‹ Histoire admirable de la bienheureuse Jeanne d'ArcChapitre 80 sur 117 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

RÔLE INFAME DE NICOLAS LOYSELEUR — SEANCE DU 24 FEVRIER — LES VOIX PARLENT A JEANNE DANS SA PRISON — AVERTISSEMENTS SOLENNELS AUX JUGES — ÈTES-Vol S EN ÉTAT DE GRACE? — MAGNI- FIQUE RÉPONSE DOMREMY ET l\\RBRE DES DAMES SÉANCE DE 2J FÉVRIER JEANNE DÉCRIT

SES APPARITIONS — CONSEIL REÇU DES VOIX — ■ L' ACCUSÉE INVOQUE L'APPROBATION DONNÉE A POI- TIERS — l'épée de fierbois — l'étendard céleste — la blessure de jeanne devant Orléans

Dès les premiers jours, on comprit que la Pucelle ne serait pas facile à confondre et qu'il serait nécessaire de multiplier les moyens de l'induire en erreur. Le chanoine Lovseleur, assesseur du procès, possédant toute l'estime de Cauchon, se chargea de cette triste et répugnante besogne; s'étant déguisé en cordonnier, il se fit enfermer avec la captive, se disant originaire des Marches de Lorraine et chaud partisan de Charles VII; on l'avait arrêté de ce chef, affirmait-il. Le fourbe conquit bientôt la sympathie de la jeune fille, et. chaque fois qu'il venait la retrouver, il l'engageait vivement à ne pas se soumettre à tous ces gens d'Eglise qui prétendaient la juger:

— Si vous les croyez, vous êtes perdue! disait-il.

Le procédé était bon pour gagner le cœur de Jeanne, mais recelait un piège dangereux; nous verrons quel usage l'indigne chanoine en fera plus tard. Le nom de Lovseleur n'est pas porté au procès-verbal des réunions des 21 et 22 février. Je me demande si cette omission ne se rattache pas au rôle que joua ce personnage auprès de la jeune fille, ainsi qu'à la rédaction du compte rendu des secrétaires anglais qui. comme nous l'avons vu, furent tout d'abord placés sous sa direction.

Le samedi 24 février, la séance s'ouvrit plus solennelle encore. Il y avait soixantetrois assesseurs présents, parmi lesquels un nouveau membre de l'Université de Paris. Denys de Sabrevois, le premier des délégués de cette corporation à l'assemblée de Bâle. qui, au lieu de se rendre au Concile, venait rejoindre ses collègues à Rouen.

A peine l'accusée fut-elle introduite que l'évèque de Beauvais la requit, comme précédemment, de prêter serment sans restrictions. Elle se tut et le juge dut renouveler par trois fois sa sommation. Le procès-verbal continue en ces termes:

Jeanne — Donnez-moi permission de parler.

Pierre Cauchon. — ■ Parlez.

Jeanne. — Par ma foi, vous pourriez me demander telles choses que je ne vous dirais pas.

Peut-être que sur beaucoup de choses que vous pourriez me demander je ne vous dirais pas la vérité, par exemple sur ce qui touche mes révélations, car vous pourriez me forcer à dire telle chose que j'ai juré de ne pas dire, et ainsi je serais parjure, ce que vous ne devriez pas vouloir. (S'adressant à l'évêque.) Je vous le dis, prenez bien garde à ce que vous dites, que vous êtes mon juge: car vous assumez là une lourde responsabilité et vous me chargez trop.

Pierre Cauchon. — Voulez-vous enfin jurer?

Jeanne. — Il me semble que c'est assez d'avoir juré deux fois dans ce procès.

Pierre Cauchon. Vous vous rendez suspecte en ne voulant pas jurer absolument de dire la vérité.

Ji inné, - Je dirai volontiers ce que je sais, et encore pas tout. Je suis venue de la part de Dieu, je n'ai rien à faire ici; remettez-moi à Dieu de la part de qui je suis venue.

Pierre Cauchon. — Une dernière fois, nous vous requérons de jurer, et nous vous avertissons avec instance de dire la vérité sur ce qui touche au procès : vous vous exposez à un grand péril par un tel refus.

Jeanne. — Je suis prête à jurer de dire la vérité sur ce que je saurais touchant le procès. (Elle jura sur cette formule. j

Pierre Cauchon. — Maître Jean Beaupère, interrogez Jeanne.

