‹ Histoire amoureuse de FanfanChapitre 1 sur 7 · EL-7H6T · texte numérisé non relu

EL-7H6T

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pour tous 1rs paj -■

Cop] right 1917,

i>\ Eh.nest Flammarion.

Dédiée aux plus jeunes Soldats des Années de la République,

Je me souviens à merveille de Fanfan, mon arrière-grand-père. Il était né environ en 1780 ; j'ai eu le malheur de le perdre en 1870, à la veille de l'autre guerre : j'avais alors cet âge qu'on appelle improprement l'âge de raison, mais qui est bien celui de la sensibilité. J'aimais Fanfan comme un camarade : on m'entendra, quand on lira ce qui va suivre. Il me préférait à tous ses arrière-petits-fils, parce que je ne m'avisais pas de lui témoigner du respect.

HISTOIRE AMOUREUSE DE l'.\M.\N

C'est lui «pu me faisait sauter bui enoux,

maisc'esl moi qui lui chantais, pour lamuseï :

Ali ! que doua allons i ire !

- calotte se d< chire, <»n va lui percer le Qanc, Elan plan -plan !

Lies quatre-vingt-trois ans qu'il avait de plus que mm* ue me faisaient aucune impression. .le voyais I * i • * 1 1 qu'il était « extraordinaire . mai- il ne souffrait pas >]u'<m Je lui dit : aussi ne le lui disais-je point. «le pense qu'il avait la taille fort brève; car il était le seul homme fait qui ne me parût point alors un géant. Mais qu'il était bien pris! 11 ne portait que des jaque tt

upées comme des haldt- a la française. J'claidan- l'admiration de son toupet, que je croyais naturel. On pouvait lui baiser le- joues à toute heure -.m- qu'il grattât. Il avait i\v> pied- de femme, de femme de son temps, un peu plat-, et effilés : il ne les i .«liait guère. Enfin, >es yeux, -i près, bêlas I de se fermer pour toujours étaient plus vils <jue tendres : mais il avait encore • de longues paupières hypocrites , comme !«' page de la comtesse, et je m'explique

pourquoi sa nièce (ma vieille tante à la mode de Bretagne) lui disait :

— Tonton Fanfan, jusqu'à votre dernière heure, vous ne serez qu'un Chérubin.

Je pense que le moment est venu de prendre une précaution oratoire. Tonton, Fanfan et Chérubin ont déjà fait dresser l'oreille aux censeurs : je parie que je vais recevoir cent lettres, les unes anonymes, les autres signées de noms inconnus, où l'on me demandera si je prétends que tous les Français, nés en 1780, décédés en 1870, fussent des Chérubin, des Fanfan et des Tonton. Les censeurs font toujours mine de croire qu'on généralise. Si vous contez une histoire d'adultère, ils vous écrivent : « N'y a-L-il point d'honnêtes femmes? » et ils vous reprochent de négliger la vertu, quand vous êtes bien occupé à critiquer le vice. On ne peut tout dire à la fois. Un roman n'est pas une somme. Je sais qu'il fut, dans les armées de la République et de l'Empire, des soldats moins inconséquents que mon arrière-grand-père : c'est de lui qu'il me plaît de parler, ne suis-je pas libre?

Je ne fais point le procès a la légèreté Français je compare le Beul Fanfan a Chérubin, qui d'ailleurs était Espagnol. Mais voilà uneparenthi bien longue, revenons à mon bisaïeul.

Sa mort fui mon premier chagrin. J'en demeurai inconsolable. Je no le demeurai que six Bemaines. La guerre, l'invasion, le siège, la commune mè divertirent de mes regrets, et ne purent cependant que les interrompre. Ce fut, comme l'on dirait aujourd'hui, une sorte de moraiorium. Je recommençai de songer à Fanï.i n dès que l'armistice fut signé. Les tragiques événements dont je venais d'être le témoin m'avaient un peu défraîchi l'imagination : le souvenir de mon arrière-grand-père était tout ce qui restai! de puéril dans mon àme d'enfant. Je pensais fort souventà lui, j'en parlais d'autant moins volontiers que j'y pensais davantage; il semblait que je ne voulusse communiquera personne le secret d'affection et de camaraderie qui était entre lui et moi, qui lui avait survécu. Si je prononçais son nom, je rougissais, j'étais

'ié; pourquoi le- r.mds » étaient-ils gênés de même, quand ils le prononçaient? Ils ne rou-

gissaient pas, mais ils souriaient : je n'aimais point ce sourire, ni comme Ton parlait de lui, ni qu'on ne l'appelât jamais « ce pauvre Fanfan », comme il est convenable de qualifier les morts.

Je pris garde à certaines particularités qui m'avaient échappé sur le moment. La guerre, que je venais de voir, me fit aviser que Fanfan avait fait la guerre, toutes les guerres de son époque, et je m'étonnai qu'il ne m'eût jamais récité ses campagnes. Il préférait d'autres sujets de conversation. Mais quels sujets? Ma mère ne nous laissait point seuls, elle se tenait aux écoutes, et ouvrait la porte dès que l'entretien allait devenir intéressant. J'avais le sentiment bizarre que, si Fanfan n'eût été mon bisaïeul, mes parents ne m'eussent point permis de le fréquenter.

J'avoue que je l'oubliai ensuite cinq ou six années durant : c'était l'âge ingrat, aux deux sens de cette épilhète. Après l'âge ingrat, ce fut l'âge mélancolique. J'avais des langueurs, des impatiences, de la curiosité. Ces troubles ont été si souvent décrits que l'on m'excusera de ne les

poinl 'I fcrire à mon toar. J'aime mieux citer Beaumarchais que de rivaliser avec lui. J'a^ la poitrine agitée; mon cœur palpitai I au seul aspect d'une femme, et même bon de leur présence; les mots amour e\ volupté me faisaient tressaillir : j'avais un besoin si impérieux de dire à n'importe qui us aime, que je le

disais tout seul, en courant dans le parc, aux arbres, aux nuages <>u au vent. » Tout seul.' Non ! J'entendais, je croyais entendre la voix de Panfan murmurer en mémo temps <iu<i moi, comme afin de me Les souffler, ces mots mystérieux [1 était revenu! Il courail avec moi <I Le parc. Bref, comme tlil encore Beaumarch je m'élançais à la puberté, el pour me donner L'exemple, il s'y élançait — une fois de plus.

le fus bien aisr d'avoir un confident et un ami, dans le temps de la vie où L'homme en a le plus besoin el <i-l ordinairement le plus abandonné. Mais j'aurais voulu tout savoir de Fanfan, et je m'aperçus qne je ne savais rien. Mon embarras était extrême : je brûlais de m'ins- Iruire, el je me fa.il pendre plutôt que de

poser des question J'avais une pudeur jalouse

AVERTISSEMENT DE L'ÉDITEUB 1

et ombrageuse, et je tremblais de profaner le secret de mon cœur en le livrant. Le hasard ou la Providence me tira de peine.

Mon père me laissait fureter dans sa bibliothèque, où les livres des classiques étaient bien rangés sur les rayons, et les romans, les brochures, les paperasses, pêle-mêle au rez-dechaussée. Naturellement, c'est dans le capharnaiïm que je m'amusais plus à fourrager. Ces dessous étaient si vastes que j'y pouvais entrer, en rampant, tout entier. Je refermais aux trois quarts la porte, afin de tromper la surveillance paternelle: le peu d'air et de clarté qui pénétrait par la fente me suffisait pour respirer et pour lire.

Un soir (quand je l'écris, mon cœur bat), je dénichai, sous un amas de vieilles correspondances et de notes acquittées, un carton vert muni d'une mince poignée de cuivre. Je lus sur l'étiquette Journal, en caractères d'imprimerie, mais imités à la main. Je soulevai le couvercle, et je vis plusieurs volumes, reliés en chagrin vert, qui portaient des numéros. Je glissai le premier dans la poche gauche de mon veston et

Mlsh URE AMOUREI F E DE ! \ NM AN

le deuxième dans le poche droite. Puis je sorti* de mon repaire, je prétextai un mal de tête soudain, et je fus me coucher en toute hâte. Kicn ue m'indiquait que ce manuscrit tût de Fanfan, sauf que j'avais oui dire que mon bisaïeul était fort écrivassier : je me rappelai ce propos, qui ae m'avait point trappe sur le moment, et aussi que, de ma vie, je n'avais vu même une ligne de son écriture. Il n'en fallut pas davantage pour me persuader qu'il était l'auteur du « Journal » et que j'allais enfin le connaître par ses confessions.

Je n'attendis point d'être au lit pour feuilleter le premier volume. J'en admirai d'abord la calligraphie, les lettres ornées, et les encres de couleurs diverses. Mais, ce qui me causa une émotion singulière, fut de lire à la première page celte dédicace :

POUB MON ARRIÈRE-PETIT-PILS, quand il mira quinze ans.

Je les avais justement le lendemain! Une telle coïncidence n'est point coïncidence, c'est mi-

racle. Je me demandai sérieusement si je devais prendre à la lettre la dernière volonté de Fan fan, et n'entamer la lecture que le lendemain soir; mais on m'a toujours mis en garde contre le scrupule : je n'y cédai point.

Fanfan n'a aucune prétention littéraire. Il ne se soucie pas de l'orthographe, et j'ai même relevé dans son texte des fautes de français : des fautes de français comme on en faisait en ce temps-là, qui étaient bien françaises. Il ne m'a point ordonné de publier son manuscrit, et longtemps, ma jalousie de légataire me l'a défendu. Mais mon libraire m'assure qu'on lit considérablement depuis dix-huit mois, et qu'on lui réclame de tous les côtés des livres qui détournent de la guerre sans toutefois en divertir l'attention.

Le journal de Fanfan satisfait à ce désir contradictoire, ainsi qu'on le verra ci-dessous, et je ne me reconnais plus le droit de le garder pour moi tout seul ; d'autant que je n'ai plus quinze ans. Il ne m'est plus dédié, mais aux jeunes soldais des armées de la République. Les plus jeunes ont dix-huit ans,

ii je compte bien, el tantôt dix-neuf; mais Fanfan était précoce, <vl j<i pense <iu<> les quinze ans d'alors en valent dix-huit ou dix-neuf d'aujourd'hui.

