ROI
A la séance du samedi 3 mars, trois nouveaux maîtres de l'Université de Paris. Lverardi, Canivet, Lami, vinrent apportera l'évoque de Beauvais le concours de leurs lumières et prendre place parmi les assesseurs. Ainsi que Sabrevois, arrivé le 23 février, ils étaient envovés par leurs collègues au Concile de Bàle; le cinquième membre de la délégation universitaire. Fiévé. les suivra à Rouen quelques jours plus tard.
Les difficultés de l'entreprise étaient donc bien ardues pour que Cauchon eût besoin, pour les résoudre, des conseils de onze savants parmi les plus renommés?
En tous cas. il est consolant de constater que les hommes qui déclarèrent Jeanne d'Arc hérétique et schismatique sont les mômes qui. peu après, s'efforcèrent d'entraîner l'assemblée de Bàle dans les crimes de schisme et d'hérésie. La culpabilité des juges servira à faire ressortir l'innocence de la victime.
Voici l'interrogatoire du 3 mars :
Pierre Cm chon. — Jeanne, nous vous requérons de jurer simplement, et absolument de direla vérité sur ce qui vous sera demandé.
Jeanne. — Je suis prête à jurer de la même manière que je l'ai déjà fait. {Elle jure ainsi, la main sur les Saints Évangiles.)
L'Assesseur. Nous avez dit que saint Michel avait des ailes, mais vous n'avez parlé ni du corps ni des membres de sainte Catherine et de sainte Marguerite. Que voulez-vous dire à ce sujet?
h w\i . Je VOUS ai dit ce que je sais, je ne VOUS répondrai pas autre chose. Je suis aussi
MARTYRISÉE F.T GLORIFIEE 42 1
certaine d'avoir vu saint Michel et ces deux Saintes que je suis certaine que ce sont des saints et saintes du paradis.
L'Assesseur. Avez-vous su par révélation que vous devez vous évader?
Jeanne. — Cela ne touche pas au procès. Voulez-vous donc que je parle contre moi-même?
1.' assesseur. - Vos Voix \ous ont-elles dit quelque chose d'une façon générale?
Jeanne. — Oui. vraiment, elles m'ont dit que je serais délivrée; mais je n'en sais ni le jour ni l'heure: elles m'ont dit de faire hardiment gai visage.
L'Assesseur. — Q)uand vous vous êtes présentée pour la première fois chez le roi, vous demanda-t-il si vous aviez eu révélation pour changer d'habit?
Jeanne. — Je vous ai répondu à ce sujet. Cependant, je ne me rappelle pas si cela m'a été demandé. C'est écrit à Poitiers.
L'Assesseur. — Vous rappelez-vous si les maîtres qui vous ont interrogée en l'autre obédience, les uns pendant un mois, les autres pendant trois semaines, vous ont interrogée sur votre changement d'habit?
Jeanne. — Je ne m'en souviens pas. Mais ils m'ont demandé où j'avais pris cet habit d'homme, et je leur ai dit que c'était à Vaucouleurs.
L'Assesseur. — Votre reine vous a-t-elle questionnée sur votre changement d'habit, la pre mière fois que vous êtes allée la visiter?
Jeanne. — Je ne m'en souviens pas.
L'Assesseur. — Votre roi, votre reine, d'autres de votre parti vous ont-ils quelquefois demandé de déposer l'habit d'homme?
Jeanne. — Cela n'est pas de votre procès.
L'Assesseur. — Xe vous l'a-t-on pas demandé au château de Beaurevoir?
Jeanne. — Oui, vraiment, et j'ai répondu que je ne le déposerais pas sans la permission de Dieu. La demoiselle de Luxembourg et la dame de Beaurevoir m'offrirent un habit de femme ou du drap pour en faire en me demandant de le porter. Je leur répondis que je n'avais pas la permission de Notre-Seigneur et qu'il n'en était pas encore temps.
L'Assesseur. — Messire Jean de Pressv, et d'autres à Arras, ne vous ont-ils point offert un habit de femme ?
Jeanne. — Lui et plusieurs autres me l'ont demandé plusieurs fois.
L'Assesseur. — Croyez-vous que vous auriez manqué ou commis un péché mortel en prenant un habit de femme?
Jeanne. — Je fais mieux en obéissant à mon Souverain Seigneur qui est Dieu et en le servant. Si j'eusse dû prendre habit de femme, je l'eusse fait plutôt à la requête de ces deux dames que d'aucune autre dame en France, excepté la reine.
L'Assesseur. — Quand votre roi vous mit en œuvre et que vous fîtes faire votre étendard, les gens d'armes et autres gens de guerre n'ont-ils pas modifié leurs panonceaux sur le modèle du vôtre?
Jeanne. — Il est bon de savoir que les seigneurs maintenaient leurs armes. Quelques-uns de mes compagnons de guerre firent faire de ces panonceaux suivant leur bon plaisir, les autres ne le firent pas.