Jevn Béai père. — Quand avez-vous mangé ou bu pour la dernière fois?

Jeanne. Je n'ai ni bu ni mangé depuis hier après-midi.

Jean Béai père. — A quelle heure avez-vous entendu la Voix qui vient à vous?

Jeanne. — Je l'ai entendue hier et aujourd'hui.

Jean Beaupère. — A quelle heure hier l'avez-vous entendue ?

Jeanne. — Hier, je l'ai entendue trois fois : une fois le matin, une fois à l'heure des Vêpres, une troisième fois lorsque sonnait ['Ave Maria du soir. Je l'entends même bien plus souvent que je ne le dis.

Jean Beaupère. — Que faisiez-vous hier matin quand la Voix vous est venue?

Jeanne. — Je dormais: la Voix m'a éveillée.

Jean Mi m i-èuk. — La voix vous a-t-elle éveillée en vous touchant les bras?

Jeanne. — Elle m'a éveillée sans me toucher.

Ji \\ Beaupère. — Etait-elle dans votre chambre?

Jeanne. — Non, que je sache, mais elle était dans le château.

Jean Bi iupère. — L'avez-vous remerciée? Vous ètes-vous mise à genoux?

Jeanne. — Je l'ai remerciée, me soulevant et m'asseyant sur mon lit, les mains jointes. J'avais auparavant requis son secours. La Voix m'a dit de répondre hardiment.

Jean Beaupère. — Que vous dit la Voix, quand elle vous eut réveillée?

Jeanne. — Je lui ai demandé conseil sur ce que je devais répondre, la priant de demander elle-même conseil à Notre-Seigneur, à ce sujet. La Voix m'a dit de répondre hardiment et que Dieu m'aiderait.

Jean Beaupère. — La Voix vous a-t-elle dit quelques mots avant que vous ne fassiez votre demande ?

Ji inné. - Oui, elle m'a dit quelques paroles, mais je n'ai pas tout compris; cependant, après que je fus éveillée, elle me dit de répondre hardiment. (S'adressant à l'évêque.) Vous dites que vous êtes mon juge; prenez garde à ce que vous faites; car, en vérité, je suis envoyée de Dieu et vous vous mettez en grand danger.

L instrument du procès ne porte aucune réponse à ce solennel avertissement donné à Pierre Cauchon de la part du ciel, mais un témoin de la réhabilitation nous apprend que l'évêque sentit le besoin de répliquer et sa parole fut un aveu de servilité. « Le roi. dit-il. m'a ordonné de faire votre procès, et je le ferai. »

L'interrogatoire continua.

Jean Beaupère. — Cette Voix a-t-elle quelquefois changé d'avis?

Jeanne. — Je ne l'ai jamais trouvée tenant deux langages opposés, dette nuit encore je l'ai entendue me dire de répondre hardiment.

Jean Beaupère. — Votre Voix vous a-t-elle défendu de dire tout ce qui vous serait demandé?

Jeanne. — Je ne vous répondrai pas à ce sujet. J'ai des révélations touchant le roi que je ne vous dirai pas.

Jean Beaupère. — La Voix vous a-t-elle défendu de dire ces révélations?

Jeanne. — Je n'ai pas reçu de conseil là-dessus. Donnez-moi un délai de quinze jours et je vous répondrai.

Jean Beaupère. — Dites-le-nous néanmoins.

Jeanne. — Je vous en prie, accordez-moi le délai que je viens de vous demander. Si la Voix me l'a défendu, qu'avez-vous à dire ?

Jean Beaupère. — Mais cela vous est-il défendu?

Jeanne. — Veuillez croire que ce ne sont pas les hommes qui me l'ont défendu. Aujourd'hui je ne répondrai pas; je ne sais si je dois le dire ou non, jusqu'à ce que j'en reçoive révélation. Mais je crois fermement et aussi fermement que je crois les mvstères de la foi chrétienne et que Dieu nous a rachetés des peines de l'enfer, que cette Voix m'est venue de Dieu et par son commandement.

Jkvn Beaupère. — La Voix que vous dites vous apparaître, est-ce un ange? Vous vient-elle de Dieu immédiatement, ou bien est-ce la voix d'un saint ou d'une sainte?

