‹ Histoire admirable de la bienheureuse Jeanne d'ArcChapitre 75 sur 117 · DU TRIBUNAL BEDFORD QUITTE ROUEN · texte numérisé non relu

DU TRIBUNAL BEDFORD QUITTE ROUEN

Dès les premières lignes de ce chapitre, il faut, pour la clarté du sujet, évoquer un point de la législation du moyen âge, complètement disparu de nos mœurs : je veux parler des procès ecclésiastiques en matière de foi qui étaient engagés avec le concours et souvent même sur la demande de l'Etat.

Cette confusion des deux puissances, il est facile de l'imaginer, constituait un véritable danger. Une telle législation pouvait et devait fournira l'autorité civile l'occasion de faire des procès uniquement politiques, tout en faisant montre d'un grand zèle religieux. De là des abus et même des excès dont le plus abominable est certainement le procès de Jeanne d'Arc.

Lorsqu'une personne était soupçonnée d'avoir introduit des nouveautés dans la croyance ou de rejeter les dogmes traditionnels, on l'arrêtait, puis l'évêque du diocèse, assisté de prêtres et de docteurs ou savants en renom, l'interrogeait scrupuleusement.

A cet examen, le Saint-Siège était représenté par un délégué qui portait le titre d'inquisiteur.

Quand le crime ou délit n'était pas prouvé, l'accusé devait être immédiatement rendu à la liberté. Au contraire, la faute était-elle démontrée, le coupable se voyait mis en demeure de se rétracter; s'il y consentait, il se tirait d'affaire avec une admonestation ou quelque punition bénigne. Le prévenu refusait-il de se soumettre, le tribunal ecclésiastique, après avoir épuisé toutes les bonnes raisons pour l'amener à résipiscence, portait un jugement constatant le crime et remettait l'obstiné à la justice séculière, c'est-à-dire aux tribunaux ordinaires du pays. Tout en recommandant le coupable à l'indulgence de ses nouveaux juges, le pouvoir ecclésiastique renonçait à le protéger, puisque de son plein gré le malheureux se retirait de la vérité religieuse. Les magistrats civils s'emparaient donc alors de la cause, et. tenant trop rarement compte de l'appel tait à leur clémence, ils punissaient le délinquant de la façon la plus sévère : les lois de ce temps-là n'étaient guère tendres pour les crimes d'hérésie, de blasphème, de sorcellerie, qu'elles considéraient à juste titre comme les éléments de la désorganisation de l'ordre social, et la peine qui s'ensuivait le plus souvent était la mort par le feu .

Notons qu'avant d'être « livré au bras séculier», l'inculpé, s'il se croyait mal jugé, avait le droit d'en appeler du tribunal de son évèque à celui de l'archevêque métropolitain, et de ce dernier au jugement suprême du Souverain Pontife. La remise de la cause au Saint-Siège était de rigueur dans les cas très importants ou encore lorsque les matières mises en jugement étaient si délicates qu'elles provoquaient nécessairement le doute ou l'hésitation.

A quelque point de vue que l'on se place, il est impossible de méconnaître la sagesse de ces dispositions. Mais tout procès suppose l'impartialité du juge :si vous supprimez cette condition, que reste-t-il? Une forfaiture comme le procès de Jeanne d'Arc.

C'est donc un procès ecclésiastique en matière de foi que l'on a prétendu faire à la Pucelle. Pourquoi? D'abord, parce que sa vie et ses actes ne pouvaient donner prise à la moindre accusation ni même au moindre soupçon qui eût permis de faire intervenir un tribunal civil. Ensuite, parce qu'un procès ecclésiastique était seul capable d'aller à l'encontre de la crovance respectueuse qui, pour tous les honnêtes gens et les bons chrétiens, faisait de la jeune vierge une Lnvoyée de Dieu.

