CHAPITRE XIX
D ARRAS M CHATEA1 DE DRUG1 ACCUEIL DES MOINES DE SAINT-RIQUIER — LA FORTERESSE DU
CROTOT ET L'OCÉAN VISITE DES DAMES D'ABBEVILLE — DOUBLE SOMMATION DE L'UNIVERSITÉ DE
PARIS U ROI D'ANGLETERRE ET A PIERRE CAUCHON — APPARITION DE SAINT MICHEL — DU CROTOÏ \ M ET Al CHATEAU D'ARQUES — LA DERNIÈRE ÉTAPE VERS ROUEN — LE CHATEAU DU BOUVREUIL LA PRISON ANGLAISE DE LA PUCELLE — JEANNE TRAHIE ET VENDEE ENTRE DANS LES VOIES DU M W-t 11 RH
En quittant Arras. l'escorte qui conduisait la noble prisonnière suivit la route de Lucheux. L'immense et fertile plaine que l'on parcourait avait perdu sa parure estivale; touillée jusqu'en ses derniers replis par la charrue, elle se déroulait sous le regard des voyageurs avec une fastidieuse monotonie. On chevauchait en silence vers le pays du deuil et des larmes
Le château des comtes de Saint-Pol retint pendant une nuit l'héroïne dans ses murs, puis, à l'aube, la petite troupe repartit.
Il est probable que l'on contourna Doullens pour prendre la direction de Saint- Kiquier; on laissa à droite la ville si célèbre par son antique abbaye, et l'étape se termina au château de Drugy, qui se trouvait un peu au delà, à l'Ouest.
Cette forteresse avait été construite vers 1270, sur une des terres de l'abbaye de Saint- Riquier, par Gilles de Marchemart, trente-septième abbé.
Dès que Nicolas Bourdon, le prieur, eut appris l'arrivée de Jeanne dans un domaine relevant de son autorité, il s'empressa d'aller vers elle avec Jean de la Chapelle, aumônier de l'abbaye, plusieurs autres moines et des notables de la ville; tous axaient grande compassion de la voir ainsi persécutée.
hauteur qui nous rapporte ce fait était un prêtre, curé d'Oneux, notaire apostolique. écrivain de la lin du xve siècle: il s'appelait également Jean de la Chapelle et devait être le parent de celui dont j'ai parlé plus haut; c'est pourquoi il tant attacher de l'importance à la phrase qu'il consacre à Jeanne en terminant son récit: « On parlera d'elle éternellement parce que la haine des Anglais était injuste. »
Bien que le château de Drugy ait été complètement ruiné et remplacé par une ferme, on montre encore aujourd'hui, au centre des bâtiments, un petit cellier de forme hexagonale ressemblant plutôt à une ancienne chapelle et que l'on désigne sous le
TRAHIE ET VENDUE ^~j
titre de prison de Jeanne d'Arc. Ces antiques murailles n'ont peut-être jamais abrité la Pucelle, mais leur emplacement marque sûrement une étape de son douloureux voyage.
Le lendemain, le cortège reprit sa route, et. laissant Abbeville sur sa gauche, se dirigea par Drucat et Le Plessis jusqu'au château du Crotoy occupé par les Anglais, qui s'en étaient emparés en 1424. Cette forteresse procura à la captive une sensation nouvelle. La mer expirait au pied de ses tours. Pour la première fois, la jeune fille put jouir de l'inoubliable spectacle de l'océan, entendre les mugissements des flots et subir cette impression de force et de majesté qui élève l'âme vers Dieu.
De plus, Jeanne goûta dans cette prison des joies qu'apprécia son noble cœur. Les Bourguignons qui l'accompagnaient, et dont le chef semble avoir été le chevalier Aymond de Macy, furent durant quelque temps encore chargés du soin de la garder. Ils continuèrent à lui prodiguer toutes les consolations compatibles avec leur pénible mission, lui assurant surtout pleine liberté de suivre ses habitudes religieuses.
Elle eut ainsi le bonheur de rencontrer parmi les détenus du Crotoy un notable personnage ecclésiastique. Nicolas de Queuville. docteur in utroque, chancelier de l'Eglise d'Amiens. Il célébrait le Saint Sacrifice dans la chapelle du château. L'héroïne entendait la Messe, y communiait et s'adressait en confession à ce prêtre éminent. Celui-ci prit à cœur le nouveau ministère que lui confiait la Providence et ne se fit pas faute de dire à qui lui parlait de Jeanne, que c'était une excellente chrétienne, très pieuse; il ajoutait même à ce témoignage de grands éloges.