Mes amis assurent que j'ai manqué ma vie. Qu'en savent-ils? Je suis seul juge, et la preuve que je ne me repens point, c'est que je voudrais recommencer. Ce qu'on me reproche (par jalousie) est d'avoir prolongé mon adolescence au delà des limites de la vieillesse. S'il me plaisait de me justifier, je répondrais que tous les hommes ont toujours un seul et même âge tout du long de leur existence, et que l'âge enfin n'est rien qu'un trait du caractère. Mais à quoi bon? Je m'ennuierais, sans les persuader. Ils me traitent d'original, de phénomène. Eh! cela ne me fâche point.

Une Italienne, que j'ai connue autanl «ju'il es1 possible, me disait, <ui son Langage poétique :

— Mon amour, vous êtes L'amour même avec sa jeunesse éternelle.

De tels compliments semblent for! agréables, Lorsque L'on compte, d'après L'étal civil, une soixantaine d'années.

J'ai Lait ensemble L'amour et La guerre ainsi que lous mes contemporains; raai> j'ai mieux fait l'amour que la guerre; il ne m'a pas lais le loisir de fouiller jusqu'au fond de ma giberne, où mon bâton <lo maréchal <"» t n i t sans dont»* caché : je ne suis <j u«* colonel et baron. Aussi ne raconterai-je point les campagnes : d'autres s'en sonl acquittés mieux. Je n'écrirai pas non plus une histoire suivie : je choisirai entre mes fortunes, el je m'excuse si elles ne semblent point variées.

La raison est celle que j'ai dite pi u^ haut : je n'ai point parcouru les différents âges; en conséquence, j'ai <'ii cenl femmes et toujours La même aventure ; à rebours de ces Libertins casaniers, qui n'ont qu'une maîtresse, <'t nous

veulent faire accroire qu'elle leur tient lieu d'un sérail, comme disent les Turcs.

Mais voilà un préambule fort long. J'ai hâte de vous conter mon premier amour, qui fut Manon, en 9o.

Elle était servante chez le citoyen Pascaucl, imprimeur, dans l'Ile, à l'enseigne du Patriote, où mon respectable père me mit en apprentissage, le jour même que j'eus quinze ans. J'y devais être nourri et logé. Le logement était une soupente, que je partageais avec Manon et un autre apprenti, mon aîné de plus de six mois ; mais je prenais mon repas à la table des maîtres, et je sortais le décadi, qui, je ne sais par quel accommodement des calendriers, revenait une fois la semaine au lieu de revenir tous les dix jours, et se confondait avec le dimanche.

Cette particularité, dont je ne me plaignais point, me donna d'abord à penser que le civisme du citoyen Pascaud n'était que sur son enseigne.

Si j'en eusse douté, les façons de la citoyenne m'en eussent éclairci bientôt. Elle disait qu'elle était bien Madame pour nous, et se fâchait si on la tutoyait par mégarde. Je ne sais qu'une

l'i HISTOIRE AMOUREUSE DE FAN]

- qu'elle ne Be fâcha point, mais je le dirai tout à l'heure.

Bile suivait la mode du jour, qui seyait .1

ire de beauté, mais elle avait j<4 ue sais quoi de l'ancien régime. Elle était grande, élancée, Forl bien faite, et les tuniques à la grecque ne lui permettaient point de s'en cacher. Elle avait encore beSUic »up de fraîcheur et ses quarante ans ne me parurent point un grand âge; mais je préférai d'abord Manon qui en avait setee, et qui portait toujours une jupe courte et bouffante à mille raies dont la taille était à la tailli

J'allais oublier de vous instruire que M ' Pascaud s'appelait aussi Manon, comme la servante : elle prétendait qu'on l'appelât Sylvie.

L'auteur de mes jours, en me conduisant au Patriote, me lit une harangué appropriée aux circonstances, m.ii d'un style d'avant les Étatsgénéraux : il ne Tant pas croire «ju-1 toute la Franco eût changé de physionomie au commandement.

Mon père m'avertit que mon existence commençait vraiment et cette minute, et pour

iumer d'un mot toute la morale, il m'adjura

de ne point faillir à F honneur. Il me promit que, si j'entachais notre nom, il n'y survivrait pas. C'était alors un nom de bien petites gens, mais les plus minces bourgeois du xvme siècle étaient aussi jaloux de leur honneur que les ci-devant nobles, et je répondis fièrement à mon père que je ne déroberais jamais un assignat ni que je ne me laisserais point marcher sur le pied.

J'avais encore ce mot honneur dans la pensée lorsque je me trouvai soudain en présence de la citoyenne Pascaud. Je fis dans l'instant même le ferme propos d'obéir à cette femme superbe, quoi qu'elle me fit l'honneur de me commander. Elle déclara péremptoirement que j'avais une figure ravissante; puis elle s'attendrit sur mon innocence, et je ne sais pourquoi je poussai un rire stupide, qui me fut bien utile : car il la persuada de cette innocence, à quoi peut-être elle ne croyait qu'à demi.

Manon entra sur ces entrefaites pour nous verser à boire, et je ne rougis point à sa vue, mais je souris avec malice, elle sourit de même : nous ne nous connaissions point et nous étions déjà d'intelligence.

16 HISTOIRE AM<»i REUSE DE I A NT AN

Ce n'es! j qu'on a plus tard appelé le

coup de foudre, -h" n'éprouvais aucun sentiment passionné, ni môme point le désir, mais un plaisir vil, qui me venait de concevoir pour la première fois distinctement une harmonie delà Nature : il me paraissait que Manon et moi nous étions faits l'un pour l'autre.

Un miroir placé vis-àr-vis me témoignait que nous formions un joli couple. J'y regardais Manon, je m'y regardais moi-même encore plus attentivement. J'observai que La citoyenne Pascaud n'avait rien dit de trop et que ma ligure était ravissante; mais n'étais-je qu'une figure? q u e n'avait-elle parlé du reste? Je ne trouvais point ce reste méprisable.

J'étais grand, déluré, svelte. J'avais de la grâce, et juste ce qu'il faut de gaucherie. Je n'étais pas non plus habillé à faire peur, et mes souliers étaient un peu gros, mais les bas étaient bien tirés.

Dès que mon père m'eut fait ses adieux (en répandant quelques larmes), la citoyenne Pascaud ne me marqua plus la moindre bienveillance. Je fus devant ses yeux comme si je n étais

pas. De là, je conclus que j'étais déjà trop pour elle, et je me mis sur la défense. Oubliais-je mon serment d'honneur? Âh! c'est que j'avais vu Manon! Me plaisait-elle davantage? Ce n'est pas un goût de novice. Mais enfin elle était faite pour moi, et elle ne m'intimidait point.

Le citoyen Pascaud ne tarda plus de m'emmener à l'atelier de composition, où je fis la connaissance de l'autre apprenti. Je le toisai de l'œil qu'on mesure un rival, et il ne me parut pas fort à craindre. Il n'était guère propre sur lui, il avait le teint gâté, la taille épaisse et des yeux qui ne parlaient point. Mais je fis réflexion qu'il partageait la soupente avec Manon depuis plusieurs mois, et le seul apprentissage que je lis ce matin-là fut celui des transports jaloux. Je me réjouissais, dans ma fureur, de rompre au moins leur tête-à-tête; mais qu'avançais-je de le rompre, si nous demeurions trois?

Je fus rassuré quand l'heure vint du couvrefeu et que je visitai notre réduit. Nous y montâmes à laqueue leu-leu, chacun tenant sa chandelle, Manon devant, puis ce garçon, et moi le dernier. Il était déjà si endormi qu'il trébuchait.

ls HISTOIRE AMOUREUSE DE FANFAN

U m* nous souhaita seulement pas une lionne nuit, et il eul si vite îSii de Be fourrer entre draps que je vis 1 » i « - 1 1 < j 1 1 ' i 1 Faisail de même tous Les soirs. J'avais remarqué, d'ailleurs, au moment que j'entrais, un paravent qui séparait en deux la sou pente. Mou lit était placé du même côté que celui du garçon, et celui de Manon de l'autre côté.

Je n'avais pas encore quitté ma veste qu'il ronllait déjà comme un vieux mari. Je ne pensais point me mettre au lit, mais faire une toilette de nuit assez coquette. Je retirai mes gros souliers qui, décidément, ne m'avantageaient pas, j'étais bien mieux pieds nus. J'ouvris mon col, et je retroussai mes manches plus haut que 4e coude, afin que l'on pût voir au clair de lune que j'ai le bras blanc. J'aurais bien voulu juger moi-même de l'elVel de mes artifices, et je restai le miroir du salon. J'avais encore plus de hâte d'obtenir le suffrage d'une belle Bile, et j»' dis a demi-voix, d'un ton dolent : — Manon, dormez-vous?

Elle me répondit que naturellement elle dormait. Cette repartie nous parut si plaisante que

je ris de bon cœur et Manon d'un rire étouffé.

— Je ne dors pas non plus, lui dis-je avec impudence : je viens.

— Quoi faire? dit-elle.

Mais j'avais déjà franchi la barrière, et laissant là les compliments, je m'étais posé légèrement sur le bord de son lit.

Hélas! je vois qu'il faut couper le fil de mon récit au plus bel endroit, pour faire des « considérations », que je déteste. Mais j'ai observé que les mœurs de la jeunesse ont fort changé depuis ce temps-là, et surtout l'éducation. L'on me taxerait d'invraisemblance, ou bien Ion ne m'entendrait pas.

J'ai imprimé de mes mains, en cette même année 1795, une vieille traduction française d'un plus vieux livre grec assez connu, et à rebours de la coutume, je l'ai lu en l'imprimant. La tendresse de Daphnis et de Chloé m'a fort ému, mais leur embarras m'a bien fait rire, et j'ai toujours pensé que Nature aurait pu les instruire au premier chapitre comme elle fait au dernier.

L mères ont imaginé, depuis La Restauration, <|ii<i les Biles, el même I ae sauraient ignorer trop Longtemps La différence

el elles prennenl si grand soin de Les tromper là-dessus (ju'il est bien possible, en effet, que tilles el garçons L'ignorent jusques;a un âge avancé.

Les choses n'allaient point ainsi de mon temps, et Manon était initiée comme moi au doux mystère. Nous n'en étions pas moins neufs l'un et l'autre, et les plaisirs que nous goûtions naïvement nous arrachaient des cris de surprise. Quelle ivresse! Voici que j'hésite à la peindre : elle avait je ne sais quoi de pur et de sacré en même temps que de voluptueux..,

Pardonne-moi, jeune lecteur : je serai moins discret et moins prude une autre fois. Je te promets que tu ne perdras rien pour attendre : nous sommes gens de revue, comme on dit.

