L'AUTRE DANGER
comme j'ai dit, aussi colossale que le colosse, trouvait moyen de rouler d'un mur à l'autre et de ne se point heurter à chaque pas.
Une porte vitrée, qui demeurait entre-bâillée, à droite, donnait sur la cuisine; et comme j'ai la mémoire des parfums, je crus en effet que j'étais retourné au Caire. J'avisai une seule autre porte, au bout de ce corridor (qui à la vérité n'avait pas trois mètres de long, bien que j'en parle pendant un quart d'heure). La femme posa sa grosse patte sur le bouton de cuivre, et je pensai défaillir; d'autant qu'elle se hâta de manier le bouton et de tirer la porte, à peu près comme je me hâte de décrire. Au surplus, je n'ai pas achevé. Il me reste le papier de tenture, auquel je pris garde en ce moment : il était rougeâtre, avec de petits dessins jaunes qui ne représentaient rien du tout, mais qui me parurent fort précisément représenter une centaine d'affreuses petites têtes; et je crus voir, dans mon trouble, que ces petites têtes me faisaient des grimaces menaçantes. Sinistre présage !
La porte, enfin, s'ouvrit, et il me parut que je
revenais à moi Boudain. Je sentais une Fraîcheur délicieuse, comme si je fusse entré dans une salle de marbre <>ù l'eau jailli! dans les vasques. La réalité était plus vulgaire. La salle était une pièce carrée, lendue d'un papier gris où ne manquaient point les taches, mais a deux fenêtres, qui donnaient sur le ehêneau de la maison. Je me suis rarement vu si près du ciel : je respirais la brise printanière, je dominais les arbres d'un beau jardin, j'écoutais le chant des oiseaux.
J'avais autre chose à faire que de l'écouter. Mes yeux ravis se tournèrent vers le divan; car la pièce était meublée à l'orientale, c'est-à-dire qu'elle ne l'était point, sauf cette espèce d<> caj sur quoi l'on jette un matelas et un tapis. J'y croyais voir Marika : je l'avisai en effet, m au pied du divan, aux pieds de celte mère quo j'imaginais déjà flétrie, comme I»1 Boni environ à trente ans les femmes des olimats fcorrides. Ah! >i je fus ingrat, si je fus criminel, amour, j'ai bien des excuses : Marie c'était qu'une nymphe insignifiante auprès de cette déesse. Pouvais-je hésiter entre les deux? Je n'y songeai point.
L'AUTKE DANGEB Iffî
« Ah! Suzanne, dit Chérubin, qu'elle est belle, mais qu'elle est imposante ! » Est-ce pour sa beauté qu'il l'aime, ou bien parce qu'elle est imposante? Il me souvient d'avoir écrit ailleurs que j'avais une préférence à vingt ans pour les tleurs à peine écloses. Cela est vrai; mais je me demande si je ne suis pas mieux dans mon rôle quand je me laisse aller à préférer les fruits mûrs. Je ne discute pas volontiers les questions de principe; mais je me suis toujours assez bien rendu compte de mes sentiments, dans l'instant même qu'ils se formaient. J'aperçus, si je puis dire, le ressort de cet événement nouveau, que je définis par le moyen d'une comparaison. Parfois ramant d'une jeune mère égare ses désirs et ses vœux, lorsque la fille de sa maîtresse lui rappelle trop fidèlement* aux premières heures de l'automne, le premier printemps de son amour. Ce danger qu'il n'avait pu prévoir parmi tant de périls dont esl semée la passion, cet autre danger le surprend, l'étonné. Il se défend avec honnêteté, il cède... Je cédai de môme, mais mon aventure était justement le contraire de la sienne. La ressemblance de la fille et de la
mère était Frappante : j'avais aimé «l'abord r«dl»' qui a'étail qu'une enfant, je ne pus voir, sans l'aimer à sou tour, et exclusivement, celle qui était une femme. Ce cas doit être plus rare, mais encore nue fois il est plus de la manière de Panfan.
Ce qui me chagrina fut que la petite, à qui je n'eusse pas attribué tant de pénétration, lut dans mon cœur aussi clairement que j'y pouvais lire moi-même. Elle me lança un regard courroucé, et j'observai le tremblement de sa voix quand elle dit :
— Maman Irène, voici monsieur dont je t'ai parlé, qui peut nous sauver de nos ennuis.
Ce nom d'Irène me parut bien convenir à une si majestueuse personne. Elle n'avait point encore pris la peine de tourner la tôte de mon côté. Elle s'y résolut enfin, et le fit avec une Lenteur singulière. Elle souriait; mais, après qu'elle m'eut considéré, son visage s'assombrit, ses sourcils se froncèrent, elle trahit le découragement le plus profond. Cette expression de physionomie aurait pu me fâcher, si je n'en eusse deviné Là cause : on me présentait comme
I /AUTRE DANGEB 159
un sauveur, je n'en ai point l'air, et Irène, qui ne pouvait me prendre au sérieux sur ma mine, retombait dans le désespoir après avoir espéré un moment. Je lui baisai la main. Elle sourit encore, je vis qu'elle était émue. Je la décevais, je ne lui déplaisais point. Je crois même que je lui plaisais fort, pour la même raison qu'elle m'avait séduit : ne devais-je point être fait pour elle, dès qu'elle était faite pour moi? Elle me témoignait maintenant une bienveillance, en quelque sorte, maternelle; mais elle avait la poitrine agitée. Nous gardions toujours le silence.
Je le rompis.
— Madame la Générale, lui dis-je avec sentiment, lorsque j'eus hier le bonheur de rencontrer mademoiselle Marie où vous savez, j'admirai sa -race, mais je présumai son infortune et la vôtre. Elle ne m'en a touché qu'un mot, j'attends de vous des explications plus circonstanciées ; mais je n'ignore déjà plus que, par une faveur à peine croyable du destin, je vous puis être de quelque secours. J'en bénis le ciel, et je brûle de me mettre à vos ordres.
100 HISTOIRE AMOI LNFAN
— Asseyez-vous, monsieur, me répondit-elle de la voix la plus barmoniéui
Je in' pouvais Lui obéir qu'en me posant fort près d'elle el sur le bord même <lu divan. Je le fia avec joie. Kilo, pria ensuite Marike d'aveindre les papiers de famille, qui Be trouvaient ranj dans une pièce voisine, et sans attendre le retour de B8 Bile, me fit en cea termes son réoil :
— Je suis née en Alexandrie de parents gr< qui jouissaient d'une honnête aisance. Le général me rencontra dès la prise de la ville. Je sus lui plaire, mais j'élais bien élevée : il demanda ma main à mon respectable père. 11 écrivit <in même temps à sa famille, La réponse ne nous pan int que plusieurs mois après que le mariage avait été célébré. Ce n'était pas un refus. Je crus toutefois sentir que M. et M"le I... eussenl rêvé pour leur lils une autre union. Ils m'accueilhreni néanmoins d'assez honne grâce, quand le général me l«i> lit connaître. Ils ont des mœurs et de La religion, j'étais L'épouse de leur fils, j'étais leur enfant. L'idée seule d'un divorce leur eûl fait horreur, et Le général au Burplus h y eûl poinl consenti. Hélas ! il a trouvé
L'AUTRE DAXOEli 161
la mort dans les plaines glacées de la Russie. Mes beaux-parents ont presque aussitôt élevé des doutes sur la validité de notre mariage. 11 règne un grand désordre dans les archives de l'armée d'Egypte. Je n'ai jamais pu retrouver les actes authentiques. Une correspondance que je possède y suppléerait au besoin, mais il faudrait entamer un procès, je suis sans ressource, et mes beaux-parents n'ont pas rougi de me mettre sur le pavé ainsi que ma tendre fille, le colosse de Rosette et la femme fellah. Le dévouement de ces deux serviteurs fidèles et les talents de Marika m'ont préservée de mourir de faim, car je suis bien incapable de gagner ma vie. Voilà où est réduite la veuve d'un héros! J'écoutais ce récit à peu près comme Didon écoute celui d'Enée, où il y a plus de longueurs; c'est-à-dire que je ne l'écoutais guère, et mon cœur y était plus attentif que mon esprit. Emporté par ma générosité coutumière, je me jurais déjà de sauver Irène, dussé-je ne la sauver que pour la perdre. « Nous gagnerons ce procès, mécriais-je au dedans de moi-même. J'y sacrifierai mes petites rentes et ma pension. Nous le
Les HISTOIRE AMOUREUSE DE FANFAN
gagnerons! Mais il faut «l'abord le faire, et j<i Mil ce que les procès durent. En attendant, je Verrai ma belle chaque jour. J'aurai le bonheur de lui consacrer tous les instants de ma \ ie. J'ai lieu de croire qu'elle n'y sera pas insensible. »
Comme Irène achevait sa narration touchante Marie reparut, pliant sous le poids de ce que les gens de loi appellent un dossier. Je la soulageai de son fardeau que je renversai un peu pêle-mêle sur le divan, et nous commençâmes sans désemparer le dépouillement des paperasses. Irène, au cours de cette opération, changea si soudainement de physionomie et de manières que j'en fus étonné, mais ravi. La déesse, dont la majesté m'accablait un peu, devint plus humaine, et même, un autre que moi lui eût reproché de passer la mesure. Elle se montra gaie, futile jusqu'à l'incroyable, et d'une puérilité que celle même de la petite fille, ni la mienne, n'égalaient point. J<' reconnus en elle une de ces femmes d'Orient* créatures charmantes, élevées dans l'ombre des gynécées, et qui n'ont aucune solidité d'esprit.
Je sais mieux que personne, ayant travaillé
L'AUTRE DANGEB 163
dans les bureaux, qu'il doit régner un grand désordre aux archives officielles de la campagne d'Egypte; mais ce désordre ne saurait rien être au prix de celui qui régnait parmi le dossier d'Irène. Elle s'en amusait follement. Elle aimait de relire l'une après l'autre deux lettres séparées par un intervalle de quatre ou cinq ans, et dont les sujets ne différaient pas moins que les dates. Elle riait de cette bigarrure comme d'une chose impayable. Le moindre bout de papier lui suggérait des souvenirs qui s'enchaînaient et qui n'en finissaient plus; et d'autres fois elle n'avait pas gardé le moindre souvenir d'un fait qui me semblait être de la première importance. Toute cette inconséquence donnait sur les nerfs à Marie, mais moi qui suis homme et qui aime que les femmes soient femmes, je ne m'en lassais point. J'embrouillais encore, en y puisant au hasard, ce bienheureux dossier. Par ce procédé, nous n'avançâmes guère notre besogne, et je ne me doutais point qu'il fût six heures quand le colosse de Rosette vint demander un peu rudement à la générale si elle comptait de dîner ce jour-là. Il le demanda en son langage, que
Marie s'empressa de me traduire : car elle ne se souciait point de me voir demeurer plus longtemps. x
Je me rappelai l'odeur du ragoût que j'avais sentie dans le corridor. Je ne pus souffrir que mon Irène se nourrît si grossièrement.
— Prenez patience, lui dis-je, et ne vous mettez pas à table que je ne sois revenu : je m'en vas quérir notre souper.
Je me rendis aussitôt chez Chevet, qui n'était pas loin. C'est une banque, où, de même que mon oncle Redouté, j'ai fait trop de placements à fonds perdus.
Je ne suis pas un écrivain militaire, et je cite peu le général baron Jomini, dont le sérieux me rebute, mais je ne laisse pas de l'avoir connu. Il me dit un jour, de la stratégie, qu'elle est moins une science ou un art qu'une pratique de sens commun, et que le premier venu s'y débrouille qui n'est point sot. Je le crois sur parole, d'autant que j'ai fait la même remarque toucbant la stratégie amoureuse. Il n'est rien de si simple. L'offensive réussit presque toujours; je tiens qu'elle doit être aussi franche que vigoureuse. Je ne puis me résoudre d'employer la ruse : je me mépriserais. Dans ces combats,
BISTOIRE \MOUREUSE DE PANFAN
l,i nature est Qotre plus sûre <illi<'1'' : qous D'en
(lovons point fausser la naïveté par nos malins. J'ai souvent remporté la victoire, je ne l'ai jamais surprise ni séduite. Ou bien ce fut à mon insu.