Jeanne. — La Voix me vient de la part de Dieu, et je le crois bien, je ne vous dis pas tout ce que j'en sais; j'ai plus grande peur de me mettre en faute en vous disant quelque chose qui déplaise à ces Voix que je n'en ai de vous répondre. Quant à cette question, je vous prie de m'accorder un délai.

Jean Beaupère. — Est-ce déplaire à Dieu que dire la vérité?

Jeanne. — Mes Voix m'ont commandé de dire certaines choses au roi et non à vous. Cette nuit même la Voix m'a révélé beaucoup de choses pour le bien de mon roi, que je voudrais que le roi connût tout de suite, dussé-je ne pas boire de vin jusqu'à Pâques; il en serait, je vous le dis, plus joveux à son dîner.

Jean Beaupère. — Ne pourriez-vous tant faire auprès de votre Voix qu'elle voulût bien consentir à porter cette nouvelle à votre roi?

Jeanne. — Je ne sais si la Voix voudrait obéir; elle ne le ferait que si Dieu le voulait et y consentait. S'il plaît à Dieu, il saura bien le révéler au roi et j'en serais bien contente.

Jean Beaupère. — Pourquoi cette Voix ne parle-t-elle plus à votre roi comme elle le faisait quand vous étiez en sa présence?

Jeanne. — Je ne sais si c'est la volonté de Dieu. Sans la grâce de Dieu, moi-même je ne saurais rien faire.

Jean Beaupère. — Votre Conseil vous a-t-il révélé que vous vous évaderez de prison!

Jeanne. — Je n'ai pas à vous le dire.

Jean Beaupère. — Cette nuit, la Voix vous a-t-elle donné conseil et avis de ce que vous deviez répondre?

Jeanne. — Si elle m'a donné avis et conseil là-dessus, je n'ai pas bien compris.

Jean Beaupère. — Les deux derniers jours que vous avez entendu ces Voix, est-il venu une clarté?

Jeanne. — La clarté vient quand la Voix parle.

Juan Beaupère. — Avec les Voix, voyez-vous quelque autre chose?

Jeanne. — Je ne vous dirai pas tout, je n'en ai pas la permission, et mon serment ne touche pas à cela. La Voix est bonne et digne: je ne suis pas tenue de vous répondre à ce sujet. Je

demande que l'on me donne par écrit les points sur lesquels je ne réponds pas en ce moment.

Jean Beaupère. — La Voix à qui vous demandez conseil a-t-elle un visage et des yeux?

Jeanne. — Vous ne le saurez pas non plus. C'est le proverbe des petits entants que « quelquefois on est pendu pour avoir dit la vérité ».

Jj w Bi u père. — Etes-vous en état de grâce?

Quand le docteur parisien laissa tomber de ses lèvres ces dernières paroles, un murmure s'éleva dans l'assemblée. Ces théologiens, si prévenus qu'ils puissent être contre la prisonnière, savaient bien qu'un juge ne devait pas chercher à s'introduire ainsi dans la conscience d'un accusé. Dès que le silence fut rétabli, un des assesseurs. Jean Le Fèvre, religieux Augustin, protesta à haute voix :

— Cette question est très grave, et on n'a pas le droit de la poser. Aussitôt l'évêque de Beauvais l'apostropha en ces termes:

— Vous auriez mieux t'ait de vous taire.

Cependant l'angélique vierge, s'étant recueillie, taisait cette réponse admirable conservée par les soins de ses ennemis eux-mêmes :

Ji vnne. — Si je n'y suis. Dieu veuille m'y mettre, et si j'y suis, Dieu veuille m'y garder. Je serais la plus malheureuse du monde, si je savais que je ne suis point en la grâce de Dieu. Si j'étais en état de péché, je crois que la Voix ne viendrait pas à moi. Je voudrais que chacun entendit cette Voix aussi bien que moi.

Jean Beaupère. — A quel âge avez-vous entendu la Voix pour la première fois?

Jeanne. — J'avais, je crois, treize ans ou à peu près, quand elle vint à moi pour la première fois.

Jean Beaupère. — Dans votre jeunesse, alliez-vous vous promener aux champs avec de petites compagnes?

Jeanne. — J'y ai bien été quelquefois, je ne sais à quel âge.

Jean Beaupère. — Ceux de Domremy étaient-ils du parti des Bourguignons ou du parti adi erse ?