Au surplus, l'histoire de Manon ne finit point Là, et la cause qu'elle n'y finit point est le préjugé de la citoyenne Pascaud, qui pensait que tous I' çons «le quinze ans fussenl bornés

mme Daphnis, et les filles niaises comme Chloé.

SYLVIE

Les g hier encore profane-, qui vien-

nent de sacrifier, pensent que cela se de lire sur leur visage. Je l'ai remarqué, non d autres, mais de moi-même, chaque fois que j'ai fait l'amour, qui était toujours, vu mon •inme une première fois. Mais ils îdraient rentrer sous terre : moi je ne rou{ point de ce'der au vœu de la nature, volonti je le crierais sur les toits.

Manon, qui était fine, devina mon incoi quence. et. selon l'usage, ce fut ma maîtres qui m'enseigna la dissimulation.

— Surtout, me dit-elle, tu nu .t le

iter à Madame

HISTOIRE AMOUREUSE DE l AN!

Je lui promis que je ne le conterais pas. Il me coûta de luire cette promesse, quoique je ne visse pas fort l»ien comment j'aurais pu réciter une telle histoire à une personne si imposante. Je ue faillis point à ma parole, pour cette rais«»n ou pour une autre, et Pus homme d'honneur, par obéissance à mon papa.

.!«• me contentai de regarder la citoyenne Pascaud d'un petit air passablement effronté. Elle était moins line que Manon, et ne soupçonna point la cause de ma suffisance ; mais elle recommença de m'envisager avec intérêt, et, à ce qu'il me parut, avec une sorte de compassion, .le ne la vis qu'à souper, le soir. Le citoyen Pascaud ne m'avait pas ménagé de tout le jour. J'étais fort las, et je jure que je ne sonls qu'à dormir quand je regagnai ma soupente. .Madame, à magrande surprise, m'y suivit .

— Mon pauvre Fanfan, me dit-elle (je lui dois cet aimable surnom, que j'ai gardé), mon pauvre Fanfan, tu es dépaysé je ne veux pas que tu aies la douleur d'èlre seul au monde, et je te tiendrai lieu de ta mère qu'un sort cruel t'a ravie au berceau.

SYLVIE

Elle me dit ensuite, avec un peu de langueur, comment elle concevait ce rôle, qu'elle assumerait le soin de mon linge et de mes effets, ne me laisserait point manquer du nécessaire, et y ajouterait même quelques douceurs, enfin qu'elle viendrait chaque soir me donner un baiser dans mon lit. Elle me le donna, mais ne cessa point pour cela de discourir, et fit si bien que je dormais comme une souche quand elle se résigna, en soupirant, à me quitter.

Je ne me réveillai qu'à l'aube. Manon ne fut point si furieuse que je craignais. Cette rusée se moqua bien un peu de mon injurieux sommeil, mais me dit que l'essentiel était de tromper Madame, que je l'avais bien fait, et qu'on ne saurait prendre trop de précautions.

Pour en prendre une de plus, j'affectai dès lors de traiter la servante de haut en bas ; si nous eussions été encore au temps de la Terreur, je pense que ces façons nobles m'eussent valu la prison et l'échafaud. Elles ne me valurent que l'estime de la citoyenne Pascaud. « Ce petit a du sang », grondait-elle chaque fois que j'humiliais Manon d'une rebuffade, et elle me

témoignait plus encore d'intérêt, mais me faisait grâce de li commisération, Bile m'admirai! avec passion, donl j'étais fier. Cependant, je goûtais la douceur de vivre, et je ne cherchais pas plus loin. La sollicitude « maternelle » de Sylvie m'était fort nécessaire dans un tendre, et je crois que si elle avait manqué un soir à me border dans mon lit, j'aurais refusé par bouderie de passer dans le lit de Manon.

Mais bientôt, Sylvie me considéra d'un autre œil, que j'appellerai inquisiteur. Elle me regardait fixement, dès que je paraissais le matin devant elle, comme le médecin regarde le malade qu'il a déjà condamné. Elle soupirail. Elle n'était point sévère, mais triste, ou mortellement inquiète. Cette inquiétude se communiquait à moi, et je me tournais vers la glace où je n'avais qu'à jeter les yeux pour être rassui Je puis le dire sans vanité, après si longtemps : j'avais un teint de lys et de roses. Je ne veux pas Paire non plus de fausse modestie : je l'ai toujours. Mais Sylvie soupirait encore. Elle me dit un malin qu'elle me voulait parl< eu-

< ment a trois heures, et que j'eusse la migraine.

SYLVIE

Je ne hais rien tant que les entretiens sérieux, et je les haïssais dès*lors ; mais les désirs de Madame étaient pour moi des ordres : j'eus donc la migraine à trois heures et je vins dans sa chambre lui demander de la tisane.

Elle ne m'en servit point, et me fit seulement asseoir sur un coussin fort bas, tout contre une méridienne, où elle était mi-assise, mi-couchée, les jambes allongées et le buste droit. Elle portait, je la y ois encore, une robe en linon blanc qui me semblait transparente (j'ai les yeux perçants) ; ses bras, son cou, sa gorge étaient nus, et toute sa toilette, enfin, d'une simplicité savante, mais sa coiffure était, si je puis dire, monumentale, et je remarquai fort bien, malgré mon trouble, qu'elle n'avait point les cheveux, comme à l'ordinaire, poudrés d'or ou de neige, mais franchement bleus. Je gage qu'elle ne s'était pas donné tant de mal pour les accommoder ainsi, que moi pour mettre mes propres cheveux dans un désordre que je sais qui m'avantage. Elle semblait en proie à une agitation extrême, à un véritable égarement. Elle me flattait de la main, elle gardait le silence,

elle Faisait mine de chercher ses mots. Je ne doute pas qm* son discours oe fût préparé i -t qu'elle ne !<• débitai par cœur.

— Fanfan, me dit-elle dune voix entrecoupée, j'ai balancé Longtemps d'avoir avec toi un entretien dont ma pudeur s'alarme, mais que !•' devoir m'impose. Je suis ta mère adoptivo... pauvre petit, tu ignores le mal dont tu soufl'n s. Je dois t'en apprendre le nom : c'est l'amour. Je ne dis pas, ajouta-t-elle vivement, que tu aimes Non, tu n'aimes personne... personne, hélas!... La tendresse qui déborde de ton cœur, ton désir même est sans objet ; mais tu subis la loi commune, et le danger est d'autant plus pressanl que ton timide appel demeure sans réponse, l'écho reste sourd à ta voix.

le n'avais pas encore imprimé assez de livres pour entendre tout cet amphigouri, mais j'en démêlais assez bien le sens général, je Bavais mon rudiment, et je faillis, pour tranquilliser Madame, tout naïvement lui dire que Manon, quand je l'appelais derrière le paravent, mmanquait pas de me taire écho. Par bonheur, elle me détendit de l'interrompre, et je me

SYLVIE 27

rappelai à temps que j'avais juré d'être discret.

— Ah ! poursuivit-elle, Fanfan, qu'adviendrait-il de toi si tu ne m'avais rencontrée? Ton innocence m'épouvante. Elle est si grande que depuis le premier jour tu soupires pour moi, et tu ne t'en étais pas aperçu ! Tu me réduis à t'éclaircir moi-même du désir que je t'ai inspiré, et à t'avouer que je n'y suis pas insensible. Tu comprendras plus tard quelle violence je fais en ce moment à ma pudeur. J'aurai des remords la semaine prochaine ; mais j'en aurais toute ma vie si je t'abandonnais au hasard et si je ne guidais tes premiers pas.

Je fis la bête et lui demandai, en riant sous cape de ma question, pourquoi elle n'aurait de remords que la semaine prochaine. Elle me repartit gravement que les mystères de l'amour sont redoutables, et qu'elle voulait bien m'initier, mais après que j'aurais fait une retraite pour me préparer à cet événement, bref qu'elle serait à moi, mais d'aujourd'hui en huit. Je la remerciai avec effusion, et lui protestai que ce délai me semblerait infini. Elle sourit de mu pétulance.

— Va, maintenant, (it-elle, va, mon enfant. i le que je t'ai dit, je devais te le dire. Mon cœur ni ma conscience ne me reprochent rien, et pourtant je meurs de honte.

Je m1 me fis point répéter le congé. Je courus à la cuisine. J'avais hâte de conter ('cite aventure à Mnnon. Elle prit la chose au pis, cria, pleura même, et «lit de vilains mois, tout en demeurant d'accord que je ne pouvais point refuser Madame. Je ne pensais pas non pins la refuser, et elle m'avail semblé si belle avec sa robe blanche et ses cheveux d'azur que je ne me trouvais pas à plaindre. Mais, si j'étais senBUel, j'étais gai : j'aurais souhaité que Manon rît aussi franchement que moi de tond- cette invention d'un terme, d'une retraite et d'une cérémonie, pour m' enseigner au boni du compte ce que je

vrais déjà et pratiquais assez bien.

Je répète que j'avais alors peu de lecture: je ne connaissais pas le citoyen de Genève ni Confessions. Elles m'eussent aidé a comprendre

que M Pascaud voulait de moi, en me traii fil comme Al'' de Warrens fit Jean-Jacques. Je présume qu'elle essayait de donner le change

SYLVIE

s scrupules, en alléguant, pour satisfaire son désir, des raisons de moralité. Elle se flattait aussi que sept jours de retraite amortissent mes premiers feux, et que je ne me tirasse point à mon honneur d'une leçon qu'elle pensait me donner elle-même de sens rassis. Mais, outre que le temps de ma retraite fut bien employé, et que Manon me préserva des dangers de l'impatience, je n'ai pas la sensibilité de Rousseau, ni Sylvie n'avait pas l'insensibilité de l'autre maman.

Les sermons et les rites qui précédèrent mon initiation me donnèrent sujet de rire; mais ce n'est pas à quinze ans que l'on fait moins bien l'amour parce qu'on le fait en riant. Je me prêtai d'autant mieux à la comédie qu'elle était une comédie pour moi. J'écoutais avec attention, je n'entendais point trop vite ; et lorsqu'on me permit enfin d'appliquer la leçon, je parus moi-même tout étourdi et confus d'être si bon élève pour ma première classe. Je demandai avec impudence à ma chère maman si elle pensait que j'eusse des dispositions. La force, la voix lui manquèrent pour me répondre. Elle

n'avait pu aussi longtemps que moi tenir son rôle. Son visage avail perdu l'air de la tristesse et de la froideur. Elle était pareille à une ménade. Elle me disait :

— Ah ! Fanfan, je croyais Renseigner l'amour, et c'est toi qui m'as fait connaître le

plaisir !

