‹ Histoire admirable de la bienheureuse Jeanne d'ArcChapitre 81 sur 117 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

PRESSION EXERCEE SLR LES ASSESSEURS ET LES GREFFIERS — SEANCE PUBLIQUE DU 1er MARS — LA LETTRE Dr COMTE D'ARMAGNAC — L'ORTHODOXIE DE JEANNE: ELLE FAIT ACTE DE SOUMISSION AU PONTIFE ROMAIN — LA LETTRE AU DUC DE BEDFORD ET AUX CHEFS ANGLAIS — ANNONCE DE LA DÉFAITE FINALE ET DES ÉVÉNEMENTS QUI L'AMÈNERONT — DEMANDES ET RÉPONSES SUR SAINTE CATHERINF, SAINTE MARGUERITE ET L'ARCHANGE SAINT MICHEL — LES PROMESSES FAITES A LA PUCELLE — ENCORE UNE QUESTION RELATIVE A L'ÉTAT DE GRACE — CONCLUSION : JEANNE AVAIT LE DON DE PROPHÉTIE

L'œuvre inique se poursuivait, mais à mesure que le juge prévaricateur multipliait, les pièges sous les pas de l'innocente victime, il commençait à craindre que la belle franchise et la prudence admirable de celle-ci ne triomphassent de sa rouerie. Aussi Pierre Cauchon n'hésita point à employer sa propre autorité et celle que les Anglais lui donnaient pour opérer sur les membres du tribunal une pression éhontée. dont le seul récit suffit à démontrer combien ceux qui entouraient l'évêque jouissaient peu de la liberté indispensable au fonctionnement légitime d'un tribunal.

Le travail des greffiers assermentés était, on Ta vu, surveillé et contrôlé par les secrétaires du roi d'Angleterre qui rédigeaient des procès-verbaux à allures tendancieuses. S'appuyant sur ces comptes rendus altérés, l'évêque de Beauvais demandait à Guillaume Manchon de modifier ses notes de séances. Lors du procès de réhabilitation, le greffier officiel déclara tout d'abord aux juges qu'il avait refusé semblables concessions, mais il leur avoua ensuite qu'il n'avait pas toujours osé contredire d'aussi grands seigneurs. Souvent il essuyait la mauvaise humeur de Cauchon et de ses complices. On prétendait le forcer à falsifier les paroles de Jeanne; cette injonction lui était faite en latin, de façon que la jeune tille n'y pût rien comprendre. Si parfois une réponse déplaisait au tribunal, on défendait à Massieu de l'écrire, sous prétexte que « cela n'était pas du procès ».

Les assesseurs n'étaient pas mieux traités que les greffiers. Jean de Châtillon s'étant montré favorable à l'accusée, l'évêque de Beauvais, mécontent, lui imposa silence. Un autre jour, l'irascible prélat criait à l'un des docteurs :

— Taisez-vous, au nom du diable!

Les chefs anglais y mettaient moins de formes encore. Nous ne tarderons pas à voir Warwick à l'œuvre.

Quant au sire de Stafford, connétable d'Angleterre, avant entendu un assesseur

parler de Jeanne en bons termes, il poursuivit celui-ci. l'épée nue à la main, jusque dans le lieu saint, et il s'apprêtait à frapper le malheureux lorsqu'on intervint pour lui représenter l'immunité ecclésiastique qui couvrait ce refuge.

La séance du r- mars débuta comme les précédentes par une discussion au sujet du serment. La Pucelle jura de dire la vérité « concernant le procès ». et elle ajouta :

- Je vous la dirai aussi bien que je la dirais devant le Pape de Rome si ['étais devant lui.

L'interrogatoire continua :

L'Assesseur. — Que dites-vous de notre seigneur le Pape, et quel est. croyez-vous, le vrai Pape?

Jeanne. — Est-ce qu'il y en a deux?

L'Assessei r. - N'avez-vous pas reçu une lettre du comte d'Armagnac qui vous demandait auquel des trois Souverains Pontifes il fallait obéir?

Jeanne. — Le comte m'a, en effet, écrit à ce sujet: je lui ai répondu, entre autres choses. que quand je serais en repos à Paris ou ailleurs je lui donnerais réponse; j'étais au moment de monter à cheval quand je lui ai répondu ainsi.

Pierre Cauchon fait donner lecture de la lettre du comte d'Armagnac, telle que nous

l'avons publiée précédemment, et il ajoute une réponse ainsi conçue, attribuée

à l'héroïne.