Jeanne. — Je n'ai connu qu'un seul Bourguignon à Domremy : j'aurais bien voulu qu'on lui eût coupé la tète, si toutefois c'eût été le bon plaisir de Dieu.

Jean Beaupère. — Ceux de Maxey étaient-ils Bourguignons ou adversaires des Bourguignons?

Jeanne. — Ils étaient Bourguignons.

Jean Beaupère. — La Voix vous a-t-elle dit, quand vous étiez jeune, de haïr les Bourguignons ?

Jeanne. — Lorsque j'eus compris que mes Voix étaient pour le roi de France, je n'ai plus aimé les Bourguignons. Les Bourguignons auront la guerre s'ils ne font ce qu'ils doivent: je le sais par mes Voix.

Jean Beaupère. — Dans votre enfance, la Voix vous a-t-elle révélé que les Anglais devaient venir en France ?

Jeanne. — Les Anglais étaient déjà en France quand les Voix commencèrent à venir vers moi.

Jean Beaupère. — Avez-vous quelquefois été avec les enfants qui combattaient pour votre parti ?

Jeanne. — Je ne m'en souviens pas, mais j'ai bien vu que des enfants de Domremy qui s'étaient battus avec ceux de Maxey en étaient revenus parfois bien blessés et ensanglantés.

Jean Béai père. - Avez-vous eu dans votre jeunesse grande intention de battre les Bourguignons?

Jeanne. — J'avais grande volonté et grand désir que mon roi ait son royaume.

MARTYRISEE ET GLORIFIÉE 4 I I

J 1 : v. s Beai père. — Quand vous deviez venir en France, auriez-vous bien voulu être homme?

Jeanne. — J'ai répondu ailleurs à ce sujet.

Jean Beai père. Ne conduisiez-vous pas les animaux aux champs?

Jeanne. — J'ai déjà répondu à cela. Quand j'eus grandi et atteint l'âge de raison, je ne gardais pas d'ordinaire les animaux, mais j'aidais à les mener aux prés et dans le château de l'Ile, par crainte des hommes d'armes. Je ne me rappelle pas si je les ai conduits dans mon jeune âge.

Jean Bi lupère. — Voulez-vous nous parler au sujet d'un certain arbre qui existe prés de votre village?

Jeanne. — Non loin de Domremy il y a un arbre appelé arbre des Dames, d'autres l'appellent ['arbre des Fées; auprès, il y a une fontaine où j'ai entendu dire que les gens malades de la hèvre vont boire et chercher de l'eau pour recouvrer la santé. J'en ai vu moimême venir ainsi, mais je ne sais s'ils ont été guéris ou non. J'ai entendu dire que les malades, quand ils peuvent se lever, vont à cet arbre se promener. C'est un bel arbre, un hêtre, d'où vient le beau may; il appartenait au seigneur Pierre de Bourlemont, chevalier. J'allais quelquefois m'y promener avec les autres jeunes filles et y faire des guirlandes pour l'image de Notre-Dame de Domremy. Souvent j'ai entendu dire aux anciens (non à ceux de ma famille) que les fées hantaient cet arbre. J'ai aussi entendu dire à une de mes marraines, nommée Jeanne, femme du maire Aubrv, de Domremy, qu'elle y a vu les fées; je ne sais cependant si cela est vrai ou non. Quant à moi, je ne les y ai jamais vues auprès de l'arbre, que je sache. Je ne saurais dire si j'en ai vu ailleurs ou non. J'ai vu des jeunes filles suspendre des guirlandes aux branches de cet arbre, et moi-même j'y en ai mis quelquefois avec mes compagnes ; parfois nous emportions ces guirlandes, parfois nous les laissions. Lorsque j'ai su qu'il me fallait venir en France, je fis peu de cas des jeux et des promenades et je m'y mêlai le moins possible. Depuis que j'ai l'âge de raison je ne me souviens pas d'avoir dansé au pied de cet arbre. J'ai pu y danser autrefois avec les autres enfants ; mais j'y ai plus chanté que dansé. Il y a aussi en cet endroit un bois nommé le bois Chesnu, que l'on voit de la porte de mon père ; il n'en est pas éloigné d'une demi-lieue. Je ne sais et je n'ai jamais entendu dire que les fées le hantassent; mais mon frère m'a appris qu'on disait dans le pays : « Jeanne a pris son fait à l'arbre des fées. » Il n'en est rien, et je lui ai dit le contraire. Quand je vins vers mon roi, plusieurs m'ont demandé si dans mon pays il n'y avait point un bois appelé le bois Chesnu, parce qu'il y avait des prophéties qui disaient que des environs de ce bois devait venir une pucelle qui ferait des merveilles. Mais je n'y ai pas ajouté foi.