Les dames d'Abbeville. nobles et bourgeoises, obtinrent la permission d'aller visiter la jeune guerrière. On sait combien alors dans cette cité picarde le sentiment national était vivace; aussi ne doit-on point s'étonner que ces femmes considérassent la Pucelle « comme une âme généreuse, inspirée de Dieu pour le bien de la France » et « la merveille de leur sexe ». Introduites près de la prisonnière, elles la trouvèrent pleine de courage et toute résignée à la volonté de Notre-Seigneur. La reconnaissante enfant les remercia chaudement de leur démarche, se recommanda à leurs prières, et les embrassa affectueusement en prenant congé d'elles. Les visiteuses versèrent des larmes d'attendrissement en recevant ses adieux.
Après leur départ. Jeanne témoigna son admiration pour tant de patriotisme, de vertu et de simplicité, puis elle s'écria : « Oh! que voici encore un bon peuple! Que ne puis-je mourir ici ! »
Les officiers bourguignons restèrent un assez long espace de temps au Crotoy.
Pour livrer la captive aux mains des Anglais, ils attendaient, soit que les formalités tussent remplies, soit qu'une escorte britannique eût été désignée spécialement pour cette mission. Toutefois, la nouvelle de l'arrivée de la Pucelle dans une forteresse relevant du roi d'Angleterre parvint à Paris avec une rapidité surprenante.
A peine les docteurs de l'Université, exaspérés des longs délais apportés à la mise en jugement de Jeanne, ['eurent-ils apprise, qu'ils adressèrent à Henri VI la lettre suivante :
A très excellent prince, le roi de France et d'Angleterre, notre très redouté souverain seigneur et père.
Très excellent prince, notre très redouté souverain, seigneur et père, nous avons appris
récemment que celte femme, dite la Pucelle, est maintenant en votre puissance; nous en sommes fort joyeux, et nous espérons que par votre bonne ordonnance cette femme sera mise en jugement pour réparer les grands maléfices et scandales notoires survenus en ce royaume à son occasion, au grand préjudice de l'honneur divin, de notre sainte foi et de tout \otre bon peuple. Nous supplions très humblement en l'honneur de notre Sauveur Jésus- Christ, et nous prions instamment Votre haute Excellence, de vouloir bien ordonner que cette femme soit mise rapidement entre les mains de la justice de l'Eglise, c'est-à-dire du révérend père en Dieu notre honoré seigneur l'évêque et comte de Beauvais, ainsi que de l'inquisiteur pour la France. A tous deux la connaissance de ses méfaits appartient spécialement en ce qui touche notre dite foi, afin qu'on discute convenablement, selon que la raison l'exige, sur les charges qui pèsent sur elle et sur la réparation qu'il faudra exiger, en gardant la sainte vérité de notre foi, et en mettant toute erreur fausse et scandaleuse opinion hors des cœurs de vos bons et chrétiens sujets.
Il nous semble fort convenable, si c'était le plaisir de Votre Altesse, d'amener cette femme à Paris pour v faire son procès avec la publicité et la sécurité voulues; car les maîtres, docteurs et autres notables personnes étant ici en grand nombre, son procès serait de plus grande notoriété qu'en aucun autre lieu. Or il convient que la réparation des scandales ait lieu là même où ces faits ont été principalement divulgués et connus. En agissant ainsi, Votre Majesté royale gardera sa grande loyauté envers la souveraine et divine Majesté; laquelle veuille octroyer à Votre Excellence une prospérité continuelle et la félicité sans fin. Ecrit à Paris, en notre Congrégation générale solennellement célébrée à Saint-Mathurin, le vingt et unième jour de novembre, l'an 1430. Votre très humble et dévote tille l'Université de Paris,
Hébert.
( )n le voit, l'Université a grande hâte de traduire la captive devant l'Inquisition. Non contents d'en appeler au bras séculier, les docteurs de Paris se tournent encore vers l'indigne évèque de Beauvais et lui adressent — comme si son zèle contre Jeanne avait besoin d'être excité — la verte semonce qui suit :
Au Révérend Père et Maître en Jésus-Christ, Monseigneur l'évêque et comte de Beauvais.