Je suis si étourdi que je ne songeai plus que Marika, la véritable femme fellah et le colosse de Rosette se devaient rendre aux montagnes russes de fort bonne heure. En retardant leur souper, je m'assurais un tête-à-tête avec Irène! Je ne le fis point exprès, mais les appareilsont contre moi, et Ton m'accuserait de ce calcul si je ne m'étais d'abord justifié.
Je perdis un temps incroyable chez Chevcf. C'est dommage que je n'aie jamais eu beaucoup d'argent, car j'aime prodigieusement de le dépenser. J'ai envie de tout ce qui s'achète, surtout qui se mange, et quand je fais un repas fin, je dis comme les ladres : « Voilà des bouchées fort chères : mais au lieu de le dire comme eux avec ennui, j'ai un surcroît de plaisir. Je suis, de plus, un amant magnifique. .le ae pense point qu'à moi (entendez-le comme vous voudrez). Je ne saurais me régaler si je ne
régale (ne me tirerai-je point de ce double sens?) J'essayai de deviner les goûts d'Irène et les particularités de sa gourmandise. J'achetai les denrées des Iles, et, au cas qu'elle ne les aimât point, les plus belles primeurs de France; bref, je dévalisai la boutique; et lorsque je revins chargé de victuailles, riant de la joie que j'allais procurer, je trouvai Marie qui avait déjà son manteau sur les épaules et qui partageait un méchant morceau de fromage avec les deux colosses.
— Je vais travailler de mon métier, me ditelle. On n'a pas eu le loisir de vous attendre. Vous n'y perdrez rien : maman vous reste.
Elle m'assena un regard qui me perça le cœur. Un regard de la mère me guérit dans le môme instant. La balladère et ses deux acolytes s'en furent, je demeurai seul avec Irène. J'étais transporté d'un bonheur où se mêlait un peu d'inquiétude. J'ai crayonné le portrait de la générale F***. Je rappelle que, selon la lumière, comme eût parlé mon oncle, cette beauté présentait deux aspects différents : elle était beauté d'enfant, beauté de déesse et de reine. J'en admi-
rais la majesté, j 'en préférais la grâce puérile, surtout à souper, je tremblais qu'elle ne goûtât mos friandises avec la môme solennité que les Immortels dégustent le nectar et savourent l'ambroisie. Mes craintes furent tôt dissipées. Dès que je rompis les ficelles et tirai mes provisions de leurs enveloppes, elle battit des mains, elle lit de petits cris, des rires, qui m'eussent peut-être semblé fort niais si je n'eusse été amoureux. « Est-il possible (me disais-je) qu'elle soit égyptienne ou grecque? Je la croirais plutôt créole. » Je me félicitais de lui avoir apporté des pamplemousses, que nous mangeâmes en guise de horsd'œuvre, et bien plus savamment que Paul et Virginie] car, au lieu d'y mordre à belles denN. je les tranchai en deux parties, puis en quartiers, que je laissai dans l'écorce comme dans une coupe; je les saupoudrai de sucre et les arrosai de marasquin. Cette petite quantité de liqueur mit dès l'abord mon Irène dans un état d'ivresse légère, qui ne fit par la suite que croître et embellir. Notre conversation en fut grandement facilitée : elle ne tarissail point et, quand on y songe, cela est extraordinaire ; car notre connais-
sance datait de trois ou quatre heures et n'était pas encore intime ; mais la familiarité ne procède pas toujours d'une intimité véritable, et le ton d'un entretien, comme d'un morceau de chant, dépend de la première note et de l'attaque.
J'ai la tête solide, et ne me souviens pas de m'être enivré jamais, sinon d'eau pure, en Egypte, quand je mourais de soif; mais j'étais gai par politesse ou par imitation. Nous avions mis notre couvert sur un tabouret, nous étions assis sur le même divan. La place n'y manquait point, et je ne sais pourquoi nous nous tenions serrés étroitement l'un contre l'autre. Je ne veux pas citer une seconde fois le mot de Bonaparte sur l'adultère; mais qu'il est juste! D'ailleurs, il ne s'agissait point d'adultère, puisque Irène était veuve. Il faut bien qu'à la fin je l'avoue : je fus heureux. L'honneur ne me permet pas d'en dire plus; mais, si j'en disais moins, je manquerais au devoir sacré de la reconnaissance.
J'aime l'amour sans phrases, et je sus gré à Irène de ne me point dire : « Comme vous devez me mépriser! » ou autres sottises du même
style. Je trouvai cependant un peu fort qu'elle poussai le naturel jusqu'à sembler ne s'apercevoir de rien. J'en Fus piqué; puis je lis Je môme comme si de rien n'était. Cette fausse innocence me rendit imprudent. Je ne me sauvai point, comme J'aurais dû, avunt le retour de Marie. Ouand elle rentra, je sus ne point me troubler, mais ma seule présence était déjà suspecte. Je regardai la balladère en dessous, et il me parut quelle y voyait trop clair pour une demoiselle à marier. La femme fellah, à son ordinaire, faisait une figure stupide, et le colosse de Rosette n'attendait qu'un signe de Tune ou de l'autre de ses maîtresses pour me passer le lacet ou me faire boire ce qu'on appelle dans les pays turcs le mauvais café. Comme j'en avais déjà pris de fort bon, je me levai avec un peu trop de hâte.
— Ce n'est pas vous qui me chassez, dis-je gracieusement à Marika; mais Je m'avise, h vous voir de retour, qu'il est une heure indue.
— 11 est minuit, dit-elle.
— Je ne conçois pas, dis-je, comment le temps a pu fuir si vite.
Elle nie répondit, d'au ton de persiflage, que
l'amour fait passer le temps, et le temps fait passer l'amour. Ce mot n'est pas non plus d'une demoiselle à marier, mais elle l'avait lu sur une estampe.
— Eclairez à monsieur, dit Irène au colosse dune voix chantante.
Je protestai que je n'avais nul Lesoin de chandelle : j'avais encore moins besoin du coloqui m'aurait pu faire descendre plus vite que je n'eusse voulu. C'est bien ce que je lis, sans son aide, et je faillis vingt fois me causer les reins dans l'escalier. Je regagnai mon logis un peu plus soucieux que je ne suis d'habitude après mes fortunes. « Il ne me paraît point probable, me disais-je, que tout cela se poursuive ou s'achève sans tourner au drame. »
La péripétie que je redoutais fut dès le lendemain. On sonna chez moi environ neuf heures. La femme qui me servait alors était en course. J'ouvris moi-même et vis Marika toute seule, sans chaperon ni colosse. Je ne pus dissimuler ma surprise, mon embarras. Elle sentit la fausseté de cette situation, elle s'intimida, et acheva
\r: HISTOIRE AMOUREUSE DE FANFAN
de tout gâter en mo disant justement ce que j avais craint que sa mère ne me dît la veille, plus à propos.
— Vous allez me mépriser!
Je lui repartis avec froideur que je n'avais point de raison de la mépriser, et lui demandai ce qu'elle pensait avoir fait de mal. Elle frappa du pied.
— Je suis comme-il-j faut , me dit-elle. Je suis la fille du général F***. J'ai reçu de l'éducation, et je sais fort bien qu'une jeune fille ne doit pas courir les rues ni rendre des visites à un jeune homme.
Cette façon de parler m'adoucit.
— Chère petite... lui dis-je tendrement.
— Ah! s'écria-t-elle, que vous me rendez malheureuse!
— Pourquoi? dis-je.
— Vous ne m'aimez point!
Elle fondit en larmes, mais elle avait un air Furieux.
— C'est, lui dis-je avec un peu d'impatience, que je vous connais à peine, petite Marie.
— Vous ne connaissez point maman davantage !
Il me parut prudent de me fâcher, car je ne sais pas en vérité ce que je lui eusse pu répondre. D'ailleurs elle ne m'écoutait point.
— Vous ne deviez pas, poursuivit-elle, me donner à entendre que vous m'aimiez.
— Moi? dis-je innocemment. Je vous ai donné à entendre?...
— Vous avez voulu me prendre sur vos genoux! Sans la présence du colosse et de ma nourrice, vous savez bien que je me serais laissé faire! Vous m'avez embrassée, je l'ai permis. Mais il a suffi que vous vissiez ma mère, et vous ne m'avez plus prêté aucune attention. Je suis jalouse!
J'ai maintes fois observé qu'il est superflu de raisonner avec une femme, surtout quand elle a raison. Je pris le parti le plus sage, qui était d'attirer Marika sur mes genoux, précisément comme elle venait de dire, et de lui murmurer à l'oreille que je mourais d'envie de l'embrasser encore. Hélas! je ne mentais pas. Je ne goûtai point sans remords le plaisir de la serrer contiv mon cœur, mais je le goûtai délicieusement. Elle me rendit les baisers que je lui prodiguai-
mais la naïveté de ses transport! était si évidente que je me repentis de l'avoir témérairement jugée sur l'inconséquence de sa démarche. .le reconnus en elle, comme l'avant-veille, une vraie demoiselle à marier ». Il est heureux que je me sois avisé de son ingénuité s temps; car jetais sur le point de lui faire ma confession générale, et de lui dire cent choses inutiles où je pense quelle n'eût rien compris. Quand je vis bien que j'avais affaire à une enfant, je ne lui dis rien de trop, mais je lui répétai que je 1 aimais. J'ajoutai que j'aimais sa maman ni plus ni moins, et que j'étais bien libre, ce me semble, d'avoir une bonne amitié égale pour toutes les deux,
— Non, me dit-elle d'un ton farouche. Plutôt vous perdre que de vous partager!
Je la grondai Tort doucement. Elle lit mine de s'apaiser, je m'y laissai prendre, et je dois avouer ici, à ma honte, que celte petite jalouse passionnée me roula, comme on dit, en un tour de main.
— Si vous avr/ pour QOUS, me dit-elle (eu
appuyant sur Le wotis), l'affection que vous
annoncez, vous devez sentir que des personnes de noire rang n'acceptent pas certains services, même de l'ami lié. Je ne le dis point, ajouta -t-elle en riant de tout son cœur, pour le souper d'hier, que maman a sur la conscience, mais qui m'a passé devant le nez.
Elle reprit son sérieux.
— Il est en revanche, fit-elle, de bons offices également honorables et pour celui qui les reçoit et pour celui qui les rend. Allez donc chez les parents de mon père...
— J'y suis prêt, m'écriai-je, en portant une main à mon gilet.
— Ne leur parlez point de notre misère, qui ne saurait les toucher : ils sont durs, mais fort préoccupés de convenances. Avertissez-les que vous possédez, que vous produiriez au besoin les preuves de ma légitimité, que je danse en public et que, s'ils ne m'aident, je ferai pis. Ils céderont, je les connais.
En effet, elle les connaissait bien, et moi, bonne bête, je ne soupçonnai point la noirceur de cette enfant, qu'elle avait cependant trahie en médisant tout à l'heure : « Plutôt vous perdre
que vous partager! » Je ne soupçonnai point davantage que je commisse une action peu louable en menaçant deux vieillards d'un bruit scandaleux pour les amener à composition. J'ai appris plus tard, j'ignorais alors que cela s'appelle « faire chanter ». J'y allai franc jeu bon argent. Après avoir reconduit Marika jusqu'au domicile de sa mère, où je ne montai point, je me rendis chez M. et Mmc F***, rue Saint-Honoré, au premier étage. Mon grade et mon titre me valurent d'elre reçu. Je me trouvai en présence de personnages de l'autre siècle, qui m'imposèrent d'abord, et même qui me firent froid dans le dos. Je me rappelai certains traits des lettres du général que j'avais lues, et qu'au temps même de la Terreur il donnait le vous à ses parents, bien qu'il fût de souche bourgeoise. J'étais décontenancé : mon respect céda bientôt à une indignation généreuse, et je leur débitai toute l'histoire si brusquement qu'ils parurent chanceler sous le coup. La vieille dame me dit cependant, d'une voix tremblante :
— Metle/-vous à notre place, monsieur : nous avons eu la douleur «le perdre notre Qls, et il
LA FILLE IUVALi: DE SA MÈRE 1,,
nous laisse en guise d'héritage une fille que nous n'aurions pas choisie!
