‹ Histoire amoureuse de FanfanChapitre 7 sur 7 · HISTOIRE IMOUHEI SE DE I · texte numérisé non relu

HISTOIRE IMOUHEI SE DE I

jeune temps, n'était point une épithète injurieuse. On ne connaissait alors que des en tares humaines. Je pense avoir montré dans les pages qui précèdent combien humaines étaient toutes les créatures jusques à la Restauration. Cette sorte d'humanité était à Tordre du jour bien plus que la vertu, et du moins Ton ne commettait pas de crimes en son nom : Ton ne commettait que des péchés.

Les vraies femmes du monde ne s'en privaient pas non plus sous Louis XVIII, sous Charles X, et même sous L'Usurpateur bourgeois. Cependant, comme il faut marchera, son siècle (disent les hommes de progrès), je m'abstins décidément de celles qui sont vertueuses en apparence et par profession, et ne m'adressai plus qu'aux autres, qui sont par profession le contraire. Je ne le lis point d'ailleurs pour obéir au préjugé', mais par un scrupule tout personnel : je croyais offenser moins les mânes de ma chère Laure en sacrifiant à Vénus sur des autels de carrefour, où je devais, selon L'usage, déposer mon offrande préalablement aux autres cérémonies. Je lis vœu de ne prati-

quer point les duchesses ni les marquises, encore que ma noblesse, impériale, mais tolérée, me donnât mes entrées par la porte basse dans les hôtels du faubourg Saint-Germain. Je connus en revanche des lorettes, bien avant qu'on ne leur donnât ce nom. Je connus des grisettes, race étrange de femmes de qui l'on a toujours dit qu'il n'y en a plus, môme, je crois, quand il n'y en avait pas encore : on a dit de même des bals de l'Opéra qu'ils n'étaient plus gais comme jadis, dès le temps de leur institution, et toutes les femmes d'esprit qui reçoivent se flattent que leur salon soit le dernier où l'on cause. Je connus enfin les grandes courtisanes, leurs splendeurs et leurs misères. J'étais leur amant de cœur et elles me ruinaient, tout en grugeant M. de iNucingen pour moi. Je les voyais compter avec leur cuisinière ou délibérer avec Jeur agent de change des placements de père de famille; enfin elles me compromettaient dans des intrigues de mélodrame : je n'ai jamais aimé les faits-divers.

Je devins, de guerre lasse, un pilier de l'Académie royale de musique, et je conçus un goût

incroyable pour ces petites lilles de la danse appelées vulgairement rais. Je les comblais de gâteaux el «l«i bonbons que je dévorais avec elJi La dépense étail médiocre. Toutefois, ma famille s'alarma et menaça de me donner un conseil judiciaire J'en fus fier, comme bien on pense; nniis je fus ensuite mortifié de voir que l'on attribuait mon inclination pour les rats moins à mon âge apparent qu'à mon âge réel. Je m'avisai un beau soir que ces impertinentes gamines en jugeaient de même, et que Fanfan passait, au foyer de la danse, pour un vieux monsieur! C'en était trop. Je me jurai de leur montrer que Fanfan était un iils de famille prodigue, en rachetant mes fautes à la manière des (ils de famille : je m'engageai, ou plutôt je repris du service, et je partis pour l'Algérie, qui était alors considérée comme une sorte de purgatoire à cet usage.

Je m'étais laissé fendre l'oreille après la chute de Napoléons Quels que pussent être mes griefs à .son égard souvenez-vous de la sombre Adèle et de l'innocente Walewska , je me faisais un point d'honneur de ne servir plus aucun chef

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militaire après avoir suivi sur les chemins de la victoire le César et l'Alexandre des temps modernes. Mais Napoléon était mort à Sainte- Hélène et, après tout, je ne lui étais pas lié par un vœu. J'avais été déjà fort tenté, en 1827, de relever l'insulte publique faite à notre consul par le dey d'Alger Hussein-ibn-Hassan; mais Laure était vivante, elle venait de mettre au monde notre petit Lucien-Jérôme; l'amour, le devoir et une tendre sollicitude m'enchaînaient à mon foyer : pouvais-je abandonner une jeune mère, une épouse chérie? Pouvais-je, au surplus, venger seul un outrage dont ma patrie ne demanda compte au pacha que trois ans plus tard? Car, je ne pense l'apprendre à personne, c'est le 14 juin \ 830 que nos troupes, fortes d'environ trente mille hommes, débarquèrent à Sidi- Ferruch sous le général de Bourmont. J'en étais.

