LUXEMBOURG LA PLCELLE QUITTE ARRAS A LA MI-NOVEMBRE
En acceptant la garde de Jeanne d'Arc, le duc de Bourgogne avait désigné pour être le séjour de la noble victime ses prisons d'Etat de la ville d'Arras.
Arras était puissamment fortifié : ses deux châteaux forts appartenant au prince luimême, celui de Bellemotte, situé hors les murs, comme celui de la Cour-le-Comte. au centre de la place, offraient d'inexpugnables et inviolables cachots où nulle tentative d'évasion ne semblait à redouter.
L'ordre du transfert arriva à Beaurevoir dans la dernière semaine de septembre 1430.
Malgré les assurances réitérées de ceux qui allaient l'emmener, malgré les douces consolations des dames de Luxembourg, l'illustre et malheureuse captive ne put s'empêcher de considérer ce changement comme une nouvelle étape vers ce qu'elle redoutait plus que la mort : être mise en présence du souverain étranger et devenir la
proie des soldats féroces de l'Angleterre vaincus par elle Fallait-il donc avoir tout
tenté pour recouvrer sa liberté et sentir son rêve à jamais fini?
Des raisons de vive affection augmentaient encore la douleur de la jeune fille. Elle allait quitter les bonnes châtelaines dont les procédés à son égard axaient été si dévoués, et auxquelles, selon son propre témoignage, elle portait la plus profonde vénération.
L'héroïne était témoin des larmes que ses protectrices versaient sur son infortune;
elle y mêla les siennes Mais comme à Orléans, à Melun, à Compiègne, comme
dans cent autres lieux, ses Voix la consolèrent. Elle entendit une fois de plus leur suave parole retentir à son oreille :
— Prends tout en gré; ne te mets pas en peine de ton martyre; tu viendras enfin au royaume du paradis.
L'heure de la séparation a sonné. La Pucelle, réconfortée, se laisse attacher à la selle du cheval qui doit la porter jusqu'aux prisons d'Arras. Déjà, dans la cour inté-
rieure de la forteresse de Beaurevoir, piaffent les montures de l'escorte, composée mipartie de gens du duc de Bourgogne et mi-partie de ceux de Luxembourg. La guerrière
peut se taire un instant l'illusion d'un départ pour l'armée et se rappeler, en voyant cette petite troupe, les chevaliers qu'elle commandait jadis; mais ce rapide souvenir n'est qu'une nouvelle souffrance pour son cœur meurtri; si elle marche à la mort, ce n'est plus par la voie des combats. De courts adieux à ses geôliers, un long regard d'affection et de reconnaissance aux dames de Luxembourg, et le cortège s'ébranle. Les pas des chevaux résonnent sur le pont-levis abaissé; on descend les pentes qui conduisent au château de Beaurevoir. et la triste chevauchée commence.
Le trajet dut se taire en deux étapes, et il est assez vraisemblable que l'on prit gîte à Bapaume; en tous cas. l'arrêt eut lieu dans un des châteaux torts situés à proximité de cette ville.
L'automne était venu, les champs avaient perdu leur parure; la plaine s'étendait uniforme sous les regards distraits de la Pucelle
Les murs d'Arias se dessinent à l'horizon : on aperç it ses nombreux et élégants clochers. Bientôt le guet signale une troupe à cheval et quelqu'un de la garnison s'avance pour la reconnaître; les officiers du duc de Bourgogne montrent alors le laissez-passer dont ils sont porteurs et pénètrent dans la ville: ils se dirigent rapidement vers la prison désignée.
La curiosité des habitants dut être peu éveillée par un fait qui se renouvelait sans cesse à cette époque : les passages de troupes étant continuels et les arrivées de prisonniers de guerre assez fréquentes, si l'on s'en rapporte aux extraits de comptes que nous possédons.
Ce fut probablement la Cour-le-Comte. résidence ducal: située au centre de la ville, qui devint le séjour de Jeanne d'Arc. Il nous est facile de nous représenter le gouverneur d'Arras. David de Brimeu, seigneur de Ligny, chevalier de la Toison d'Or, chambellan et ami personnel de Philippe le Bon. recevant en personne la jeune fille des mains de ses gardes ou priant le gouverneur général des finances, Jean de Pressv. de remplir lui-même les formalités d'écrou pour une captive valant dix mille livres d'or.