— 11 est vrai, interrompit M. F***, mais il n'importe et je remercie le colonel de nous avoir dicte notre devoir. S'il est avéré qu'Irène est notre bru, et surtout qu'elle le peut crier sur les toits, nous ne saurions balaucer. Allez, monsieur, allez vite quérir les deux enfants prodigues.
Le mot ne me parut point fort juste, mais le prompt succès de ma démarche passait mon espérance, et j'en étais tout étourdi. J'obéis, j'allai quérir Marika et sa mère, et leur promis, en chemin, qu'on les accueillerait h bras ouverts. Elles eurent lieu d'être déçues.
Les deux vieillards étaient assis de part et d'autre de la cheminée. Ils se faisaient pendant. Ils ne se levèrent point.
— Madame, dit M. F***, mademoiselle, nous avons eu tort de vous renoncer pour notre bru et notre petite-lille. Nous venons d'acquérir la preuve que vous l'êtes, et la loi, en même temps que la religion, nous commande de pourvoir à vos besoins. Nous sommes résolus d'assurer
dorénavant votre existence, à condition que vous retourniez dans votre pays d'origine, où je puis vous proeurer le passage, grâce à certaines relations que j'ai. En attendant vous demeurer»/ ici, et vous me donnerez votre parole de n'en sortir sous aucun prétexte.
Il me lit ensuite une inclination profonde, et me dit, avec plus de sévérité que de politesse :
— Monsieur, j'ai l'honneur de vous saluer.
Je quittai, sans presque leur dire adieu, ces deux femmes que j'avais cru tour à tour aimer pour la vie. Je partis la rage au cœur. « Un serment, me disais-je, que l'on arrache, n'oblige point. Elles peuvent donner leur parole et sortir en toute sûreté de conscience. Hélas! Irène est trop indolente! Née pour l'esclavage, elle souffrira qu'on la tienne sous clef. Marie est plus éveillée, plus mièvre... » Un secret espoir me restait. Il ne l'ut point trompé. Je vis Marika une dernière fois, en cachette. Elle m'avait fait pisser un billet... Nous mêlâmes nos larmes et nos baisers, j'oubliai mes scrupules. Qui m'ose-
mit jeter la pierre? L'action la plus hasardée n'est pas véritablement coupable quand la récidive est impossible, puisque les casuistes prétendent que l'habitude seule fait le péché.
Soucieux d'être sans reproche à l'égard des dames, et ayant ouï dire qu'un péché avoué est à moitié pardonné, je veux cetle fois, pour en soulager ma conscience, faire une confession plutôt qu'un récit. Bien que je réserve pour la suite une belle Espagnole et une belle Polonaise, mes lecteurs savent déjà que j'ai connu des femmes de toutes les couleurs. Elles m'ont plu toutes : je ne veux pas dire si elles m'ont plu également, c'est mon secret. Du moins, elles m'ont procuré toutes une ivresse légère et rapide, les joies du désir inquiet, puis de la possession, celles du souvenir... ou de l'oubli :
HISTOIBE AMOUREUSE DE PANFAN
d'un mot, elles m'ont inspiré' l'amour, qui est l'essentiel. Son objet n'importe pas tant que l'on croit. C'est celui qui aime, qui rend maîtresses aimables. J'ai souvent brouillé les noms des miennes, sans jamais perdre la mémoire de mon nom; et comme je fus à tout âge Fanfan, je fus le même Fanfan dans les diverses parties du monde.
Toutes les femmes m'ont su plaire, sauf une espèce : je n'ai jamais pu digérer les Allemandes, si j'ose employer une locution si triviale. Je dirais que je n'ai jamais pu les voir en peinture, si ce n'était, hélas! bien autrement qu'en peinture que m'eût obligé de les voir une fortune ennemie.
J'ai pris Berlin en octobre 1806. J'en suis lin ;i titre de capitaine (c'est une manière d'annoncer que je venais d'obtenir ce grade); j'en suis moins lier à titre de Fanfan. Je n'avais pas d'abord de prévention contre les gens du pays, mais plutôt en leur faveur. Pendant la bataille dléna, sur les dix heures, au moment que le brouillard se dissipait, et qu'un soleil comparable à celui d'Austerlitz nous présageait le
même triomphe, j'avais aperçu, à notre droite, un fort beau carrosse attelé de chevaux blancs. J'avais pu distinguer à travers les vitres, grâce à ma lunette d'approche, une personne de la plus grande beauté.
— Ah! dis-je à l'un de mes camarades, qui est-ce?
Il me répondit :
— C'est la reine de Prusse. Elle f... le camp. J'admire la bravoure, jusque chez les femmes;
toutefois, je leur passe la pusillanimité, naturelle à leur faiblesse. J'observai que l'expression même de la terreur, loin de gâter le visage de cette reine, y ajoutait peut-être on ne sa il quoi de plus touchant. Je ne pus me défendre de tirer une de ces conclusions téméraires qui sont coutumières aux soldats comme aux voyageurs, et je décidai un peu vite que toutes les femmes du pays étaient belles, puisque la reine de Prusse l'était.
Je fus diverti de cette pensée par une fusillade, que j'entendis de l'autre côté, sur notre gauche. Je n'eus pas la peine de demander ce que c'était : l'Empereur, qui se trouvait à dix pas de
is', HISTOIRE A.MOUREUS1 DE FANFAN
moi, de la pire humeur, el qui prisait on piaffant, posa la question à une estafette. La
réj se lut que le maréchal Ney taillait en
pièces une masse de cavalerie. Murât survint, à la tête de ses dragons et de ses cuirassiers dont les chevaux tendaient la langue. 11 ramenait une division entière de Saxons, pour la plupart sanglants et blessés. Nous en eûmes pitié, et sitôt que Napoléon les eut passés en revue, nous leur donnâmes tout notre vin. Napoléon leur assura qu'il m; faisait pas la guerre à leur souverain, et leur oflïit le choix d'être désormais nos compagnons d'armes ou nos prisonniers. En attendant, nous leur avions sauvé la vie. Les Français aiment si fort d'exercer leur générosité qu'ils pensent devoir de la reconnaissance à qui leur en fournit l'occasion. Dès que nous obligeons, nous nous tenons pour obligés. Nous avions été si humains pour ces Saxons que nous les crûmes les meilleui gens de la terre. Comme je ne suis pas ferré à -lace sur la géographie, je ne lis nulle distinction entre eux ou les Prussiens, et je décidai de la vertu (h1- nu- comme de- autres, aussi témé-
rairement que, tout à l'heure, de la beauté de leurs femelles.
Il m'en fallut rabattre, sur ces deux points. Nous arrivâmes le 25 octobre à Potsdam, et le 27 à Charlottenbourg, où le roi de Prusse a un palais qui fait vis-à-vis à la porte du même nom, surmontée d'un char de triomphe. De la porte jusqu'au palais règne une allée d'arbres magnifiques. C'est par où nous fîmes notre entrée dans Berlin, le 28. Ce que je présumais des Berlinoises me faisait trembler de n'être point du cortège, qui ne comprit que vingt mille grenadiers et cuirassiers, outre la garde à pied et à cheval. Je regrettai bientôt de n'en avoir pas été dispensé.
La tenue était comme aux Tuileries, l'étatmajor en grand uniforme et le plumet de Murât démesuré. Le plus beau à voir était l'Empereur, qui était le plus mal habillé et qui n'arborait, en guise de panache, que sa cocarde d'un sou. Le lieu d'où nous partîmes est boisé : il me rappela mon cher bastion de la porte orientale. De même, les premières rues de la ville me rappelèrent celles de Milan; car elles sont
d'une régularité superbe, et véritablement tirées au cordeau. J'imaginai qu'une troisième fois j'entrais en vainqueur dans la capitale de la Lombardie, et je ne laissai pas de rêver fort doucement aux suites ordinaires de ces pompes, .le ne tardai pas de me plaindre que la ressemblance fût trop parfaite.
Je fus choqué à la réflexion de voir que tout le peuple se portait sur notre passage ou suivait nos demi-brigades, comme les escortent à Paris même les gamins saisis d'un enthousiasme puéril mais patriotique ; car enfin nous n'avions pas délivré ces Allemands comme jadis les Italiens, et nous venions tout au contraire de les bien frotter. Je n'aime pas d'humilier un ennemi vaincu : j'aime encore moins qu'il s'humilie lui-même, et s'il n'a pas l'épiderme sensible, je lui retire mon estime. Ces acclamations prussiennes me faisaient mal au cœur. Je ne fus pas moins débouté des Berlinoises, quand je les vis qui nous lançaient de leurs fenêtres des baisers cl (1rs fleurs, comme les dames de Milan. Ktait-ce pour ie»n> remercier d'avoir sabré leurs frères et leurs époux? Je les aurais sans doute jugées
moins sévèrement si j'avais remarqué qu'elles fussent jolies; mais il me parut que la reine avait tout pris pour elle. Je ne m'attarderai pas à crayonner leur portrait : ceux qui me lisent sont peut-être allés à Berlin, ou ils iront; une armée française y rentrera quelque jour dans les mêmes conditions que nous y entrâmes. Je veux me borner à dire ce que personnellement je leur reproche, à ces Berlinoises : elles sont trop bien nourries. Ce sont des cailles, je n'aime que les caillettes. J'ai déjà donné à entendre que je n'ai pas le goût des Orientaux. Une femme qui se penche ou qui s'appuie à la rampe d'un balcon doit être mince, «'lancée : je m'explique assez clairement. Une chair si luxuriante ne manque point d'attrait pour le glouton : je suis friand. J'ai bon appétit, mais petite bouche, et les morceaux de roi ne furent jamais de gros morceaux.
Je me promenai dans Berlin à peu près comme le héron de la fable, sauf que je n'eusse pas dédaigné un goujon; mais, comme je n'espérais point de pêcher ce fretin, j'étais d'ores et déjà résolu à jeûner. On n'est pas toujours libre
HISTOIRE AMOUREUSE DE l'AM'AN
de jeûner, singulièrement en Allemagne. Nonfûmes logés chea L'habitant. J'allai en soupirant à mon billet, qui était pour une dame fessier, veuve, et honnêtement riche, me dit-on. Les familles qui jouissaient d'une certaine aisance étaient réservées, comme juste, aux officiers. Cette veuve ne me promettait rien de bon. Il me ressouvint que maintes veuves ont eu, dès mon âge le plus tendre, un faible pour moi : j'ai rarement un faible pour elles, et je commençais de me demander sérieusement si je ne prendrais pas mes quartiers sur un banc de Charlottenbourg; mais un capitaine ne dort pi a la helle étoile.
Je ne trouvai point d'abord la veuve Kessler, mais une jeune fille assez bien faite (je ne veux point mentir), qui, dans la salle basse de la maison, distribuait des tartines à une demidouzaine d'enfants tout soufflés. Elle était velue d'une robe blanche et d'un tablier. Sa ceinture r-tait un ruban bleu, qu'elle portait, selon la mode française, beaucoup plus haut que la
taille. J'admirai sa chevelure abondante et blonde, la douceur de sou œil bien me charma,
LOTTE Ism
mais il manquait de vivacité; toutefois, elle me parut sensible. Elle n'étalait point sans grâce un peu de beurre sur chaque tartine; chacun des enfants en recevait une à son tour et criait :
— Merci, Lotte !
Ils formèrent ensuite une ronde. Tout cela était réglé à la prussienne. Un jeune officier, qui avait le bras en écharpe, était assis dans un coin. Il considérait cette scène si simple avec une émotion profonde, que je jugeai excessive, et qui me donna sur les nerfs.
