CHAPITRE X
COMMENT Jl \nne II I AMENEE \ REFUSER UN AVOCAT — JEAN DE LA FONTAINE. CONVA1NC1 DE 1 \ BONNE FOI DI l' ACCUSÉE, LU) DONNE UN SALUTAIRE CONSEIL — LA PU< .1:1.1.1; DÉCLARE SE Soi \\\ rTR] AU CONCILE DE BALE — RÉQl [SITOIRE INQUALIFIABLE 1)1 PROMOTEUR — FUREUR DE CAUCHON EN ENTENDAN1 L'ACCUSÉ! S'EN REMETTRE AU CONCILE : DÉFENSE D'ÉCRIRE CETTE DÉCLARATION — Ml \ V 1 s TERRIBLES CONTRE CEUX QUI ONT ÉCLAIRÉ L'ACCUSÉE — FUITE DÉFINITIVE DE JEAN DE LA FONTAIN1 LECTURE DES SOIXANTE-DOUZE ARTICLES DE L'ACCUSATION - SAGES ET BELLES
REPARTI] s Dl LA PRISONNIÈRE : S\ Fol ADMIRABLE ET SON INDOMPTABLE PATRIOTISME — INSISTANl 1
hl s s si R LA SOUMISSION A L'ÉGLISE — JEANNE IGNORAIT LA SIGNI1 (CATION Dr TERME : ÉGLISE
MILITANTE — CONF1 sinN D\NS LAQUELLE <>N ARRIVE A L'AMENER : SES JUGES SE PRÉTENDAIENT LES REPRÉSEN1 \M> 01 1 [Cil I s IH I 'ÉGLISE A SON ÉGARD — BONNE Eol ET ORTHODOXIE DE LA PUCELLE
Le Lundi-Saint. Jean Lemaître et douze assesseurs se réunirent dans la demeure de l'évêque de Béarnais. Ils prirent connaissance des articles préparés par Jean d'Estivet, et. après avoir décidé qu'il y avait lieu de commencer le procès ordinaire, déterminèrent l'ordre à suivre. Le premier acte devait être la lecture des articles en présence de Jeanne, et l'on convint que les points sur lesquels elle garderait le silence seraient par là même considérés comme ayant été avoués.
Le lendemain, la Pucelle fut convoquée. Il ne s'agissait plus d'une instruction judiciaire mais bien d'une mise en jugement, et Jeanne était toujours sans défenseurs. A cet instant il était de rigueur d'offrir au prévenu cet appui; Cauchon ne pouvait se soustraire à la règle, car la nullité de son œuvre serait apparue évidente, même aux veux de ses complices. Or, il avait promis aux Anglais « un beau procès ». c'est-à-dire le respect extérieur de toutes les formalités juridiques. Que faire? Bien que l'histoire n'en ait conservé aucune trace, Loyseleur, une fois de plus, dut ici servir d'instrument pour persuader à la jeune fille qu'elle ne devait point accepter le secours d'un avocat. D'ailleurs, l'évêque de Beauvais avait un moyen de tenir le défenseur sous sa main, c'était d'imposer à Jeanne de le choisir parmi les assesseurs. Il prit donc ce parti, bien fait pour augmenter encore les répugnances suggérées d'autre part à la captive,
Pourtant, l'un des misérables qui conspiraient avec Cauchon changea tout à coup. Jean de la fontaine, commissaire désigné pour les interrogatoires, sentit sa conscience protester hautement contre les iniquités dont il s'était fait le complice.
Les juges déclaraient que l'accusée ne voulait pas se soumettre à l'Église, et il
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constatait, au contraire, que nul cœur n'était plus soumis que celui-là au souverain magistère des âmes, institué par Notre-Seigneur. Ce que la Pucelle ne voulait pas (et elle entendait chaque jour Loyseleur la conseiller ainsi), c'était s'abandonner au jugement de l'évêque de Beauvais et du tribunal composé par lui. en un mot se mettre à la merci des Anglais, qui tenaient les prétendus juges à leur solde. En la forçant à désigner sous le nom d'Église tous ces prévaricateurs, on l'amenait, sans qu'elle se rendit compte du subterfuge, à refuser la juridiction ecclésiastique.
