‹ Histoire amoureuse de FanfanChapitre 2 sur 7 · I. - LE MIRACLE DE MOÏSE · texte numérisé non relu

I. - LE MIRACLE DE MOÏSE

Puisque l'on me veut toujours comparer à Chérubin, j'ai qualité pour juger la philosophie de Figaro et ses pronostics à mon sujet. Il se trompe, quand il annonce que je ne manquerai jamais de femmes; car cela ne dépend point ni des femmes ni du page, mais des circonstances. J'ai connu la disette : elle est fâcheuse, plus cruelle encore après que Ton a, trois années durant, nagé dans l'abondance, et quand on n'a plus seize ans, mais dix-huit. La cause de mon carême fut le général Bonaparte.

M. de Charlieu, de qui jo dépendais toujours, m'avait ramené à Paris : L'on devine que ce n'est point où je lus privé; je revis avec plaisir mes anciennes maîtresses, je fis même des liaisons nouvelles : la vertu n'était pas encore à l'ordre du jour, et il y avait beaucoup de facilités. Je fus bien aise de retrouver mon cher père vivant : il put ainsi lever sa malédiction, qu'il m'avait donnée, me dit-il, dans l'intervalle. Mais je me sentais dépaysé, et ne soupirai guère, quand le chevalier, avec sa brusquerie, me lit savoir un beau matin que j'eusse à préparer mon bagage un peu vite, vu que nous devions, vingt-quatre heures plus tard, nous remettre en ea m pagne.

— Où allons-nous? dis-je (oubliant que l'on n'interroge point les grands sous un régime monarchique, ni, même en république, les supérieurs dans le militaire).

11 daigna cependant me répondre, ou je crus qu'il me répondait : il m'instruisit que nous formions l'aile gauche de l'armée d'Angleterre. J'imaginai en conséquence que nous embarquerions soit à Calais ou à Cherbourg : quand je vis

que c'était à Toulon, je conçus la plus haute idée de cette armée d'Angleterre, dont les ailes étaient si fort éloignées du centre. Je n'avais pas gardé un mauvais souvenir de mon premier voyage à la Méditerranée : Thérésia était alors ma compagne de route. Je ne pouvais point, cette fois, m'embarrasser d'une femme, même travestie, mais je me flattais que le chevalier y pourvoirait; il n'y pourvut point, et je fus réduit à sa société. Elle me parut agréable, sans plus. Je n'eus point d'aventures d'étapes. Je pensai me rattraper à Toulon, où je remarquai d'abord, par les rues, une grande quantité de personnes du sexe, un peu trop bruyantes à mon gré, mais qui semblaient animées des meilleures intentions à l'égard de l'uniforme. Je ne laissai point d'attirer leurs œillades, ayant sur mes frères d'armes l'avantage de la figure, et d'un âge qui était encore, à la fin du xviir3 siècle, celui de l'amour. Je sentis cent fois une main brûlante presser la mienne, et l'on me chuchota cent compliments à l'oreille, comme l'on chuchote dans le Midi, à tue-tête. Si même je n'eusse pas été pressé par le désir, je crois que

j'eusse engagé La conversation avec ces aimables filles, rien que pour entendre leur accent, qui était n mourir de rire; mais c'est bien elles qui me provoquaient. Le carnet que j'avais sur moi, pour inscrire les ordres de service, fut bientôt 8Î rempli d'adresses et de rendez- vous, que je commençais de me demander avec inquiétude si je pourrais suffire à ce travail d'Hercule et ne manquer point à l'honneur, comme dit mon respectable père.

M. le chevalier de Gharlieu m'épargna un tel affront. Il me joignit, après m'avoir égaré, me tança, et me conduisit, sans doute afin de me mortifier les sens, devant deux statues de pierre qui ne sont point gaies. Je les admirai néanmoins, pour complaire à M. le chevalier. Puis, comme nous nous trouvions sur le quai même du port, il me lit embarquer sur un canot et visiter l'escadre. Les vaisseaux de premier rang, les frégates armées ou non armées, les bricks et les bateaux marchands étaient si Fort serrés les uns contre les autres dans cette rade, l.i plus belle du monde, que notre frêle embarcation avait peine à <e frayer un passage. La

vue d'une flotte si imposante excita mon enthousiasme, et je ne doutai point que nous ne fussions destinés à conquérir l'univers; mais j'avais une assignation à quatre heures, et il était trois heures sonnées.

Cependant, M. de Gharlieu (qui l'ignorait) ne semblait point hâté de me remettre à terre. Nous piquâmes droit sur Y Orient, qui était mouillé à plus d'une demi-lieue des rivages. Lorsque nous l'accostâmes, je pensai me trouver au pied d'une de ces hautes maisons de la rue de Valois, proche le Palais-Royal, qui ont sept étages outre les combles. Un véritable escalier nous donna accès dans le bâtiment, et nous ne gravîmes pas moins de trente-deux marches : je les ai comptées. Tandis que nous grimpions, Charlieu daignait m'apprendre que ce monstre des mers prenait vingt- cinq pieds d'eau de la quille à la flottaison, était à trois ponls et portait cent trente pièces; que le général en chef était à bord, et que nous aurions l'honneur de faire la traversée avec lui; enfin, il me montra une sorte de niche où il m'assura que je serais fort bien logé, m'avertit que la flotte appareille-

rait bientôt, et qu'il me dispensait de revenir à la ville puisque je me trouvais tout porté. 11 se plaignit fort d'être obligé, quant à lui, d'y retourner soudain, et il me planta là : j'enrageai^.