Mais que diable me rappelaient ces tartines, celte ronde et ce nom de Lotte? La mémoire me revint tout d'un coup. J'avais eu la curiosité de lire ce roman de Werther, que Napoléon emporta dans sa valise en Egypte. Il ne m'avait guère diverti, ni encore moins suggéré le suicide. « Aujourd'hui, pensai-je, que je connais bien cette contrée, il m'intéresserait davantage. Voilà sans doute le tableau de l'Allemagne : une jeune fille qui met du beurre sur du pain, des enfants qui dansent, et un amoureux... qui regarde. »
l'.xi HISTOIRE AMOUREUSE l'i FANFAN
— Mademoiselle... dis-je, en Français, car j'ignore toute autre Langue.
Elle me reprit :
— « Madame », dit-elle, également en Français, mais avec un léger accent.
Je lui repartis, pour m'excuser, que cela n'est point inscrit sur les traits d'un jeune visage, et que son âge apparent ne l'annonçait point. Elle rougit. Je crus devoir faire une inclination vers le blessé, que je prenais pour le mari. Elle devina mon erreur, et me dit, en rougissant plus fort :
— Fritz n'est pas mon époux, mais notre ami le plus constant. Vous ne sauriez voir Wilhelm : il est prisonnier des Français !
— Aimable Lotte, m'écriai-je en posant une main sur mon cœur, ne tremblez pas pour ce digne militaire : mes concitoyens sont magnanimes, ils traitent avec bienveillance les ennemis désarmés, que le sort toujours incertain des batailles a fait tomber entre leurs mains.
J'eus le bonheur de ramener le sourire sur ses evres. Je lui fis alors compliment des six mioches à qui ellr donnait la becquée. Elle me
LOTTE l'.U
montra la substance qu'elle étendait sur un pain à la vérité fort bis.
— Ce n'est pas du beurre, me dit-elle : il est trop rare et trop cher.
Elle me le dit d'un ton qui ne me plut point. Je conçois qu'une ménagère économe prenne garde au prix du beurre, et même qu'elle en parle naïvement à un visiteur inconnu; mais elle avait l'air d'insinuer que c'était la faute des Français si le beurre faisait défaut à Berlin, et qu'au lieu de nous en vouloir on ne nous en aimait que mieux. Ces gens, hommes et femmes, sont trop plats. Je détournai la conversation, montrai mon billet et priai Lotte de m'indiquer ma chambre.
— La plus belle est occupée par Fritz, me dit-elle avec timidité; mais, si vous l'exigez...
Je répondis qu'un Français n'est pas un barbare et n'exige rien, dès qu'on lui témoigne une bonne volonté évidente. La chambre numéro deux était encore fort convenable, et je ne dissimulai point ma satisfaction. Je profitai de la circonstance pour aviser Lotte que les bourgeois, selon Tordre du gouverneur général
HISTOIRE AMMi'lii:i SE DE FANFAN
comte Httlin, ne devaient pas seulement nous donner place au feu •■! à La chandelle, maia noua fournir la nourriture et une bouteille de vin.
— 11 coûte un thaler! s'6cria-t-elle d'un air consterné.
C'est une monnaie du pays, qui vaut d<j trois a quatre francs. Je fis, sans répondre et en pinçant les lèvres, une nouvelle inclination, qui signifiait / que les questions de cuisine et de dépense m'ont toujours laissé indifférent. Elle se retira, non sans me couler un regard prometteur ou menaçant, ou bien les deux ensemble. Mon ordonnance me joignit dans ma chambre et commença de déballer mon porte-manteau, cependant que je me mettais h mon aise. Il trouva mon lin Lien piteux état, comme après plusieurs semaines de campagne. Celui que j'avais sur moi ne valait pas mieux et ne répondait pas à l'extérieur de mon uniforme. Il entreprit de le raccommoder. A ce moment, Ton heurta. Je criai d'entrer, pensant voir un domestique de mon sexe : je vis Lotte. Au fait, c'est encore la
ne de Chérubin si je suis toujours Fanfau. Je l<i suis. Du moins, je Tétais, mais en loques.
LnïiE 193
Je m'excusai. Lolte ne semblait point gênée : je ne voulus point me faire plus royaliste que le roi. Je ne suis pas étranger au sentiment de la pudeur; mais il est chez moi aussi momentané qu'il est vif. Lotte me protesta que son plus grand plaisir était de repriser les bas d'un homme sympathique.
— Vous y devez être plus habile que mon ordonnance, lui dis-je.
Aussitôt, je rendis la liberté à ce garçon, en lui recommandant d'aller faire belle jambe par la ville. Demeuré seul avec Lolte, je la considérai; elle me considérait de môme; mais elle était assise, moi debout, elle cousait : je la regardais de haut en bas, elle, en dessous. Nous ne disions rien. « Voilà, pensai-je, encore un tableau de l'Allemagne : une femme vertueuse qui répare les hardes d'un officier à moitié nu. »
Après quelques minutes de silence, Lotte prit la parole, et me raconta l'histoire de ses amours que je ne lui demandais pas. Elle descendit jusque dans les détails. Je ne rapporterai pas ce récit, qui ressemble à la première partie du roman de M. Gœthe. Soudain, elle versa quel-
m BUSTOIRE AMOUREUSE DE FANFAN
qiK's langea <it me demanda, comme la chose la plus naturelle du monde ou la plus indifférente, si je pensais ou non abuser de sa vertu.
J'ai toujours eu de la présence d'esprit : je lui répondis à propos qu'il élait impossible de La voir sans former le dessein de la posséder, mais qu'il était impossible de la connaître sans y renoncer sur-le-champ. J'ajoutai qu'elle m'était sacrée trois fois, comme honnête femme, maîtresse d'un blessé, épouse d'un héros malheureux et prisonnier de mon empereur. Elle fut si charmée de ma réponse qu'elle voulut, pour me remercier, dit-elle, m'embrasser comme la sœur embrasse le frère. Je ne mets pas en doute la pureté de ses intentions, mais j'ai peine à croire qu'en Prusse ou ailleurs, les sœurs embrassent ordinairement leurs frfcres de cette façon-là. Que dirai-je? Elle cessa, dans l'instant même, de m'être sacrée trois fois et môme une seule fois. Elle ne fit rien pour conserver ce caractère, et tout pour le perdre. Je la remerciai à mon tour avec effusion. Elle s'était remise à la besogne, et souriait d'un air assez malicieux.
LOTTE rr
— Maintenant, dit-elle, vous n'avez plus rien à me refuser.
Je faillis lui faire observer que c'était plutôt la réciproque; mais je pris garde que les étrangers n'entendent pas toujours bien la plaisanterie française, et je me bornai à lui répondre que ses désirs seraient pour moi dorénavant des ordres, qu'au reste ils l'avaient toujours été.
— Trésor, me dit-elle, aimes-tu le vin?
— Beaucoup, dis-je. Mais j'en consomme peu : je suis sobre.
Elle me repartit, avec une volubilité incroyable :
— N'exige pas le vin! Je te supplie au nom de l'amour! Je te supplie en versant des pleurs ! N'exige pas le vin, trésor : il est si cher! Pense, un thaler la bouteille! La bière en cruchon est presque meilleure, et on l'a pour rien!
Je fronçai le sourcil, et lui répétai que ses désirs étaient des ordres, que je boirais de la bière ou de l'eau, que j'avais connu bien d'autres privations. Je ne sais comment je fispour me rhabiller en un tour de main. Je sortis brusquement. A vrai dire, j'étais outré.
,!«• le fus davantage, quand j'appris /le mes
camarades que toutes les bourgeoises de la ville avaient extorqué la même concession des militaires qu'elles logeaient, mais apparemment sans leur faire payer le même prix.
Une destinée trop flatteuse a voulu que je fusse deux fois le rival de Napoléon. La première de ces deux rivalités, en Egypte, ne fut point hop malheureuse, je regretterais que mes lecteurs l'eussent oublié. Adèle combla mes vœux, alors que ceux de Bonaparte la trouvaient rebelle ; et quand je la dus céder entîn au général, le sort ne me refusa point une aimable compensation. Il me gâta un peu moins la seconde fois. J'obtins la compensation, qui ne laissait pas d'être aimable ; mais je n'obtins pas davantage, et comme j'avais le cœur pris, je fus au total fort malheureux. Je veux tout dire dès
Les premières Lignes : j'ai pendant près de onze années chéri la comtesse Marie Walewska, non pas uniquement (qui ne m'est pas possible), mais éperdument. Les deux dates extrêmes sont le ["janvier 1S07, où je la vis à Bronie, et le 15 décembre 1817, jour de sa mort prématur» elle avait épousé en 181 G le général comte Ornano.
Les détails de notre première rencontre ne sont pas inconnus des historiens ; mais j'observe qu'il n'est fait aucune mention de moi dans les divers mémoires publiés jusqu'à présent. Fanfan a passé inaperçu. On ne parle que de l'Empereur et du Grand-Maréchal Duroc, lequel joua en tout ceci un rôle bien scabreux. Peut-être ai-je le droit de dire tout net ce que je pense ; car c'est à moi-même qu'il y aurait lieu de reprocher la plupart des actes complaisants que l'Histoire attribue au Grand-Maréchal. Je n'en suis pas plus lier, mais j'ai des excuses : j'étais commandé de service, et je croyais, en me soumettant aveuglément à la discipline, avancer mes propres affaires.
L'Empereur venait de Pulstuck et se rendait
à Varsovie. Duroc était bien seul avec lui dans la berline ; mais je faisais partie de la faible escorle qui environnait Sa Majesté. L'on changea de chevaux à Bronie. Le Grand-Maréchal essayait en vain de se frayer un passage parmi le peuple, et de pénétrer dans la maison de poste. Ces braves gens acclamaient le libérateur de la Pologne. Je les fis ranger, en les poussant de part et d'autre le moins rudement que je pus : j'avais mis pied à terre par surcroît de précaution et d'humanité. Au moment que Duroc entrait dans le relais (je le dis pour spécifier que la chose n'est pas arrivée à lui, mais à moi), je sentis qu'une main saisissait la mienne et que ce n'était point celle d'un paysan ni d'un ouvrier. Je tournai la tête soudain, je vis deux femmes de la plus grande distinction. Il faut l'avouer : je n'en vis qu'une seule, et c'était presque une enfant. Elle semblait transportée d'enthousiasme, mais étonnée par la timidité. Elle rougissait. Ses yeux bleus étaient enflammés, et toutefois ils étaient tendres. Ses cheveux blonds... mais comment ai-je pu discerner et sa chevelure et ses yeux à travers le voile
noir qui l'enveloppait ? Elle était vêtue avec une simplicité indigne d'elle et qui cependant ajoutait ii son charme. Je ne veux point hasarder un portrait, assez connu : la trop modeste Walewska n'a pu défendre à tous les peintres d'en immortaliser le souvenir; je n'ai point leur talent, et le trouble que j'éprouve encore aujourd'hui ferait hésiter mon pinceau.
Elle parlait avec une exaltation singulière, mais elle proférait des mots sans suite. Sa compagne... je dus alors lui prêter attention quelques instants : elle m'aurait paru plus belle, si la grâce, à mon sentiment comme à celui de La Fontaine, n'était « plus belle que la beauté » ; sa compagne donc m'expliqua qu'elles étaient venues toutes deux d'un château fort éloigné pour contempler les traits de Napoléon, que celte foule vulgaire les effrayait, qu'elles me suppliaient de les tirer de là, et de faire en sorte qu'elles pussent entrevoir leur idole. Je ne savais que répondre, j'étais interdit. Sur i entrefaites, Duroc reparut. J'eus l'idée funeste de lui présenter les deux étrangères et de lui communiquer leur requête. 11 offrit la main à
elle qui déjà était la maîtresse de mon cœur, et sur-le-champ la conduisit jusqu'à la voiture. Mon obscurité, mon grade m'obligeaient de demeurer à distance. Je souffrais mille morts. La phrase môme du Grand-Maréchal ni la réplique de l'Empereur ne parvinrent pas à mon oreille; mais la craintive Polonaise s'écria si fort que je perçus quelques-uns de ses éclats : elle souhaitait la bienvenue au protecteur de sa patrie, et l'adjurait de restaurer enfin la Pologne. L'autre, qui était restée près de moi, me parlait, et je ne l'entendais pas. Elle me regardait, et je détournais les yeux. Je sentis que je l'intéressais, j'en fus gêné. Je lui demandai, pour rompre le silence :
— Comment s'appelle votre amie?