Jean Beaupère. — Voulez-vous avoir un habit de femme?

Jeanne. — Donnez-m'en un, je le prendrai volontiers pour m'en aller; autrement, non. Je me contente de celui que j'ai, puisqu'il plaît à Dieu que je le porte.

Sur ces derniers mots. Pierre Cauchon interrompit l'interrogatoire. Il déclara la séance terminée et indiqua la reprise du procès pour le mardi suivant à la même heure et au même lieu.

Le 27 février, en effet, le tribunal se trouvait réuni et comptait ce jour-là cinquante assesseurs.

Après les mêmes instances et les mêmes restrictions de Jeanne relativement au serment à prêter, l'interrogatoire recommença :

Jean Beaupère. — Comment vous ètes-vous portée depuis samedi dernier? Jeanne. ■ — Vous voyez bien comment je me suis portée: je me suis portée le mieux que j'ai pu.

Jean Beaupère. — Jeùnez-vous chaque jour pendant ce Carême?

Ji vnne. — Est-ce que cela est de voire procès?

h \s Bi ujpère. — Assurément oui, cela fait partie du procès.

Jeanne. Eh bien oui! j'ai jeûné chaque jour pendant ce Carême.

Jean Beaupère. — Depuis samedi, avez-vous entendu la Voix qui vient à vous?

I, XNN1r. — oui? vraiment, je l'ai entendue plusieurs fois.

Jean Bi u père. — La Voix qui vous parlait était-elle celle d'un ange, d'un saint ou d'une sainte, ou était-ce la voix de Dieu directement ?

j, VNN,.;. — C'est la voix de sainte Catherine et de sainte Marguerite. Leurs ligures sont ornées de belles couronnes, très riches et très précieuses. J'ai la permission de Notre-Seigneur de vous le dire. Si vous en doutez, envoyez à Poitiers où autrefois j'ai été interrogée.

Jj \n l'.i wiM.iiE. — Comment savez-vous que ce sont ces deux Saintes? Comment les distinguez-vous l'une de l'autre ?

Jeanne. — Je sais bien que ce sont elles, et je les distingue bien l'une de l'autre.

Jean Beaupère. — Je vous demande comment vous les distinguez l'une de l'autre?

Jeanne. — Par le salut qu'elles me font. Voilà bien sept ans qu'elles ont accepté de me conduire. Je les reconnais bien parce qu'elles se sont nommées à moi.

Jean Beaupère. — Ces deux Saintes sont-elles vêtues de la même étoffe?

Jeanne. — Je ne vous en dirai pas davantage pour le moment : je n'ai pas la permission de vous le révéler. Si vous ne me croyez, allez à Poitiers. Il y a des révélations qui concernent le roi de France et non tous ceux qui m'interrogent.

Jean Beaupère. — Ces Saintes sont-elles du même âge?

Jeanne. — Je n'ai pas congé de vous le dire.

Jean Beaupère. — Parlent-elles ensemble ou bien l'une après l'autre?

Ji \n\e. — Je n'ai pas congé de vous le dire, cependant j'ai toujours eu conseil de toutes deux.

Jean Beaupère. — Laquelle vous est apparue la première?

Jeanne. — Je ne les ai pas distinguées tout de suite. Je l'ai bien su autrefois, mais je l'ai oublié. Si j'en ai la permission, je vous le dirai volontiers; c'est consigné dans le registre de Poitiers. J'ai reçu aussi réconfort de saint Michel.

Ji w Béai père. — ÇHielle fut la première Voix qui vint à vous, quand vous aviez treize ans, ou environ ?

Jeanne. — Ce lut saint Michel: je le vis devant mes yeux; il n'était pas seul, mais bien entouré d'anges du ciel.

Jean Beaupère. — Fst-ce par son ordre que vous êtes venue en France?

Jeanne. — Je ne suis venue en France que par l'ordre de Dieu.

Jean Beaupère. Avez-vous vu saint Michel et ses anges en corps et réalité?