Je ne crois pas que l'on ait jamais tant pleuré au foyer de la danse que le jour de mon dépari . Mes adieux ne furent point sans rapport avec ceux de Fontainebleau. Ne pouvant embrasser toutes ces petites filles, j'embrassai l'une de

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Leurs mères. Il n'y eut point de fausse note, Bauf qu'un rat me dit, en essuyant Bes larmes avec son rouge, qu'elle était inconsolable de perdre son vieux chat teint, .le jure que je n'ui jamais recouru aux artifices cosmétiques. .!<• porterais mes cheveux blancs, s'il plaisait à Dieu que j'en eusse. 11 n'a jamais neigé sur moi : est-ce ma faute?

Les autres lurent moins injustes ou moins naïves : elles devinèrent Fanfan pour la première fois sous l'uniforme de vieux de la vieille que j'avais déjà revêtu. Je le sentis, et je me félicitai de laisser des regrets. « Je trouverai là-bas, me disais-je, des rats moins parisiens et, si j ose employer cette expression, moins dessalés. » J'avais, comme disent les poètes de la nouvelle école, la nostalgie de l'Orient. Je comptais bien d'y rencontrer encore le fantôme <le Marika.

Toutefois, je n'ét.ii^ pas exempt d'inquiétude.

J'avais connu jadis nue Afrique plus africaine

que l'Algérie, <|ui ne me paraissait pas être située

ez à l'Esl [tour un amateur du véritable

< trient. Je craignais que l<is palmiers n'y fussent

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nains et l'ardeur du soleil peu tropicale. Je craignais enfin de n'y pas reconnaître ma chère Egypte et d'avoir mange mon pain blanc le premier. Je n'échappai point le désenchantement que j'appréhendais. Lorsque nous eûmes culbuté les Turcs et les Arabes dans la plaine de Staouéli et pris le fort de l'Empereur (on n'attend pas de moi un récit plus circonstancié), la vue d'Alger ne me causa pas, et de bien loin, le même saisissement que celle du Caire et des Pyramides.

Cette ville, entourée alors de hautes murailles, ne me parut être qu'un ramassis de masures toutes blanches, et je fis réflexion que j'avais vu des spectacles fort peu différents dans la banlieue de Paris, lorsque les blanchisseuses y étalent leur linge à flanc de coteau. Je ne serais pas autrement fier de cette comparaison si je ne l'avais entendu répéter depuis par mainls voyageurs qui font profession d'hommes de lettres. Chacun se targuait de l'avoir inventée. Je les instruirai qu'elle n'est point d'eux ni de moi ; car je l'ai retrouvée dans V Abrégé des voyages modernes réduits aux traits les plus curieux, du

sieur Caillot, dont j'achetai après mon retour la troisième édition pan n 1S2!>.

Nous entrâmes dans Alger le 5 juillet, et je riais de voir mes camarades accablés par une température <|ui est à peine celle du Caire en janvier. Après que l'on eut rompu les rangs, ils ne songèrent qu'au repos et à la sieste; moi, je ne songeais qu'à la promenade. Il nous était recommande de ne pas nous aventurer trop loin de nos cantonnements; mais la prudence n'est pas mon fait; ma connaissance de la turquerie et de quelques mots d'arabe m'inspirait de la sécurité, et je pensais qu'elle me dût rendie quasi sacré aux indigènes. Je ne me trompais point.

Je n'avais pas fait cent pas dans les ruelles infectes qu'un jeune Maure de dix-sept à dixhuit ans, me voyant égaré, m'aborda, et se proposa poliment pour être mon guide. J'acceptai. 11 me dit en souriant que je n'avais pas la lionne manière de me promener dans Alger, et qu'il est à peu près impossible d'y cheminer par les rues, mais tort commode de parcourir la ville .■litière sur les toils ou terrasses, et d'enjamber

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d'une maison à l'autre. Elle sont ordinairement d'égale hauteur, et quand elles ne le sont point, on a toujours à portée une échelle pour monter ou descendre. Chaque peuple a ses mœurs, et j'estime que les étrangers mômes s'y doivent conformer. Je suivis donc mon guide sur les toits, et je regrettai seulement qu'il ne les pût soulever çà et là comme le diable boiteux pour me faire voir l'intérieur des maisons.