Elle me repartit :
— Je m'appelle Zosia.
— Mais elle? dis-je, sans aucun ménagement de politesse.
— Elle est, me répondit-on, l'épouse du vieux comte Anastase Colonnade Walewice-Walewski.
Je vis de loin que Napoléon lui donnait des fleurs...
Le Grand-Maréchal avait repris place dans la berline. Je dus monter à cheval et joindre au op. L'Empereur agitait son chapeau à la portière
.I»1 ne me pique pas d'être grand elerc en amour : je ne connais que la pratique et je déteste la pédanterie; mais il est vrai que, ce T janvier, je reçus du ciel pour étrenne le don de lire dans mon propre cœur et dans le cœur •le plusieurs personnes. Les sentiments de l'Empereur et ceux même de Marie ne m'étaient pas cachés plus que les miens. Je venais d'avoir deux exemples du coup de foudre. Je ne dirai point trois, car Mm,> Walewska n'a jamais aimé Napoléon, encore qu'elle lui ait marqué une amitié extrêmement vivo et un dévouement sublime. Elle fut, à rebours de la plupart des femmes, sauf peut-être dans le mariage, fidèle sans être amoureuse. Mais l'Empereur était amoureux comme un sous-lieutenanl et je l'étais comme Chérubin. Cependant nous courions sur la route de Varsovie.
J'y arrivai au désespoir. <• Marie, me disais- je, qui a fait tant de chemin pour voir une mi-
nute le restaurateur présumé de la Pologne, en fera un peu plus pour le venir retrouver ici el satisfaire plus à loisir son admiration ou sa curiosité. Ils se rencontreront dans les bals, dans les fêtes d'où je serai exclu. Elle est vertueuse, mais quelle vertu résisterait à Napoléon? » J'errais par les rues de la ville, je cherchais Marie, je me liais au hasard. Je ne me doutais pas que l'Empereur la cherchait aussi ou la faisait rechercher, mais en vain. J'avais même sur lui un avantage fort sensible : je savais le nom de notre divinité, il l'ignorait! Cela est à ne pas croire, car la première question qu'il posait d'ordinaire aux femmes était relative à leur état civil et au nombre de leurs enfants; mais à Bronie, dans son trouble, il avait oublié ce protocole. Il avait fait ensuite à ce propos, mais trop tard, une scène à Duroc dont l'oubli paraîtra moins inexcusable. Quand je l'appris, ma peine en fut soulagée : je ne comptais pas d'être jamais heureux ; mais jetais préservé de la jalousie. Cette joie fut de courte durée.
La rencontre de Bronie avait fait jaser : on
n'ignorait, Banf moi, que le nom de L'héroïne. Cette aventure intéressait tout'1 La nobl< polonaise, déjà persuadée que, si elle donnait un»4 maîtresse à Napoléon, elle en obtiendrait le rétablissement du royaume. Le prince Joseph Poniatowski ne s'évertuait pas moins que la polio»' impériale à dénicher la dame de la poste. Far une fatalité inouïe, j'étais logé (dans Les ombles) à la Bâcha, qui est le palais Poniatowski. J'eus un beau matin la surprise de voir le prince en personne monter dans mon grenier. Après m'avoir salué avec bienveillance, il médit :
— Commandant (tel était alors mon grade), si j'en crois la renommée, vous vous trouviez à Bronie le premier de Tan, lorsque Sa Majesté y rencontra une certaine dame.
— Mon prince, répondis-je, il est vrai.
— On assure même que vous vous êtes entretenu avec cette personne et que vous L'avez conduite par la main jusqu'à la voiture de L'Empereur.
— Ge n'est pas moi, dis-je, mon prince, mais M. le (irand-Marécbal à qui je L'avais confia'.
— N'importe : j'imagine que vous vous êtes
informé de son nom? Veuillez me le faire connaître, il y va de l'intérêt le plus grave.
J'eus l'effronterie de répondre que je n'avais pas plus songé que l'Empereur à questionner la personne. Poniatowski sourit avec malice et n'insista point. Je me croyais quitte. Le surlendemain, on frappe, j'étais à ma toilette. Je crie d'entrer, et je vois cette Zo-ia qui chaperonnait Marie. J'avoue que, la voyant seule, je fus plus sensible à ses attraits et me reprochai de ne lui avoir pas d'abord rendu justice. Pour me le faire pardonner au cas qu'elle y eût pris garde là-bas, je lui témoignai une joie sincère. Je m'excusai en bons termes de me présenter devant elle si mal ou si peu vêtu.
— Mais j'ai pensé, dis-je, que c'était mon ordonnance qui entrait.
Elle me repartit fort librement, et même gaillardement, que je n'avais pas besoin d'attirer son attention sur ce qu'elle ne voyait que trop. En fallait-il davantage pour rompre la glace? J'osai lui demander des nouvelles de Mme Walewska, mais sur un ton d'indifférence.
— Vous lui pouvez rendre, me dit Zosia, un
servi--»' émineut, et par La même occasion à ootre infortuné pa]
— Ah ! lis-je, madame, je ^uis un bien petit personnage, et je n'ai point la prétention de restaurer la Pologn
— Vous y pourriez, me dil-elle, contribuer
selon vos moyen-, et il n'est pas une Polon.-i qui ne vous en fût reconnaissante.
— Mon Dieu ! dis-je, madame, elles sont charmantes, mais je ne les désire point tou(<
je n'y suffirais pas. Je n'en désire qu'une seul<\
— On vous entend, me répondit Zosia.
Klle ne m'entendait point du tout. Je ne ris point de ce quiproquo, il me parut plus triste que plaisant. Après un silence embarrassé, je demandai à Zosia quel élut ce service émineut que je pouvais rendre à Marie.
— C'est, me dit-elle (avec une hypocrisie dont je ne jugeai que par la suite), c'est de ne révéler 6 âme qui vive...
L.i porte s'ouvrit comme à point nommé, et je vis encore paraître Poniatowski! La Zosia feignit un grand trouble et s'écri
— Par lui, par lui surtout, ne vous laissez
pas arracher notre secret! Xe lui dites pas mon nom, ne lui dites pas le nom de ma compagne ! Elle tomba en faiblesse devant le prince, tout comme Esther devant Assuérus. Poniatowski la releva comme Assuérus et lui demanda fort doucement, mais avec une autorité souveraine :
— Qui est donc cette compagne mystérieuse?
Elle répondit d'une voix faible :
— Marie Walewska.
Elle s'enfuit aussitôt. Le prince, qui avait un air de triomphe, me fit une inclination et se retira. Je demeurai seul; je ne comprenais rien à cette comédie, j'en étais dupe.
Je ne sus rien non plus de toute l'intrigue qui suivit. J'eus seulement le cruel bonheur d'entrevoir la comtesse à un bal de la Bâcha, où Poniatowski daigna me convier. Il est heureux que le feu de mes regards ait échappé à Napoléon : car Louis de Périgord et Bertrand, qui s'étaient permis de faire leur cour à l'innocente favorite, furent expédiés le soir môme, l'un au 6e corps sur la Passarge, et l'autre au quartier
général de Jérôme devant Breslau. Mais je l'avais bien «lit à Zosia : j'étais un Irop petil personnage...
Quelques jours plus lard, je suis mandé au Grand-Palais environ minuit. On m'affuble d'un long manteau couleur de muraille, et l'on me fait changer ma coiffure d'uniforme pour un chapeau rond. On me pousse dans une voiture. J'y trouve Zosia. Je la somme de me faire connaître ce qu'on attend de nous.
— Je n'ai pas, me dit-elle, la force de vous répondre, je suis accablée.
Je la presse, je lui fais violence, mais déjà les chevaux s'arrêtent, et l'accablement de Zosia ne l'empêche pas de se jeter hors de la voiture.
— Tenez la portière, me dit-elle, et baissez le marchepied. Je reviens.
J'obéis, quelques instants se passent, et je vois Zosia, je vois une autre femme, égar tremblante. Je la reconnais à travers ses voiles. Je lui aide à monter dans la voiture, je prends place vis-à-vis d'elle. C'est moi qui conduis la \h-time au sacrifice et cette victime est celle que j'aime ! Moments affreux ! Rien ne m'es!
épargné. Nous retournons au Grand-Palais. C'est moi qui lui fais gravir l'escalier des appartements. J'ouvre une porte : le maître du monde est derrière la porte, et je manque de le heurter. Il attire à lui celle que je voudrais lui disputer, il me l'arrache. Je suis seul encore, dans un boudoir mal éclairé ; non pas seul : voici, près de moi, Zosia ; mais je ne la reconnais point, je l'appelle Marie î Elle profile de mon délire. Elle me caresse et je lui rends ses baisers ! Soudain, nous entendons des éclats de voix dans la pièce voisine. Napoléon ordonne et il n'est point obéi. C'est, à côté, une terrible scène. Je ne distingue pas les mots, les cris me percent le cœur. Je tremble de tous mes membres, moi qui n'ai jamais tremblé dans les combats. Mais quel champ de bataille que celuici ! Un dernier cri déchire le silence nocturne, puis c'est un silence plus effroyable encore. J'ai su depuis que Marie était tombée en syncope et que Napoléon cette fois l'avait respectée; mais j'avais moi-même presque perdu le sentiment. Quand je revins à moi, Zosia essuyait mon front baigné de sueur, mes yeux baignés de
•.•lu HISTOIRE AMOUREUSE DE FANFAN
larmes. Jonc Bais quelle rage me jeta entre ses bras...
La porte se rouvrit brusquement. J'entendis la voix de Napoléon crier :
— L'officier? Où est l'officier de service?
Je me présentai sans mot dire. Il remit entre mes mains la malheureuse Walewska, je dus ramener à leurs logis les deux femmes avec le même mystère et la môme cérémonie.
Je manquerais à un devoir sacré, si je ne témoignais ici que la Zosia fit de son mieux pour me rendre cher le souvenir de cette nuit tragique. Durant tout mon séjour à Varsovie, elle me prodigua les trésors d'une tendresse que je ne méconnaissais plus. Elle vint à Paris, lorsque l'Empereur y appela M"u Walewska et le jeune comte Alexandre. Je la retrouvai avec plaisir et je fus admis grâce à elle dans la familiarité de la comtesse; mais elle obtint de moi le serment que je ne ferais jamais l'aveu d'une passion contrariée. Moins jaloux que .Napoléon, je souffris sans impatience que Marie épousât Ornano en 1816. J'avais dès longtemps renoncé à tout espoir, je ne souhaitai- que son
bonheur. Il dura peu. Lorsque cette femme charmante et modeste fut condamnée par les médecins, ce fut Zosia qui me vint avertir, et nous allâmes ensemble rue de la Victoire lui dire un éternel adieu.
Je n'ai pas, sans doute, beaucoup d'esprit; mais j'ai l'esprit clair, et j'ai le goût comme l'esprit. De mon temps... — l'on va penser que j'en fais bien souvent l'éloge, pour un Chérubin demeuré tel jusqu'à l'impénitence finale : parbleu! c'est qu'à rebours de moi, qui ne change point, tout change, et je me trouve aujourd'hui moins agréablement encadré. De mon temps donc, les boiseries étaient peintes de gris-de-perle, au pis aller gris-de-souris, les rideaux affectaient des nuances tendres ou vives, et les habits, même d'homme, soutenaient La comparaison des tentures; j'aime les couleurs
•-Mï BISTOIRE AMOUREUSE DE FANPAN
gaies : je les préfère aux draperies d'enterrement.