Le commissaire saisit facilement l'hypocrisie de cette manœuvre. Mettant à profit son droit de pénétrer dans la prison, il fit une démarche pour expliquer nettement à la jeune fille la situation dans laquelle on la mettait. Deux Dominicains, .Martin Ladvenu et Isambard de la Pierre — que pour le soulagement de sa propre conscience le pusillanime Jean Lemaitre vit sans doute avec plaisir s'unir à cette démarche — se rendirent avec lui auprès de la Pucelle.
Cette dernière s'expliqua volontiers devant eux. Les choses se passèrent bien comme ils l'avaient prévu. Jeanne, éclairée par ses visiteurs, consentit volontiers à se soumettre, non seulement à l'Eglise, au Souverain Pontife, mais encore à un tribunal ecclésiastique qui ne serait pas en entier sous la main des Anglais. Les trois assesseurs lui apprirent alors qu'un Concile général venait d'être convoqué à Bàle.
La captive ne savait pas l'exacte définition de ce terme :
— Qu'est-ce qu'un Concile général? demanda-t-elle.
— Une réunion de toute la chrétienté, répondit Isambard de la Pierre, et où if y a des prélats de tous les partis, aussi bien du vôtre que du nôtre.
— Oh ! s'écria la prisonnière, puisqu'en cette ville se trouvent des membres de l'Église de France, je veux bien m'y rendre et je me soumets à ce Concile de Bàle !
Témoins de tant de droiture et de bonne foi Jean de la Fontaine et ses compagnons conseillèrent à Jeanne de répéter ces paroles aux juges en séance et de demander qu'on voulût bien la conduire au Concile de Bàle afin d'y être examinée. Pour les esprits impartiaux, l'orthodoxie de l'accusée était donc, par ce fait, hors de tout soupçon.
Cependant, malgré l'ennui qu'il en éprouvait, l'évêque de Beauvais était obligé, pour observer les formes juridiques, de reprendre les séances publiques. Le Mardi-Saint. 27 mars, entouré du vice-inquisiteur et de trente-sept assesseurs, il siégeait dans la salle des Parements, au château royal. Le comte de Warwick était là aussi, surveillant de près tous ces salariés de l'Angleterre.
Lorsque la Pucelle eut été amenée, on la fit asseoir devant le tribunal; elle se trouvait sur un siège isolé, faisant précisément face aux assesseurs installés sur le plus bas degré de l'estrade.
L'évêque de Beauvais déclara à la Pucelle que les membres du tribunal, ne voulant que son bien, étaient prêts à user envers elle, comme par le passé, d'une miséricordieuse mansuétude; il l'engageait à choisir parmi eux un conseiller, à charge de jurer de dire la vérité sur les faits qui lui seraient personnels. A ceci. l'Envoyée de Dieu répondit :
— Premièrement, de ce que vous m'admonestez pour mon bien et notre foi, je vous en remercie et toute la compagnie aussi: quant au Conseil que vous m'offrez, je vous en remercie aussi, mais je n'ai pas l'intention de me séparer du Conseil de Notre-Seigneur. Enfin, pourle serment que VOUS demande/, je suis prête à dire la vérité sur tout ce qui touche votre procès.
Lorsque Jeanne eut prêté serment en ces termes, la parole fut donnée à d'Lstivet, qui prononça un court réquisitoire clans lequel il demandait aux juges de condamner la captive comme
sorcière ou coupable de sortilège, devineresse, fausse prophétesse, invocatrice et eonjuratrice des malins esprits, superstitieuse, initiée et adonnée aux arts magiques, ayant sur la foi catholique des idées qui ne sont pas saines; schismatique, doutant et s'écartant de l'article du Credo : unam sanctam Ecclesiam et de plusieurs autres articles; sacrilège, idolâtre, apostate, médisante et malfaisante, blasphématrice contre Dieu et les Saints, scandaleuse, séditieuse, perturbatrice de la paix, excitatrice de la guerre, cruellement altérée de sang humain, provocatrice de son effusion, oubliant entièrement et sans pudeur la décence et les convenances de son sexe, avant pris au mépris de toute retenue l'habit et l'état d'homme de guerre; pour ces motifs et d'autres encore, abominable à Dieu et aux hommes, transgressant les lois divines et humaines et la discipline ecclésiastique, séduisant les princes et ses compatriotes, usurpatrice de l'honneur et du culte divins, en se laissant, en marque de mépris et de dédain pour Dieu, vénérer et adorer, et donnant ses mains et ses vêtements à baiser; hérétique, ou tout au moins f'irt suspecte d'hérésie.
