‹ Histoire admirable de la bienheureuse Jeanne d'ArcChapitre 65 sur 117 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

SITUATION DE LA PUCELLE VIS-A-VIS Dr POI ET DES MINISTRES — VERS LA MI-AVRIL SON ARMEE COMPTE DÉJÀ MILLE CHEVAUX — SENLIS REFUSE DE LUI OUVRIR SES PORTES — ATTITUDE OFFICIELLE DU CONSEIL DES PAYS EN DEÇA DE LA SEINE — LE CHANCELIER ET LE COMTE DE VENDÔME REJOIGNENT I.'ARMÉE DE JEANNE — FRANQUET d'aRRAS, CONDAMNÉ A MORT, EST EXÉCUTÉ — LE DUC DE BOURGOGNE A NOYON — SIÈGE DE CHOISY — MARCHE DE L'ARMÉE FRANÇAISE SUR SOISSONS — LE GOUVERNEUR GUICHARD BOURNEL INTERDIT AUX TROUPES L'ENTRÉE DE CETTE VILLE — DISLOCATION DE I.'ARMÉE DE LA PUCELLE — DOULEUR DE L'HÉROÏNE ET RETOUR A COMPIÈGNE — LA MESSE A L'ÉGLISE SAINT-JACQUES : JEANNE d'aRC PRÉDIT SA PERTE ET SA CAPTIVITÉ — LES VINS D'HONNEUR — LUTTE CONTRE TOUTE ESPÉRANCE — MARCHE NOCTURNE SUR PONT-l'ÉVÈQUE — RETRAITE SUR COMPIÈGNE — REGNAULT DE CHARTRES ET GUILLAUME DE FLAVY — SUCCÈS PARTIEL DE POTON DE XAINTRAILLES

Depuis le brusque départ de la Libératrice, la cour de France n'avait échangé avec elle ni lettre ni communication. Officiellement, on n'osait pas. à la face du pays, blâmer l'Envoyée de Dieu, mais nul encouragement, même indirect, ne lui était accordé. La jeune tille guerroyait sous sa responsabilité, elle combattait au profit de la couronne sans que Charles VII lui confiât aucune mission. En fait, cela était l'équivalent d'un désaveu. Le monarque et son Conseil ne jugeaient pas opportun de s'opposer à la campagne préparée par Philippe le Bon.

Aux regards de la France; Jeanne seule s'agitait pour défendre le territoire envahi. Le roi certainement sentit la leçon; mais pour La Trémoille il y avait là une injure sanglante et — ce qui était de nature à le toucher davantage encore — un écueil où pouvait échouer son action diplomatique, et même tout le plan si laborieusement combiné dans les pourparlers des mois précédents.

En fuyant Sullv. la Pucelle avait échappé au premier ministre; mais en arrivant dans l'Ile-de-France elle tombait aux mains du chancelier; or. Regnault de Chartres et La Trémoille ne faisaient qu'un. Ce qu'ils arrêtèrent ensemble au sujet de la courageuse enfant n'a été enregistré nulle part: mais les actes et les écrits des semaines suivantes contiennent un implicite aveu, et des accusations formelles de trahison figurent dans les chroniques contemporaines.

L'appel de la Libératrice avait cependant été entendu. Dans les pays environnants.

des seigneurs avaient quitté les tours crénelées de leurs châteaux et étaient accourus avec des hommes d'armes et des volontaires.

11 semble que, selon la coutume du temps, la Pucelle ait employé des femmes pour espionner l'ennemi et porter des courriers : Pierronne la Bretonne et une de ses compagnes arrêtées à Corbeil à cette époque par les Anglais devaient être chargées de pareille mission.

Vers le milieu d'avril. Jeanne avait déjà autour d'elle mille cavaliers; c'est le seul chiffre qui nous soit connu de l'effectif des hommes rassemblés par elle: il suffit à désigner un corps important pour cette époque.

Cette troupe ne resta pas inactive. Il est impossible, en effet, de ne pas lui attribuer une part dans les exploits armagnacs racontés par le Journal d'un bourgeois de Paris: la destruction de plusieurs centaines d'Anglais sous les murs du château de la Chasse, dans la forêt de Montmorency, et la prise de l'abbaye de Saint-Maur-des- Fossés. Ces attaques ont eu lieu entre les 21 et 25 avril, précisément dans la région où les soldats de la Pucelle étaient alors cantonnés.

