‹ Histoire admirable de la bienheureuse Jeanne d'ArcChapitre 76 sur 117 · ROUEN - ANCIEN CHARNIER DE SAINT-SAUVEUR · texte numérisé non relu

ROUEN - ANCIEN CHARNIER DE SAINT-SAUVEUR

situation absolument incompatible avec celle d'accusé admis à défendre sa cause devant un tribunal ecclésiastique.

L'infortunée demeura donc dans la tour la plus rapprochée du donjon. Des trois étapes qui composaient cette tour, on lui avait réservé celui du milieu : c'était un vaste appartement voûté en tiers-point, de forme circulaire; son diamètre intérieur comptait douze mètres. On y établit au moyen de cloisons provisoires une sorte de cabanon à demi obscur et surélevé au-dessus du sol : on y accédait par huit marches.

Les Anglais ne furent pas plutôt en possession de la jeune tille qu'ils s'acharnèrent à lui faire expier la terreur qu'elle leur avait jadis inspirée. Jusqu'à l'ouverture du procès, ils en étaient les seuls maîtres, et leur haine féroce sut en profiter.

On commanda une cage de fer à Jean Salvart, dit Jeanson, entrepreneur chargé de l'entretien du château et fidèle ami des Anglais. L'ouvrier de Salvart, Pierre Cusquel, vit peser le cruel engin avant qu'il fût livré. Cette cage était disposée de façon à ce que la Pucelle dût nécessairement s'y tenir debout; on imposa souvent cette humiliante torture à l'héroïque enfant avant qu'elle comparût devant ses juges.

Comme une bête fauve, derrière ses barreaux, voilà sans doute de quelle manière la Libératrice de la France fut présentée par Bedtord au jeune roi d'Angleterre qui habitait alors le château où elle était détenue. Jeanne avait donc eu raison de redouter à l'avance le moment de cette rencontre et de le comparer à la mort. Le comte de Warwick, gouverneur de la forteresse, homme cruel, portant en son àme toutes les haines anglaises, la vit fréquemment dans cette horrible loge; l'appartement du lord était d'ailleurs tout proche du cachot.

Si affreux que fût pour la Pucelle le séjour de cette cage, elle dut encore le préférer aux heures écoulées dans la société de ses immondes gardiens, tant ils s'appliquaient à la martvriser. Une fois même leurs violences furent telles que la douce victime fit entendre de terribles cris d'appel. Ces cris parvinrent jusqu'aux oreilles de Warwick qui accourut, gourmanda les misérables, changea deux gardiens et enjoignit qu'on ne touchât plus la jeune fille.

La pudeur parfaite de Jeanne stupéfia ses adversaires qui s'étaient formé d'elle une tout autre idée, d'après son séjour au milieu des camps.

Pendant ce temps, le misérable juge préparait la tragédie qui se dénouera sur la

place du Vieux-Marché A cette époque de sa vie. Pierre Cauchon connaissait-il

encore le remords? J'en doute, et j'estime, à voir la façon dont il menait de front le procès de Rouen et les fonctions épiscopales, qu'il avait oublié tous ses devoirs pour se vendre corps et àme à la politique anglaise. Persuadé que le déshonneur et la mort de la Pucelle étaient nécessaires au triomphe de l'envahisseur, d'avance il avait juré sa perte. Son unique souci fut d'accumuler les formalités nécessaires ou utiles pour masquer par une sentence de condamnation l'ignoble assassinat qu'il préméditait.

Depuis que la prisonnière se trouvait à Rouen, le traître avait multiplié les démarches afin d'atteindre rapidement le but qu'il se proposait. L'innocence et la sainteté de Jeanne éclatant à chaque pas lui rendirent la tâche ardue.

Pour que la procédure en matière d'hérésie pût être engagée d'oliice par le juge.

3QO LA BIENHEUREUSE JEANNE l)'ARC

le droit ecclésiastique requérait que l'accusé fût réellement et publiquement réputé criminel: les poursuites alors étaient dans l'esprit de l'Eglise une satisfaction donnée à l'opinion du peuple chrétien et à la réprobation universelle s'élevant contre un misérable.