Puis, quand les portes se furent refermées sur l'héroïne, recommença pour elle la vie triste, monotone des cachots, avec sa seule occupation possible, la prière pour la patrie, et sa seule joie, la visite journalière de sainte Catherine et de sainte .Marguerite, à laquelle s'ajoutait l'apparition plus rare, mais si fortifiante, de saint Michel et de son escorte céleste
.Malgré ces grâces de choix qui la revivifiaient, Jeanne sentit par instants ses fers peser plus lourdement, et probablement elle s'ingénia derechef à les briser. Témoin la question de ses juges de Rouen qui lui demandèrent si elle ne s'était pas procuré des limes à Arras : la captive ne nia pas.
Les prisons o/btat de cette ville avaient chacune une chapelle, et la jeune tille put s'y livrer à tous les exercices de sa tendre piété.
Peu après son entrée dans Arras. Jeanne d'Arc reçut la visite d'un délégué de la ville de Tournai, à laquelle elle s'était adressée par l'intermédiaire de ses deux repré-
JEANNE D ARC CAPTIVE Statue de Barri \~.
sentants venus à Beaurevoir. C'était la réponse à ce douloureux message qui lui était
apportée.
Les consaux tournaisiens n'avaient pas hésité un instant. Connaissant les dispositions des bourgeois de leur cité et regardant la guerrière comme la véritable Envoyée de Dieu, ils avaient tenu une délibération secrète, non mentionnée dans les procèsverbaux de leurs séances, sans doute afin d'éviter des difficultés possibles, soit avec le duc de Bourgogne, soit, hélas! avec certains personnages de la cour de France, et ils axaient voté à la captive vingt-deux couronnes d'or.
Jean N'aviel. clerc des six élus et du procureur général de la ville, chargé souvent par ses compatriotes de missions délicates, lut député vers les prisons d'Arras dans les derniers jours de septembre.
Quelle scène sublime et touchante que l'arrivée de ce messager auprès de la prisonnière! A celle que les ministres du roi ont la lâcheté d'abandonner, il vient témoigner que ses amis de Tournai, eux. au moins, n'oublient pas; et l'infortunée, émue de retrouver une fidélité inébranlable après de si nombreuses défections, se laisse aller à un élan de gratitude; au milieu de ses larmes elle sourit à son consolateur et le charge de prédire aux Tournaisiens les prochaines victoires de la France.
Ce souvenir demeurera la gloire ineffaçable de la cité fidèle: malgré cinq siècles écoulés, il ne sera jamais rappelé en vain aux fils de ceux qui en furent les héros
Jean Naviel n'avait pu approcher de Jeanne d'Arc que muni de l'autorisation du gouverneur, David de Brimeu.
Dès le jour où le duc de Bourgogne accepta le transfert de la Pucelle à Arras. la garde supérieure de celle-ci fut. par la force des choses, dévolue au puissant capitaine de cette ville; mais il ne paraît pas improbable qu'un autre grand officier du duc fut adjoint à David de Brimeu dans cette importante fonction. La personne choisie en cette circonstance serait, à mon avis, Jehan de Pressy, seigneur de Maisnil-les-Teneur. conseiller, chambellan, receveur général des finances de la cour de Bourgogne. Ce gentilhomme continuait à servir Philippe le Bon comme il avait servi Jean sans Peur, et nous le voyons circuler dans l'Artois durant les années 1429, 1430, pour le recouvrement des aides. Il ne pouvait ignorer la valeur attachée par l'Angleterre à la jeune captive : en effet, il était, on s'en souvient, l'un des deux officiers qui se tenaient auprès du duc de Bourgogne, lorsque, le 14 juillet de cette année 1430, le triste évèque de Beauvais vint trouver Philippe devant Compiègne et le somma sous peine d'excommunication de lui livrer la Pucelle. fût-ce au prix de la rançon d'un roi. Toujours est-il que le texte du procès de Rouen nous montre le sire de Pressv en rapports familiers et fréquents avec Jeanne d'Arc dans son cachot d'Arras. et multipliant seselforts pour lui épargner une condamnation capitale. Sachant, en effet (sans doute pour l'avoir entendu dire à Cauchon lui-même), que le port de l'habit d'homme constituait un grief mortel contre la prisonnière, il renouvela auprès d'elle les démarches des dames de Luxembourg, la suppliant d'accepter le costume féminin ou au moins l'étoffe nécessaire pour le confectionner.
— J'ai pris cet habit par commandement de Dieu, répondait-elle doucement, je ne
puis le quitter sans son ordre. Si Dieu m'ordonnait d'en prendre un autre, je le prendrais, puisque ce serait par commandement de Dieu.
Les instances de Pressv turent donc vaines, et d'autres personnages qui vinrent à Arras, dans le même but. vers la vaillante guerrière, échouèrent pareillement.
Faut-il mettre au nombre de ceux-là l'Ecossais dont la Pucelle se souvient dans une de ses réponses à ses juges de Rouen?