Je la remerciai poliment de ces obligeantes paroles, elle me remercia de mes caresses, je lui retournai le compliment, et j'avoue quo je ne me pressai point trop d'aller retrouver Manon à la cuisine. La pauvre fille pleurait. Ell<' étail déchirée de jalousie. J'eus la bonté de mentir et de lui déclarer qu'elle n'avait pas lieu d'être jalouse. Elle me crut, et me fit promettre que je ne recommencerais pas. J'oubliai rhonneur et j'eus encore la bonté de lui faire un Faux serment. J'ajoutai même que c'est apparemment la citoyenne qui n'aurait pas envie de recommencer. J'étais persuadé du contraire, et me demandais, non sans inquiétude, si deux maîtresses ne sont pas un fort grand embarras.

Mais j'ai observé par toute la suite de uni vie. et j'observai alors pour la première fois, que

SYLVIE ai

mon éloile (qui doit êlre Vénus elle-même) ne m'abandonne jamais, et que je* me tire aisément de ces difficultés. Mme Pascaud ne manqua point d'avoir les remords qu'elle m'avait annoncés, et elle ne douta pas en conséquence que son mari, qui était de tous les maris le plus aveugle, ne fût le plus clairvoyant.

— Il nous épie, me dit-elle un jour. Il est d'une jalousie affreuse, et bien injuste, car f ai toujours respecté sa foi. Il me tuera, peut-être nous tuera-t-il tous les deux. C'est ta faute.

Je me récriai. Elle poursuivit:

— Tu es si maladroit, mon pauvre Fanfan !... Gela ne me surprend point, d'un amant trop jeune. Comment veux-tu que Pascaud ne flaire pas notre intelligence, quand tu ne fais seulement pas la cour à Manon ? Nous ne sommes que deux femmes au logis, c'est l'une ou l'autre. Mon mari sait bien qu'à ton âge les sens parlent, et l'on ne se passe guère de maîtresse. Je t'en prie, mon cœur, fais semblant de ne plus dédaigner cette fille, qui au reste est assez jolie. Laisse croire qu'elle est aussi complaisante, et s'il est nécessaire pour ton salut, pour le mien,

prends sur toi, accorde-lui quelques menu faveui

— Ali ! madame, répondis-je a Sylvie, j'y avais bien songé, mais j«i vous avoue < j u »* je

n'osais vous proposer ce subterfuge. Il suflit : du moment que vous m'y engages vous-même, je me résous de vaincre ma répugnance, et

comme vous dites si bien, je vais prendre -ni"

moi.

Si l'on meut demandé en ce temps-là : « Quelle est la plus belle ville du monde? » je n'eusse point hésité de répondre : « Milan! » Tu le devines, lecteur malin, c'estque j'y entrai en vainqueur et que j'y remportai d'autres victoires. Je m'attachai à ce pays par des liens si forts et si tendres que je me flattai d'être devenu Milanais tout de bon : la France, ma véritable patrie, me pardonnera cette infidélité. Je laissai même un mot d'écrit, ordonnant que l'on gravât sur ma tombe cette qualité de Milanais, en italien bien entendu : on fait son épitaphe quand on a seize ans. Depuis, j'ai pris tant de villes et ce

..u HISTOIRE AMOl 1:1. 1 SE DE FANJ

qui B'ensuit, que mon inscription funéraire s'allongerait indéfiniment ei nno stèle n'y suffirait

point, si je n'avais résolu de m'en tenir à I\*u'is où je suis no. Mais je ne connaissais alors, outre

Paris, que Milan, et les premiers triomphes sont les plus doux.

Les miens se succédèrent d'un train si rapide et en si grand nombre, que je ne puis sauver la vraisemblance qu'en retranchant delà réalité. Je dois épargner aussi la jalousie de mes jeunes lecteurs et ma propre modestie. Je ne leur servirai qu'une de mes aventnres de Milan, celle de la comtesse. Ne suis-je pas Chérubin, et je vous prie, qu'est-ce, un Chérubin sans comtesse? J'ai hâte d'en mettre une dans mon histoire : c'est peut-être par où j'aurais dû commencer.

« Et Thérésia? » me dit un curieux, qui boude. « Votre comtesse nous intéressera un autre jour, quand vous nous l'aurez fait connaître et que vous nous aurez instruits de son nom. Mais nous ne voulons rien entendre de neuf que vous ne nous ayez appris ce qu'il advint de Thérésia. Nous ne vous tiendrons pas quitte. Cette fille charmante nous plaisait

sous le travesti, et déjà nous l'aimions tous. » Parbleu! je l'aimais bien aussi. Je pense que je lui en donnai la preuve, et par la même occasion à vous. C'est le bel endroit pour terminer un chapitre, j'appelle cela un dénouement, et je répète que je ne compose pas un ouvrage suivi. Passons à la comtesse. Il est vrai que je n'y puis passer sans reparler de Thérésia, car mon récit va où il veut, mais les faits s'enchaînent. Lorsque l'on nous vint éveiller le lendemain, nous n'eûmes guère le loisir de philosopher, et nous demeurâmes d'accord que nous n'étions- pas fort coupables. Je protestai à Thérésia que mon premier soin serait de tout avouer à son ami dès que nous le rencontrerions, et qu'il ne manquerait pas de nous pardonner en faveur de notre franchise, qu'au surplus je prendrais la faute sur moi. Elle me repartit que Gaton était le meilleur des hommes, si j'étais le plus séduisant. J'avais ouï dire que les anciens les plus rigoureux sur l'article de la chasteté n'ordonnent point une abstinence qui est impraticable, mais un usage modéré du plaisir. J'enseignai cette morale à Thérésia : elle avait de la docilité. Ses

HISTOIRE A Moi REUSE DE FANFAN

remords et les miens se trouvèrent apaisés surle-champ par le ferme propos que non- fîmes de û'abuser point. Nous tînmes notre serment, et ^atteste encore ici le ciel que nous ne péchân point dès lors plus d'une fois par jour : ce n'es! pas tant que les saints, qui pèchent sept fois. Que si la rencontre de Thérésia el de Galon farda encore plusieurs semaines, on ne saurait raisonnablement me l'imputer: je n'y suis pour rien, je né décidais pas des mouvements de troupes. Nous ne demeurâmes pas si longtemps sans nouvelles de lui. Par une étrange Fatalité, notre détachement, qui suivail la même route que le sien, passait par les villes et villages deux ou trois jours plus lard. Il dut sortir de Nie au moment que nous y arrivions. Nous trouvâmes sa trace à Ormea et a Garessio. J<> pense même qu'au combat de Saint-Michel, il n'était pas fort loin de son amie, qui lit là pour la première fois le coup de l'eu. Nous n'en sûmes rien, non plus que de la bataille efle-même, eft nous fûmes bien étonnés d'apprendre h lendemain, par une proclamation du général en chef, que, si « Ànnibal ivail franchi les Alpes, nous les avions toura

Nous fîmes halte devant Turin; au moment d'y entrer, nous apprîmes encore une victoire, et l'on nous dirigea soudain sur Milan. Voici donc que je touche au but.

Je ne sais si l'on avait prié les mâles de s'enfermer en leurs logis, et réservé aux femmes le privilège de nous faire accueil; mais je n'en ai jamais vu un si grand nombre ensemble, et si peu mélangées d'hommes. Elles se montraient à toutes les fenêtres, elles nous jetaient des fleurs et des baisers, elles nous tendaient les bras. Je me suis laissé dire que le Dôme n'est pas un chef-d'œuvre d'architecture : il est possible, quand on le considère froidement et que les toits ne sont peuplés que de statues; mais la foule y était ce jour-là aussi nombreuse que sur la place, et animait singulièrement ce décor de marbre. Je vis des femmes qui, pour se pencher vers nous, se retenaient d'une main aux clochetons gothiques : je crus voir des anges suspendus entre le ciel et la terre. Nous élevions aussi nos mains vers ces radieuses créatures, nous n'étions plus maîtres de notre enthousiasme, toute l'armée poussait des cris de joie.

J'en poussais comme les autres, mais il s'en fallait que je fusse eu proie au même délire. La raison en est trop évidente : mes camarades

n'avaient point touché de femmes ni même n 'en avaient point vu depuis six semaines: ils ignoraient sans doute les accommodements que l'ancienne philosophie souflVe à la vertu de chasteté, et ils recevaient maintenant le prix <lti leur abstinence, au lieu que je portais la peine de ma modération. J'en voulus un peu, et bien injustement, à Thérésia, et ne fus point aussi fâché que j'aurais dû l'être de penser qu'elle rencontrerait son Caton au premier coin de rue dès que nous aurions rompu les rangs.

Comme elle ne le retrouva point du tout, je me déclarai prêt de consommer un non venu cl suhliine sacrilice, et je fus aux renseignements, cependant que les ofliciers et les simples soldais se répandaient par la ville, qui se laissait piller (on m'entend) de la meilleure grâce du monde JVnrageais de ne point prendre pari à ce pillage. J'ai beau être ce que les militaires français appellent débrouillard, je mis trois jours entiers a dénicher le Caton, et n'en fus pas plus avan«

car j'appris en même temps le numéro de sa demi-brigade, et qu'elle venait de quitter Milan avec le général en chef, pour une destination qu'on ne voulut point me faire connaître.

J'ai tort de dire que je n'en fus pas plus avancé : mes démarches eurent au moins pour effet de me mettre en relation avec un haut personnage, un ci-devant, le chevalier de Tlsle de Charlieu, commissaire des guerres, qui se faisait encore, par prudence, appeler Delille tout court, ou Charlieu. Quand il me vit, il se récria sur mon air de jeunesse, et je sentis d'abord qu'il ne me pardonnait pas d'avoir seize ans parce qu'il ne se consolait pas d'avoir passé la quarantaine. Puis il me dit que c'était dommage que je ne susse pas écrire. Je lui demandai avec hauteur où il prenait cela et me vantai d'avoir une fort belle main. Il en voulut juger sur l'heure, et fut si content de l'épreuve qu'il m'ordonna de renoncer au métier de héros, sinon à l'uniforme, pour devenir son secrétaire. Je ne refusai poinl, tout en marquant que je cédais à une prière plutôt que je n'obéissais à une réquisition, et je n'attendis point deux minutes pour

56 HISTOIRE VMOUREUSE DE PANFAN

faire L'eufanl gâté : j<i lui dis qu'il devrait bien prendre deux secrétaires au lieu d'un et que Tbén sis savait écrire.

— Qui est-ce? dit-il.