Jreus le loisir d'enrager : non- étions le 22 floréal, et le branle-bas ne fut signalé que le 'in. La visite de YOrienl m'occupa au plus une demijournée. J'étais déjà blasé du spectacle de la rade, et je ne me disais point à toute minute, avec ravissement ou avec effroi, que j'allais accomplir mon premier voyage en mer : j'ai observé que les hommes à qui, presque chaque jour, il arrive quelque chose de nouveau et d'extraordinaire ont, à rebours de ce qu'on pourrait croire, fort peu de curiosité. L'on ne s'étonne de rien, lorsque Ton vit pour ainsi dire d'étonnement, et Ton ne trouve plus de sel qu'à ce qui estjuslement insipide et plat. Étais-je donc un enfant pour m'émerveiller d'une ville flottante? J'y Languissais comme dans un couvent ou dans une prison. 11 est vrai que je m'y promenais assez librement. Je fourrageais dantous les coins. Ce que je quêtais, on le devine.

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Je me souvenais de Thérésia, je ne doutais point qu'à son exemple maintes épouses et amantes d'officiers ne se fussent glissées à bord sous des habits d'homme.

Comme je suis né sociable, je liai conversation avec tous les matelots de YOrient. Je les interrogeai sur ce qui me tenait au cœur. Us me répondirent en riant que le général en chef, qui s'était méfié du coup, avait donné les ordres les plus rigoureux, que l'on ne cessait point de visiter les fonds de cales, que l'on avait déjà expulsé une dizaine de ces suiveuses d'armée, et qu'il n'y avait guère d'apparence qu'il en demeurât une seule à bord d'aucun des vaisseaux de la flotte, ni à plus forte raison sur YOrient. Je fus désespéré, comme si j'en eusse voulu passer une moimême en contrebande, et qu'on l'eût jetée à terre honteusement.

Lorsque Charlieu embarqua enfin, à la dernière minute, je ne pus me défendre de lui témoigner de l'humeur; d'autant qu'il me demanda si j'avais été bien sage. Ma fureur lui prêta fort à rire, et il me dit que je serais

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peut-être reçu dans le corps des chevaliers de

Malle où nous allions. J'avoue que je n'entendis point cette plaisanlerie. Je pris garde seulement que nous faisions voile vers Malte, et je me persuadai que les Maltaises étaient les créatures les plus séduisantes de toute la terre. Nous cinglâmes d'abord vers l'île de Corse. U Orient montrait la roule. Le vent ne nous poussait guère, et comme je n'avais aucune idée du temps que nous devions au total rester sur l'eau, je commençais de m'impatienter et de dire : « Nous n'arriverons jamais! » Un vent assez fort, qui s'éleva quatre ou cinq heures plus tard, me rendit l'espérance, mais le tangage et le roulis ne me causèrent point de joies comparables à celles de l'escarpolette. Cependant, je ne me jugeais pas à plaindre autant que les soldats des bricks et des moindres bateaux; car je voyais ces pauvres coquilles de noix >i fort secouées qu'elles plongeaient leurs vergues mômes dans les tlots, au lieu que Y Orient s'inclinait à peine, et fort majestueusement. Bientôt. l;i tempête nous obligea de nous arrêter, nous mouillâmes aux îles d'JJyères, et toute la ma-

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jesté de Y Orient n'empêcha point que je n'eusse un mal de mer affreux. Je crus mourir, mais je ne regrettais point l'existence, et l'on peut croire que je ne pensais plus guère aux femmes.

C'est peut-être la seule fois de ma vie que j aie resté si longtemps sans y penser; car cet oubli dura le même temps que mes nausées, qui ne discontinuèrent pas jusqu'à la prise de Malte. Elle eut lieu le 23 prairial. Je me suis avisé par la suite que trois semaines pour aller de Toulon à Malte, c'est à peu près le train de l'Odyssée. Je regrette dé n'avoir pu observer le détail de ce voyage à l'antique; mais, quand j'étais privé de sentiment au point de ne rêver plus des belles, pouvais-je prendre garde à ce que les Italiens nomment pittoresque'} Il m'a toujours été indifférent. L'on en doit juger par la sécheresse et la brièveté de mes descriptions, qui ne font point image, comme disent les poètes, mais qui ont le mérite de ne point lasser.