Je me connais aux romans : j'en ai vécu. sinon écrit, un assez grand nombre. Je ne déteste point les aventures qui font pleurer, car il est de bien douces larmes; mais j'ai en aversion les histoires à dormir debout. Je fus toujours rebelle au romantisme : je pense l'avoir déjà dit. Je n'ai pas dissimulé qu'en Egypte, Adèle ne laissa point de me fâcher par une sorte de disparate que j'apercevais entre l'extrême naïveté de ses caresses et la pompe de son langage passionné. Toute invraisemblance me choque, encore que je souscrive à l'adage de Despréaux. Les histoires de brigands, ni même de voleurs, ne m'amusent point, sauf une que M. de Voltaire avait contée à mon aïeul, et qui tient en une demi-ligne : « // rtait un grand financier. »
Enfin, je répugne à tout ce qui sent le mystère. J'ai la foi du charbonnier pour deux et deux sont quatre, mais je diffère de lui pour la superstition. Je n'imagine pas qu'un mortel puisse pénétrer l'avenir, et je n'ai de ma vit
consulté MUe Lenormand. Je ne fais aucun état des h avertissements du ciel » et autres présages. J'y ai d'autant plus de mérite que je ne connais pas d'exemple que mes pressentiments ne se soient vérifiés. J'enrage, car je suis un étrange prophète, qui ne croit pas à son art et veut être démenti, comme Martine veut être battue. Mais le sort me taquine.
J ai rarement fait mon porte-manteau sans pronostiquer ce que me réservait le voyage ou la campagne que j'étais sur le point d'entreprendre. Ce n'est pas ordinairement les malheurs que je vois venir de loin. La première fois que je partis sans allégresse fut en 1808, lorsque Napoléon nous emmena faire la guerre par delà les Pyrénées et installer son frère Joseph sur le trône d'Espagne. Yaine besogne, et qui devait être funeste à nos arme>, à i'Empire! Mais je ne le savais pas d'avance, et je me demande de quoi je me pouvais bien méfier. Je n'avais point de raisons d'être prévenu contre l'Espagne, et j'en trouvais au moins une de l'être en sa faveur : ne fut- elle point la patrie du page à qui l'on a toujours dit que je ressemble, et la
HISTOIRE ÀMOUJKEUSE DE l'ANl'AX
mienne, après la France, par procuration? J'aurais dû brûler de connaître celle seconde patrie : j'étais de glace. .Je ne ressentais ni curiosité, ni ardeur militaire: il semblait que jr fusse blu et de la guerre et de l'amour.
Certes, j'avais trop couru le monde pour juger de ses aspects et de ses climats divers c la môme innocence que les pékins qui n'ont jamais quitté le coin de leur feu. Ils présument que, dans les pays méridionaux d'outremonts, l'azur est toujours limpide, le soleil ardent et la lune exactement pleine. Je savais déjà en 1808 qu'il n'est point de paradis sur terre, mais je savais aussi par expérience que l'Italie est bien près d'en être un, et sur la foi des cartes, j'aurais eu lieu de croire que l'Espagne lui lit pendant. D'où vient que je ne le croyais pas?
Ge n'était pas que je prêtasse l'oreille aux propos de quelques grognards qui avaient déjà poussé une pointe en ce pays et en faisaient de tristes rapports. Ils assuraient que, faute des i igognes qui errent par les rues, les villes
aient infestées de lézards et de serpent-:
que le vin de Malaga coûte trois sous la bouteille, mais que les soldats ne peuvent achever leur rai ion, tant il est fort : ceux qui en abusent tombent morts-ivres, et, au bout de huit jours, il faut leur tenir la cuiller, vu que leurs mains ?ont agitées d'un tremblement; qu'enfin les Espagnols prennent les poux à pincée et les jettent à terre en disant : « Celui qui l'a créé, qu'il te nourrisse! » Ces sales bêtes (je parle des poux), à force de remuer la paille dans les paillasses, épargnent aux hommes la peine de faire leur lit. Mais je ne crains pas les poux, étant fort soigneux de ma personne; encore moins le vin : j'ai déjà dit que je ne m'enivre que d'eau pure; ni le fléau des serpents et des lézards, puisqu'il paraît que les cigognes nous en délivrent.
J'avoue cependant que je fus marri d'observer dès les premières étapes que les descriptions de mes grognards répondaient un peu trop à la réalité. Je n'aimais guère non plus une certaine âpreté du paysage, l'aridité du sol, et la rigueur de la température qui passait toutes mes craintes. Ces inconvénients sont peu de chose, mais le
fanatisme des Espagnols et, le dirai-je? leurs mœurs me donnèrent bientôt d'autres sujets d'inquiétude. Je fus logé, à Irun, chez une dame âgée. Elle m'inspira d'abord ce sentiment mêlé de respect et de tristesse que nous vouons, dans l'armée, aux indisponibles, comme nous disons ('il notre langage; mais je n'aimai guère qu'elle parût effrayée à mon aspect, et je lui dis que je ne croyais pas être à faire peur.
— J'ai peur des militaires, me répondit-elle.
Je lui repartis que ceux de France n'ont jamais fait que du bien aux jeunes femmes et peu de mal aux autres. Elle me dit qu'elle était Française et réfugiée : je ne jugeai donc point des Espagnoles d'après ce modèle; mais elle me conta, et avec force détails, qu'elle avait sacrifié sa pudeur à Robespierre moins de quinze années auparavant, pour sauver les jours de son époux, et que l'Incorruptible ne l'en avait pas moins rendue veuve dès le lendemain matin. Voilà ce que j'appelais plus haut une histoire à dormir debout.
A Vittoria (jolie ville), j'eus le bonheur de rcudif service à deux prêtres émigrés, et le
malheur d'être baisé par eux sur les deux joues. Je ne pris contact avec les indigènes qu'à Burgos, et je n'eus pas à me louer d'eux, comme on va voir. J'étais dans l'église à midi. J'admirai le spectacle de l'horloge, qui, après le carillon, s'ouvre à deux battants et livre passage à tout un défilé de personnages mythologiques. Je fus ensuite inspecter mes grenadiers : ils avaient attaché leurs chevaux sous les arceaux du vestibule qui est à gauche de l'édifice, et ils faisaient tranquillement le pansage. Un petit garçon, de onze à douze ans, se présente; il propose à l'un de ces hommes de lui montrer le clocher. L'homme le suit, sans méfiance, et ne revient pas. Le petit garçon reparaît, entraine un autre grenadier, qui ne revient pas davantage. De loin, j'avais observé ce manège. Je prends avec moi une escouade, nous grimpons à notre tour. Nous forçons une porte, et nous trouvons nos camarades baignés dans leur sang, parmi des moines infâmes qui venaient de leur couper la tête. Il va de soi que les moines et le gamin furent incontinent précipités par la fenêtre: mais cette exécution ne me soulagea point, et le
souvenir de cet épisode, outre qu'il est horrible, acheva de m'mdisposer contre l'Espagne.
le «levais cependant voir pis encore à Valiadolid, où nous tûmes logés dans les couvents. Je n'ai aucune inclination au sacrilège, et j'étais bien résolu de respecter les saintes femmes qui
iplent ordinairement ces asiles; mais j'ai appris qu'elles y hébergeaient toutes les jeunes fille- de bonne race jusqu'à l'âge d'être mariées, et je ne me jurai point de traiter avec autant de scrupule celles qui n'avaient pas prononcé de vœux. 11 n'en fut ni plus ni moins, car nous trouvâmes la place parfaitement nette et toute Li volière effarouchée.
Mes grenadiers, persuadés que les nonnes ont pratiqué des cachettes dans le jardin, en fouillent le sol au moyen de leurs baguettes de fusil, et ils découvrent à chaque pas des cadavres d'enfants nouveau-nés. « Ah! m'écriai-je, saisi d'horreur, de quelle sinistre façon ce peuple entend-il L'amour? » Je n'échappai point mon sort, qui était de l'apprendre bientôt à mes dépens.
En dépit de mes appréhensions, je brillais de
presser contre mon sein une de ces créatures perfides que nous avons bien raison de maudire, mais dont nous ne saurions nous passer sans tomber dans la mélancolie. Je, m'étais tenu sur la réserve, par force, depuis mon départ de Paris; sauf à Bordeaux et à Bayonne, mais ce n'est pas la peine d'en parler. Je me laissai, en cette même ville de Valladolid, entraîner dans une maison de danses. Je vis Carmen exécuter les pas voluptueux de la jota et du fandango : je n'y résistai point. J'ai connu des filles de toutes les couleurs et un grand nombre de fort jolies, mais point de si brusquement séduisantes. Elle provoquait une sorte d'ivresse comparable à celle du vin de Malaga, et cette ivresse était soudaine. Elle inspirait un désir qui allait du premier coup jusqu'au paroxysme, et l'on ne pouvait concevoir qu'elle n'y satisfît point dans les cinq minutes. Ce fut justement ce qui arriva.
La souplesse de ses mouvements me rappelait les balladères orientales, mais elle avait plus de grâce. J'aurais tenu, et je tins en effet bientôt sa taille entre mes dix doigts. Sa gorge, si
j'ose hasarder cetle comparaison, était épanouie comme un bouquet : elle ne la cachait point, ni ses jambes. Quand elle passait devant moi,. elle agitait ses jupes dont l'ampleur semblait incroyable, et j'étais en proie au délire, comme si elle m'eût fait respirer un philtre. Son teint, dune pâleur mate, était cependant fort échauffé, et ses yeux, d'un noir de jais, lançaient des éclairs. Je voulus lui faire remettre un billet : elle ne m'en donna point la peine ni le loisir, et elle me jeta une fleur pourpre quelle avait à l'oreille. Je sus comprendre que c'était comme en Turquie jeter le mouchoir, mais que les Espagnoles en prennent l'initiative.
Elle quitta le tréteau, je la suivis. Elle nie conduisit à un galetas où l'on montait par une échelle, comme chez le citoyen Pascaud, lors de mes débuts. Je la remerciai fort de ne se point faire prier.
— Tu me plais ce soir, me dit-elle, qui sait si tu me plairas demain?
— Parbleu! dis-je, point de lendemain, c'était la devise de M. le chevalier de Charlieu, et c'est la mienne.
« Voilà, pensais-je, une fille qui entend l'amour précisément comme moi. Qu'avais-je donc imaginé des Espagnoles? »
Les préliminaires de la conversation ne traînèrent point, et je me persuadai de plus en plus que Carmen entendait l'amour comme moi. Elle y mettait seulement une ardeur plus sombre et plus sauvage. Ah! Dieu! ce n'était point du sang qui coulait dans les veines de cette femme, c'était du vif-argent, c'était du feu !
Je déchantai bien vite et pas plus tard que le lendemain. J'étais encore, malgré ma devise, fort amoureux, et j'avais hâte de revoir ma maîtresse. J'eus l'imprudence de l'aller voir en plein jour. Elle me plut, mais moins qu'aux lumières, et elle me fit un accueil glacial.
— Quoi? lui dis-je en riant. Est-ce pour n'en avoir pas le démenti? Tu m'as trouvé hier à ton goût, tu semblés aujourd'hui ne plus me connaître...
Elle fronça le sourcil.
— Il est certain, me dit-elle, que tu ne viens pas à propos. Je ne t'aitendais pas. La surprise pouvait me rendre folle de joie ou
me laisser indifférente. ('/était un coup de d<
Elle ajouta cent choses étranges : que l'amour i si un oiseau volage, un enfant rebelle, un iils de bohème, je ne sais quoi encore; qu'elle aimait qui ne l'aimait point, et réciproquement. Je lui repartis, avec un peu trop de vivacité, qu elle avait l'esprit de contradiction, et que l'amour n'est rien de ce qu'elle prétendait, mais un divertissement, dont il ne faut surtout point faire une corvée. Cette réponse ne parut pas lui plaire; mais son tempérament et, dans nne certaine mesure, le mien, nous aidèrent encore à tourner les difficultés de la conversation. Je fus heureux comme la veille, un peu moins que la veille, et je recommençai de croire que Carmen n'entendait pas l'amour de même que moi. Les épreuves des jours suivants ne firent que me confirmer dans cette opinion. Carmen avaii un véritable génie pour embrouiller les choses les plus simples et rendre le plaisir fâcheux. Je n'oserais alléguer ici tous les trail sa per-
versité» : mon lecteur pourrait croire que je me ne «que de lui. 11 suffisait que je fusse d'une humeur pour qu'elle fût de l'humeur contraire
Supposé que je sois le vent, elle était la girouette, et si je soufflais du Nord, elle indiquait le Midi. Elle se dérobait à mes caresses, ou me comblait des siennes, dès que je ne l'en sollicitais plus. Je lui demeurai fidèle comme aux autres, car je le suis chaque fois : elle entreprit aussitôt de me rendre jaloux, et le pis est qu'elle y faillit réussir. Elle rappela un toréador qu'elle avait quitté pour moi, et me dit ensuite qu'elle le quitterait si je consentais de déserter et de la suivre dans la sierra. Cette proposition absurde me dessilla les yeux. Je l'engageai à faire le bonheur du toréador et à me laisser faire mon devoir; puis je formai de nouveaux liens avec la maîtresse d'un de mes camarades, qui était blonde et Française.