Je lui contai l'histoire, qui le toucha. Il envoya quérir mon amie sur l'heure, et n'en lit point son scribe, car ce n'était pas alors l'usage de dicter à des personnes du sexe; mais il la fit rayer des rôles de l'armée et reprendre les vêtements de femme. 11 nous offrit ensuite le logement, mais des chambres bien séparées, dans un bel étage qu'il habitait non loin du Dôme. Nous nous y installâmes le soir même. L'on concevra que je ne pouvais' point arriver, sans tous ces préliminaires, à la comtesse. Au surplus, je n'y suis point encore, il s'en faut, et cependant j»1 cours la poste.

Charlieu se montra dès le premier jour le plus exigeant des maîtres. Non qu'il me fit travailler le moins du monde, mais je lui étais indispensable : il m'avait pris tout à la fois en affection et en aversion. Je lui servais d'auditeur, de témoin, e1 de plastron. C'était un de ces hommes entre deux époques, ués dans l'attente

d'une révolution, criant haut qu'ils comptent bien de ne pas mourir sans y avoir assisté ; puis les années passent, la révolution tarde et les Charlieu ne souffrent pas de bon cœur que l'honneur d'en être les ouvriers revienne à leurs cadets. Eh ! l'on ne peut pas être et avoir été.

Mon commissaire avait « goûté la douceur de vivre », à la cour : il en affectait les manières. Il fut chargé sous l'ancien régime de plusieurs missions, où il se distingua par ses bonnes fortunes autant que par son habileté diplomatique. On lui prêtait une reine! Sa devise était Point de lendemain. Mais il eût donné gros pour aimer passionnément n'importe qui, fût-ce huit jours ou six mois, et pour être humainement malheureux. Il ne crut point que Thérésia lui tombait du ciel, car il la trouva gentille, mais insignifiante, et se contenta de lui prendre le menton : je m'en formalisai. D'ailleurs, il avait une maîtresse en titre, qui était d'autre part la maîtresse en titre du célèbre poète milanais Luigi Borgone, et se nommait la comtesse Ghita Monticelli. C'est une comtesse, mais non pas

58 HISTOIRE AMOUREUSE DE l'AN'I'.W

encore celle <>ù t«M ou tard j'en dois venir: hélas 1 je n'y arriverai jamais.

La Montioelli était une femme superbe, et honnête à la lettre, bien qu'elle eût deux amants en titre et plusieurs surnuméraires. Si elle «'fit accordé à tous ses dernières faveurs, on ne l'eût pos jugée fort coupable, mais ils ne cessaient pas de l'en solliciter, ni elle de les leur disputer, et tout se passait en conversation. Même ï Paris, trente ans plus tard, on n'a jamais parlé de l'amour davantage ni on ne l'a fait moins. A Milan, l'amour était un divertissement de compagnie et se pratiquait dans les lieux publics, savoir au Corso et au théâtre de la Scala. J'allais à l'Opéra tous les soirs avec Charlieu, et au bastion de la Porte Orientale toutes les aprèsmidi.

Je lui étais fort reconnaissant de me pousser dans le monde; mais j'y serais allé aussi bien tout seul. Une aimable bonhomie régnait alors dans la société. Au corso, les femmes éprouvaient un si vif besoin de bavarder que, si elles n'avisaient pas un ami, elles faisaient descendre <lu nège leur laquais ou leur cocher avec qui

elles s'entretenaient familièrement. J'étais leste et souple, et me glissais comme une couleuvre entre les files des voitures, et l'on pense que je n'aurais pas eu grand'peine à supplanter le cocher ou le laquais. Mais Charlieu n'était pas si insinuant, il marchait à pas comptés, je le devais suivre. Dès que nous avions trouvé la Monticelli parmi la foule, nous faisions halte à sa portière, et l'on parlait de la pluie, du beau temps ou de l'amour, ou encore de la vue, qui d'en haut du bastion est magnifique et paraît s'étendre sur toute la Lombardie. Comme on ne me laissait point placer un mot, je regardais, non la vue, mais Monna Ghita. Tout en discourant avec une volubilité incroyable, elle me regardait aussi. Je prenais un air langoureux, par procédé, et quelquefois elle me serrait la main avec force.

Au théâtre, on ne gardait pas mieux le silence qu'à la Porte Orientale; on ne prêtait aucune attention à la musique, sauf quand une petite sonnette de l'avant-scène tintait. Je me levais alors, j'ouvrais les rideaux de la loge, nous écoutions le castrat roucouler sa romance; je

refermais I»1- rideaux, l'on recommençait «I»1 causer, de jouer aui cartes ei de prendre des glaces. J'en prenais, mais ae disais i i* n et ne jouais |>;» — . Je regardais la Monticelli pour me distraire, et encore plus Langoureusement. Elle me serrait la main encore avec plus de force e4 un jour elle me dit tout bas :

— Me voulez-vous du bien?

J'ignorais le sens effroyablement précis «le cette locution milanaise .le lui répondis en rianl assez sottement, mais non sans grâce, que je ne lui voulais point de mal.

Il n'en (allait point davantage 'pour m'inscrire au nombre de ses soupirants, sans plus de dommage pour son honneur; mais un imbroglio de jalousie, que je trouve fort plaisant, nie valut une meilleure fortune. Luigi Borgone fut obii-é de tromper sa maîtresse avec je ne sais quelle cantatrice, el Grhita, au lieu d'en rire, le prit au tragique, Elle fui néanmoins le soir à la Scala. Au fait, c'était à Charlieu de la consoler; mais je crois qu'elle y venait plutôl chercher Fan fan.

Par hasard, je n'y étais point. Charlieu m'a va H envoyé faire une course à Cassano d'Àdda, à

six lieues de Milan. Je ne me pressais point de revenir. J'avais passé les guides par-dessus le siège, et je conduisais, de la voiture ; autant dire que le cheval marchait à sa fantaisie. Je rêvais. Je ressentis une forte secousse et j'entendis de formidables jurons. Je me penchai avec nonchalance du coté où je les entendais : je vis un officier, qui venait en sédiole derrière moi, qui avait voulu me dépasser, et, comme je tenais ma droite, passer à gauche. Mais mon cheval s'était garé d'instinct, et suivant la coutume italienne, à gauche; de sorte que nos deux voitures s'étaient jetées l'une contre l'autre. Il ne restait qu'une roue à la sédiole, et l'officier jurait toujours. Je l'apaisai en lui offrant une place dans ma voiture. Nous étions les meilleurs amis du monde au bout d'un quart d'heure, et je le menai tout droit à la Scala. Je n'avais oublié que de lui demander son nom. Mais je le sus dès que j'ouvris la porte de la loge, car Thérésia, qui s'y trouvait, jeta un cri perçant.

— Caton! dit-elle. Mon cher Caton!

La romance interrompit leurs effusions, qui reprirent dès que le rideau fut tiré, par mes soins.

Je ne m'étais jamais flatté que Thérésia fût à m<»i exclusivement; ma devise, dès le premier jour, avait été celle de Charlieu, Point de lendemain, el je me reprochais même d'avoir beaucoup négligé mon amie depuis notre arrivée à Milan, d'avoir souhaité en secret qu'elle retrouvât mon rival; mais le cœur humain est ainsi fait que l'accomplissement de ce souhait sacrilège me fut extrêmement désagréable. J'étais surtout mortifié d'avoir ramené moimême à Thérésia l'objet d'un amour qui m'offensait. Je dus faire une drôle de figure. Ghita me saisit par le bras.

— Pauvre enfant, m urmura-t-elle, tu soutTr

— Oui, dis-je.

J'étais près de pleurer. Je sus me retenir, et lui demandai à mon tour si elle me voulait du bien. Elle me répondit qu'oui, mais avec hésitation. Je lui repartis avec impatience qu'elle avait une occasion de me le témoigner, et qu'elle n'en aurait plus jamais d'autre.

— Venez, dis-je, sortons d'ici dans l'instant même.

J'allai vers la porte. Elle crut me perdre à

jamais, elle me suivit; et je dois faire comme à la fin de la romance : je tire le rideau.

Mais la comtesse? Il est vrai que je n'y songeais plus du tout. Eh bien, la comtesse sera pour le chapitre prochain.

Je vais raconter maintenant comment je suis devenu guerrier, presque au même âge que Bara et Viala « dont le sort me faisait envie ».

Franchement, il me faisait envie quand j'avais le loisir d'y songer : je ne l'avais guère. L'imprimerie ne me prenait pas tout mon temps, mais j'avoue que je me dissipais. Manon me gâtait fort, et Mme Pascaud encore plus, car elle avait plus de moyens. Elle prétendit que l'encre me salissait les doigts et que le mauvais air de l'atelier me fanait le teint. Je tombai d'accord avec elle que c'était dommage, et lui obéis quand elle m'ordonna de faire des promenades pour le

HISTOIRE AMOUREUSE DE l'A M 'AN'

bien de ma santé : je crois que j<> passai un peu ses intentions et nr justifiai point le mot de Jean-Jacques, que « l'hygiène est moins une science qu'une vertu ».

L'un ae manquait point alors de divertissements; «'l tous étaient publics, même ceux que le préjugé voudrait qui fussent prisés. Sous l'ancien régime, l'humilité de ma naissance ne m'eût point permis de fréquenter dans Le monde; mais les salons étaient à même la ru<i : je profitais de cette commodité, qui me semblait rire l'un des plus grands bienfaits de la révolution. Gomme j'ai toujours été friand de glaces, j'en allais prendre à Frascati, ou Lien dans le nouveau café de Garchy, rue de la Loi: d'où je revenais le long du boulevard Italien ; puis je m'asseyais une heure au petit Coblentz, parmi le club des honnêtes gens,

On devine que je ne m'y montrais point vôtu m apprenti. M""' Pasoaud ne l'aurait point souffert, Elle m'avait fait don d'un babil vertbouteille à boutons de nacre, qui était ctfrré comme quatre planches ; d'une culotte, qui

.lait (ont du long, boulonnait -ni" le genou <'t

THÉRÊSIA 35

me faisait la jambe cagneuse ; d'une cravate écrouélique, d'une perruque de filasse et d'un chapeau en gondole. Elle m'avait aussi donné des lunettes : je ne les voulais pas mettre sur mon nez ; mais je marchais à grandes enjambées, brandissant mon pouvoir exécutif, c'est-àdire un bâton noueux, et je me flattais d'être élégant, merveilleux, incroyable, puisque Sylvie me le répétait toute la journée.

