‹ Histoire admirable de la bienheureuse Jeanne d'ArcChapitre 89 sur 117 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

VISITE DE JEAN DE LUXEMOURG \ LA PRISONNIÈRE DE ROUEN — « QUE N'EST-ELLE ANGLAISE! » — LA CONFECTION ET LA TENEUR DES DOUZE ARTICLES — CONSULTATIONS DEMANDÉES AU CLERGE DE ROUEN — L'AVIS DE RAOUL SAUVAGE — DÉLIBÉRATIONS Dl CHAPITRE — LES SUFFRAGANTS DE L'ARCHEVÊCHÉ — JEAN DE SAINT-AVIT, ÉVÊQUE d'AVRANCHES — \-\ COUR d' ANGLETERRE ENVOIE \ SES EPAIS CONSULTER L'UNIVERSITÉ DE PARIS — MALADIE DE JEANNE — CRUELLE DÉCLARATION DE WARWICE — INSULTES DE d'eSTIVET — LA PUCELLE PROTESTE DE SON ATTACHEMENT POUR L'ÉGLISE

ET DEMANDE LES SACREMENTS SÉANCE DU 2 MAI LES MUNITIONS DE JEAN DE CHATILLON

RÉPONSES DE L'ACCUSÉE — COMMENT ON ENTRETENAIT LA CONFUSION DANS LES PENSÉES DE JEANNE ET PAR QUELS MOYENS ON PLAÇAIT SIR SES LÈVRES DES RÉPONSES COMPROMETTANTES

Vers cette époque. Jean de Luxembourg, comte de Ligny, vint à Rouen.

Le souvenir de la jeune Française, que lui, Français, avait vendue aux Anglais, devait le hanter, car il voulut visiter la prisonnière. Pouvait-on. à la cour anglaise, refuser quelque chose au Judas de Beaurevoir?

Le comte de Warwick, accompagné du connétable de Stafford. rit lui-même les honneurs du cachot: Jean de Luxembourg se présenta avec son frère, l'évêque de Thérouanne. et l'un de ses officiers, le chevalier Aymond de Macy, que nous connaissons déjà.

Ne sachant trop comment expliquer sa démarche, le perfide comte de Ligny se permit de badiner avec le malheur :

— Jeanne, dit-il. je suis venu ici pour vous mettre à rançon, si toutefois vous voulez bien promettre que jamais plus vous ne vous armerez contre nous!

— Au nom de Dieu, repartit la Pucelle, vous vous moquez de moi. je sais parfaitement que vous n'avez ni la volonté ni le pouvoir de faire ce que vous dites !

Décontenancé, l'interlocuteur essaya de soutenir ce qu'il avait avancé; de son côté, la courageuse victime répéta plusieurs fois son affirmation et conclut en ces termes :

— Je sais bien que ces Anglais me feront mourir, croyant après ma mort gagner le royaume de France! Mais seraient-ils même cent mille godons de plus qu'ils ne sont maintenant, ils ne conquerront point le sol de notre patrie!

Aces mots, Stafford sentit la colère s'emparer de tout son être; il saisit la garde de son épée et s'apprêtait à frapper l'intrépide Pucelle. mais Warwick, ayant vu le geste.

arrêta le bras du connétable alors que la lame n'était encore sortie qu*à moitié du fourreau.

La haine anglaise voulait plus que du sang : elle exigeait le déshonneur de la Libératrice et de la cause qu'elle servait.

Cependant, malgré ses souffrances morales et son agonie physique, Jeanne n'avait point changé. Autant son cœur était ardent à souhaiter la défaite de l'ennemi national, autant il compatissait aux douleurs du prochain : la seule évocation des blesses frappés dans les combats, des morts étendus sur le champ de bataille, lui arrachait des larmes.

Un assesseur. Jacques de Touraine. avant interrompu un des interrogatoires par cette question :

— Vous ètes-vous rencontrée en un lieu où se trouvaient des cadavres de soldats anglais tués dans la mêlée?

— Certes, oui. ô mon Dieu! s'écria-t-elle. Vos paroles ravivent pour moi la douleur de ce souvenir! Ah! quelle pitié! Que ne quittaient-ils la France pour rentrer dans leur pays !

Entendant une si touchante réponse, un lord, présent à la séance, ne put retenir ce cri :

— En vérité, cette femme a un grand cœur, que n'est-elle Anglaise!

Un autre sujet transfigurait aussi la pieuse enfant, mais d'une façon toute céleste : c'était le récit de ses apparitions : son regard s'éclairait alors, et son langage tout simple devenait sublime : on se trouvait en présence d'un témoin décrivant les merveilles qu'il a contemplées. Lovseleur. Cauchon, Warwick lui-même avouaient que la Pucelle s'exprimait admirablement lorsqu'il s'agissait de ses révélations.

Tout cela pourtant ne modifiait en rien l'arrêt déjà écrit au fond du cœur de ces misérables. Jeanne devait périr sur le bûcher.

Dés le lendemain de Pâques, les séances recommençaient, et. trois jours plus tard, on lisait au procès-verbal de l'évéque de Beauvais :

Les lundi, mardi et mercredi après Pâques, 2, 3 et 4 avril de l'an du Seigneur 14.S1, Nous, juges, après avoir à cet effet convoqué quelques seigneurs et maîtres avec lesquels nous avons soigneusement examiné les interrogatoires et réponses de Jeanne, nous en avons lait extraire certaines assertions et propositions et les avons rangées en douze articles qui comprendront ainsi sous une forme sommaire et succincte la plupart des dires de l'accusée.