En terminant, le promoteur a soin de taire une utile réserve : il déclare ne pas s'astreindre à prouver certains points superflus, mais seulement ceux qui suffisent au but qu'il se propose. Alors Thomas de Courcelles commence la lecture des articles.
La longueur de ce factum odieux m'oblige à n'en donner qu'un court résumé.
On ne peut imaginer tissu de calomnies plus cyniques, de mensonges plus évidents, d'erreurs plus grossières et de stupidités plus flagrantes; tout est mêlé, confondu, trituré dans un inextricable pèle-mèle, où sont intercalés des faits véritables et entièrement licites. On reprochait à Jeanne, entre autres choses :
D'avoir eu dans son enfance des pratiques superstitieuses autour de l'arbre des Fées ; de s'être mise en rapport avec Satan et les esprits mauvais; d'avoir, à Neufchàteau, vécu dans la compagnie des femmes perdues et des gens de guerre; d'avoir tenu des propos inconvenants avec Robert de Baudricourt; de faire usage d'habit d'homme; de porter les armes; de s'être vantée qu'elle ferait lever le siège d'Orléans, couronner le dauphin Charles à Reims et qu'elle chasserait tous les Anglais de France; d'avoir dit qu'on n'obtiendrait bonne paix qu'avec le bout de la lance et du glaive; d'avoir mis des croix et les noms de Jésus et de Marie sur ses lettres; de s'être prétendue envoyée de Dieu, même pour des choses tendant à la violence, à l'etfusion du sang humain ; de refuser de révéler le secret donné par elle à Charles comme signe de sa mission; d'avoir fait des prophéties et d'en faire encore; de déclarer entendre les voix des archanges, des anges, des saints et saintes de Dieu; de n'avoir pas toujours obéi à ces Voix qu'elle dit venir du ciel; d'aflirmer que tout ce qu'elle fait, elle l'accomplit d'après l'ordre de Dieu.
On l'accusait, en outre : d'avoir dit qu'elle croyait n'avoir jamais commis de péché
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mortel; de s être approchée de la Sainte Table en habits d'homme; d'avoir essayé de se suicider à Beaurevoir; d'avoir, suivant son dire, embrassé sainte Catherine et sainte .Marguerite et de les avoir touchées; d'avoir répété que ses Saintes aimaient les Français et détestaient les Anglais; d'affirmer avoir reçu d'elles la révélation de son salut éternel, pourvu qu'elle gardât sa virginité; d'avoir manqué de révérence envers Dieu, dans la plainte qu'elle fit à ses Saintes, au château de Beaurevoir. à propos des gens de Compiègne ; d'avoir caché ses révélations au curé de sa paroisse ainsi qu'à ses parents ; de ne les avoir point soumises à l'Église, par exemple à quelque évêque; d'avoir accepté pour elle-même des marques de respect qui n'étaient que de l'idolâtrie ; de prier ses Voix et par là même d'invoquer les démons; de s'être dite guidée par un ange, à Chinon, pour porter une couronne à Charles; de se laisser adorer comme une sainte.