Dès que j'eus planté là Carmen, elle ne me laissa plus un moment de repos. Je ne pouvais plus fréquenter les lieux publics : je l'y retrouvais toujours à point nommé. Elle invectivait contre moi à tue-tête, — il est vrai, en espagnol : je n'y gagnais rien, car les injures étaient, selon l'usage, les premiers mots de cette langue que nous avions tous appris. J'en étais quitte
HISTOIRE AMOUREUSE Dl l ANFAN
pour me tenir enfermé avec nia nouvelle conquête; mais Agathe (tel «Hait son nom) m'avait bien déçu. Le climat du pays L'avait gâtée, elle n'était guère moins Espagnole que Carmen, el toutes deux, bien qu'elles ne se connussent pas, semblaient s'être donné le mot pour me casser la tête. Nous courions à une catastrophe : je la pressentis et ne mis point l'éviter.
Carmen apprit je ne sais comment le nom de sa rivale, et celui de l'autre amant de sa rivale : elle me dénonça au capitaine P... (c'était lui). Le même jour, j'ai la sottise de me reiuli une course de taureaux. Je rencontre Carmen devant la « place». Elle m'aborde, me supplie, je la repousse. Au cours de la discussion, le toréador survient, et sans cérémonie plonge son couteau dans le sein de cette fille ennuyeuse, mais belle et infortunée. J'aurais pu êtreaccu>é de vc meurtre, je m'esquive, non sans avoir dit à cette dépouille sanglante un dernier adieu.
.l'avais vu le capitaine P.., entrer dans la place des taureaux. « Agathe est libre », pensaije, et pour me remettre de ces émotions, je lus chez elle. À ma vue, elle pâlit.
CARMEN. LA BELLE ESPAGNOLE 28fï
— Fuyez! dit-elle. Nous sommes dénoncés. Le capitaine a fait mine d'aller à la course, mais il peut revenir. Il nous tuerait!
Il revient dans l'instant môme, Agathe me pousse au fond d'une armoire pleine de nippes, qu'elle referme. Un meurtre et une armoire le même jour, c'en était trop : je rappelle que je répugne au romanesque. Je suffoquais, mais j'entendais parfaitement bien, et même je voyais par le trou de la serrure. Ce fut une scène épouvantable. Le capitaine allait et venait comme un furieux. Il sacrait. Il accablait la malheureuse Agathe d'outrages que je ne pouvais écouter de sang-froid. Je ne sais comment je fis pour me maîtriser si longtemps, mais je craignais de la perdre si je me montrais pour la défendre. Il perdit le sentiment de la dignité jusqu'à la rouer de coups.
Soudain, il la saisit à la gorge. Elle jette un cri plaintif, elle tombe. Je brise la porte d'un coup de poing, je me précipite à mon tour sur le capitaine, et, aveuglé par l'indignation, je lui passe mon sabre au travers du corps.
J'espère que la naïveté de ces récits est évidente, et que mes lecteurs ne m'accusent ni de me faire valoir ni de broder ; mais je veux prévenir une question que je sens qui va leur venir aux lèvres, et que leur doit suggérer en effet la dédicace de cet ouvrage. Je l'écris à l'intention de 7H01I arrière-petit- fils quand il aura quinze ans. « Fanfan, me dira quelque raisonneur, si vous n'aviez connu que des Manon et des Sylvie, des Thêrésia et des Irène, une Lotte, une Zosia, une Carmen, deux Marika et trois comtesses, vous n'auriez point apparemment fondé une famille et compté les enfants de vos enfants
jusqu'à la troisième génération. Avomv-le. Chérubin, vous avez fait comme les autres : von- avez fait une fin. »
Ah! Dieu! je prie que Ton m'épargne cette façon de parler! Elle n'est pas seulement cavalière, mais injurieuse, et dégoûterait les jeunes [H-rsonnes qui aspirent à un doux lien. Supposé que la plupart des maris soient si las el si fripés qu'on ait droit de dire qu'ils détellent quand ils prennent ce parti extrême, je n'ai point mérilé qu'on dît pareille chose de moi : je le proteste solennellement. L'aventure de mon mariage ne jure point avec mes autres fortunes d'amour, et bien que j'eusse alors la quarantaine sonnée, ce fut encore le maria-.' de Chérubin.
Toutefois, j'y pense, moyennant que l'on veuille bien n'entendre pas ce mot « fin » dans un trop vilain sens, j'accorderai que je lis une fin en épousant Laure, une lin charmante, mais une tin. Je ne me sentais pas moins capable d'amour, puisque je rêvais au contraire de fixer mon cœur à jamais, et de renoncer l'impertinente devise de M. Vivant Denon ou du cheva-
LE MARIAGE Dl LUBIN 331
lier do Gharlieu. Je n'étais point las d'aimer, mais de certaines façons d'aimer. Il est presque fatal que les passions illégitimes nous mènent aux catastrophes, et Ton a beau haïr la tragédie, on n'y saurait échapper. Le lecteur en a vu l'exemple dans le chapitre précédent, où je perçai de mon sabre un officier que j'estimais, après avoir vu poignarder une maîtresse dont j'avais par-dessus les yeux. Rien n'est moins de mon tempérament que ces histoires-là, et ce n'est pas sans dessein que je fais immédiatement suivre le chapitre de mes noces : je veux qu'on touche du doigt le lien de ces deux épisodes. Je puis dire que je fus candidat au mariage du jour où je reçus Carmen mourante sur mon sein et où j'eus le malheur, quelques instants plus tard, de tuer mon brave camarade. Oserai-je aborder un sujet plus délicat? La plus belle fille, dit-on, ne peut donner que ce qu'elle a ; d'où j'intère qu'elle ne saurait donner ce qu'elle n'a plus. Je ne veux point médire de mes maîtresses, mais il faut bien avouer que si, par un privilège sans exemple, je fis ou je refis mes débuts avec chacune d'elles, aucune, à
proprement parler, ne fit sos débuts avec moi. Je ne l'ai pu croire que de Manon; et encore, je l'ai cru, mais je n'en étais pas bien sûr. Je ne reproche pas à toutes les autres de ne m'avoir pas attendu; mais je ne suis pas sur ce point d'aussi bonne composition que Jean-Jacqiu- Rousseau, qui rit au nez de Thérèse quand elle lui déclara loyalement qu'elle ne lui apportait pas en dot une vertu de la première fraîcheur. Il répondit :
— Je n'y comptais guère. A Paris! Qu'importe cela?
Voilà bien un mot de provincial ! Je suis Parisien et je pense que cela importe, à Paris ou ailleurs. La rareté même en fait le prix.
J'aurais donné à mes lecteurs une bien fausse idée de mon caractère s'ils m'imaginaient elï'ronté comme un page, sous prétexte que je ne sui> jamais sorti de page. Effronté connut1 un page! La sotte expression! Un page est timide. Je l'étais. Chérubin — puisque je lui ressemble — est tondre et sensuel, mais réservé. — Ah! je me reconnais! — 11 a de la candeur, je n'ose dire de la pudeur : je craindrais que
l'on ne sourît; mais je vous confierai tout bas que je n'ai jamais alarmé la pudeur de mes maîtresses et qu'elles n'ont pas souvent répondu à la mienne. N'est-il pas naturel, que dis-je? nécessaire, que Chérubin jeune, pur et toujours novice, souhaite des amours assorties et gémisse en secret de ne les point rencontrer? Pour le faire court, sa destinée véritable est le mariage. Voilà ce que j'appellerais « le paradoxe de Chérubin ». Je veux pousser le paradoxe jusqu'à ses dernières conséquences, et j'ajoute que, si homme au monde doit épouser sage une fille sage, c'est bien lui; mais je retourne le proverbe, qui se retourne ici contre moi, et je confesse humblement que le plus beau garçon du monde ne peut donner que ce qu'il a.
Je me suis étendu sur les préliminaires un pou plus que je n'ai accoutumé : c'est que l'histoire de mon mariage est tout unie et ne prrte pas aux développements. Elle n'est pas romanesque : je ne voulais point qu'elle le Fût, je n'aurais pas cru me marier tout de bon. Mais je connais mon cœur : je savais bien que. si
Ton me présentait selon l<i- usages une jeune personne qui me, convint à tous égards, je n'aurais pas plus de peino à en tomber amoureux que si l<i basard seul l'eût mise sur mou chemin ; je savais que je me ferais aimer d'elle, que nous serions fort heureux el que nous aurions beaucoup d'enfants. Les notaires et la Providence peuvent également ménager des coups »!«• foudre. Je ne conçois pas la distinction que Ton l'ait entre les mariages de convenance et l<'-> mariages d'inclination. Il n'y a pas si grande dillerence de la convenance à l'idéal. Les romantiques se plaignent de la difficulté de renn.ntrer une âme sœur : pourquoi médire des officiers ministériels qui aident bien souvent les âmes sœurs à se deviner et à se réunir?
Je procédai rigoureusement par ordre : avant de soulever la question de personne, je commençai par déterminer ces convenances. Je peux dire que je me suis marié a priori. J'allai ensuite (comme je viens de le faire pressentir) rendre visite au notaire de ma famille, qui était, comme Notaire, ce que je pouvais désirer de mieux, il répondait parfaitement à l'idée
que je me faisais alors et que je me fais toujours d'un notaire. Il Tétait de la tête aux pieds, et plus peut-être que cela n'est permis même à ceux de sa profession. Physiquement il avait, en 1820, une figure et un costume de 1815 : ce rien de suranné est indispensable. Au moral, après trente ans d'exercice et une pratique des secrets de famille qui doit être fort instructive, il avait tout oublié, mais il n'avait rien appris. Il n'avait aucune expérience de la vie, et ne s'était pas aperçu, entre autres, de la révolution française. Son ignorance du cœur humain n'avait d'égale que son ignorance des affaires; mais il s'entendait merveilleusement à la rédaction des actes. Il était régulier dans sa conduite, léger en ses propos, et n'avait étudié le latin qu'à l'âge où il sied qu'un notaire lise ou traduise Horace. — Où ai-je la tête de crayonner le portrait de mon notaire? J'aurais mieux fait de dire son nom, qui était maître Pluche.
J'ai coutume d'aller droit au fait. Je lui annonçai donc, sans précautions oratoires, que j'avais dessein de me marier.
— Il est temps, me répondit cet imbécile.
( hi ne m'a jamais pris sans voit : je lui repartis qu'en effet, je pense que Ton se doil marier à la Qeur de L'âge.
— Quel âge avez-vous donc? me demanda M0 Pluche.
— A peine quarante ans, lui dis-je.
Il me protesta qu'on ne l'aurait point cru, je le priai de faire trêve aux compliments et de me dire s'il avait dans sa clientèle une fille a marier qui me pût aller comme un gant.
— Une fille un peu mûre? dit-il.
— Oui, dis-je, dans les quinze ou seize ans.
— J'ai votre affaire! s'écria ce brave homme. MUe Laure de Valenglars, cent mille écus de dot (qui étaient, en ce temps-là, une somme); elle touche du piano, peint des boîtes, et elle n'est pas mal ; mais le père est une . anache, et la mère est une belle-mère.