Nous nous étonnons, Révérend Père et Seigneur, que l'affaire de celte femme appelée communément la Pucelle soit, au grand préjudice de la foi et de la juridiction ecclésiastique, à ce point retardée; attendu surtout qu'elle est, suivant le rapport qui nous en arrive, aux mains du roi notre sire. Si, en la poursuite de cette affaire, Votre Paternité eût montré une plus grande diligence, la cause de cette femme se traiterait peut-être déjà maintenant en justice d'Eglise. Donc, pour que, dans l'affaire dont il s'agit, un plus long retard ne cause pas à l'autorité de l'Eglise un préjudice plus grave, daigne le zèle de Notre Paternité travailler en grande diligence à ce que cette femme soit au plus tôt remise en votre pouvoir et en celui de l'inquisiteur du mal hérétique. Une fois cela obtenu, efforcez-vous que cette femme soit conduite en temps opportun dans cette ville de Paris, où le nombre des savants et des érudits est si considérable. Ainsi sa cause pourra y être examinée avec plus de soin et jugée avec plus de certitude, pour l'édification du peuple chrétien et l'honneur de Dieu; daigne, Révérend Père, ce tout-puissant Seigneur vous seconder en toutes choses d'un très spécial secours. Ecrit à Paris, en notre Congrégation générale, solennellement célébrée à Saint-Mathurin, le 21 novembre 1 j3o.
Les tout vôtres,
Le Recteur et l'Université de Paris, \ 1 1 Bl i' 1 .
Tandis que ses ennemis s'excitaient mutuellement aux apprêts de son supplice. l'héroïne recevait du ciel les grâces de choix qui devaient la rendre invincible contre l'adversité.
[/archange de la victoire, six ans et demi auparavant, était descendu sur terre pour transformer la petite paysanne de Domremv. Après lui avoir raconté la grande pitié du rovaume de France, il avait donné à l'âme de l'enfant une ardeur puissante et à son bras une force virile, puis, lui communiquant l'appel d'En-Haut: « Va, va, fille de Dieu, fille de France au grand cœur, il n'y a pour ta patrie de salut qu'en toi seule; pars, il le faut! » .Maintenant que les Anglais approchent pour enchaîner la douce victime, saint Michel veut la visiter de nouveau, la consoler et la fortifier en vue du martvre qui l'attend. L'ange protecteur de notre nation s'était choisi jadis un sanctuaire parmi nous. Depuis le vme siècle, sa basilique et son abbaye étaient en même temps une forteresse inexpugnable au milieu des Ilots, rempart resté intangible pour l'envahisseur.
Par delà l'océan immense, il vient visiter quelques instants le château du Crotoy et se manifester une fois encore aux veux de celle qu'il a mise au service de l'Fglise et de la France.
Saint Michel laissa la Pucelle réconfortée. Le souvenir de cette entrevue l'accompagna et la soutint dans les affres de sa longue captivité. A ses juges prévaricateurs. elle saura rappeler cette suprême visite de l'ange de la France!
Les pourparlers traînèrent cependant encore; ce fut seulement à la fin de décembre que les autorités anglaises prirent possession de Jeanne. Une dernière fois il fallut se mettre en route. La jeune fille dit adieu à ceux qui avaient partagé son séjour au Crotov; tous pleuraient son départ, tant sa présence avait doucement rayonné dans ce sombre domaine.
Sauf un pan du mur sur lequel s'appuie la chaumière d'un pêcheur, il ne reste nul vestige du château du Crotov. mais aussi longtemps que subsista la modeste chambre habitée durant un mois par l'héroïne, elle fut entourée par les gens du pays d un religieux respect.
Cependant, sur la rive de la baie de Somme, une barque attendait. Jeanne et ses gardes v prirent place, et l'esquif, après avoir traversé la baie, aborda près de Saint- Valéry, limite du pays de Vimeux. La pieuse enfant salua de cœur le patron de la province où elle arrivait, comme elle avait, quelque temps auparavant, prié de toute son âme saint Riquier. protecteur du Ponthieu.
Sans pénétrer dans la cité, on gagna directement le château de la ville d'Eu, où, d'après la tradition, la captive fut enfermée dans la prison située à l'angle du bâtiment actuel, et que l'on nomme encore la Fosse-aux-Lions.
A partir de cette heure, l'histoire perd la trace certaine de l'itinéraire suivi. On dut longer d'abord la cote dans la direction de Dieppe; mais il est probabe que cette ville fut évitée et l'arrêt fixé au château d'Arqués, distant de douze ou treize lieues de Rouen. Deux routes peuvent être utilisées pour ce dernier parcours : nous ignorons absolument celle qui fut adoptée.
Jeanne s'avançait au milieu de ses gardiens, le corps transi de troid et l'âme pleine de douleur. La voilà donc entre les mains de ces cruels Anglais, les ennemis de la France et les siens!
Après un long trajet et une dernière montée, le cortège parvient au sommet d'une colline. De cette hauteur, le regard découvre le cours de la Seine, et, sur ses bords, Rouen aux belles et élégantes églises, aux solides remparts. L'héroïne contemple le panorama qui s'étend devant elle : c'est donc là que l'attend le roi des Anglais, celui dont elle redoute la vue plus que la mort môme!