Ce prétendu résumé de la cause, véritable instrument du supplice de la Pucelle, doit, malgré sa longueur, être cité en entier. Les lecteurs jugeront, après avoir comparé

les douze articles avec les interrogatoires qui ont passé sous leurs yeux, quelle était la fourberie de ceux qui prétendaient extraire les premiers des seconds 1 1

(i) Les assesseurs eux-mêmes, durant les séances des 2. 3 et 4 avril, déclarèrent ces articles mal rédigés et ne concordant pas en tout avec les réponses de Jeanne. Ils émirent un vœu pour la correction de leur texte: on n'en tint nul compte, et, dés le lendemain jeudi, cet écrit était adressé par d'Estivet aux docteurs de Rouen sans avoir subi le moindre changement.

MARTYRISEE ET GLORIFIÉE jhl

w riCLE r

("ne femme dit et affirme que lorsqu'elle était âgée de treize ans ou environ elle a vu des veux de son corps saint Michel venir la consoler, et parfois aussi saint Gabriel, l'un et l'autre lui apparaissant sous une forme corporelle. Quelquefois aussi elle a vu une grande multitude d'anges, et, depuis, sainte Catherine et sainte Marguerite se sont montrées à elle sous forme corporelle; elles les voit tous les jours et entend leurs voix, elle les a parfois baisées et embrassées en les touchant sensiblement et corporellement. Elle a vu les têtes de ces anges et de ces saintes, mais elle n'a rien voulu dire du reste de leurs personnes et de leurs vêtements. Lesdites saintes Catherine et Marguerite lui ont autrefois parlé près d'une fontaine qui coule au pied d'un grand arbre communément appelé l'arbre des Fées. Cette fontaine et cet arbre sont, dit-on, fréquentés par les fées: les fiévreux y vont en L;rand nombre poury retrouver la santé, bien que ce soit un lieu profane. Là et ailleurs, elle a souvent donné à ces deux saintes des marques de vénération et de respect.

En outre, elle dit que sainte Catherine et sainte Marguerite lui apparaissent et se montrent à elle, ornées de couronnes très belles et très précieuses; dès cette époque, et bien souvent depuis, elles lui ont annoncé de la part de Dieu qu'elle devait aller trouver un prince séculier, avec promesse que par son secours et ses travaux ce même prince recouvrerait par la force des armes un grand domaine temporel ainsi que l'honneur de ce monde et triompherait de ses adversaires; ce même prince la recevrait, lui donnerait des armes et des soldats pour l'exécution de ce qui vient d'être dit. De plus, sainte Catherine et sainte Marguerite ont ordonné à cette même femme, de la part de Dieu, de prendre et de porter un habit d'homme, habit qu'elle a porté et qu'elle porte encore, persistant tellement à obéir à cet ordre qu'elle a dit qu'elle aimerait mieux mourir que d'abandonner cet habit. Elle le disait tantôt d'une façon absolue, tantôt elle ajoutait : « Je ne le quitterai que sur l'ordre exprès de Dieu. » Elle a même préféré ne pas assister à l'office de la messe et se priver de la Sainte Communion au temps où l'Eglise ordonne de la recevoir, plutôt que de reprendre un vêtement de femme et de quitter cet habit d'homme.

Ces saintes l'ont également poussée vers l'âge de dix-sept ans ou environ à quitter la maison paternelle à l'insu de ses parents et contre leur volonté, puis à se mêler à une grande troupe de soldats, avec lesquels elle a vécu nuit et jour, n'ayant jamais eu, ou du moins que très rarement, une autre femme avec elle. Ces saintes lui ont dit et ordonné beaucoup d'autres choses pour lesquelles elle se dit envoyée par le Dieu du ciel et l'Eglise triomphante des saints qui jouissent déjà de la béatitude céleste; c'est à eux qu'elle soumet tout ce qu'elle a fait de bien. Mais elle a différé et refusé de soumettre ses faits et dires à l'Eglise militante, bien qu'elle ait été souvent requise et avertie, disant qu'il lui est impossible de faire le contraire de ce qu'elle a affirmé, au cours du procès, avoir fait sur l'ordre de Dieu, et que pour cela elle ne s'en rapportera ni à la décision ni au jugement d'aucun homme au monde, mais seulement au jugement de Dieu.

Les saintes lui ont révélé qu'elle obtiendra la gloire des bienheureux, le salut de son àme si elle garde la virginité dont elle a fait vœu à ses saintes la première fois qu'elle les a vues et connues. Par suite de cette révélation, elle affirme qu'elle est aussi certaine de son salut que si elle était déjà actuellement dans le rovaume des cieux.

ARTICLE il

La même femme dit que le signe qu'a eu le prince vers qui elle était envoyée, signe qui le détermina à croire à ses révélations et à la recevoir pour faire la guerre, a été que saint Michel vint vers lui, accompagné d'une multitude d'anges, dont les uns avaient une couronne et les autres des ailes; avec eux étaient aussi sainte Catherine et sainte Marguerite. L'ange et elle s'avançaient ensemble tout le long du parcours, leurs pieds touchant le sol, par le chemin, l'escalier et la chambre du prince, accompagnés d'autres anges et des deux saintes.

Un ange remit au prince une couronne tort précieuse d'or très pur en s'inclinant devant lui et en lui taisant révérence. Une lois, elle a dit que quand son prince reçut ce signe, il lui

semblait qu'il était seul, quoique plusieurs autres personnes fussent assez près; une autrefois elle a dit qu'il lui semblait qu'un archevêque reçut ce signe de la couronne et le donna au prince, en présence de plusieurs seigneurs.

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