Je raffinais sur la propreté. Il me souvient que, le jour que j'eus seize ans, je pris un bain chaud de vin, rue du Mont-Blanc, et un de lait, le jour que nous souhaitâme's sa fête à la citoyenne Pascaud. Je faisais beaucoup de gymnastique: je luttais, je courais à pied, je jouais aux barres à Monceaux, je levais les poids : c'était encore afin de mieux plaire à Sylvie, qui goûtait la force à l'égal de la grâce, et voulait bien que j'eusse la figure de l'Amour, mais de l'Amour déguisé en Hercule.

Je pratiquais même un autre exercice, qui est peut-être le meilleur pour développer tous les muscles du corps, et que je ne sais pourquoi ma maîtresse avait omis de me recommander:

c'est ladanse. \ son insu, j'appris La walse; je L'appris aussi facilement que L'amour, et j«' n'y fus pas moins habile. Je tourbillonnais avec tant d'action que je me mettais en sueur, et devais changer deux ou trois fois de pantalon couleur chair au cours d'une mémo soirée. Je ne me hasardais point dans un bal sans prendre en effet sous mon bras deux ou trois de ces vêtements ; c'est dire aussi que je ne dansais qu'aux bals du bel air, où il y avait des salles de rechange. Je dédaignais les autres : j'ai toujours été un peu fier. J'avais fait mes premiers pas aux* filles de Sainte-Marie et aux Zéphyrs de l'ancien cimetière de Saint-Sulpice ; mais, dès que je fus sûr de moi, je ne consentis plus de me montrer ailleurs qu'au pavillon de Hanovre ou au Wauxhall.

Je ris à part moi de penser que mes lecteurs se moquent et murmurent: « Voilà sa façon de nous conter comme il est devenu soldat! » Eh bien, j'y arrive, et non pas même par le chemin des écoliers, mais en droiture

J'avais coutume do walser avec mon chapeau sous le bras; et même entre les danses je ne

m'asseyais guère : j'allais, je venais par la salle; toutefois, je retenais ordinairement une chaise, où je déposais mon collet, mon pouvoir exécutii et mes pantalons. J'observai un soir que la chaise voisine était occupée par un tout jeune homme qui n'en bougeait point. Il semblait timide et embarrassé. Le peu que j'apercevais de son visage, entre la perruque et la cravate, était agréable. Je pensai qu'il avait seize ans comme moi, je lui trouvai un air de candeur, et ne pus me défendre de lui sourire : il rougit. Je faillis même lui demander familièrement la cause de sa tristesse, quand un homme fait, d'au moins vingt-cinq ans, et que je supposai être son frère aîné, lui vint dire deux mots à l'oreille. Puis la ritournelle me divertit. Je courus au-devant d'une femme qui m'avait séduit davantage par le luxe de ses aigrettes et de son écharpe que par la régularité de ses traits. J'enlaçai mon Iris. INous n'avions pas fait trois tours que nous nous sentions heurtés, pressés par les autres couples, par les spectateurs qui descendaient en hâte des gradins et dont le cercle se refermait en quelque sorte sur nous,

cependant <|n<' des clameurs d'effroi retenti saienl de toutes parts.

— C'est le feu ! B'éeria mon lri^

Va elle s'évanouit. Je n'eus pas la peine de la retenir : la presse était >i forte qu'elle s'évanouil debouti Je me dressai sur mes pointes pour juger ce qui advenait. Je vis des soldats à toutes les issues : il ne s'agissait pas d'incendie, mais de réquisition.

J'avais maintes fois assisté à cette cérémonie. Les volontaires, en 170(5, n'étaient pas d'aussi bonne volonté qu'en 1792, et la loi de recrutement, qui au reste changeait tous les huit joui . était, «le toutes les lois, la plus faite pour être violée. Mais les féfractaires aimaient trop de s'amuser pour se cacher, comme leur eût conseillé la prudence ; et quand on avait besoin de beaux hommes, on le> venait prendre où l'on était sur de les rencontrer : dan- Les bals par abonnement. Une escouade d'Augereau y suffi-

it. On La jetait comme l'épervier sur La compagnie et elle amassait le poisson. Ces brai gens Laissaient échapper à travers !«'- mailles du filet tout ce qui était femme ou fretin comme

THÉ II KSI A 39

moi. Ils levaient leurs bras et Ton passait dessous, comme à la contredanse. Quant aux cavaliers qui payaient de mine, ils les poussaient justement dans cette salle de rechange pour les pantalons couleur chair dont j'ai parlé tout à l'heure, et ils faisaient là le conseil de révision. Tout ce qui était déclaré bon pour le service, on l'emportait aux frontières, pieds et poings liés.

Je me tirai de cette bagarre comme j'avais coutume, et regagnai fort tranquillement ma chaise. Elle était renversée. On ne m'avait rien volé de mon porte-manteau, dont je fus bien étonné, mais content. Je retrouvai aussi mon petit voisin, qui tremblait comme la feuille. Cette fois je n'hésitai plus de lui adresser la parole, et je le réconfortai comme il me semble qu'on doit réconforter un garçon, en me moquant un peu de lui. Ma raillerie ne lui fut point sensible, mais l'intérêt que je lui témoignai lui arracha des larmes.

— Ah ! s'écria-t-il, n'avez-vous pas deviné mon sexe ?

— Je l'avais deviné, répondis-je avec une

certaine agitation, »•( [a sympathie que vous m'avez d'abord inspirée ne pouvait avoir qu'une Femme pour objet.

Je brûlais de connaître son nom. Celui de Thérésia, que l'on ne lit poinl difficulté de m'apprend re, me parut aussitôt le plus joli du calendrier.

— Pourquoi, dis-je, empruntez-vous le costume des hommes? Il vous sied à ravir !

— Ah ! lit Thérésia, c'est par décence. Je ne puis me résoudre de me mettre quasi nue.

Cette réplique ne saurait surprendre que des gens qui n'ont pas vécu à l'époque du Directoire.

— Eh bien, dis-je, fort gaiement, remettezvous, Thérésia, d'une alarme si chaude. Votre air d'extrême jeunesse vous a préservée d'une violence et d'une inspection outrageante, et de toute manière l'on n'aurait pu longtemps vous confondre avec les hommes qui sont Là.

Elle répandit de nouveaux pleurs.

— Il est vrai, dit-elle, que j'y devaiséchapper; mais Gaton n'y échappera point.

— Oui est Caton? dis-je en riant.

THÉRÉSIA il

— C'est mon amant, dit ïhérésia.

Je suis ainsi fait que je n'ai jamais pu entendre une femme dire qu'elle aime un autre homme, sans devenir dans le même instant jaloux, amoureux, et capable du plus sublime sacrifice pour assurer à mes dépens le bonheur de mon rival. J'ai dans ces conjonctures une soudaineté d'imagination qui m'a souvent mené loin. Je ne réfléchis jamais : un dieu m'inspire.

— Si vous aimez Gaton, dis-je à Théré^ia, que ne le suivez-vous ?

— Aux armées ?

— Vous ne seriez pas la première maîtresse qui marchât sur les traces de celui qu'elle adore jusque dans les sentiers de la gloire. On assure que maintes femmes accompagnent nos héros. Quelques-unes même servent dans leurs rangs et prennent part aux batailles.

Elle me répondit avec une pudeur charmante qu'elle n'oserait, non point se battre, mais faire la démarche de s'engager, et risquer d'être reconnue. Je lui protestai qu'elle ne le serait point (qu'en savais-je ?), que Ton n'examinait pas les volontaires et qu'on était trop heureux de

HISTOIRE AMOUREUSE M j \X

les prendre les yeux fermés, enfin qu'elle portait déjà l'habit masculin <-l que je m'y étais trompé moi-même, c'est tout dire ! Je lui remontrai que

La France avait besoin de tous ses enfants, et de

— filles comme de ses fil-.

— Alors, que ne vous engagez-vous? me ditelle naïvement.

— .]c ne balancerai plus de le faire, ni'écriaije, quoique j'aie à peine seize ans révolus, si vous me jurez de monter avec moi à l'autel de la Patrie et d'y inscrire votre nom près du mien.

Kl le me le jura et, sans plus tarder, nous sortîmes de la salle, où la musique nous importunai I. L'émotion de la rafle était calmée, et les temmes, faute de cavaliers, s'étaient mises à danser ensemble. .Nous cherchions apparemment l'autel de la Patrie. Nous le trouvâmes au café «lu bai. J'avisai un bas officier attablé tout seul, mais qui ayait devant lui plus de bouteill<> qu'il n'est indispensable pour Irois personnes. Non- Lui offrîmes de les partager avec lui et de payer l'écot L'engagement fut bâclé encore plus facilement que j»' n'espérais, <'i nous reçûmes une feuille de route qui nous instruisit que nous

THERÉSIA 13

partions le surlendemain pour la rivière de Gènes.

Thérésia se flattait déjà qu'on lui rendit son Caton pour la nuit; mais l'on se méfiait des réquisilionnaires, et on le garda, au lieu que l'on avait toutes sortes de prévenances pour les volontaires, et Ton nous permit de rentrer chez nous, après s'être informé de nos adresses. Je reconduisis Thérésia jusqu'à son domicile et je la quittai devant la porte hien respectueusement. Puis je retournai chez le citoyen Pascaud, imprimeur, dans l'Ile :- je commençais d'être un peu étourdi. La promptitude de ma décision ne m'en avait point laissé d'abord apercevoir la gravité. Je songeai, en me couchant dans mon lit, que j'y allais dormir pour l'avant-dernièrc fois, et je n'y dormis guère.

Je sentis que j'aimais Sylvie et Manon de tout mon cœur, et que je ne connaissais point Thérésia. Mon enthousiasme était fort tomhé, et je m'accusais moi-même d'être un monstre d'ingratitude. Je me représentais la douleur de ces deux femmes si tendres, celle de mon vénérable père, j'ouhliais la mienne. Enfin je ne saurais

dire si c'esl pour leur épargner des Larmes ou pour m'en épargner le spectacle que je résoludé ne leur point faire mes adieux. Du moins, je demeurai dan^cette résolution avec une per sévérance qui n'était point de mon âge, et quand je dus quitter l'imprimerie le surlendemain pour me rendre au lieu de ralliement, je pris simplement prétexte d'une course de l'autre coté de la rue.