Mais il ne tarda pas de faire à peu près la même chose, car il se mit à me chuchoter je ne sais quoi que j'entendis fort bien sans le comprendre, n'ignorant pas qu'un guide qui chuchote à l'oreille du voyageur lui offre généralement de lui procurer une femme. Je répondis à tout hasard que ce ne serait pas de refus. 11 ne me comprit pas davantage et ne m'entendit pas moins bien, vu que la réponse du voyageur est généralement la même dans tous les pays du monde.

Ce qui est unique, c'est que mon imagination commença d'abord à battre la campagne. Je me mis en tête qu'un vieil Egyptien comme moi ne pouvait tàter de nouveau des amours

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africaines <it se tenir à une passade. Je me rappelai le long séjour que j'avais fait au Caire, et m'avisai que j«i pouvais être ici de même pour plusieurs mois. N'avais-je pas contracté avec Marike une sorte de mariage à temps? I! me parut que la raison même me conseillait de renouveler cette aventure. Je m'affectionnais aussi à ces petites maisons blanches sur lesquelles je marchais d'un pas alerte, et je rêvais déjà d'en acheter ou d'en louer une pour mon logement. Je me forgeais enfin une félicité qui ne me faisait point pleurer, mais rire d'aise, l'expliquai de mon mieux cette fantaisie à mon guide (nommé Ahmed). Il pénétra encore assez bien le sens de mes paroles, mais il crut que je le priais de me monter un harem. Je rabattis un peu ses prétentions et lui déclarai que je voulais adopter momentanément les mœurs de Tlslam, mais que je n'irais point jusqu'à la polygamie.

Il hocha la tète d'un air important qui signifie chez tous les peuples : « J'ai précisément votre affaire »,et il me fit connaître, non sans quelque solennité, qu'il m'allail introduire auprès de

M"e Aïcha. Ce nom me parut fort joli, fort algérien, et (comment diable n'ai-je pas encore usé de cette expressiou?) il me parut couleur locale. J'étais, sans le savoir, et par le hasard le plus aimable, sur la terrasse de cette beaulé. Nous prîmes l'échelle, puis entrâmes par une porte basse, dans une sorte de cabinet noir, puis dans une cour ouverte à l'espagnole, mais si petite que deux jeunes filles qui se trouvaient là et nous deux aurions eu peine à nous dégager de trois pas pour exécuter la révérence selon les règles. Trois plantes et deux bouquets faisaient de cette cour une miniature de jardin. Je m'intéresse peu à la verdure et aux fleurs et ne pris garde qu'aux deux filles. Je devinai qu'elles étaient sœurs. L'aînée, que j'estime qui avait un peu moins de vingt-cinq ans, me sembla mûre (vu le climat), mais encore bien, et la cadette me plut si fort que je regrettai qu'elle ne dût être à point que d'ici à deux ou trois ans.

La conversation fut toute en gestes et en cérémonies, malgré le défaut d'espace. On me promit, par signes, l'hospitalité, tant que je n'aurais

point trouvé le logement que je cherchais, et y*

reçus congé de revenir dès le même soir présenter mes hommages à M"c Aïcha. Mon guide ne souffrit point que j'y allasse tout seul : à la vérité, je me serais perdu. Il me conduisit par la main dans une petite pièce blanchie a la chaux où je vis un divan et rien d'au Ire. Puis il porta la main à son front, à ses lèvres et à son cœur et fut me quérir Mlle Aïcha. Cette espèce d'étiquette ne surprendra point les personnes qui sont accoutumées aux mœurs de l'Orient. Elles n'ont pas manqué de deviner aussi que M,té Aïcha n'était pas l'aînée des deux sœurs, mais la cadette. Comment ne Tavais-je pas moi-même deviné? Mon indignation fut égale à mon étonnement.