Cet étranger était porteur d'un tableau représentant une scène qui dut émouvoir le cœur de l'héroïne. Elle-même y figurait tout armée, un genou en terre devant son roi et lui offrant un message. La naïve jeune tille, qui. de son témoignage, ne vit jamais autrement son portrait, laissa sans nul doute s'exhaler les sentiments de son âme simple et pure en face de cette image qui lui rappelait en même temps que sa céleste mission les plus beaux moments de son existence.
Dans son cachot, Jeanne eut d'autres consolations plus hautes, plus en harmonie avec sa grande âme si pleine de Dieu et de l'amour de son pays.
J'ai dit qu'elle avait la libre disposition d'une chapelle. Un prêtre y administrait la Pénitence et LLucharistie. La pieuse enfant les recevait régulièrement ainsi qu'aux jours heureux.
Dans ses oraisons, la jeune tille redisait à Dieu le nom de Compiègne: elle plaidait la cause de ses amis, ainsi qu'elle les nommait, tant éprouvés par les rigueurs d'un blocus de plus en plus étroit; elle rappelait à sainte Catherine et à sainte Marguerite leur promesse de secourir la ville durant ce présent automne. C'est dans les murs d'Arras qu'elle eut la consolation d'apprendre que sa prière était enfin exaucée.
Après bien des hésitations, le comte de Vendôme avait consacré ses projets dans un vœu solennel à Notre-Dame de Senlis. Puis, accompagné du maréchal de Boussac et d'autres chefs français de la région, il s'était mis en marche avec une armée et un convoi de vivres. Après une action décisive, Compiègne avait été délivré et Jean de Luxembourg avait subi la honte d'une retraite précipitée, le 26 octobre iq3o.
En suivant la route qui le conduisait à Beaurevoir, le général bourguignon, vaincu. put méditer sur la parole prophétique que Jeanne avait prononcée quelques mois auparavant d'écho en était certainement arrivé jusqu'à luii : « Compiègne sera secouru avant la Saint-Martin d'hiver. »
.Mais un autre soin allait absorber le cupide détenteur de la Pucelle. L'impôt du 2 septembre achevait de rentrer dans les caisses du receveur de Normandie et le Judas bourguignon allait toucher les dix mille livres au prix desquelles il avait vendu l'héroïne en même temps que son propre honneur.
En effet, par une ordonnance rendue à Rouen le 20 octobre. Henri VI enjoignait à Jean Bruyse, écuyer. gardien des coffres royaux, de se dessaisir des espèces d'or possédées par la couronne, et de les avancer, en attendant qu'elles lui fussent restituées par Pierre Sureau, receveur général des finances de Normandie. Il s'agissait d'effectuer les versements promis à Jean de Luxembourg. Cette opération commença le 24 octobre et demanda un certain temps, puisqu'il fallait transporter de Rouen à Beaurevoir un ou plusieurs convois d'or, en évitant soigneusement toute la région
battue par les troupes françaises et bourguignonnes. On devait rejoindre le littoral de la .Manche et du Crotoy, se diriger vers Beaurevoir en traversant Arras. Dans ces conditions, le comte de Ligny ne put encaisser les fonds avant les premiers jours de novembre.
Lorsqu'il eut donné quittance, il lui fallut envoyer un avis à son suzerain le duc de Bourgogne ainsi que son consentement à la remise de la Pucelle aux Anglais. En raison de ces retards, la prisonnière quitta vraisemblablement Arras \crs la mi-novembre. 11 est certain d'ailleurs que Jean de Luxembourg ne la livra aux ennemis qu'après s'être assuré que cet acte ne le brouillerait pas avec sa tante, laquelles'opposa jusqu'au bout à cette iniquité. Or, Jeanne de Luxembourg, comtesse de Saint-Pol et de Ligny, s'éteignit à Boulogne-sur-Mer le i3 du même mois.
Le voile gris qui recouvre souvent le ciel, aux premières semaines de novembre, enveloppa l'âme de la Pucelle quand on vint lui annoncer qu'il fallait se remettre en route et commencer une nouvelle étape de son chemin de croix. Cette fois, elle n'en pouvait plus douter, c'était vraiment aux Anglais qu'on la livrait,
Que de larmes amères coulèrent sur les joues de cette enfant de dix-neuf ans quand elle abandonna la ville d'Arras! Cette cité, bien qu'ennemie par les lois de la guerre, lui axait encore été hospitalière; mais demain, que rencontrerait-elle sur sa route, la pauvre captive? Quel désespoir eût été le sien si sainte Catherine et sainte .Marguerite ne lui avaient chaque jour répété qu'elle payait la rançon de la France et que ses tortures lui méritaient la couronne du paradis!