On reprochait encore à Jeanne les prières faites par vénération pour elle en certaines églises, les médailles à son effigie, que beaucoup portaient avec confiance; le commandement d'une armée parfois nombreuse. On la blâmait de vivreen compagnie des hommes, d'être servie par eux; de posséder des richesses, un grand train de maison; d'avoir deux conseillers, appelés conseillers de la Fontaine 1 selon ce que Catherine de la Rochelle avait dit à l'official de Paris) (i); d'avoir échoué devant Paris, à La Charité-sur-Loire, à Pont-1'Evêque, à Compiègne, après avoir promis la victoire de la part de Dieu; d'avoir fait peindre un étendard, puis ses armes personnelles, ce qui n'était que faste et vanité, non religion et piété; d'avoir mis une de ses armures à Saint-Denis, pour en faire des reliques; d'avoir, dans la même ville, versé de la cire fondue sur la tète des petits enfants, en leur prédisant l'avenir; de refuser de se soumettre à l'Eglise militante; de s'attribuer l'autorité de Dieu même et des anges, pour s'élever au-dessus de tout pouvoir ecclésiastique; de prétendre être pardonnée du péché commis contre ses Voix à Beaurevoir, ce qui va contre l'Ecriture, laquelle affirme que nul ne sait s'il est digne d'amour ou de haine, etc.
Jeanne protesta maintes fois quand elle entendit la lecture de ce factum ; mais, sans lui opposer aucun témoignage, ofî se contenta de passer outre.
S'il est impossible de citer le texte entier de l'accusation, il importe, au contraire, de relever les divers incidents de séance auxquels sa lecture donna lieu.
Après l'énoncé du premier article qui avait trait à l'autorité du tribunal ecclésiastique pour juger un procès en matière de foi, la jeune fille protesta et fit à ses juges cette énergique déclaration :
— Je crois bien que Notre Saint-Père le Pape de Rome, les évèques et autres personnes ecclésiastiques sont établis pour garder la foi chrétienne et punir ceux qui défaillent; mais pour ce qui est de moi et de mes actions, je ne me soumettrai qu'à l'Église du ciel, c'est-à-dire à Dieu, à la Vierge Marie, aux saints et saintes du paradis. Je crois fermement n'avoir pas failli en notre foi chrétienne et je n'y voudrais pas faillir.
Puis elle ajouta :
— Je me soumets au Concile général actuellement assemblé et j'en appelle à son jugement.
(i) A cet article, Jeanne déclare ne pas savoir ce que cela veut dire.
En parlant ainsi, la Pucelle mettait à profit les conseils de Jean de la Fontaine et des Dominicains Ladvenu et de la Pierre. Ce dernier s'était placé juste en face d'elle pour lui souffler cette phrase. Cauchon, dont la stupéfaction fit place à la fureur.
aperçut le manège de l'assesseur et lui cria brutalement :
— Taisez-vous, de par le diable!
Comme .Manchon, interloqué lui aussi, demandait s'il devait écrire cette déclaration de l'accusée :
— Non, répondit le misérable, cela n'est pas nécessaire.
Aussi la minute porte-t-elle seulement ces mots : « Je requiers » La phrase est
restée inachevée.
Jeanne se plaignit de ce procédé injuste et dit à l'évêque :
— Vous écrivez bien ce qui est contre moi, mais non ce qui est pour moi.
Cette protestation ne fut pas davantage inscrite au procès. Si asservis que fussent les membres du tribunal, ils ne purent s'empêcher de murmurer devant une pareille violation du droit. Mais Cauchon passa outre et la lecture continua.
On l'accusait encore d'avoir détourné Charles VII de tout accommodement avec ses ennemis.
- Je vais vous répondre au sujet de la paix, reprend-elle, je l'ai demandée au duc de Bourgogne par lettre et aussi en m'adressant à ses ambassadeurs; mais pour les Anglais, la paix qu'il leur faut, c'est qu'ils s'en aillent dans leur pays
Quand on songe que la Pucelle est enchaînée au pouvoir de ces Anglais et qu'elle parle ainsi devant Cauchon et Warwick, on comprend l'héroïsme qui l'anime non moins que la rage qu'il provoque chez ses auditeurs.
Dans l'après-midi, Isambard de la Pierre retourna au château et chercha à voir Jeanne pour lui continuer ses bons offices; il était accompagné de Guillaume Duval, religieux de son Ordre. Mais Warwick, qui avait, lui aussi, remarqué l'incident du matin, veillait sur la prisonnière. Dès que les visiteurs se présentèrent, le capitaine du château survint et accabla d'injures l'assesseur coupable d'impartialité envers la jeune tille.