— Fille charmante, mais infortunée, dis-je à cette enfant (qui ne m'entendait point), le ciel ne m'a pas créé vertueux, j'ai d'innombrables péchés sur la conscience, et j'avoue que je n'étais venu ici qu'à dessein d'y en ajouter un de plus; mais, si j'ai répondu trop souvent au vœu le plus doux de la nature, je n'ai jamais outragé ses l..is. Ton nge m'inspire la pitié, le respect : je

rougirais s'il m'inspirait le désir. Ne me tente pas davantage et retire-toi de mes yeux.

Un geste superbe fut le commentaire de ces paroles. Ahmed et Mlle Aïcha me firent un profond salut et se retirèrent. Ils n'avaient pas plus tôt disparu que je me dis :

« Quelle mouche me pique? Cette fille a bien quatorze ans, qui valent dix-sept ans en France. C'est l'âge de l'amour. Marika était-elle moins jeune et ai-je obéi au même scrupule? Mon épouse elle-même, ma chère Laure, avait seize ans... »

J'aurais eu pour mon compte dix ans de moins que je n'eusse pas balancé davantage et que j'eusse rappelé Mlle Aïcha; mais il me souvint mal à propos de cette fille de l'Opéra qui me traitait de vieux chat teint, et je craignis d'avoir lieu de me traiter de même dans le for de ma conscience, si je cédais à un désir dont cependant je ne rougissais plus.

Il n'y a, dit-on, que le premier pas qui coûte. D'autres disent qu'il se fait sans qu'on y pense. L'homme absurde est celui qui ne change jamais : comment la sagesse des nations ne nous donnerait-elle pas l'exemple delà contradiction et de la versatilité?

J'avais repris du service en 1830 et une fois de plus fait la guerre et l'amour. Je n'avais pas eu trop à me plaindre de ma campagne d'Algérie. L'aventure blanche que j'ai contée demeure un de mes plus jolis souvenirs, et je veux l'appeler une galanterie bien qu'elle diffère des autres par le dénouement : doit-on cueillir toutes les fleurs

que Ton rencontre sur son chemin? A rebours de l'opinion commune, la variété du sentiment est presque infinie ; il est cent façons de faire l'amour, et on le fait encore, alors qu'on ne le fait pas. Puérile Aïcha, maîtresse innocente, je n'effacerai pas ton nom sur la liste de mes maîtresses. Le scrupule n'amortit point mon désir : il le retint. Je m'honore de ce trait, mais je n'imaginais point qu'il dût marquer la lin de ma carrière. A peine de retour en France, je méditais de renouveler mon équipée et d'aimer encore parmi le fracas des armes.

Toutefois, j'attendis assez longtemps. Aucune des campagnes quisuivirent ne me tenta. J'imitai le héron de la fable. Je pensai être plus heureux que lui et n'avoir rien perdu pour attendre. Aux derniers jours de 1858, le bruit commença de courir que nous allions encore délivrer l'Italie. J'y ai contribué si souvent que je ne puis souffrir l'idée qu'on la délivre sans moi. Lorsque, le 1er janvier 1859, l'empereur Napoléon III dit à l'ambassadeur d'Autriche : « Je regrette que nos relations avec votre gouvernement ne soient pas aussi bonnes que par le passé », je ne

doutai point que l'orage qui menaçait n'éclalàt bientôt. Je me voyais déjà rentrer vainqueur à Milan et séduire une quatrième comtesse. J'ai la superstition du 1er janvier, qui est pour moi, comme pour tout le monde, le premier jour de l'an, ma's, de plus, l'anniversaire de ma rencontre, à Bronie, avec Marie Walewska. Je n'hésitai point à faire tirer mon uniforme de l'armoire et je nettoyai moi-même mes pistolets. Il est vrai que j'avais alors soixante-dix-huit ans sonnés; mais je n'attachais aucune importance à ce détail. Je craignais cependant que ma famille, imbue du préjugé de l'âge, ne désapprouvât ma résolution, peut-être même n'y aperçût je ne sais quoi de ridicule, et je trouvai bon de ne me confier à personne jusqu'à nouvel ordre. J'avoue que la situation n'était plus la même qu'en 1830 : je ne fréquentais plus les rats ni les courtisanes (qu'on appelait alors cocotes et qu'on a depuis appelées poules); je ne faisais plus, hélas ! de bêtises; j'étais devenu sage, ah! que j'étais sage! Je ne m'en vante pas. Les miens ne demandaient qu'à me tenir au coin du feu, et ne souhaitaient assurément point que je

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tentasse de nouveau les aventures, comme l'enfant prodigue ou tout autre mauvais garçon.