— Voilà, dis-je, en raccourci, le tableau dune famille bourgeoise. C'est justement ce que je souhaite. Moi-même, je n'ai pas le sou, mais point de dettes criardes; j'ai des mœurs; je suis colonel en retraite et baron.
— On ne prêtera, me dit-il, attention qu'à
votre grade, et surtout à votre titre. Mais avezvous de la religion ?
— J'en ai, dis-je, autant qu'il en faut avoir. J'estime qu'un homme doit croire à son lit de mort, et une femme, toute sa vie. Je n'accompagnerai pas la mienne à la messe, mais je viendrai la chercher à la sortie.
— Yous pensez bien ! me dit avec attendrissement ce modèle des notaires. M. et Mme de Valenglars auraient tort de vous refuser leur fille, et je présume que c'est une affaire conclue.
La présentation fut arrangée pour le mercredi suivant, au musée. Je feignis de m'y promener par hasard avec Me Pluche, comme si l'on pouvait se promener par hasard avec son notaire. Nous nous heurtâmes aux Valenglars devant la Melpomène. Ils poussèrent des cris de surprise, auxquels nous répondîmes par d'autres cris. Je n'avais d'yeux que pour Laure, qui me parut divine : je ne trouvais à redire qu'à sa toilette, et je pensais déjà que je l'attiferais autrement lorsque j'en serais le maître ; ce qui me certifiait que je le serais bientôt, c'est la haine que m'avait inspirée en coup de foudre
iMm° de Valenglars, ma future belle-mère. Elle portait un bonnet sons son chapeau ! Je n'aurais
pas cru me marier tout de bon si je n'eusse détesté ma belle-mère. Je ne lui reprochais que d'être la caricature <!<• sa lilie. Autrement, elle répondu t à mon idée de la belle-mère aussi parfaitement que M* Pluche répondait à mon idée du tabellion. Je liai vite conversation avec les parents. Laure ne me dit pas six mots, sauf (en me montrant la Melpomène du doigt) :
— Quel est cet homme?
Mme de Valenglars me lança un regard de défi, qui signifiait, ou je n'y entends rien :
« L'ai-je bien élevée ? Elle n'a aucun soupçon de la différence des sexes. »
Je répondis de même, à la muette, usant de l'argot du régiment :
« Parbleu! je suis là pour un coup! »
Mais je n'étais point si gaillard que cette réplique le pourrait faire supposer. Je ne sais pourquoi je m'aliai fourrer dans la tète <|ue les Valenglars m* voudraient point d'un gendre tel que moi, el que leur fille aurait beau prendre mou parti, ils feraient sourde oreille np-
plications. Je rentrai chez moi désespéré. Je rêvai de Laure toute la nuit. Au matin, je reçus une lettre mystérieuse de Me Pluche, qui me mit la mort dans l'âme. Il me priait de passer à son élude. Je doutai d'y aller. J'y allai enfin, et il me dit qu'il avait tenu à mannoncer de sa bouche, non par écrit, que j'avais plu à tout le monde. Il me suffisait d'avoir plu à Laure. Je rougis d'avouer que je sautai au cou de Me Pluche et le baisai sur les deux joues.
— Je bénis le ciel (s'écria-t-il) d'avoir pu contribuer à voire bonheur et à celui de ces dignes gens. Ils demeurent rue Saint-IIonoré, tel numéro, entre la rue Royale et celle Saint- Florentin. Vous leur rendrez une visite aprèsdemain samedi. Vous serez invité à dîner avec les oncles et tantes le dimanche. Après dîner, vous solliciterez M. de Valenglarsd'un entretien. Vous lui confesserez que vous n'avez pu voir sa tille sans tomber amoureux d'elle. Il vous répondra que vous l'honorez, mais qu'il n'est pas un père barbare. Pressez-le un peu : il passera dans la pièce voisine, où sa fille lui confessera qu'elle veut vous épouser ou entrerait couvent,
et il reviendra vous dire : « Mon cendre, touchez là. » M"" (!<• Valenglars vous embrassera peut-être.
— Cela, dis-je, est-il nécessaire?
Al Pluche ajouta que nous serions mariés deux mois plus tard en l'église de l'Assomption.
Bien que tout lût réglé d'avance, comme on voit, je doutais encore de mon bonheur, et j'étais presque hors de moi d'émotion. Le dîner des oncles et tantes m'ennuya fort ; mais quand M. de Valenglars me dit : « Touchez là mon gendre », je faillis perdre le sentiment. 11 eut la bonté de me taper dans les mains, et je l'entendis qui disait à son épouse : « Voilà un homme qui aime vraiment notre Laure, ou je ne m'y connais pas. » Je reçus l'autorisation de témoigner h ma fiancée, par le baiser le plus chaste, la passion qu'elle m'inspirait. Qu'ai-je besoin de raconter par le menu les épisodes qui suivirent ? Ils furent classiques à la rigueur, et le premier venu les pourrait écrire, en quelque sorte, les yeux fermés. Enfin le grand jour arriva ; les chants, les parfums de l'autel, les soupirs *r ii in- mère éplorée, Les félicitations,
peut-être perfides, de la famille, tout m'enivrait; je me croyais au septième ciel... et je me disais, non sans malice, qu'en ce cas il y en a un huitième où j'atteindrais tout à l'heure.
Me voici au point délicat. Un de mes anciens compagnons d'armes, obéissant à l'usage vulgaire et détestable d'égayer les noces par la gravelure des propos, me demanda, avec un gros rire, si j'avais des principes, ou bien si je comptais de traiter mon épouse tout de même qu'une maîtresse. Je répète que je n'ai jamais manqué de repartie : je fus assez content de ce que je lui servis en guise de réplique. Je lui dis que je savais bien que c'est un cas de conscience que Ton pose aux jeunes mariés, mais que je me demandais qui avait pu l'inventer et quel goujat; que je ne connaissais quant à moi qu'une seule façon d'aimer, ensemble conforme au vœu de la nature et à la loi des mœurs, qui me paraissait également bonne pour les maîtresses et pour les épouses.
Après l'avoir dit, je n'en voulus pas avoir le démenti, et voici ce que j'imaginai.
Je supportai, sans trop marquer d'impatience,
les dernières cérémonies de famille bien qu'elles m'ennuyassent Fort, le déjeuner dinatoirey où une ribambelle de cousins s'adjoignit à la ribambelle des tantes et oncles; je reçu- poliment
les conseils, les prières, les larmes et même [es baisers suprêmes de M",e de Valenglars, ma belle-mère : mais je m'esquivai un quart d'heure, le temps de courir chez Chevet et de commander un souper fin. Je me réjouissais par avance de tlalter la gourmandise de Laure, fille infortunée que, jusqu'à la veille de son mariage, des parents à préjugé faisaient lever de tabl<i au dessert !
Lorsque nous arrivâmes « chez nous », ma bien-aimée femme tremblait comme la feuille; ses terreurs s'apaisèrent comme par enchantement quand elle vit la lable dressée. Elle battit des mains, donna libre cours à sa gaité, et si j'ose risquer cette comparaison, se mit à gazouiller comme un oiseau. La seule vue des friandises lui rendit l'appétit que le déjeuner dînatoire lui avait coupé ainsi qu'à moi.
Je l'engageai à prendre place sur un sofa; je m'assis moi même à ses pieds sur un coussin :
et dans cette situation nous fîmes, non point un souper, mais plutôt une dînette, tout en échangeant des caresses encore naïves et innocentes.
Laure, qui tâtait du dessert pour la première fois de sa vie, tâtait aussi pour la première fois du vin de Champagne. L'effet de ce nectar fut prodigieux. Elle se mit à hattre la campagne, et je ne l'ai jamais vu battre si gentiment. C'était une ivresse décente et de bonne compagnie : ivresse de jeune personne !
Le plus étrange fut que je me trouvai bientôt dans le même état. Personnellement, j'ai la tête solide ; mais j'ai observé que je ne puis être en société d'une femme légèrement prise de vin sans me sentir grisé, de même que je ne saurais voir pleurer une femme sans fondre en larmes.
Dans ce délire, je m'égarai. Mes lèvres rencontrèrent celles de Laure ! Quel instant! Elle pâlit...
— Mon enfant, lui dis-je avec sollicitude, t'ai-je offensée?
Elle garda le silence, mais elle fit mine do
BŒSTOIIli: AMnl'HKI'SK DE PANFAN
me tendre la joue, puis «-île tourna le visage ;i\ ec ane adresse surprenante, et de nouveau nos lèvres -unirent sans que j'y tusse pour rien. Laure me rendit le baiser délicieux que je venais de lui enseigner ! Je ne pus m'empêcher de faire rétlexion qu'elle tranchait bien agréablement l'impertinent cas de conscience proposé par mon compagnon d'armes. « Eh ! Fanfan, me dis-je, ce n'est pas toi qui traites ton épouse comme une maîtresse : c'est bien elle qui te traite comme un amant. »
Chérubin, je ne m'en dédis pas, est fait pour être marié : il n'est assurément pas fait pour être veuf. Ce malheur affreux m'arriva en 1828. Ma bien-aimée Laure venait de donner le jour à mon quatrième fils, elle ne se releva point. Notre union, sans aucun nuage, n'avait duré que sept ans et demi. Je n'étais ni de caractère ni d'âge à soutenir un tel chagrin : j'avais quarante-huit ans à peine et j'étais toujours Fanfan. Comme l'a dit un grand poète de ce temps-là, « je fus comme fou dans le premier moment ». Je versais d'abondantes larmes, et parfois je riais d'un rire insensé. Je voulais mourir, on
246 BISTOIKE AMOUREUSE DE PANFAN
dut me retirer mes pistolets d'ordonnance. Je languissais, je n'étais plus que l'ombre de moimême, je donnais les plus graves inquiétude mes proches. Bientôt, hélas! je leur en donnai d'autres. La nature, qui ne permet pas les deuils éternels, ramena trop vite sur mon visage les roses d'une santé florissante et dont je fus hon- It-uxv Je ne languis pas à leur gré, ni à mon propre gré, assez longtemps.
J'ai des excuses. La première est la naïveté avec laquelle je ne manquerai point de confesser toutes mes erreurs, selon ma coutume. Qui m'aurait pu retenir dans le droit chemin? Que l'on veuille bien prendre garde à lage tendre de mes enfanls. L'aîné, Napoléon (nous l'avions appelé Napoléon!) venait d'accomplir sa sixième année. J'ai un sentiment très vif de la paternité, mais je l'ai toujours entendue comme une sorte • I»1 camaraderie : un iils peut-il être, à six ans, le camarade de son père? J'aurais aussi fait scrupule de les élever moi-même : je craignais de les gâter. .1*' confiai leur éducation à la bonne taule Aglaé, qui les gâta encore plus ; mais je n'en étais point responsable. Enfin, la fidélité même
MADEMOISELLE Ah.iiA
du souvenir que je vouais à Laure devait m 'cire funeste. Ce modèle des épouses m'avait à jamais déshabitué de la solitude. J'ai observé que, pour ce motif, les meilleurs maris font ordinairement les pires veufs, et ont une hàle de se remarier qui les fait juger oublieux : c'est au contraire qu'ils n'oublient point. Me remarier, Dieu merci, je n'y songeais guère; mais je fis des bêtises, j'en rougis. Je fis les bêtises qu'un Fanfan peut faire, et je dirais que je jetai ma gourme, si l'expression convenait à un Fanfan sur le retour. Je fis aussi les bêtises qu'on pouvait faire en 1828 : elles ne ressemblaient guère aux égarements de ma première jeunesse et aux folies aimables du Directoire.
C'est environ cette époque-là que les moralistes (quelle engeance!) imaginèrent d'établir une distinction subtile, et à mon humble avis arbitraire, entre les femmes du monde et les autres. Une « bonne société » devint nécessaire quand l'aristocratie fit défaut. Je me suis laissé dire que, sous Louis XV, on appelait filles du monde les personnes qui, au sens d'aujourd'hui, n'en seraient justement point. Créature, en mon