- Pourquoi, lui dit-il, soufflais-tu les réponses à cette méchante et lui faisais-tu tant de signes? Par la morbleu, vilain, si je m'aperçois que tu te mettes en peine de la délivrer et de lui donner des conseils qui puissent tourner à son profit, je te ferai jeter dans la Seine !
On constate ici une fois déplus que tous les membres de ce tribunal, à moins d'être complices avérés des Anglais, étaient soumis par eux au régime d'une permanente terreur. Les deux Dominicains s'enfuirent.
Quant à Cauchon, l'enquête à laquelle il se livra aussitôt après la séance lui eut bien vite appris que c'était son confident Jean delà fontaine qui avait éclairé la captive sur ses droits et lui avait indiqué le moyen d'échapper à ses juges iniques. Le commissaire délégué comprit tout le danger de la situation. Le lendemain, il n'occupait plus sa place au tribunal, et peu après il disparaissait de Rouen. Toute la colère de l'évêque de Beauvais retomba sur Isambard de la Pierre. D'accord avec Warwick, il médita uneécla-
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tante vengeance contre ce moine, et l'on ne sait à quelles extrémités se seraient portés ces deux misérables, si le timide Jean Lemaître n'eût tait, pour sauver son frère en religion, un effort sur lui-même en menaçant de cesser de siéger si on inquiétait Isambard; ce dernier en lut quitte pour une exclusion temporaire des séances, où on ne le voit reparaître que le 12 avril.
Le mercredi 28 mars, les assesseurs de la veille, à l'exception bien entendu de Jean de la Fontaine et d'Isambard de la Pierre, entouraient les deux juges. La Pucelle, amenée devant eux, prêta serment de dire la vérité touchant le procès, et tout aussitôt s'engagea ce court dialogue :
Pierre Cauchon. — Hier, nous nous avez dit que vous répondriez aujourd'hui au sujet de l'habit que vous portez. Qu'avez-vous à dire?
Jeanne. I. "habit et les armes que j'ai portés, c'est avec la permission de Dieu que je les ai portés: aussi bien l'habit que les armes.
Pierre Cauchon. — Voulez-vous maintenant quitter ce vêtement?
Jeanne. — Je ne le quitterai pas sans la permission de Nôtre-Seigneur, dût-on me trancher la tête. Mais si cela plaît à Xotre-Seigneur, ce sera bientôt fait. Je ne prendrai point de vêtement de femme sans permission de Xotre-Seigneur.
Ce que la jeune fille vient dédire au sujet de son habit lui a été inspiré, affirme-t-elle, par ses Voix.
Thomas de Courcelles continua la lecture des soixante-dix articles.
A la suite de chacun d'eux, l'accusée est interrogée et fait une série de réponses qui nous découvrent sa belle âme.
— Pourquoi, lui demande-t-on. ne faites-vous point de miracles devant vos juges?
Jeanne dit très sagement :
■ — Si ceux qui me demandent des miracles n'en sont pas dignes, je n'en peux mais. Plusieurs fois j'ai prié afin qu'il plût à Dieu d'en montrer à quelques-uns de ce parti.
Enfin, invitée à laisser juger purement et simplement sa conduite par l'Eglise militante : « Envoyez-moi, ajoute-t-elle. un clerc samedi prochain et je nous répondrai là-dessus. »
Le Samedi-Saint 3i mars, Pierre Cauchon revenait donc en personne trouver la
captive dans sa prison, pour lui renouveler la question. Il était accompagné de six
docteurs de l'Université de Paris, du prêtre anglais Guillaume I laiton; deux autres
nsulaires, Guillaume Mouton et le geôlier John (iris lui servaient de témoins. Voici
l'interrogatoire, tel qu'il ligure au procès-verbal :
Pierre Cauchon. — Voulez nous nous en rapporter au jugement de l'Église de la terre pour tout ce que vous avez dit et fait, soit en bien, soit en mal. et spécialement pour les cas, crimes et délits qui vous sont imputés et pour tout ce qui touche Notre procès?
