le temps de rassurer les hommes d'armes rentrés en ville. on laissa emmener Jeanne sans taire aucune tentative pour la sauver : point de sortie, point de décharges de canons: ses dévoués partisans eux-mêmes, quelque désir qu'ils eussent exprimé de l'arracher aux mains de ses ennemis, ne furent pas autorisés à risquer un suprême effort qui serait demeuré l'honneur de la France. Ils ne furent même pas libres d'exhaler publiquement leur douleur. Pour moi. il est impossible, je le répète, de laver l-'law de la terrible accusation d'avoir livré la Libératrice.
L'héroïne fut conduite sous bonne garde à Margny, et là ses vainqueurs s'empressèrent de lui enlever son armure; ils étaient stupéfaits de contempler, toute simple, sous son habit masculin, cette jeune tille devant laquelle ils avaient si souvent tremblé.
Philippe le Bon, qui arrivait alors de Coudun — car tout ce combat fut terminé en moins d'une heure. — voulut visiter la prisonnière et se rendit dans le logis où on la retenait. 11 eut avec elle un entretien que Khistoire ne nous a pas conservé. Pourtant on a quelque raison de croire que Jeanne ne se lit pas faute de parler au duc dans les termes de la lettre écrite par elle le jour du sacre, et de lui reprocher sa félonie envers la France. (Test ainsi que Monstrelet, témoin de cette rencontre, déclare dans sa chronique, lui pourtant si prolixe et coutumier des moindres détails, avoir oublié les propos échangés. De même, les courtisans qui rappelleront plus tard ce souvenir assurent que Philippe le Bon afficha pour la Pucelle un dédain plein de mépris. Tant de subterfuges pour masquer une conversation ne laissent-ils pas à penser que le prince sortit peu satisfait de cette entrevue?
Cependant, les cantonnements de l'armée bourguignonne retentissaient de mille cris d'allégresse; on organisait des réjouissances : Flamands, Anglais et Picards, animés contre la France d'une haine commune, se livraient ensemble à tous les éclats d'une joie exubérante; ils sentaient bien que le pays qu'ils détestaient perdait en Jeanne d'Arc, non seulement le plus courageux et le plus habile de ses défenseurs, mais encore et surtout la créature angélique qui faisait dire à l'Europe entière : « Dieu a pris en main la cause de la nation française et l'a secourue par le plus grand miracle que l'histoire du monde ait jamais relaté. »