Jhésus -j- Maria

Comte d'Armagnac, mon très cher et bon ami, Jeanne la Pucelle vous fait savoir que votre message est venu vers elle, lequel lui a dit que vous l'aviez envoyé ici pour savoir d'elle auquel des trois Papes, dont vous lui parlez, nous devez croire.

Je ne puis facilement vous donner mon avis à ce sujet pour le moment jusqu'à ce que je sois a Paris ou ailleurs en repos; car je suis pour le présent trop empêchée à cause de la guerre; mais quand vous saurez que je serai à Paris, envoyez-moi un messager, et je vous ferai savoir tout au vrai auquel vous devez croire, et ce que j'en aurai su par le conseil de mon légitime et souverain Seigneur, le Loi de tout le monde, et ce que vous aurez à faire, et à cela je m'appliquerai tout entière. Je vous recommande à Dieu; qu'il vous ait en sa garde.

Écrit à Compiègne le XXIIe jour d'août.

L'Assesseur. Cette copie renferme-t-elle bien votre réponse?

Jeanni . J'estime avoir fait cette réponse en partie, mais non dans son entier.

L'Assesseur. Avez-vous dit que vous saviez, par le conseil du Roi des rois, ce que le comte devait croire à ce sujet?

Jeanni . Je n'en sais rien.

L'Assesseur. Aviez-vous quelque doute sur le Pape auquel le comte devait obéir?

Ji vnne. — Je ne savais que lui faire dire sur sa question à qui il devait obéir, parce qu'il me demandait de lui indiquer à qui Dieu voulait qu'il obéit. .Mais pour moi je tiens et je crois que nous devons obéir à notre seigneur le Pape qui est à Home.

On lit ensuite à l'accusée la belle lettre qu'au début des hostilités elle adressa au roi d'Angleterre, à Bedford et aux généraux anglais, puis l'interrogatoire se poursuit.

L'Assessei a. Reconnaissez-vous cette lettre?

Ii \n\k. — Oui, excepté trois mots. Ce mot: RcnJc; à la Pucelle doit être remplacé par:

MARTYRISÉE ET GLORIFIEE 4 I 7

Rouie; au roi. Les mots chef de guerre et corps pour corps ne sont pas dans la lettre que j'ai envoyée. Aucun seigneur ne m'a jamais dicté cette lettre: je l'ai dictée moi-même avant de L'envoyer. Cependant je l'ai bien montrée à quelques-uns de mon parti. Avant sept ans, les Anglais perdront un gage plus grand que celui qu'ils ont perdu devant Orléans. Ils perdront tout en France. Les Anglais éprouveront la plus grande perte qu'ils aient jamais subie en France, et cela par une grande victoire que Dieu enverra aux Français.

L'Assessei h. — N'avez-vous pas dit que cela arriverait avant la Saint-Martin d'hiver?

Jeanne. — J'ai dit qu'avant la Saint-Martin d'hiver on verrait bien des choses, et il pourra se faire que des Anglais soient jetés bas.

L'Assesseur. — Depuis mardi dernier, avez-vous parlé avec sainte Catherine et sainte Marguerite?

Jeanne. — Oui, mais je ne sais à quelle heure.

L'Assesseur. — Quel jour?

Jeanne. — Hier et aujourd'hui. Il ne se passe pas de jour sans que je les entende.

L'Assessech. — Les voyez-vous toujours avec le même costume?

Jeanne. — Je les vois toujours sous la même forme et leurs tètes sont ornées de couronnes très riches. Je ne parle pas de leurs autres vêtements, et je ne sais rien de leurs robes.

L'Assesseur. — Comment savez-vous que l'objet qui vous apparaît est un homme ou une femme?

Jeanne. — Je le sais bien, je les reconnais à leurs voix et parce qu'elles me l'ont révélé. D'ailleurs, je ne sais rien que par révélation et par l'ordre de Dieu.

L'Assesseuk. — Quelle partie de leur tète vovez-vous ?

Jeanne. — Je vois leur face.

L'Assesseur. — Les Saintes qui vous apparaissent ont-elles des cheveux?

Jeanne. — Il est bon de savoir qu'elles en ont.

L'Assesseur. — Fntre leur couronne et leurs cheveux, y a-t-il quelque chose.

Jeanne. — Non.

L'Assesseur. — Leurs cheveux sont-ils longs et pendants?

Jeanne. — Je n'en sais rien. Je ne sais si elles ont des bras ou d'autres membres. Elles parlent un très bon et très beau langage. Je les comprends fort bien.

L'Assesseur. — Comment parlent-elles, si elles n'ont pas de membres?