Jeanne. — Je les ai vus des veux de mon corps aussi bien que je vous vois; quand ils s'éloignaient de moi, je pleurais et j'aurais bien voulu qu'ils m'emmenassent avec eux.

h w Beaupère. — Quel signe donnez-vous que cette révélation vient de Dieu, et que ce sont les saintes Catherine et Marguerite qui conversent avec vous?

Ji inné. - Je vous ai assez dit que c'est sainte Catherine et sainte Marguerite; croyez-moi si vous voulez.

Jean Beaupère. Aviez-vous permission de Dieu pour venir en France?

Jeanne. — J'aurais mieux aimé être écartelée que d'être venue en France sans la permission de Dieu.

Ji \s Bi u père. Dieu vous a-t-il prescrit de prendre un habit d'homme?

Jeanne. ( ,e qui concerne ce vêtement est peu de chose, moins que rien. Je ne l'ai pas pris par le conseil d'aucun homme au monde; je n'ai pris cet habit et n'ai rien lait que par l'ordre de Dieu et des anges.

MARTYRISÉE ET GLORIFIEE 4 H

Jean Beaupère. — Vous parait-il que cet ordre qui vous a été donné de prendre un habit d'homme soit licite?

Jeanne. — Tout ce que j'ai t'ait, je l'ai l'ait par le commandement de Notre-Seigneur. S'il m'ordonnait d'en prendre un autre, je le prendrais, dès lors que ce serait son commandement.

Jean Beaupère. — Avcz-vous pris ce vêtement par l'ordre de Robert de Baudricourt ?

Jeanne. — Non.

Jean Beaupère. — Croyez-vous avoir bien fait de prendre un habit d'homme?

Jeanne. — ■ Tout ce que j'ai tait par l'ordre de Notre-Seigneur, je crois l'avoir bien tait: j'en attends bonne garantie et bon secours.

Jean Beaupère. — ■ Quand vous avez vu cette Voix qui vient à vous, y avait-il de la lumière?

Jeanne. — Il v avait- beaucoup de lumière de tous côtés, et cela devait être ainsi. Quand cette lumière apparaît dans cette salle, elle se détourne de vous qui m'interrogez.

Jean Beaupère. — Y avait-il un ange au-dessus de la tète de votre roi quand vous le vîtes pour la première fois ?

Jeanne. — Par la Bienheureuse Vierge Marie, s'il v en avait un, je n'en sais rien, je ne l'ai pas vu.

Jean Beaupère. — Y avait-il une lumière?

Jkvnne. — Il y avait là plus de trois cents chevaliers et plus de cinquante torches, sans compter la lumière spirituelle. Rarement j'ai des révélations sans qu'il y ait de la lumière.

Jean Beaupère. — Quelles révélations votre roi a-t-il eues?

Jeanne. — Vous ne les aurez pas de moi cette année. Pendant trois semaines j'ai été interrogée par le clergé à Chinon et à Poitiers. Avant de vouloir me croire, le roi a eu un signe touchant mes révélations ; et les clercs de mon parti ont été d'avis qu'il n'y avait que du bon dans mon fait.

Jean Beaupère. — Avez-vous été à Sainte-Catherine de Fierbois ?

Jeanne. — Oui; et j'y ai entendu trois messes le même jour. Ensuite j'allai au château de Chinon. J'envovai une lettre au roi dans laquelle je lui demandais si je devais entrer dans la ville où il était; que j'avais bien fait cent cinquante lieues pour venir à son secours, et que je savais beaucoup de bonnes choses pour lui. Il me semble avoir mis dans ma lettre que je saurais bien le reconnaître entre tous les autres.

Jean Beaupère. — Ftiez-vous armée?

Jeanne. — J'avais une épée que j'avais prise à Vaucouleurs . Pendant mon séjour à Tours ou à Chinon j'envovai chercher une épée qui était dans l'église de Sainte-Catherine de Fierbois, derrière l'autel; elle v fut trouvée aussitôt toute rouillée.

Jean Beaipère. — Comment saviez-vous que cette épée était là?