Devant l'Angleterre, marchant à la conquête de la France, l'héroïne s'était dressée. unique, mais invincible obstacle; elle avait battu les troupes ennemies au moment même où celles-ci allaient triompher. Aussi importait-il de la faire disparaître. Mais ce n'était pas seulement au nom du patriotisme que la vaillante guerrière s'était levée; elle avait dit : « Dieu ne veut pas que l'Anglais règne en France; je suis envoyée du ciel pour repousser l'envahisseur.» Il ne s'agissaitdonc pas simplement de supprimer Jeanne; il fallait surtout anéantir son prestige surnaturel, montrer que ce qu'elle appelait sa mission n'était que mensonge, et, après l'avoir convaincue de sorcellerie ou de magie, la condamner comme suppôt de Satan.

Dans le procès qui commence, le pouvoir civil est représenté par le tout-puissant

régent Bedfbrd, instigateur, inventeur même de la cause. Cet homme incarne en lui la rancune de l'étranger vaincu. La seule pensée de perdre la France déjà conquise le révolte. Servi par les circonstances, il a désigné celui qui s'intitulera juge ecclésiastique de la Pucelle : c'est Pierre Cauchon, ancien recteur de l'Université de Paris et évêque expulsé de Beauvais.

Ensemble ces deux hommes choisiront leurs complices ou leurs auxiliaires. Puis, avec une incomparable habileté, mais aussi avec un mépris superbe de l'équité, ils organiseront contre Jeanne cette conspiration que trop souvent la haineou l'ignorance reprocheront à l'Église comme étant son œuvre.

Le premier souci de l'évêque de Beauvais fut de se munir d'une autorisation lui reconnaissant le droit d'exercer à Rouen ses pouvoirs juridiques. Un prélat ne peut remplir de fonctions épiscopales en dehors de son diocèse, sans une permission de l'Ordinaire du lieu où il se trouve. Or. le siège de Rouen n'ayant point de titulaire, c'était au Chapitre qu'il appartenait de décider si le tribunal chargé d'examiner la Pucelle s'érigerait sur le territoire de l'archidiocèse.

Cet acte ne préjugeait aucunement la culpabilité ou l'innocence de l'accusée. D'ailleurs, depuis l'occupation anglaise, les chanoines patriotes avaient été presque tous exilés ou destitués de leur charge. Leurs successeurs n'avaient aucune raison de se montrer favorables à Jeanne d'Arc: de sérieux motifs, au contraire, les poussaient à se rendre agréables à Bedtbrdqui les accablait de bienfaits et venaitde se faire installer solennellementdans une des stalles capitulaires de Rouen. De plus, ces ecclésiastiques subissaient les sollicitations, voire même la pression des princes de l'Église présents dans la capitale de la Normandie et tous inféodés à l'Angleterre, tels que le cardinal de Winchester, le chancelier Louis de Luxembourg, les évèques deXorwich.de Noyon, et enfin Pierre Cauchon.

En date du 28 décembre iq3o. les chanoines de Rouen publièrent donc une ordonnance, dite lettre de territorialité, où nous lisons :

Il nous a été exposé par révérend père en Christ, notre seigneur Pierre, par la miséricorde divine évèque de Beauvais, que, de son autorité ordinaire et autrement, il se proposait d'informer, ainsi qu'il lui appartient, contre certaine femme appelée communément Jeanne la Pucelle, qui se conduit d'une manière déréglée, contre les devoirs de son sexe et sans aucune pudeur, qui de plus, dit-on, sème, parle et agit contre la foi catholique et au mépris de l'orthodoxie, ce qui la lui montre mal pensante, gravement suspecte et de mauvaise renommée; qu'il s'était proposé et voulait pour cette cause meure en jugement cette femme, qui naguère encore était dans son diocèse, où, comme il a plu à Dieu, elle a été, dans les limites de sa juridiction spirituelle, prise, détenue, arrêtée et ensuite transférée ailleurs.