Senlis, capitale de la lieutenance royale, s'émut et redouta de la voir arriver.

Le comte de Vendôme résidait dans cette ville. Il aurait donc pu intervenir; et cependant nous ne trouvons aucune trace de démarche de sa part. Au moment d'entrer en campagne contre l'ennemi national, la Pucelle reçut un messager de Senlis. l'avertissant que si son armée venait camper aux environs, elle ne serait pas reçue dans la cité à cause de la rareté des vivres et des fourrages, mais que toutefois on ferait une exception pour sa personne et son escorte.

Rien n'était capable de décourager Jeanne. Elle recommençait la lutte exactement à l'anniversaire de sa première expédition militaire. Sa marche contre Philippe le Bon, en effet, correspond jour pour jour à ses attaques contre les bastilles anglaises d'Orléans.

C'était le même enthousiasme parmi ses gens; c'était le même réveil de la nature : le printemps était même plus chaud que l'année précédente, la température plus douce : les roses fleurissaient déjà. Seule l'âme de l'héroïne était triste. Ses Voix lui avaient dit qu'elle ne durerait guère qu'un an ; l'année finissait et le Ciel lui faisait

annoncer sa prise prochaine Obéissante à Dieu jusqu'à la mort, la Pucelle voulait

accomplir toute sa mission divine; elle s'avançait sans faiblir au-devant du malheur

Pour surveiller son adversaire bourguignon, elle amena ses gens à Crépy-en-Valois et dans les environs, séjournant elle-même, selon toute probabilité, au château de Vez. Tandis que son armée achevait sa préparation, la vaillante jeune fille se rendit à Compiègne où les membres du Conseil de la lieutenance s'étaient donné rendezvous. Il semble qu'au premier abord nul d'entre eux ne fit la moindre difficulté à ses projets. Le comte de Vendôme et le chancelier acceptèrent de se placera la tète de son armée, et une circulaire, toute pleine des propres sentiments de Jeanne, tut adressée au nom du roi aux villes environnantes.

En voici quelques passages:

Charles, par la #ràcc de Dieu, roi de France, a nos chers et bien-aimés. les ^ens d'Eglise, bourgeois et habitants des ville et cité de Reims, salut!

Notre adversaire de Bourgogne nous a depuis quelque temps amusé et déçu par trêves et autrement, par apparence de bonne foi. Il affirmait et disait vouloir parvenir au bien de la paix; cette paix, nous l'avons fort désirée; nous prenons Dieu à témoin que nous avons fait plus que nous devions à ce sujet.

Mais comme nous craignons que ceux du parti de Bourgogne, continuant et persévérant dans la perverse et damnable façon d'agir dont ils ont usé autrefois, pourraient vous envoyer à vous et aux autres bonnes villes et places de notre obéissance des lettres ou mandements bien malsonnants, séditieux et trompeurs, dans l'espérance de vous éloigner vous et elle de notre obéissance. Par ces mandement et ordonnance, vous défendons très expressément de voir ou recevoir, de souffrir qu'on voie ou qu'on reçoive en public ou en particulier des lettres ou mandements qui vous soient ou puissent être envoyés ou représentés de la part de notre adversaire de Bourgogne ou de gens de son parti.

Au moment où cette lettre était rédigée, un pieux chanoine des églises de Tours et d'Angers se rendait en pèlerinage à Sainte-Catherine de Fierbois pour remercier la Sainte d'une guérison miraculeuse, et inscrivait sur le registre de la chapelle :

Grâce à Dieu, dans cette chapelie, j'ai chanté une messe pour le roi, la Pucelle digne de Dieu, la prospérité et la paix du royaume, ce vendredi 5 mai 1430.

Les nouvelles de la marche de Philippe le Bon arrivaient au camp de la Libératrice. Le duc, ayant traité avec Tristan de Maignelay, et se trouvant d'ailleurs, par la retraite de Robert de Sarrebrùck, débarrassé des complications qu'il redoutait, fut à Noyon dès le Ier mai. Il reçut dans cette ville l'annonce de l'exécution de Franquet d'Arras.

L'accusé, avouant ses nombreux forfaits, se reconnut meurtrier, pillard et traître ; une sentence capitale fut alors prononcée et le criminel subit sa peine sans que l'on eût besoin de recourir encore à Jeanne, puisque, en abandonnant son prisonnier à la justice, elle consentait par là même à ce que celle-ci suivît son cours.