Le seul agrément du mal de mer est qu'il s'en va comme il vient. L'on ne fait point de convalescence et l'on est aussitôt guéri. L'appétit renaît, et le désir. Nous avions mis vingt

H un jours pour atteindre Malte, nous ne mimes que deux jours à la prendre. Quand je sus que nous allions l'occuper, je me flattai d'y être fait chevalier sur l'heure, ainsi que pie l'avait promi> Charlieu : j'ignorais toujours les conditions de cetle chevalerie. Je les devinai dès que je mis le pied sur la terre ferme. Toute la population de lile s'était portée à notre rencontre, comme le jour que nous avions défilé en triomphateurs dans la capitale de la Lombardie : je vis d'abord que mes chères Milanaises n'auraient point à se plaindre de ma fidélité. 11 se peut que j'aie méconnu les femmes de Malte. Je m'en excuse ici et ne prétends dégoûter d'elles personne; mais, encore que je n'exclue point les brunes, j'ai une aversion pour les teints cuits. «Bon! me dis-je. Il faudra jeûner encore. » Je ne redoutais rien tant que de prolonger mon séjour dans cette île inhospitalière, où l'on devait bien laisser une petite garnison. Heureusement, je suivais M. de Charlieu, qui suivait le général. Honaparte l'honorait d'une singulière faveur, malgré ce titre de commissaire des guerres qui n'était pas en odeur de sainteté.

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Je retournai sans déplaisir à ma niche de r Orient. J'eus tout juste le temps d'apprendre que nous faisions voile vers Candie et que le vent était d'ouest. Puis je retombai si malade que je doublai Candie sans m'en apercevoir, le 8 de messidor. Le 13, me sentant mieux, je fus sur le pont, je vis la terre! M. de Charlieu, qui survint, me dit :

~ — Voici la colonne de Pompée.

— Et cette ville? dis-je.

— C'est Alexandrie.

— Alexandrie d'Egypte! m'écriai-je.

Bien que mon éducation n'eût pas été poussée fort loin, j'avais ouï parler de cette contrée fabuleuse; j'en avais retenu facilement les plus aimables légendes; celle de Joseph m'était familière. Je me savais aussi bien tourné pour le moins que ce fils d'Israël, je ne doutais pas que je ne dusse rencontrer, au premier coin de rue, l'épouse de Putiphar, et j'étais résolu de ne lui point quitter mon manteau. Je croyais aussi que tous ces pays du Levant sont autant de terres promises, que le ciel y est toujours serein, la température douce, que la beauté des femmes

n";i d'égale que leur complaisance, et qu'on ne tiil rien que l'amour du matin au soir et du soir au matin.

Je déchantai vite. La mer était furieuse et empocha fort notre débarquement, si les ennemis ne le troublèrent .point. Le ciel était serein à la vérité, mais la chaleur si atroce que nous regrettâmes la neige des Alpes. La ville me parut un amas de chaumières, et Ton nous recommanda de ne point visiter un des quartiers principaux, où la peste sévissait. Les indigènes fuyaient à notre vue dans toutes les directions; c'étaient des fellahs, vêtus seulement dune chemise bleue, et des femmes à demi-nues, mais voilées : ce qu'elles montraient ne me tentait guère de découvrir ce qu'elles cachaient avec un si grand soin. J'étais déjà excédé d'Alexandrie. « Ah ! pensais-je, quand donc partirons-nous d'ici? » Ce fut le cinquième jour.

Le chevalier me dit adieu et me donna rendez-vous un Caire, où il accompagnait le généra] en chef. Je fus joint à la division du général Keynier. Nous nous mimes en route à

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quatre heures du malin et marchâmes bien jusques à huit; mais, dès lors, il nous parut que nous avancions dans une fournaise, et je n'assure point que ce fut en bon ordre. Les soldats ne se gênaient point pour dire son fait au général Bonaparte, qui nous voulait faire conquérir l'Afrique au fort de l'été et avait négligé les précautions les plus élémentaires. Nous étions mal vêtus, pesamment chargés, dépourvus de bidons ! J'ai toujours observé que les Français, même doués de génie, n'ont pas celui de l'organisation : ils y suppléent par un talent d'improviser qui est presque miraculeux. Jamais ils ne l'ont manifesté si bien que durant cette campagne d'Egypte. Mais que pouvaient faire les plus débrouillards**. Nous mourions de soif. Nous rencontrions des citernes : hélas! elles étaient taries! Nous, allions à la débandade. Plusieurs se laissaient choir dans le sable ardent. Je m'y laissai choir moi-même, et je crus que ma dernière heure était venue.

Je faisais des mouvements convulsifs, je rejetais le sable à droite et à gauche comme si j'eusse voulu y creuser un trou pour m'y ense-

•f, HISTOIRE /AMOUREUSE DE PANFAM

velir. Soudain... Ali! Dieu! j'en frémis encore après tant d'années, je sentis une fraîcheur,

puis une humidité délicieuse. Je fouillai plus profondément, avec une sorte de rage.

— De L'eau! m'écriai-je. De l'eau!

Elle jaillissait! C'était le miracle de Moïse! J'en bus avidement une gorgée. Quelqu'un me poussa. Je me débattis, je saisis mon ennemi par le cou, j'allais l'étrangler... J'entendis une plainte, si douce! une voix!... J'entrevis, parmi des ombres déjà funèbres, un charmant visage de femme. L'instinct sacré de l'amour fut plus fort que celui de la conservation. Je cédai ma place et je tombai sur le sable, évanoui.

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