Pierre Cauchon fut donc obligé de s'entourer de renseignements sur la jeunesse de Jeanne. La chose était d'autant plus facile qu'une partie de la Champagne, tout proche de Domremv, se trouvait encore au pouvoir des Anglais, et que, chargé deux ans auparavant d'y percevoir lui-même l'impôt, il y avait sûrement conservé de nombreuses relations.

En conséquence, il fit parvenir au chevalier Jean de Torcenay, bailli de Chaumont, une Commission rogatoire, rédigée au nom de Henri VI, qui lui enjoignait d'ouvrir dans ;la contrée une enquête sur la Pucelle. Ce magistrat délégua à cette tin le lieutenant d'Andelot, Gérard Petit et un tabellion. Nicolas Bailly. Ceux-ci, accompagnés d'un clerc appelé Guiot, parcoururent d'abord plusieurs villages voisins du pays natal de l'héroïne, puis audacieusement franchirent la frontière du territoire de Charles VII et arrivèrent à Domremy chez un nommé Jean Begot. Là, ils convoquèrent douze

à quinze témoins, dont Jean Morel. Guillemette, Colin, Hennequin de Greux, etc ,

qu'ils interrogèrent ainsi que leur hôte au sujet de la captive, sans toutefois les contraindre à parler malgré eux. Les réponses consignées, ils s'éloignèrent en toute hâte, dans la crainte d'être surpris par les hommes d'armes français de Vaucouleurs.

Les compatriotes de Jeanne avaient déposé selon leur conscience, comme ils le firent du reste plus tard au procès de réhabilitation. Les commissaires n'avaient donc recueilli que des notes excellentes. Elles furent soumises au bailli de Chaumont, qui, mécontent d'un résultat aussi inattendu, s'empressa de demander une contre-enquête à Simon de Thermes, écuyer lieutenant du capitaine de Montclair. Celui-ci ne put que vérifier l'exactitude des premiers dires et députa Gérard Petit et Nicolas Bailly en personne à Jean de Torcenay; l'officier, furieux de leurs réponses, les appela traîtres et Armagnacs, mais, tout au moins, il n'eut pas la pensée d'altérer les textes et envoya sans aucun retard l'enquête intacte à Pierre Cauchon par les soins d'un notable du pays.

Au sortir de sa conférence avec le prélat, le messager qui avait été mal reçu alla confier sa mésaventure à un habitant de Rouen, Jean Moreau, originaire d'Urville, près de Domremv. Au lieu de l'accueil cordial qu'il attendait et de la juste rémunération de ses travaux comme de ses débours qu'il escomptait déjà, il n'avait obtenu, disait-il. que d'amers reproches. L'évêque de Beauvais avait même déclaré que les informations étant inutiles, il n'accorderait aucun salaire : « Lst-ce ma faute, s'écriait le narrateur, si cette enquête sérieusement conduite ne contient sur la prisonnière rien que je ne voudrais trouver dans ma propre sœur? »

Pierre Cauchon ne semble avoir communiqué ces renseignements à personne : on ne les trouve nulle part consignés dans le procès. Le misérable avançait sans broncher dans les voies de l'iniquité.

Le premier acte officiel de la procédure eut lieu le 9 janvier 1431. L'évêque. voulant se choisir des complices plus ou moins avoués, assembla dans ce but un certain

MARTYRISEE ET GLORIFIEE 39 1

nombre de docteurs renommés par leur science. L'endroit où se réunirent ces apôtres du mal en dit déjà bien Long sur la liberté qui leur serait donnée pour la direction de l'affaire. On les convoqua dans le local ordinaire du Conseil royal d'Henri VI, proche du château de Rouen. Ces hommes n'étaient donc autre chose que des créatures salariées du gouvernement anglais.

Ce jour-là, Cauchon avait autour de lui : Gilles, abbé de la Sainte-Trinité de Fécamp, docteur en théologie; Nicolas, abbé de Jumièges, docteur en droit canon; Pierre, prieur de Longueville, docteur en théologie; Raoul Roussel, trésorier de l'église de Rouen, docteur en droit civil et canonique; Nicolas de Venderès, archidiacre d'Eu, licencié en droit canon; Robert Barbier, licencié en droit civil et canonique; Nicolas Coppequesne, bachelier en théologie, et Nicolas Loyseleur, maître es arts.