L'héroïne n'assista donc pas au supplice du chef bourguignon. Cependant, la nouvelle de cette exécution porta le deuil dans l'état-major de l'armée de Philippe le Bon et déplut vivement aux capitaines des deux partis, tous se croyant volontiers exempts des lois générales que, durant leurs campagnes, ils foulaient aux pieds avec la plus complète désinvolture.

Plus tard, on essayera de reprocher à la jeune guerrière la mort de Franquet comme un acte personnel de cruauté, mais elle n'aura pas de peine à démontrer qu'en cette circonstance elle s'est simplement conformée aux coutumes du pays et aux décisions des magistrats régulièrement saisis.

Le duc de Bourgogne séjourna une semaine environ à Noyon et de là vint établir ses quartiers devant Choisy-au-Bac.

Cette place, située sur le bord de l'Aisne, à une lieue de son confluent avec l'Oise, était comme le poste avancé qui protégeait Compiègne vers le Nord-Est. Assise sur le cours de deux rivières, et à proximité de la forêt de Laigue, munie de remparts puissants, elle avait une sérieuse importance au moment où l'on préparait le siège de Compiègne. Les bourgeois de cette dernière ville le comprirent si bien, qu'ils s'empressèrent de prêter à leurs voisins une partie de leur artillerie, notamment plusieurs

gros canons. Le gouverneur de la place attaquée était Louis de Flavy, le frère cadet de Guillaume; ce vaillant capitaine sut organiser une défense énergique.

L'objectif nécessaire des premières opérations de l'armée de la Pucelle était donc de sauver Choisy. Pour obtenir ce résultat, il fallait passer l'Aisne sans retard et se jeter à l'improviste sur les assaillants. Il semblait tout indiqué de traverser la rivière, soit sur des ponts fixes, tel que celui d'Attichy, soit sur un pont de bateaux ou encore à gué. En adoptant cette ligne de conduite, on gagnerait du temps et on augmenterait les chances d'atteindre les Bourguignons avant qu'ils eussent pu s'établir solidement dans leurs positions.

Mais en quittant Compiègne pour prendre le commandement de la colonne formée par les soins de la jeune fille, le comte de Vendôme et le chancelier la dirigèrent vers Soissons. En apparence, ils choisissaient un point d'appui, un centre de ravitaillement, un passage toujours assuré pour la durée de l'expédition contre Choisy; en réalité ils trahissaient Jeanne et s'apprêtaient à lui ravir son armée, car jamais ce qu'on va lire n'aurait pu s'accomplir sans leur connivence.

En effet, dès que le capitaine de la garnison française, Guichard Bournel de Thiembronne. leur subordonné, fut averti de l'approche des troupes, il réunit les notables de Soissons, afin de leur persuader que tout ce monde guerrier venait s'établir dans leurs murs. D'après lui. il n'y avait qu'un moyen d'empêcher la malheureuse cité d'être réduite à la misère et à la servitude, c'était d'en fermer les portes. A cette époque, je l'ai dit. pareille démonstration convainquait presque toujours; aussi les magistrats municipaux suivirent-ils le perfide conseil. Quand le lieutenant général, le chancelier, Jeanne et leur armée se présentèrent devant Soissons, les ponts-levis étaient relevés comme s'il se fût agi d'ennemis. Il est probable que cette détermination ne causa guère de surprise à Regnault de Chartres et au lieutenant du roi, mais ils jouèrent leur rôle au sérieux et négocièrent avec le gouverneur, qui consentit, vers le soir à laisser pénétrer le comte de Vendôme, l'archevêque de Reims et la Pucelle, accompagnés d'une faible escorte; le reste de leurs gens passa la nuit en pleins champs.

S'il n'y avait pas eu complicité entre Bournel et les deux hauts personnages qu'il accueillait, cet officier aurait été révoqué aussitôt de ses fonctions; l'habile négociateur qu'était le chancelier se serait alors hâté d'assembler les notables et facilement leur aurait démontré qu'il s'agissait, non d'un arrêt à Soissons, mais d'un simple et rapide passage sur le pont de l'Aisne.