Je fis le coup sans les avertir. Je ne m'ouvris qu'à mon vieux camarade (ou plutôt à mon cadet) le maréchal P..., qui était sourd, et le fut d'autant plus qu il ne voulait pas m'entendre. Quand je l'y obligeai enfin, à force de lui fjier dans la moins dure de ses deuxoreilles, il me demanda sans ménagement si je n'étais pas fou. Mortifié, mais non pas découragé, j'allai trouver le général M..., qui avait dix ans de moins et ne les a plus, car ils sont morts tous les deux. Il me témoigna une admiration de ma conduite qui me sembla outrée, et même injurieuse.

— Je ne pense pas, lui dis-je, que je fasse rien de si extraordinaire.

— C'est que tu ne te rends pas compte, me repartit cette culotte de peau. Ton idée est sublime ou inconvenante. Je t'engage à consulter le gouverneur des Invalides.

Je ne voulus pas en avoir le démenti, j'y fus, et à rebours de ce que j'attendais, M. le gouverneur des Invalides m'écouta sans perdre son

sérieux. Il me dit que la commission de santé m'examinerait dès le lendemain. Je reçus des médecins majors les hommages les plus flatteurs. Ils décidèrent à l'unanimité que j'étais propre au service, mais plus parliculièrement à celui des bureaux. On me proposa l'habillement, les munitions ou « les rapports avec la presse ». Je ne pus me tenir de demander au médecin principal s'il se foutait de moi (mon grade et mon ancienneté m'y autorisaient); je remis avec dignité ma chemise, que je n'avais jamais quittée pour si peu; et je rentrai à la maison, encore bien aise de n'y avoir pas bavardé trop tôt, ce qui me dispensait de faire part à mes petits-enfants de ma déconvenue.

Si je n'eusse écouté que mon humeur, la campagne dltalie, où l'on refusait de m'employer, eût été à mes yeux comme si elle n'était point; mais j'ai un patriotisme incommode. J'affichai au mur de la bibliothèque mes vieilles cartes d'état-major, quand je vis qu'Achille s'en était procuré des neuves. (C'est un de mes petits-fils, et mon préféré.) Nous piquions de petits drapeaux sur nos caries, et nous suivions ainsi le

progrès des troupes françaises. J'enrageais. Les combats de Montebello et de Palestro avaient porté au plus haut point l'enthousiasme «le la tante Joséphine (je l'appelle tante parce que c'est l'usage des enfants, mais elle est en vérité ma nièce). Rédujt à l'aire de la stratégie en chambre, je critiquais amèrement les opérations, pour contrarier Joséphine. En apprenant la victoire de Magenta, je dis « Penh! » qui donna lieu à une scène de famille affreuse. Je consentis ensuite de boire un doigt de vin de Champagne à la santé de nos braves soldats ; mais quand je sus que, le 7 juin, Mac-Mahon était entré à Milan par la porte Vercelline et qu'il avait passé sous Tare de triomphe sans moi, j'eus un accès de colère qui me rendit tout de bon malade. Je pris le lit. Je me levai le lendemain, mais je reçus aussitôt la nouvelle que, le 8, l'Empereur et le roi de Sardaigne avaient à leur tour fait une entrée dans la capitale de la Lombardie, parmi des acclamations que l'on disait inimaginables. Je ne les imaginais que trop ! J'enrageai plus encore et je me recouchai. Sans parti pris, je n'estimai point que la ba-

taille de Solférino valût celle de Castiglione, livrée soixante-trois années auparavant sur le même terrain, et où j'avais joué mon rôle. Il me parut surtout que Ton aurait dû poursuivre les Autrichiens le même soir, et l'armistice du 6 juillet, douze jours plus tard, me sembla terminer la campagne un peu trop en queue de poisson .