Jeanne. — Je m'en rapporte à Dieu. Cette voix est belle, douce et humble, elle parle la langue française.

L'Assesseur. — Sainte Marguerite ne parle-t-elle pas anglais?

Jeanne. — Comment parlerait-elle anglais, puisqu'elle n'est pas du parti des Anglais?

L'Assesseur. — Sur leurs tètes ainsi couronnées ont-elles des anneaux aux oreilles ou ailleurs ?

Jeanne. — Je n'en sais rien.

L'Assesseur. — Vous même, avez-vous des anneaux?

Jeanne (s'adressant à l'évêque). — Vous en avez un à moi; rendez-le-moi. Les Bourguignons en ont un autre. Mais vous, évèque, je vous en prie, si vous avez mon anneau, montrez-le-moi.

L'Assesseur. — Qui vous a donné l'anneau que possèdent les Bourguignons ?

Jeanne. — Ce fut mon père ou ma mère. Il me semble que ces noms Jhesus Maria y sont gravés. Je ne sais qui les y a fait graver; il n'y a pas, je crois, de pierre à cet anneau: il m'a été donné à Domremy. C'est mon frère qui m'a donné l'autre, celui que vous avez, vous, évèque, et je vous charge de le remettre à l'Église.

L'Assesseur. — N'avez-vous pas fait quelque guérison avec vos anneaux?

Jeanne. — Je n'ai jamais guéri personne avec aucun de mes anneaux.

L'Assesseur. — Sainte Catherine et sainte Marguerite se sont-elles entretenues avec vous sous l'arbre dont il a été parlé plus haut?

[eanne. - Je n'en* sais rien.

L'Assessei ii. - ('.es Saintes VOUS ont-elles parlé à la fontaine qui est près de l'arbre?

Ii \nne. — Oui, je les y ai entendues: mais je ne sais plus ce qu'elles m'ont dit alors.

L'Assesseur. - Votre Conseil ne vous a-t-il pas dit que vous série/ délivrée de votre prison actuelle?

Jeanne. — Vous m'en parlerez dans trois mois et je vous répondrai. D'ailleurs, demandez aux assesseurs, sous serment, si cela touche au procès.

Pierre Cai chon (aux assesseurs). — Cela touche-t-il au procès. Veuillez en délibérer.

Les Assesseurs (après délibération). - Nous sommes tous d'avis que cela est du procès.

Jeanne. — Je vous ai toujours bien dit que vous ne sauriez pas tout. Il faudra que je sois délivrée un jour. Pour vous dire ce jour, je veux en avoir la permission: c'est pourquoi je vous demande un délai.

L'Assesseur. Vos Voix vous ont-elles défendu de dire la vérité?

Ji vnne. — Voulez-vous donc que je vous dise ce qui concerne le roi de France? Il y a beaucoup de choses qui ne touchent pas le procès. Je sais bien que mon roi gagnera le royaume de France. Je le sais aussi bien que je sais que vous êtes là devant moi, siégeant en tribunal. Je serais morte, n'était cette révélation qui me réconforte tous les jours.

L'Assesseur. — Voyez-vous souvent saint Michel?

Jeanne. — Je ne l'ai pas vu depuis mon départ du château du Crotoy. Je ne le vois pas très souvent.

I." ^ssessei u. — Sainte Catherine et sainte .Marguerite vous engagent-elles souvent à vous v mfesser ?

Jeanne. — Oui, elles m'y engagent de temps en temps, et chacune à leur tour.

L'Assesseur. — Ktes-vous en état de péché mortel?

Jeanne. — Si je suis en péché mortel, c'est sans le savoir.

L'Assesseur. — Quel signe avez-vous donné à votre roi pour lui montrer que vous veniez de la part de Dieu ?

Jeanne. — Je vous ai toujours répondu que vous ne me l'arracheriez pas de la bouche. Allez le lui demander.

L'Assessei u. - Avez-vous juré de ne pas révéler ce que l'on vous demandera touchant le procès?

Jeanne. — Je vous ai déjà répondu ailleurs que je ne vous dirai rien de ce qui concerne mon roi. Je ne parlerai pas de ce qui le regarde.

I assesseur. — Connaissez-vous bien le signe que vous avez donné à votre roi?

Ii inné. — Vous ne saurez pas cela de moi.

L'Assesseur. — Mais cela touche au procès.

Jeanne. — Je ne vous dirai rien de ce que j'ai promis de tenir bien secret. Car je l'ai promis en tel lieu que je ne pourrais VOUS le dire sans parjure.