Ce fut tout autre chose qui arriva. Tandis que Jeanne était ainsi retenue dans la ville, le comte et Regnault de Chartres revinrent au camp. Ils montrèrent à l'armée qu'il lui était impossible de séjourner dans la région de l'Oise, qui avait été épuisée par les expéditions de l'année précédente. Quant à s'enfermer dans Compiègne, comment y songer à la veille de soutenir un siège? La cité menacée n'aurait pas trop de vivres pour ses habitants. En conséquence, dès le matin, les soldats qui y consentirent, c'est-à-dire la majeure partie de l'armée, furent dirigés vers le Sud et bientôt après traversèrent la Marne et la Seine.

Lorsque l'Km oyée de Dieu voulut rejoindre ses hommes, l'iniquité était consommée,

il ne lui restait plus que quelques compagnies. Devant la trahison grandissante, elle put méditer de nouveau la sinistre prédiction qui depuis Melun torturait son cœur. A chaque visite de ses Saintes :

— Dites-moi, suppliait la pauvre enfant, le jour, l'heure où l'on me fera captive?

— Cela doit te rester caché.

— Au moins que je ne languisse pas en prison, mais que je meure bien vite!

— Courage, prends tout en gré. répétaient les Voix.

Le coeur plein d'angoisses, la Pucelle s'achemina vers Compiègne; le chancelier, qui désirait sans doute la surveiller, était revenu près d'elle. Le temps subitement avait changé. Comme si la nature avait voulu s'associer au deuil de la France, la température, de douce et agréable, s'était remise à une dure gelée qui avait détruit toutes les espérances de la floraison.

Le long du chemin, Jeanne exhala sa légitime colère contre le félon qui l'empêchait ainsi d'opposer une armée à l'envahisseur. Son âme chevaleresque se soulevait au souvenir de ce chef qui jadis avait combattu à ses côtés et qui aujourd'hui se mettait contre la France et contre elle :

— Cet homme, s'écriait-elle, mériterait d'être tiré à quatre chevaux.

Après avoir pris congé des troupes, le comte de Vendôme repartit directement pour Senlis d'où il revint aussitôt à Compiègne.

Le samedi i3 mai, Regnault de Chartres et Jeanne arrivaient dans cette ville; le premier, je pense, ne ht que la traverser, après avoir accepté le jour même les vins d'honneur; quant à l'héroïne, elle se réfugia pour prier et p eurer dans une humble maison située vers le centre de a cité.

Le lendemain dimanche, elle se rendit à Saint-Jacques où elle se confessa et communia; puis, se retirant près d'un pilier, elle épancha son àme dans celle du divin Maître. Malgré son désir de rester isolée, elle attira pourtant la bienveillante attention des braves gens qui se trouvaient dans 'église; aussi, lorsque, un peu plus tard, elle releva la tête, toute une foule sympathique, au sein de laquelle il y avait environ cent à cent vingt enfants, l'entourait avec respect.

Profondément touchée des marques d'affection que lui témoignait ce peuple dévoué, la douce vierge laissa échapper le cri de son àme oppressée :

— Mes enfants et chers amis, sachez que l'on m'a vendue et trahie, bientôt je serai livrée à la mort. Aussi je vous conjure de prier Dieu pour moi, car jamais je n'aurai plus le pouvoir de servir le roi et le royaume de France.

Ces paroles provoquèrent une telle émotion parmi ce petit monde, que deux d'entre les auditeurs rappelaient encore ce souvenir de leur jeunesse soixante-huit ans après l'événement.

Cependant, la fidélité des Compiégnois restait inébranlable. Dans les dangers de l'heure actuelle, c'était en Jeanne qu'ils plaçaient toute leur confiance. Son passage dans leur ville en cette journée du dimanche 14 mai fut salué avec enthousiasme; elle fut l'objet des mêmes honneurs que l'on rendait aux grands personnages.

Jeanne ne disposait plusque de la garnison de Compiègne et destroupes qui malgré

tout l'avaient suivie; ces compagnies demeurées fidèles étaient celles des sires Jacques de Chabannes, Théol de Wallepergue, Rigault de Fontaines et Poton de Xaintrailles.

Alors que Choisy semblait irrévocablement perdu, l'héroïne tenta de le sauver par un coup de main d'une grande hardiesse.