A la maison, où Ton n'entend rien aux choses de la guerre, on était dans le délire. Je ne m'y associai point. Cette bouderie dura fort longtemps, et quand on me voulut persuader d'assister au retour des troupes victorieuses, je déclarai avec hauteur que je n'irais pas.

— Alors, me dit aigrement Joséphine, vous en priverez Achille, à qui je ne permettrai pas de se risquer seul dans la cohue. Je n'ai pu obtenir qu'une seule place sur l'estrade de la place Vendôme et je la garde naturellement pour moi. Achille espérait que vous auriez la bonté de le conduire rue de Castiglione ou rue de la Paix, d'où il aurait chance d'apercevoir l'Empereur et l'Impératrice, peut-être même, dit-on, le petit prince, qui sera port** par une dame d'honneur.

HISTOIRE /IMOUREUSE DE PANFAN

— J'ai vu, <1h-jc, en mon temps, les deux impératrices, l'autre empereur et le roi de Rome.

Tante Joséphine haussa les épaules.

— On le sait, dit-elle. Il ne s'agit pas de vous, mais de cet enfant qui n'était pas né quand tous ces personnages-là sont morts.

— Grand-père !... dit Achille en joignant les mains.

Joséphine me prenait par mon faible. Je n'étais pas encore, à soixanle-dix-huit ans, fondât or temporis acti (j'espère que, dans ces conditions, je ne le serai jamais); je ne faisai> aucune difficulté de reconnaître que l'Impératrice Eugénie est cent fois plus belle que les deux épouses de Napoléon Ier. De plus, je l'ai dit, Achille élait mon préféré, mon chou-chou. Je ne savais rien refuser à mes autres petitsenfants ; mais lui, je ne lui laissais pas le temps d'exprimer ses désirs : je les prévenais. Je fus même honteux de mètre fait prier pour la première fois. Je ne méritais pas le baiser qu'il me donna. J'allai vite dans mon appartement revêtir un costume de circonstance.

Je le vois encore : c'était une jaquette du gris le plus doux, dont la coupe rappelait un peu celle de l'ancien habit à la française et permettait ainsi de juger que j'avais toujours la taille bien prise. J'avais gardé l'habitude des cravates amples et hautes de satin noir (c'est un subterfuge innocent de s'habiller plus vieux que son âge). Je savais les nouer à miracle et j'y piquais à la bonne place un camée antique assez gros. Pour la chaîne de montre, j'avais adopté la mode nouvelle : je la portais négligemment passée dans une boutonnière du gilet; j'avais, à l'anneau de la clef en barrette, un de ces coraux que portent les Napolitains pour se préserver du mauvais œil. Vaine superstition, mais le bijou est joli. Je ne chaussais que des escarpins, quelque temps qu'il fît. Je ne pouvais me dérober à l'affreux chapeau de haute forme, ou haut de forme, mais mon chapelier savait en rouler les bords et en évaser la calotte; je portais cet objet à la main plus souvent que sur la tête, et quand, par hasard, je le mettais, c'était plutôt sur l'oreille. Ma canne était un chefd'œuvre de l'art, mais un chef-d'œuvre un peu

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trop hardi, et toute réflexion faite je m'abstiendrai de la décrire.

Je me considérai dans le miroir : non par coquetterie, mais je ne voulais pas dégoûter mon petit-fils de son grand-père, ni l'exposer à rougir de moi.

— Bon, pensai-je, il n'aura pas lieu.

Soudain, il fit irruption dans ma chambre, et je revois aujourd'hui son costume encore mieux que je ne revois le mien. Il était de nankin, le pantalon fort ample, mais rétréci aux chevilles et plissé à la ceinture, la veste ronde boutonnée sous le grand col blanc, et ornée de soutaches noires qui faisaient des arabesques de l'effet le plus heureux. Achille était frisé au petit fer; ses cheveux abondants, séparés par une raie sur le côté gauche, bouffaient de part et d'autre et faisaient le coup de vent. Sa cravate cerise était à coques. Il tenait à la main un jonc d'une finesse extrême, dont le gland était de soie, et la pomme était une grosse bille d'agathe.