Où je trahissais mon âge, c'est par la sorte de chagrin que j'éprouvais. Le métier militaire ne. me rebutait pas ni les hasards d'une campagne ne m'effrayaient, je n'ai jamais eu peur de rien : j'avais le cœur gros. J'essayais de me remontrer que l'aventure était romanesque, amusante : les larmes me montaient aux yeux. J'offrais à mon imagination, pour la flatter, le charmant souvenir de Thérésia : hélas! j'avais grand' peine à me rappeler ses traits. Je la revis eu lin ellemême, et ne fus point fâché de l'avoir un peu ouhliée dans 1 intervalle, car elle passa mon espérance, sa beauté me paraissait plus ingénue «•t à la fois plus mutine sous un travesti déjà militaire que sous l'habit de muscadin. Mais elle

était si joyeuse de partir et de retrouver sou Caton quelle me rendit plus triste encore, et jaloux, sans me rendre plus amoureux.

Ma revanche fut au ralliement, quand nous apprîmes que toutes les recrues ne voyageaient point ensemble et que le citoyen Caton était inconnu à notre compagnie. J'ai le caractère si malheureux que je ne m'en réjouis pas deux minutes. La faiblesse de Thérésia, sa douleur, et les efforts qu'elle faisait pour la dissimuler, me percèrent le cœur. Quand je vis qu'elle retenait ses larmes, les miennes furent près de couler. Je lui serrai la main virilement et lui dis tout bas qu'elle prît courage, que j'étais là pour suppléer celui qu'elle avait momentanément perdu et que nous ne manquerions pas de retrouver dans cinq ou six semaines, quand nous joindrions la division du général Serrurier. Je lui jurai que je la remettrais sauve et sans reproche à son amant, à son époux. Ces sentiments me font honneur, mais je présumais trop de mes forces. Je n'en avais guère plus que Thérésia, et nous n'avions pas marché trois lieues que nous donnions sujet à nos camarades de nous prendre en pitié.

C'était <lf fort bonnes gens, grossiers d'apparence, mais qui avaient <lc ces délicatesses qu'ignorent les gens plus délicats. Nous avions vu leur plaire, ah] Dieu] Bans l<i faire exprès. IN nous traitaienl déjà comme Leurs enfants d'adoption, et s'employaient de leur mieux à noue adoucir la fatigue de cette première étape. Pour moi, jetais si bien rompu que je ne m'informais pas même des villages que nous traversions je ne voyais rien, il ne me souvient de rien que de la lourdeur de ma lète et de mes jambes; je n'avais plus de sentiments.

Le soir, nos hommes furent logés dons des granges et s'en accommodèrent, mais fouillèrent tout le bourg où nous taisions halte, pour y trouver un vrai lit, <jn" ils furent bien contents d'offrir à Thérésia et à moi. J'espère que nous les en remerciâmes comme il faut, mais nous étions tous les deux si stupides que nous ne punies seulement pas garde qu'une fatalité trop complaisante nous allait réunir dans la même

couche.

Cependant, l'instinct mystérieux de la pudeur oous avertit, et nous nous jetâmes sur ce lii

tout habillés. Quelques instants plus tard, il me parut que Thérésia succombait au sommeil. Il n'en fallut point davantage pour que je me crusse perdu et seul au monde. Je pensais n'avoir plus de témoin : je donnai un libre cours à mes larmes, je ne pus étouffer mes sanglots. Thérésia ne dormait point, elle les entendit, Elle ne dit rien, mais, suivant mon exemple, se mit à sangloter sans contrainte, et ce fut moi qui lui dis :

— Mon cœur, pourquoi pleures-tu?

Elle merepaiiit, d'une voix entrecoupée, quVI le avait bien de la peine. Je me serrai contre elle et jetai mes bras à l'entour de son cou; elle m'embrassa elle-même étroitement. J'en atteste le ciel, nous n'avions d'autre dessein que de mettre en commun notre douleur et de l'apaiser par des caresses innocentes; ce ne fut point la faute de Thérésia ni la mienne si, dans l'obscurité de la nuit, mes lèvres, après s'être désaltérées de ses larmes, rencontrèrent ses lèvres, qui ne se refusèrent point à de plus doux baisers.

(Suite.)

Je suis fâché d'avoir promis à mon cher lecteur l'histoire de la comtesse. Je la dirai, s'il ne m'en tient pas quitte : je suis homme d'honneur et de parole, mais je l'avertis qu'il aura une déception.

— Quoi donc? L'histoire n'est-elle point jolie?

— A mon avis, elle l'est.

— Plaisante?

— C'est selon : si vous l'entendez comme ces gens qui s'amusent au théâtre quand ils y pleurent tout leur saoul.

— L'on pleure aussi de tendresse.

m HISTOIRE -\Mt)i i.l.i SE DE FAN]

— L'histoire est tendre et voluptueuse, n<.iis au plus honnête sens du mot, et voilà où j'ai peur que vous ne soyez déçu. Vous pensez que j'ai, comme Jean-Jacques, « un sang qui bouillonne de sensualité », et que tou- mes récits, en conséquence, doivent aboutir au même dénouement; cela serait monotone, et j'en ai plus d'un dans mon sac.

— Voyons donc celui-ci. Vous nous avez déjà parlé de Chérubin : nous savons qu'il ne fait rien à Rosine que de lui prendre un ruban, comme Horace à l'innocente Agnès.

— Eh! je n'en suis pas sûr, et je regrette de n'avoir pas connu M. de Beaumarchais. Je lui eusse demandé comment, si le petit officier n'a dérobé que cette faveur, la Rosine est mère coupable dans la troisième pièce. Résigne-toi, lecteur, à me trouver ici plus vertueux en fait, mais, il est vrai, encore plus effronté que le page.

— i\o us verrons bien!

— J'ajoute que ma folle journée finit mal.

— Nous le verrons à la lin : commencez par le commencement...

Après les événements que j'ai contés... Bon ! je dois m'excuser encore de faire une narration suivie. Ce n'est pas un crime; mais, comme je me suis excusé d'abord de faire justement le contraire, on va croire que je ne sais pas ce que je veux. Donc, après ces événements, je ne chômai point de maîtresses. La Monticelli prenait trop l'amour au sérieux pour succomber une fois par hasard et s'en tenir là. Elle pensait faire à ses amants une moins sensible injure en les trompant avec quelque persévérance et, si j'ose dire, avec une certaine fidélité. Caton put venir assez fréquemment de Cassano, mais n'y put emmener Thérésia. Je m'étais expliqué avec lui dès le lendemain matin. 11 rendit hommage à ma loyauté, demeura d'accord que nous avions fait le possible, sinon l'impossible, pour ne léser point trop ses droits acquis, et me pria de n'abandonner plus cette aimable victime des circonstances. Je continuai donc d'en assumer la charge et de faire le possible. Enfin (comme je passe sous silence- bien d'autres épisodes, qui eurent pour moi de l'agrément, mais divertiraient peu le lecteur), on peut croire que je fus

dès lors un des hommes les plus occupés de Milan.

.Ir L'étais moins que le chevalier de Charlieu. Ce qu'il goûtait plus, de cette vie milanaise, était une régularité provinciale, qui tourne à l'étiquette et lui rappelait l'ancienne cour. In homme en vue, qui ne se ferait pas voir en tel lieu, à telle heure, et qui manquerait le corso ou l'opéra, se mettrait dans le propos. Charlieu, véritable commère, aimait à la folie ces bavardages, que nous nommons en français le quantjuan, et en patois deLombardie le pettcgolismo ; mais il aimait mieux d'y prendre part que d'y donner matière ; il était donc fort exact à remplir tous ses devoirs de société, qui ne lui laissaient le temps de rien, pas même d'ouvrir ses lettres. Ce soin m'incombait : je lui faisais chaque jour mon rapport, et il lisait ou il ne lisait point.

Un soir, je trouvai, parmi les dépêches de service, une lettre de femme. Le pli, le papier, l'écriture, la suscription, où il était qualifié de ses titres, tout enfin sentait le ci-devant régime et les mœurs de la tyrannie. La signature était Comtesse de Vigée Saint-Ange. Cette dame pré-

tendait avoir connu le chevalier à Coblentz (et j'appris de cette manière qu'il avait émigré). Elle l'instruisait qu'elle élait veuve, qu'elle avait passé en Italie avec son frère cadet, le duc de Yiéville, et ne voulait point, lasse de courir, fuir encore devant l'armée française, ni se réfugier, comme tant d'autres, soit à Vérone ou à Venise. Elle avait su par hasard la présence de Gharlieu à Milan et souhaitait le voir. Ce désir était bien naturel, et il me sembla impertinent. Je me connaissais déjà au style épistolaire, et je lisais entre les lignes : cette lettre me parut dune coquette mélancolique. J'en trouvai le ton dédaigneux et froidement railleur. J'imaginai que la comtesse ne pardonnait point au chevalier sa politique, mais le recherchait faute de mieux, ne pouvant croire qu'il eût oublié l'air de Versailles et les principes de l'éducation.

Tout cela, qui ne me regardait point, m'inspira de l'aversion pour Mme de Vigée Saint-Ange, et un désir extrême de la connaître familièrement. J'avais décidé, je ne sais sur quelles apparences, qu'elle était fort jeune veuve, mais d'au moins

neuf ou dix ans L'aînée de son frère, el que I»4 duc avait précisément le même âge que moi. < e motif me suffisait pour le détester, car je ne pouvais souffrir qu'à mon âge, il fût «lue Je ne désirais pas moins passionnément de le connaître que madame sa sieur, et je grondais déjà entre mes dents que je lui allais apprendre à me mépriser.

Gomme la présence du chevalier m'eût fort gêné pour lui donner cette leçon, je pensai un moment supprimer la lettre et me rendre à l'adresse qu'elle indiquait. Heureusement que je suis timide. Je n'osai point abuser de la confiance de mon maître. Je lui remis le billet, et fi i ^ récompensé d'abord de mon honnêteté; car il se rappela bien les noms, mais point les personnes, ni de les avoir fréquentées à Coblentz, et il m'envoya en avant-garde voir ce que c'était,

us prétexte d'annoncer sa visite pour le même soir.

J'étais ému au delà de l'expression, j'enrageais de l'être; je me remontrais qu'ayant pressé il n'y a pas huit jours une comtesse italienne entre mes bras, je devais avoir la pratiqua «les com-

tesses, qu'à défaut d'être né, j'étais bien, qui vaut mieux, et que les esclaves sont des enfants, mais que les républicains sont des hommes. Toutes ces belles raisons n'avaient point raison de ma terreur, et mes jambes tremblaient si fort, que je commençai par faire une révérence de TQ^il-de-Bœuf à une petite servante moricaude qui me vint ouvrir la porte.

— Je suis envoyé, dis-je avec hauteur, par M. le chevalier de l'Isle de Charlieu.