L'Assesseur. — De quelle matière les firent-ils faire? Fût-ce de toile ou de drap?
Jeanne. — De satin blanc, et sur quelques-uns il v avait des fleurs de lys. Je n'avais dans ma compagnie que deux ou trois lances. Mais mes compagnons de guerre faisaient parfois faire des panonceaux semblables aux miens. Ils ne faisaient cela que pour reconnaître mes hommes des autres.
L'Assesseur. — Renouvelait-on souvent ces panonceaux?
Jeanne. — Je ne sais. Quand les lances étaient rompues, l'on en faisait de nouveaux.
L'Assesseur. — Avez-vous quelquefois dit que les panonceaux qui étaient faits à la ressemblance des vôtres étaient heureux?
Jeanne. — J'ai bien dit quelquefois à mes gens : «. Entrez hardiment parmi les Anglais! » et j'y entrais moi-même.
L'Assesseur. — Ne leur avez-vous pas dit de porter hardiment ces panonceaux et qu'ils auraient succès?
Jeanne. — Je leur ai dit, en effet, qu'ils auraient bon succès. Cela est arrivé et arrivera encore.
L'Assessei u. — N'avez-vous pas jeté ou fait jeter de l'eau bénite sur les panonceaux quand on les prenait pour la première fois ?
Jeanne. — Je n'en sais rien, et si cela a été l'ait, ce n'a pas été par mon ordre.
L'Assessei r. — N'avez-vous pas vu qu'on les aspergeait d'eau bénite?
Jeanne. — Cela n'est point de votre procès, là lors même que j'en aurais vu jeter, je n'ai pas maintenant reçu avis de répondre.
L'Assessei r. Vos compagnons de guerre ne taisaient-ils point mettre sur les panonceaux : Jhesus Maria ?
Jeanne. — Par ma foi, je ne le sais pas.
L'Assesseur. — N'avez-vous pas vous-même porté ou fait porter processionnellement des toiles autour d'un autel ou d'une église pour en faire ensuite des panonceaux?
Jeanne. — Non, et je ne l'ai pas vu faire.
L'Assesseur. — N'avez-vous pas connu Fr. Richard ?
Jeanne. — Je ne l'avais jamais vu avant de venir à Troyes.
L'Assesseur. — Quel visage vous fit Fr. Richard?
Jeanne. — Quand il s'approcha de moi, Fr. Richard, faisant le signe de croix, m'aspergea d'eau bénite; je lui dis: Approchez hardiment, je ne m'envolerai pas.
L'Assesseur. — N'avez-vous point vu ou fait faire quelques images on peintures de vous et à votre ressemblance.
Jeanne. — J'ai vu à Arras entre les mains d'un Écossais une peinture, et c'était mon portrait ; j'y étais représentée tout armée, un genou en terre, présentant une lettre à mon roi. Mais je n'ai jamais vu d'autre image ou peinture à ma ressemblance et je n'en ai jamais fait faire.
L'Assessei r. — Ne savez-vous pas que dans votre parti on a fait célébrer des services, des messes et dire des oraisons pour vous ?
Jeanne. — ■ Je n'en sais rien; s'ils ont fait célébrer quelque service, ce ne fut pas par mon ordre; mais s'ils ont prié pour moi, il me semble qu'ils ne font pas mal.
L'Assesseur. — Ceux de votre parti croient-ils fermement que vous êtes envovée de Dieu ?
Jeanne. — Je ne sais s'ils le croient, et je m'en rapporte à leur conscience. Mais s'ils ne le croient pas, je n'en suis pas moins envoyée de Dieu.
L'Assesseur. — Quels honneurs vous rendirent les habitants de Troves à votre entrée dans la ville?
Jeanne. — Ils ne m'en firent point.
L'Assessei r. — Fr. Richard était-il là?
Jeanne. — Fr. Richard, autant qu'il m'en souvient, entra à Troyes avec les Français et moi, mais je ne me souviens pas si je le vis à l'entrée.
L'Assessei r. — Ne fit-il point un sermon à votre arrivée dans cette ville?
Jeanne. — Je ne m'y arrêtai guère et je n'ai pas couché dans la ville, je ne sais rien de ce sermon.
L'Assessei r. Êtes-vous restée longtemps à Reims?
Jeanne. Nous y restâmes, je crois, moi et les miens, quatre ou cinq jours.
L'Assessei r. - N'y avez-vous pas tenu un enfant sur les fonts baptismaux?
Jeanne. A Troyes j'en ai tenu un. A Reims je ne m'en souviens pas, pas plus qu'à Château-Thierry. J'en ai tenu deux à Saint-Denis, en France. Je donnais volontiers aux garçons le nom de Charles en l'honneur de mon roi, et aux filles le nom de Jeanne. Parfois, je donnais le nom qui plaisait aux mères.