De ce côté de la ville, une forteresse est assise au flanc de la colline et veille sur les abords. Le château du Bouvreuil est la citadelle de Rouen; dans ses murs, le jeune monarque Henri VI, les princes du sang, avec une garnison très forte et fidèle jusqu'à la mort, gardent à leur patrie la cité riche et puissante qui ne porte son joug qu'à regret.
Construite en i2o3. cette forteresse ressemble par son architecture à celles qui ont passé en si grand nombre sous nos veux depuis que. de prison en prison, nous suivons la guerrière enchaînée. De hautes tours, des fossés profonds, tels que nous les représentent encore les gravures du xvie siècle, voilà ce que le Bouvreuil offrait aux regards en iq3i . Il se distinguait pourtant des édifices analogues par ses multiples logis d'habitation et par le soin qu'on avait pris de disposer et d'orner ses salles intérieures, afin d'en faire une résidence digne d'un souverain. Là, palais et cachots voisinaient de si près que nous verrons un jour les appels de Jeanne parvenir jusqu'aux appartements du gouverneur du château.
Le gros donjon se dressait au Nord et il dut attirer tout de suite l'attention de la jeune tille: c'est le seul vestige du monument qui soit demeuré. Presque sur le même plan, la tour carrée, d'architecture anglaise, bâtie en 1419 par Henri Y, défendait l'accès de la forteresse du côté des champs; un pont-levis jeté sur un large fossé en protégeait les abords.
Bientôt les gardes et leur captive arrivent devant cette entrée solitaire ; le tablier s'abaisse lentement; la lourde porte grince sur ses gonds avec un bruit sinistre et les cavaliers pénètrent dans l'enceinte. Ils mettent pied à terre dans une première cour intérieure; puis, sans délai, la Pucelle est brutalement poussée vers une tour située dans la partie Nord-Ouest du château et regardant la campagne. Si vite que ce mouvement put s'exécuter, la douce victime n'est pas sans apercevoir des seigneurs aux riches vêtements, qui la fixent avec des veux pleins de mépris et de haine farouche : ce sont lus lords anglais; assoiffés de \ engeance, ils ne veulent pas tarder à se repaître du spectacle de leur ennemie prisonnière : ils ne lui pardonnent pas de les avoir fait trembler; ils ne lui pardonnent pas surtout d'avoir arraché la France de leurs mains.
Cependant l'héroïne a pénétré dans son cachot. On la charge d'entraves et de lourdes chaînes, jamais elle n'en avait vu de si pesantes au cours de sa captivité. On ne l'enferme pas seule: trois soldats de basse condition sont placés près d'elle. Elle n'aura donc pas le droit de pleurer, puisqu'elle ne pourra plus cacher ses larmes à ses ennemis.
TRAHIE ET VENDUE ^8l
En terminant la troisième étape de ce récit, essayons de déterminer la responsabilité
de chacun dans les crimes qui ont mis Jeanne au pouvoir des Anglais.
(maries VII, mal conseillé, avait méconnu l'Envoyée de Dieu; ce n'est pas lui qui l'a trahie : c'est La Trémoille, de concert, hélas! avec Regnault de Chartres, aidés sans doute tous deux de plusieurs chefs français, jaloux des lauriers de la jeune guerrière. La multitude, elle, ne soupçonna pas cet exécrable forfait.
Les odieuses intrigues des courtisans abandonnèrent donc Jeanne d'Arc aux faux Français de Bourgogne. Ceux-ci, aveuglés par leurs haines politiques, entraînés par leurs alliances avec les envahisseurs, ne rougirent pas de se prêter au honteux marché qui. pour de l'or, livra la captive à ceux qui voulaient sa mort. La fourberie des ministres de Charles VII ainsi que la crédule indolence du monarque furent dans une certaine mesure des complicités tacites dans cet acte abject, digne du mépris des siècles. Quand les soldats de la Pucelle, le clergé du parti national et le peuple de France connurent la vérité, ils en furent révoltés.
Le pacte infâme eut tous ses effets, et il nous reste à contempler la Libératrice dans les mains des Anglais ses bourreaux, subissant toutes les tortures morales et physiques que peut inventer l'esprit d'une basse vengeance. Mais quand ce martyre sera consommé, la jeune vierge, par un juste retour des choses, apparaîtra à ses ennemis comme à ses amis dans toute la beauté de son âme candide et sublime. Nimbée de ses illustres victoires et de ses héroïques souffrances, elle resplendira dans l'histoire avec la double auréole de la gloire que donne la terre et de celle que le ciel consacre dans l'éternité.