L'Assesseur. — A qui donc avez-vous promis?

Ieanne. — Je l'ai promis à sainte Catherine et à sainte Marguerite, et cela a été montré au roi. Je le leur ai promis sans qu'elles me l'aient demandé, de moi-même, parce que trop de gens m'eussent questionnée à ce sujet si je n'avais pas fait cette promesse à mes Saintes.

1. Asm^m a. — Quand vous avez montré le signe à votre roi, y avait-il quelqu'un avec lui?

Jeanne. — Je pense qu'il n'y avait personne autre, quoique beaucoup de gens fussent assez près.

L Usessei u. — Quand vous axez montré le signe au roi, lui avez-vous vu une couronnesur la tête?

Jeanne. — Je ne puis vous le dire sans parjure.

'• AssESSEï h. \ Reims, votre roi avait-il une couronne?

JEANNE- Le roi prit, je crois, avec plaisir la couronne qu'il trouva à Reims; mais une

autre bien plus riche lui lut apportée plus tard. Il a agi ainsi pour hâter le sacre, à la requête

des habitants de Reims, pour leur éviter la charge des hommes d'armes. S'il avait attendu,

il aurait eu une couronne mille lois plus riche.

I.'.\ssi;ssi:ni. - - Avcz-voiis vu cette couronne qui est plus riche?

Jeanne. — Je ne puis vous le dire sans me rendre coupable de parjure, et si je ne l'ai pas vue, j'ai entendu dire qu'elle est très riche et très précieuse.

Pierre Cauchon. — L'interrogatoire est clos pour aujourd'hui ; nous renvoyons la suite à samedi prochain, à 8 heures du matin, requérant tous les assistants de se trouver en ce même lieu au jour et à l'heure fixés.

Au sujet de cet interrogatoire, il est bon de taire observer d'abord la droiture et la netteté des idées de la Pucelle relativement au Souverain Pontife. Quelle que soit l'habileté de ses examinateurs à torturer le sens de ses phrases comme à embrouiller les questions, elle croit, elle, la simple tille, à « Notre Saint-Père le Pape qui est à Rome ». Si tous ses contemporains avaient partagé la même croyance, les maux entraînés par le grand schisme eussent été rapidement guéris; mais, hélas! certains de ses juges s'apprêtaient à renouveler à Bâle une tentative pour diviser la Sainte Eglise.

Non seulement Jeanne adhère au vrai Pape, mais elle le considère comme la première autorité de l'Eglise et du monde; aussi, pour exprimer à l'évêque de Beauvais la sincérité de ses réponses, elle affirme qu'elle lui parlera comme si «elle était devant le Pape de Rome ».

Une chose plus digne encore de remarque, dans cette séance, c'est que l'héroïne prophétise la défaite des Anglais et le triomphe de nos armes. Elle se montre là divinement inspirée, annonçant d'abord aux envahisseurs qu'ils essuieront avant sept ans un insuccès plus grand que celui d'Orléans. En effet, Paris tombera au pouvoir de Charles VII, le 14 avril 143Ô; et le 14 novembre 1437 le roi légitime fera son entrée dans la capitale.

L'éclatante victoire qui chassera l'étranger du sol national est la journée de Castillon . dans laquelle les Français anéantiront l'armée d'invasion; Talbot et son fils y seront tués. La conséquence sera l'expulsion des Anglais : ceux-ci ne conserveront plus que la ville de Calais. Tous ces faits arriveront du vivant de Charles VII, qui régnera en personne sur la France reconquise, ainsi que la Pucelle l'annonce à ses juges.

Voilà une prophétie dont la réalisation sera très facile à vérifier. Plus d'un membre du tribunal a vécu assez longtemps pour pouvoir relire après son accomplissement la prédiction authentique de la délivrance nationale, faite par la sainte accusée et inscrite par ses bourreaux au procès-verbal de leurs interrogatoires.

Enfin, n'est-il pas touchant d'entendre l'Envoyée de Dieu annoncer cette autre victoire qui l'arrachera des mains de ses ennemis et dont elle ne comprendra ellemême que plus tard le sens mystérieux, victoire où la souffrance le dispute à la gloire : son martyre!

En effet, dans cette séance du rr mars, lorsqu'on lui demande les promesses que ses Saintes lui ont faites, elle répond : le Paradis et ma délivrance. Quand on lui intime de préciser la date : « Vous m'en parlerez dans trois mois! » dit-elle.

Les trois mois s'achèveront le jour où son supplice lui ouvrira le ciel.

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