Le duc de Bourgogne avait adopté pour centre de ravitaillement la ville de Noyon, avec laquelle il communiquait par Pont-1'Evêque où l'on trouvait un excellent passade sur l'Oise. Cette dernière cité était confiée à la garde d'un Corps anglais que dirigeait le sire de Montgommery ; Jeanne conçut le projet de s'y établir par surprise et de couper ainsi les communications de Philippe le Bon avec ses réserves et ses vivres. La nuit même du 14, elle mit en route une colonne composée des hommes restés auprès d'elle et des gens les plus alertes de Compiègne. Ces braves emportèrent tout un matériel d'escalade et partirent en longeant la rive droite de l'Oise. A la pointe du jour, ils étaient devant les fossés de Pont-1'Évèque et se préparaient silencieusement à la lutte. Bientôt des échelles furent dressées contre les murailles delà forteresse, puis, tombant à l'improviste sur l'ennemi, la petite troupe eut vite atteint le cœur de la place. Malheureusement, la ville attaquée n'était située qu'à une faible distance de Noyon dont les faubourgs regorgeaient de soldats bourguignons sous le commandement des sires de Saveuse et Jean de Brimeux. Au premier signal d'alarme, ceux-ci se précipitèrent au secours des Anglais avant que les assaillants eussent le temps d'achever leur œuvre et de se fortifier dans Pont-1'Évêque. Après un combat meurtrier, les Français durent céder au nombre et s'éloignèrent en bon ordre.

Désormais la place de Choisy était perdue; son gouverneur, Louis de Flavy, frère cadet du capitaine de Compiègne, prépara une retraite qui s'effectua à la faveur des ténèbres, et la garnison put rejoindre Compiègne avec artillerie et bagages; après quoi. la ville capitula le 16 mai.

Le bailli de Senlis était arrivé la veille à Compiègne : il venait sans doute s'entretenir des moyens d'aider à la défense de la place menacée par Philippe le Bon.

Le 16, Regnault de Chartres et le comte de Vendôme pénétrèrent à leur tour dans la cité et y résidèrent jusqu'au 18 mai. Un voile enveloppe encore les pourparlers qui turent échangés à Compiègne durant ces quelques jours. Essavons néanmoins de l'écarter.

Nous devons signaler, avant toute autre chose, les rapports intimes qui unissaient Regnault de Chartres et Guillaume de Flavy. Si ces deux hommes n'étaient point proches parents, ils se trouvaient pour le moins alliés, puisque la mère du chancelier. Blanche de Xesle. était veuve en premières noces d'un Raoul de Flavy. Ensemble ils avaient étudié à l'Université de Paris; plus tard. Regnault de Chartres attacha Guillaume à sa personne et l'emmena avec lui dans divers voyages à Rome, en Savoie, en Angleterre. Ces deux hommes devaient donc s'entendre et se confier mutuellement des secrets. J'ajoute que la protection particulière que toute sa vie le chancelier réserva à Flavy — jusqu'à lui faire délivrer des lettres de rémission pour l'arrestation arbitraire du sire Pierre de Rieu.x, maréchal de France, mort dans les prisons du capitaine — tend à piouver qu'un lien mystérieux existait entre eux.

Quels sujets pouvaient donc attirer en ce moment leur attention?

D'abord la situation de Compiègne : les événements qui suivirent indiquent suffisamment la pensée des ministres au sujet de cette place qui avait été cédée en gage au duc de Bourgogne, à l'occasion des trêves précédentes. On continuait les négociations entamées sur cette hase, et ce n'est que notablement plus tard, quand la face des événements eut entièrement changé, que le roi secourut officiellement la ville assiégée. Pourtant, si le Conseil royal abandonnait en apparence cette importante place, il devait au fond désirer la voir s'opposer vigoureusement à l'attaque de Philippe le Bon. Flavv était assez habile et assez courageux pour accepter de maintenir cette situation ambiguë.

On parla évidemment aussi de l'héroïne. Regnault de Chartres manifesta sans doute la même opinion qu'il exposa peu de jours après dans sa lettre aux Rémois. 11 ne laissa pas ignorer non plus au gouverneur les sentiments de La Trémoillc au nom duquel Flavv commandait à Compiègne; alla-t-il jusqu'à lui donner des ordres au nom du premier ministre? Je ne sais; mais, sans qu'il fût besoin d'achever les explications, Flavv put comprendre le service qu'il rendrait à ses puissants amis s'il taisait disparaître la Pucelle de la scène politique et militaire.

Cette idée une fois ancrée dans la tète d'un tel homme, toutes les suppositions deviennent permises, car. au dire de ses contemporains. Guillaume de Flavy, avide et impudique dans sa vie privée, était dans ses actes publics l'aventurier le plus audacieux et le plus redouté qu'on connût.

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