Elle n'entendait que le patois de Milan, dont je savais tout à l'heure quelques mots : mais je ne les savais plus. Une voix fort douce et fort chantante nous appela de la pièce voisine. « Ah ! pensai-je, c'est la comtesse! » et je m'appuyai à une table de mosaïque de Florence. Le froid du marbre, qui me pénétra jusqu'aux os, jusqu'au cœur, empêcha sans doute que je ne m'évanouisse. Ce n'est point la comtesse qui avait parlé, mais le duc de Yiéville, et je me trouvai devant lui soudain, sans comprendre comment j'étais passé de l'antichambre dans le salon.

Avant que j'eusse dit un mot, la glace était rompue; nous avions rougi, nous avions souri

tous lc< deux. Il semblait que nous fussions de vieille? connaissances : c'est quo nous «'tions deux enfants. Je l'étais plus, par l'âge, mais je le paraissais moins, ayant vécu : je vis clair comme le jour que le duc n'avait point vécu du tout, et je m'efforçai de croire que cela me donnait une supériorité sur lui : hélas! je n'en crus rien. 11 avait la figure la plus charmante! « Sylvie, pensai-je, ne manquerait point de le dire tout haut. Mais elle l'a dit aussi de moi » : je n'en étais point jaloux. Je l'étais de sa grâce naturelle, où je sentais que même l'étude ne me ferait jamais atteindre. Je m'étonnais d'y céder. Je ne voulais point convenir de ma défaite. Je me roidissais. Je me persuadais que je haïssais le jeune duc de Viéville et qu'il me méprisait, justement parce qu'une amitié naïve nous entraînait l'un vers l'autre. Pour prendre d'abord L'avantage, je lui fis la commission de (liai lieu d'un ton rogue, avec une rudesse de sans-culotte, •■il le tutoyant et en l'appelant citoyen.

— Ali! monsieur, me répondit-il poliment, mais -ans ombre d'affectation, c'est un titre que je souhaiterais de posséder : il [tarait que je ne

le mérite point. Vous me faites, en me le décernant, beaucoup d'honneur et un peu de peine. Je n'ai pas quitté la France de ma propre volonté, j'étais trop jeune, même pour comprendre les périls auxquels on dit que l'on m'a soustrait. Tout ce que je sais, c'est que je languis en exil, et je sens plus vivement mon malheur quand je vous considère, car vous avez mon âge et vous portez l'uniforme français! Je ne sais trop pourquoi ma sœur de Yigée Saint-Ange a mandé M. le chevalier de Charlieu, mais je compte de recourir à lui pour obtenir notre radiation des listes. On dit qu'il n'est pas impossible maintenant.

Ce discours excita mon enthousiasme. Je repartis au duc que je ne manquais point de crédit sur l'esprit du chevalier, et que, travaillant dans les bureaux, je pourrais m'occuper de cette affaire. Je lui jurai que je la prendrais à cœur.

— Mais, dis-je avec regret, si je réussis, vous quitterez Milan!

Nous étions déjà inséparables. J'avais oublié la comtesse : ce n'était point du temps perdu pour l'amour, et le sentiment qu'elle m'inspira

dès qu'elle survint, fut, je pense, forl liât»'' par L'amitié que m'avait inspirée le Frère. Son «ntrée m'ayani surpris, je n'eus pas le loisir de trembler ni mou imagination de battre la campagne. Je n'avais point la vue trouble et je la vis distinctement : je cru- voir la reine de France. Elle avait de la majesté, de la douceur et, comme Philippe, de la grâce, mais avec tous les avan-

j'S du sexe. Elle portait les modes d'avant la révolution, et cette parure surannée accusait encore un air de jeunesse qui d'abord me mit en confiance. Elle m'imposait et elle ne me faisait point pour, .l'étais transporté de joie, et si elle m'eûl dit : Faites-moi le plaisir de vous jeter pur la fenêtre », je n'aurais pas balancé dé lui obéir, mais je crois que je serais mort de bonheur avant que de me précipiter. Je ne ferai pas plus d'anatomie de mes sentiments, et il me semble que j'ai bien tout dit en quatre mots.

Un instinct secret m'avertit que je ferais mieux de ne me point déceler en traçant au chevalier le portrait de la comtesse. Mais je n'augurerais rien de bon d'un amoureux de seize ans qui aurait de la prudene • el saurait contenir

une flamme naissante. Je trahis la mienne si franchement que j'aurais pu la communiquer à Gharlieu : je n'allumai que sa curiosité; c'était déjà trop. Je ne soupçonnais point que ma pire maladresse fût de lui dépeindre Mme de Yigée Saint-Ange comme une figure de son jeune temps. Il y courut : il avait vingt ans de moins. 11 y retourna le soir même et se pria chez elle à souper tête à tête. Il me fit ses confidences, et ie veux croire qu'il mentit; mais, sans me rien dire précisément de ce que l'honneur lui commandait de me cacher, il ne me laissa point douter qu'il ne fût avec elle du dernier Lien. Je tombai du bonheur dans le désespoir : j'étais fort loin de m'attendre que cette passade, fausse ou vraie, dût favoriser mes desseins, et m'élever en quelque sorte jusqu'à l'objet de mon amour, autrement inaccessible.

Le mot de cette énigme est la devise du chevalier : Point de lendemain. Je ne sais s'il eut la comtesse comme il me le donnait à entendre, et je ne le voudrai jamais croire; mais il eut assez d'elle bientôt, et la ressemblance de mon amie à Rosine devint parfaite : car elle était une

femme négligée, prête d'accueillir Chérubin. Je L'ignorai plus de huit jours. Charlieu ne me

parlait plus de Mmo de Yigée Saint-Ange et je n'avais point de prétexte pour y retourner sans ordre. A la fin, je n'y tins plus, j'allai saluer le duc de Viéville et lui demander s'il avait entretenu le chevalier de sa radiation des listes. Philippe me sauta au cou, me dit avec un peu d'embarras que non, qu'il avait à peine vu le chevalier, et qu'il ne comptait que sur moi.

— Nous n'avons pas, me dit-il, proprement émigré. Mon beau-frère, ayant lui-même un frère établi à Mannheim, a obtenu du duc des Deux-Ponts une charge de chambellan, et nous ,i emmenés avec lui munis de passeports faux, dans la vue de nier plus tard le fait d'émigration.

La comtesse parut sur ces entrefaites. Elle me traita d'abord comme un ami de son jeune frère, qu'elle m»' parut chérir tendrement. Elle était fort caressante, elle le Qattail de la main : jeu avais ma part cl je pensais être son frère aussi. .Non- ne parlâmes plus de l'émigration, mais de cent choses qui seraient insipides si

LA COMTESSE u

l'amour ne les assaisonnait. Je m'oubliai plus de deux heures, et Charlieu me fit, quand je rentrai, des reproches de mon inexactitude.

— Je viens, lui dis-je d'un ton fat, de rendre visite à Mme la comtesse de Vigée Saint- Ange.

— Ah! fit-il en baillant, je ne l'ai point vue de la semaine.

Je dis ensuite au chevalier ce que le duc s'était mis en tête, et à ma grande surprise, il en parut fort content. C'est qu'il songeait qu'une marquise en exil ne se quitte point comme à Paris, et je lui suggérais une façon décente de l'éloigner sous couleur de la servir.

— Cela est fort simple, me dit-il avec vivacité : on fera au besoin attester que Mme de Vigée Saint-Ange et le duc n'ont point quitté quelque ville toute voisine de frontières, Manosque par exemple. Pour assurer le succès, il serait nécessaire que Viéville fit dès à présent une preuve de soumission, et acceptât dans les bureaux de l'armée un modeste emploi aux écritures. Allez donc quérir votre ami.

J'y allai en diligence. Viéville, à cette nouvelle, fut presque fou de joie. Il m'embrassait, il

HISTOIRE \M<»i .. \N

embrassai! la coml it elle nous embrassait

tous les deux...

Que dirai-je des journées qui suivirent? Une telle félicité ae saurait se peindre. J'allais cher» cher le duc dès le malin et l'accompagnais au bureau, où il travaillai! à la même table que moi. Je le reconduisais le soir, et je voyais la comtesse. Nous prenions ensemble au moins un repas charj ne jour et nous nous rencontrions encore au théâtre de la Scala. Quand je ne la voyais point, je voyais son frère, nous parlions d'elle et elle n'était point vraiment absente. Je n'avais pas cru manquer aux bienséances en déclarant ma passion à Philippe : j'aurais pensé commettre un crime si je la lui eussi» cachée. Notre amitié était trop étroite et trop ingénue pour souffrir un pareil secret, et ce secret lui-même était trop pur pour donner ombrage au frère le plus délicat. Rien ne m'eût fait résoudre de l'avouer à celle qui en était l'objet; mais je ne jurerais point que Viéville usai de la même discrétion et se crût obligé de taire ce qu'au sur [dus je ne le priais poinl de garder pour lui. Si M ' de Vigée Saint-Ange le sut, elle en sourit

peut-être, mais je gage quelle en fut touchée. Elle ne me retira point les menues faveurs qu'elle m'accordait. Pourquoi me les cùt-clle refusées? Nous ne faisions rien de mal et nous goûtions un bonheur divin. Que de vertu, direzvous, pour un Fanfan! J'ai honte de rappeler que la mienne m'était rendue trop facile par plusieurs beautés moins sévères. C'est même ce qui fait la différence de Chérubin à moi. Mais il s'agit bien de Chérubin! Notre bonheur se perdit dans le moment que nous le croyions éternel!

Nous ne songions plus que Charlieu intriguait pour faire rayer la comtesse et le duc des listes de l'émigration. Il les avisa un beau matin qu'ils devaient partir pour Manosqne sans retard. La séparation fut affreuse, et l'on m'excusera de n'y point insister. J'avais de surcroît un funeste pressentiment. « Je ne les verrai plus ! » me disais-je. Hélas! il n'était que trop vrai.

L'instance traîna en longueur sans que l'issue parût douteuse. Les certificats faisant foi des services rendus par Viéville aux armées, Tordre du duc des Deux-Ponts au feu comte, les fauxpasseports, une attestation de la municipalité de

Rfanosque, portant <|u«' la citoyenne Vigée Saint- Ange y avail séjourné depuis janvier 92, tout cela les assurait du succès, mais ce succès fut leur perte. La nouvelle de leur définitive radiation leur parvint deux jours avant le 25 fructidor. Ils furent saisis dès leur arrivée à Paris, et le lendemain, fusillés dans la plaine de Grenelle

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