Jeanne. — Cette épée était dans la terre, rouillée; il v avait dessus cinq croix ; j'avais su par mes Voix où elle était. Jamais je n'avais vu l'homme qui alla la chercher. J'écrivis aux prêtres du lieu qu'il leur plût que j'eusse cette épée; ils me l'envoyèrent. Elle n'était pas très profondément enfoncée sous terre, derrière l'autel, à ce qu'il me semble; cependant, je ne sais pas bien au juste si elle était devant ou derrière l'autel: mais je pense avoir écrit à ce moment qu'elle était derrière. Aussitôt qu'elle fut retrouvée, les gens d'Église la trottèrent, et sur-lechamp la rouille tomba sans effort. Ce fut un marchand d'armures de Tours qui l'alla chercher. Les prêtres de Fierbois me firent cadeau d'un fourreau; ceux de Tours d'un autre; ces deux fourreaux qu'ils firent faire étaient : l'un de velours vermeil, l'autre de drap d'or. J'en fis faire un troisième de cuir bien fort. Quand je fus prise, je n'avais pas cette épée. J'ai toujours porté cette épée depuis que je l'ai eue jusqu'à mon départ de Saint-Denis, après l'assaut de Paris.

Jean Beaupère. — Où l'épée de Fierbois est-elle restée?

Jeanne. — J'ai offert à Saint-Denis une épée et des armes, mais ce ne fut pas cette épée-la. J'avais à Lagny celle de Fierbois; de Lagny jusqu'à Compiègne j'ai porté l'épée de ce Bourgui-

n, parce que c'était une bonne épée de guerre, excellente pour frapper d'estoc et de taille. Dire où j'ai laissé l'autre épée ne regarde pas le procès, et je ne répondrai pas là-dessus maintenant.

Ji w Beaupère. — A qui avez-vous confié vos biens?

Jeanne. — Mes frères ont tout mon bien, mes chevaux, mon épée, à ce que je crois, et le reste qui vaut plus de douze mille écus.

Jean Bj u père. — Quand vous avez été à Orléans, aviez-vous un étendard ou une bannière, et de quelle couleur?

Jeanne. — J'avais une bannière dont le champ était semé de lis; le monde y était représenté avec un ange de chaque côté; elle était blanche, faite avec de la toile blanche dite boucassin; il v avait écrit dessus, il me le semble, Jhesus Maria; elle avait aussi des franges de soie.

Ji w l'.i m père. — Ces noms de Jhesus Maria étaient-ils écrits en haut, en bas, ou sur le côté ?

Jeanne. — Sur le côté, à ce qu'il me semble.

Jean Beaupère. — Qu'aimiez-vous mieux de votre bannière ou de votre épée?

Jeanne. — J'aimais beaucoup plus, quarante fois plus, ma bannière que mon épée.

Jean Beaupère. — Qui VOUS a fait faire cette peinture sur votre bannière?

Jeanne. — Je vous ai assez dit que je n'avais rien fait que par l'ordre de Dieu. Je portais moi-même cette bannière quand j'attaquais les ennemis, pour éviter de tuer personne, car je n'ai jamais tué un seul homme.

Jean Beaupère, — Quelle compagnie vous confia votre roi quand il vous mit en œuvre?

Jeanne. — 11 me donna dix à douze mille hommes. Lors de mon entrée en campagne j'allai d'abord devant Orléans à la bastille de Saint-Loup, puis devant celle du Pont.

Ji \n Beaupère. Saviez-vous d'avance que vous seriez blessée?

Jeanne. — Je le savais bien et je l'avais dit à mon roi, mais je lui dis que cela ne m'empêcherait pas de continuer la besogne qu'il me confierait. Cela m'avait été révélé par les Voix de mes deux protectrices, sainte Catherine et sainte Marguerite. C'est moi qui. la première, ai dressé une échelle à la bastille du Pont, et c'est en levant cette échelle que j'ai été blessée au cou par ce vireton.

Pierre Cauchon. — La suite de l'interrogatoire est reportée à un autre jour. Nous fixons a jeudi prochain la réunion suivante, dans ce même lieu, pour continuer l'examen et poser les questions utiles.

En terminant la transcription de cet interrogatoire, je prie le lecteur de remarquer que l'accusée renvoie à plusieurs reprises le tribunal de Rouen au jugement de la Commission ecclésiastique de Poitiers. C'était de sa part faire un acte de haute sagesse; en effet, la sentence de ses premiers juges, ayant été rendue au nom de Regnault de Chartres, archevêque de Reims et métropolitain de Beauvais, enlevait par le lait même à l'évêque de ce siège le droit d'examiner une question sur laquelle son supérieur s'était déjà solennellement prononcé.

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