11 me demanda, avec une fatuité adorable, comment je le trouvais. Je lui répondis : à croquer ; mais j'ajoutai que la tante Joséphine était

folle de l'attifer comme à douze ans quand il en avait quinze. Achille me répondit judicieusement qu'on avait beau faire, on ne le pourrait toujours rajeunir que de deux ou trois ans, et que cela n'empêcherait point les passants de me prendre pour son frère aîné, son père tout au plus.

— [ Flatteur! luidis-je.

Mais j'ai observé qu'on vivrait plus que centenaire, les compliments sont la seule chose de quoi on ne se blase jamais.

Je rendis à mon Achille la monnaie de sa pièce.

— Si, lui dis-je, ta sorcière de tante souffrait que tu parusses le bel âge que tu as, je serais plus content de sortir avec toi : déjà les femmes te regarderaient, et je pourrais croire qu'elles me regardent.

— Tu le croiras d'autant plus, me répliqua ce démon, si elles nous regardent cette aprèsmidi, puisque je n'ai l'air que d'un enfant sans conséquence.

Je l'aurais embrassé encore, mais Joséphine survint. Elle avait une jupe si étoffée que son

corsage, qui esl f<»rl garni, Bemblait étriqué par comparaison et ses épaules rétrécies. Je n'ai

jamais vu si |>»Mit chapeau que son chapeau, dont les brides étaient nouées sous le menton comme la cravate d'Achille, et qui se prolongeait derrière par deux interminables rubans ou suivez-moi-jeune-homme. « Si c'est elle, me dis-je, que Ton suit, c'est trop fort. » Elle brandissait une ombrelle de poupée couverte de dentelle noire sur un fond blanc, et dont le manche d'ivoire était cassé par le milieu.

Nous fîmes route ensemble tous les trois parmi une foule endimanchée que je renonce à décrire; Joséphine, qui avait sa place marquée au dernier rang des personnages officiels, nous quitta rue neuve des Capucines pour gagner son estrade. Je demeurai avec Achille mêlé au petit peuple que j'ai toujours, et pour cause, préféré aux grands de la terre : je suis baron, mais je ne suis pas né; je ne suis qu'un soldat In'iireux. Soldat ! Je sentis bien ce jour-là que le proverbe On ne peut pas être et avoir été ne vaut que pour les civils : quand on a été militaire, on Test toujours. A la vue du premier bonint

à poil et du premier étendard, aux premiers accents de la musique, je fus transporté d'un enthousiasme juvénile. L'air d'Hortense me fit tressaillir comme jadis Veillons au salut de r Empire ou l'hymne des Marseillais. Mon cœur battait, mes yeux se remplissaient de larmes. Je ne vis rien du défilé : si je le voulais peindre, je devrais recourir à mon imagination, et chacun sait que je n'en ai point, je n'ai que de la naïveté.

— Grand-père, me disait Achille, pourquo détournes-tu la tête? Regarde les soldats, regarde !

Je lui répondais :

— Mon enfant, je regarde en moi-même les autres, tous ceux que j'ai vus autrefois.

J'entendis quelqu'un de la foule murmurer avec déférence :

— C'est un vieux de la vieille.

J'avoue que ce mot me glaça. J'aurais voulu répondre : « C'est Fanfan. » Mes lèvres ne m'obéirent pas, elles prononcèrent : « Adieu, Fanfan... »

J'étais brisé. Je me remis un peu lorsque nous

lûmes tirés de la presse. Nous revînmes par la rue de Rivoli, sous les arcades. Je me taisais, Achille imitait mon silence ; mais il jeta un léger cri.

— Grand-père Fanfan, me dit-il, elles nous suivent. Elles te suivent!

— Qui, mon Chérubin?

— Deux dames !

Les deux dames étaient deux modestes ouvrières, de ces grisettes comme il paraît que Ton n'en voit plus. Je fis scrupule de favoriser leur erreur, et je leur montrai ma ligure, je forçai Achille de leur montrer son aimable visage.

L'expérience ne tourna pas à ma confusion ; car l'une des deux grisettes dit à l'autre :

— Le petit est aussi très bien.

Ce mot rachetait « vieux de la vieille ». Je remerciai la grisette d'une œillade qui ne fut point sans éclat; je ne demandai pas mon reste.

— Rentrons, dis-je à mon petit-iils.

Et je répétais tout bas :

« Adieu, Fanfan... »

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