Toutefois, il n'entend pas porter, sans noire consentement, sa l'aulx dans notre moisson, il nous a requis de vouloir bien, pour subvenir à son défaut de droit, lui concéder territoire pour ce procès et tout ce qui s'y rattache. Nous, prenant cette demande en considération comme fondée en droit et y acquiesçant en faveur de la foi catholique, avons considéré, donné, assigné, concédons, donnons, assignons au susdit révérend père, pour connaître, décider et mener à bonne tin cette affaire et tout ce qui la concerne, territoire tant dans cette cité de Rouen que dans tout autre lieu de ce diocèse qu'il plaira au révérend père de choisir

Le territoire concédé, il restait à entrer en possession de la prisonnière, car le droit ecclésiastique décrétait que le juge devait tenir l'accusé en son pouvoir pendant la durée du procès.

I lenri VI reçut donc une requête rédigée en ce sens par Pierre Cauchon. La réponse qu'expédia le monarque fut certainement faite de connivence avec le prélat. Ce qui nous confirme dans cette opinion, c'est que la signature apposée au bas de ces lignes est de Jean de Rinel, neveu de l'évêque de Beauvais, par son mariage avec Guillemette Bidault, fille de Jeanne Cauchon.

Le début de cet écrit est à retenir, car il définit nettement les crimes que les Anglais reprochaient à la captive.

Henri, par la grâce de Dieu, roi de France et d'Angleterre, à tous ceux qui ces présentes lettres verront, salut. Il est assez notoire que, depuis quelque temps, une femme qui se fait appeler Jeanne laPucelle, laissant l'habit et les vêtements du sexe féminin, s'est, contre la loi divine comme chose abominable à Dieu, réprouvée et défendue par toutes les lois, vêtue, habillée et armée en homme: qu'elle a fait de cruels homieides, et, comme l'on dit, a donné à entendre au peuple pour le séduire et l'abuser qu'elle était envoyée par Dieu et qu'elle avait connaissance de ses divins secrets; ainsi que plusieurs autres doctrines très périlleuses, très préjudiciables à notre sainte foi catholique et scandaleuses. En eherchant à abuser le peuple et en luttant contre nous et notre peuple elle a été prise armée devant Compiègne.

La demande de l'évêque de Beauvais est ensuite exposée; Henri VI, prenant alors othciellement position, énumère les motifs qu'il prétend invoquer devant le monde civilisé pour mettre la Pucelle en jugement.

Aussi nous, qui pour la révérence et l'honneur du nom de Dieu, la défense et l'exaltation de sa dite sainte Eglise et de la foi catholique, voulons dévotement obéir, comme vrais et humbles tils de la sainte Eglise, aux requêtes et instances du dit révérend père en Dieu, et aux exhortations des docteurs et maîtres de notre dite tille l'L niversité de Paris

L'ordonnance continue en exposant que les gardiens de Jeanne sont tenus de « livrer la dite Jeanne aussi souvent qu'ils en seront requis » par le juge, et elle se termine sur cette réserve :

Toutefois, c'est notre intention de ravoir et reprendre chez nous Jeanne, si elle n'était

pas convaincue ou atteinte des cas dessus dits, ou d'aucun autre touchant ou regardant notre dite foi

Cette pièce est datée du 3 janvier iq3i ; elle sullit déjà à elle seule pour vicier tout le procès et annihiler les pouvoirs judiciaires de Cauchon. s'ils avaient réellement existé. En consentant à laisser la Pucelle aux mains des Anglais, l'ex-évèque de Beauvais perd par le fait même la liberté d'agir avec elle, dans le présent et dans l'avenir, conformément au droit canon qu'il invoque pour la juger.

Non seulement la captive n'est pas conduite dans une prison ecclésiastique suivant la détermination du droit, mais elle n'est même pas enfermée dans les prisons communes et civiles; on la laisse à la merci de ses ennemis jurés, dans un cachot d'Ktat.

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