Jeanne. — Sur tout ce qui m'est demandé je m'en rapporterai à l'Église militante, pourvu qu'elle ne m'ordonne rien d'impossible à faire. Ht je considère comme chose impossible à faire de déclarer que mes faits et dires et tout ce que j'ai répondu dans le procès au sujet de mes visions et révélations, je ne l'ai pas fait et dit de par Dieu : cela, je ne le déclarerai pour rien au monde, là ce que Xotre-Seigneur m'a fait faire, commandé ou commandera, je ne manquerai pas de le faire pour homme qtii vive. Il me serait impossible de le révoquer. Et si
L'Église voulait me faire l'aire une chose contraire au commandement qui m'a été donné par Dieu, je ne le ferais pour rien au monde.
Pierr] Cauchon. — Si l'Église militante nous dit que vos révélations ne sont que des illusions ou des choses diaboliques, superstitieuses ou choses mauvaises, vous en rapporterez-? vous à l'Église ?
Jeanne. — Je m'en rapporterai à Notre-Seigneur dont je ferai toujours le commandement. Je sais bien que ce qui est contenu en mon procès est venu par le commandement de Dieu, et il me serait impossible de faire le contraire de ce que j'ai affirmé dans le procès avoir fait par ordre de Dieu. Si l'Église militante me prescrivait le contraire, je ne m'en rapporterais à personne, mais à Notre-Seigneur dont je suivrai toujours le bon commandement.
Pierre Cauchon. — Ne vous croyez-vous donc pas soumise à l'Église de la terre, c'est-à-dire à Notre Saint-Père le Pape, aux cardinaux, aux archevêques, évéques et autres prélats de l'Eglise?
Jeanne. — Oui, Notre-Seigneur premier servi.
Afin de bien comprendre les réticences de l'héroïne, il faut noter d'abord qu'elle ignora absolument ce que signifiait ce terme : YÉglise militante, jusqu'au moment où Pierre Maurice le lui expliqua, puis se rappeler que Loyseleur la visitait fréquemment pour l'induire en erreur et lui souffler des réponses de nature à la perdre. Pourquoi, me dira-t-on. les Voix de Jeanne ne lui ont elles pas dévoilé la perfidie du conseiller et le moyen de se débarrasser de lui? La réponse est facile : ie but du Conseil céleste n'était pas de délivrer la Pucelle de ses ennemis, mais de mettre en lumière son rôle; providentiel et ses sublimes vertus. Cette trahison rapprochera une fois de plus la jeune vierge du Christ qui, étant Dieu, n'a pas reculé devant le baiser du traître le livrant aux Juifs.
Quant à l'opposition qui existe dans l'esprit de la pieuse Lorraine entre la volonté exprimée de Notre-Seigneur et les ordres qui pourraient lui venir de l'Eglise militante, souvenons-nous que Loyseleur lui montrait celle-ci dans la personne de Cauchon et de ses complices : ces hommes étant dans l'erreur, elle aurait eu tort de prétérer leurs dires à ceux de son divin Maître. Du jour où l'innocente accusée apprendra que l'Église militante est inséparable de Notre-Seigneur, et qu'infaillible par sa grâce elle ne peut juger autrement que Lui. elle se soumettra de tout cœur, comme elle l'a fait précédemment, sur l'avis de Jean de la Fontaine, à la décision de la Sainte Eglise, et. passant au-dessus du tribunal criminel de Rouen, elle en appellera au Souverain Pontife.
Pendant ce temps, la pauvre prisonnière languissait. Ses malheurs, les rigueurs de la pénitence volontaire qu'elle s'est imposée pendant le Carême, l'inaction forcée, le manque d'air de l'étroite cellule qui la retient depuis trois mois, ont eu raison de sa robuste santé : elle maigrit, s'étiole, et les Anglais eux-mêmes ont peur de la voir mourir avant la tin du procès. Par leur ordre, deux célèbres médecins parisiens sont arrivés à Rouen.
.Malade dans son corps, torturée dans son âme, privée de secours religieux, éloignée de la Table Sainte au jour qui y convoque tous les chrétiens, la Pucelle passe dans une immense douleur la fête de Pâques, joie de l'Église. .N'étaient le réconfort et la consolation qui lui venaient directement du Ciel, elle succomberait à ses souffrances,