Dans le procès-verbal, nous lisons :

Ces hommes éminents et célèbres ayant été réunis au lieu et dans le temps susdits, nous avons demandé à leur sagesse de nous indiquer le mode et Tordre à suivre. Nous leur avons exposé ce qui a été déjà entrepris et dont l'exposé précède. Après que ces docteurs et maîtres ont eu pris pleine connaissance de tout, ils ont pensé qu'il y aurait, au préalable, lieu d'informer sur les faits et paroles imputés à cette femme. Déférant à leurs avis, nous leur avons fait connaître qu'il a été procédé déjà, par notre ordre, à des informations, et nous avons décidé d'en prendre d'autres encore; que toutes ces informations leur seront ensuite communiquées, dans le Conseil, à un jour à fixer par nous ultérieurement, pour qu'ils puissent voir plus clairement la façon dont il devra être procédé par la suite.

Les premières informations ayant été favorables à l'inculpée, on en cherchera donc d'autres et au besoin on saura en inventer.

Séance tenante le tribunal fut constitué. Le promoteur ou procureur général chargé de soutenir l'accusation fut un triste sire, Jean d'Estivet. chanoine de Baveux et de Beauvais. surnommé Benedieite; le conseiller examinateur, faisant les fonctions de juge d'instruction de nos jours. Jean de la Fontaine, maître es arts et licencié en droit canon; les greffiers, Guillaume Colles, dit Boisguillaume, et Guillaume Manchon, de la curie archiépiscopale, enfin l'exécuteur des mandements, Jean Massieu, doyen de la chrétienté de Rouen.

Quand l'évêque de Beauvais eut distribué tous les rôles, il laissa déborder de son abominable cœur une allégresse impie, et s'écria :

— // nous faut servir loyalement le roi: il s'agit défaire un beau procès contre Jeanne!

Quatre jours plus tard, Cauchon se trouve en mesure de convoquer une nouvelle réunion dans le logis de Me Jean Rubé, chanoine de Rouen, où le prélat reçut l'hospitalité pendant toute la durée du jugement.

Voici le procès-verbal de cette séance :

Le samedi suivant, i3 janvier, nous, évèque, avons fait convoquer en notre demeure, à Rouen, les seigneurs et maîtres dont les noms suivent :

Gilles, abbé de la Sainte-Trinité de Fécamp, docteur en théologie; Nicolas de Venderès,

licencié en droit canon; Guillaume I laiton, Nicolas Coppequesne, bacheliers en théologie;

Jean de la Fontaine, licencié en droit canon, et Nicolas Loyseleur, chanoine de l'Eglise de

Rouen ;

Nous leur avons exposé ce qui avait été fait dans la précédente séance et nous leur avons ensuite demandé conseil sur ce qui restait à taire dans celte œuvre que nous avons entreprise. En outre, nous leur avons ensuite donné lecture des informations faites dans le pays de ladite femme, et ailleurs, en plusieurs et divers lieux, ainsi que de certains mémoires dressés tant sur ce qui est contenu dans lesdites informations que sur d'autres choses rapportées par la rumeur publique. Tout ayant été vu et entendu, lesdits assesseurs ont été d'avis qu'il y a lieu de dresser là-dessus des articles en la forme habituelle afin que la matière du procès devienne mieux ordonnée et plus claire, permettant ainsi d'examiner avec plus de certitude s'il y a matière suffisante à citation et appel en cause de foi.

En conséquence, et de l'avis de tous les assistants, nous avons arrêté qu'il y a lieu de procéder à la composition desdits articles, et pour leur confection nous avons désigné certains hommes notables versés dans la connaissance du droit divin et du droit humain, ainsi que les notaires susnommés.

Obtempérant rapidement à nos ordres, ceux-ci ont immédiatement, c'est-à-dire les dimanche lundi et mardi, procédé à la composition desdits articles.

Des ce jour même, comprenant qu'il serait bien servi, Bedford porta ailleurs son souci et se remit à l'œuvre pour combattre les progrès du parti national. Il avait, depuis le mois d'octobre précédent, commis à la charge de bailli dans la capitale delà Normandie Raoul le Boutellier, son propre chambellan, dont il répondait comme de lui-même; il reprit donc tranquille le chemin de Paris pour s'opposer plus efficacement au mouvement patriotique qui se dessinait contre les envahisseurs.

Page 1