CHAPITRE I
SECTION I
Du sang dans Vétat sain.
138g. Le sang est un fluide séreux d'un blanc jaune, qui tient en suspension des globules d'un rouge vermeil pour le sang artériel, et d'un rouge un peu brun pour le sang veineux. Ce fluide remplit tous les vaisseaux, artériels et veineux jusque dans leurs extrémités capillaires.
i3go. Le sérum est composé de o,go5 d'eau, 0,080 d'albumine, 0,006 d'hydro-chlorate de potasse et de soude, o,oo4 de laclate de soude uni à une matière animale, 0,004 de carbonate de soude, de phosphate de soude et d'un peu de matière animale .(Berzelius); quant aucruor, qui est formé de la partie spontanément coagulable du sang, il est principalement composa de fibrine , d'albumine et de principe colorant.
1 39 1 . Les globules qui nagent dans le sérum , et qui constituent la partie cruorique du sang, ont été bien décrits par Everard Home T , et par MM. Prévost et Dumas 2. Suivant le premier de ces habiles observateurs, les globules du sang sont composés d'un globe central que la matière colorante enveloppe; celle-ci se sépare et se rabat autour du globule en forme de collerette , trente secondes après la sortie du sang des
' Transactions philosoph. , ann. 1818.
a Biblioth. universelle, juillet 1821,
veines, les sphères centrales se réunissent ensuite en filets qui ne paraissent pas différer de la fibre musculaire..MM* Prévost et Dumas admettent avec Hewson, que les globules du sang sont formés de molécules aplaties avec un renflement central, et que ces molécules sont arrondies ou elliptiques et lenticulaires; elles sont diaphanes, incolores et enveloppées d'une pellicule rouge un peu transparente, qui s'en sépare par le repos après la sortie des vaisseaux; le diamètre de ces globules est chez l'homme d'environ un cent cinquantième de millimètre; ils se meuvent dans les vaisseaux en tournant lentement sur eux-mêmes.
i3g2. Le sang extrait des veines et reçu dans un vase de verre cylindrique, et d'un diamètre égal à sa hauteur ', présente les phénomènes suivans, quand on l'abandonne en repos à lui-même, la température atmosphérique étant de io° à 200 R. : en sortant de la veine, il est d'un brun ponceau et d'une température égale à celle du corps. Sa couleur devient plus foncée en quelques minutes, et l'écume qui s'est formée à sa surface par la percussion du jet, devient d'un rouge vif; la température de ce fluide commence immédiatement à s'abaisser. Environ une demi heure en hiver et une heure en été, après sa sortie de la
1 Nous recevons le sang dans un verre cylindrique ordinaire. Ce récipient a l'avantage de permettre, par sa transparence, de suivre la succession des changements qu'éprouve le fluide, et d'apprécier les proportions relatives de ses principes constituants, en mesurant l'abaissement du niveau de la sérosité lorsque l'on enlève le caillot. La forme cylindrique du vase est utile pour que les affinités chymiques s'exercent également dans toutes les parties du fluide. Enfin, pour la pratique ordinaire, ce vase se trouve partout ; il peut servir à mesurer la quantité de sang que l'on extrait , quand on sait qu'un verre cylindrique ordinaire , de deux pouces un quart de diamètre sur une hauteur égale en dedans , contient cinq onces de ce fluide.
ALTÉRATIONS INFLAMMAT. DU SANG. /p 5
veine, ce fluide est devenu épais, d'une consistance et d'une densité assez semblables à celles de la crème de lait; il est ordinairement descendu à 24 degrés environ, car on observe que sa température varie de 220 à 0.6° R. Il cesse alors de se refroidir pendant quelques instants, durant lesquels s'opèrent les changements suivants : une légère couche de sérosité jaune rougeâlre se montre à la surface du sang; une couche semblable se forme autour, et fait paraître un certain intervalle entre les parois du vase et une masse rouge qui se coagule dans sa cavité. Au bout d'une demi heure, quand la température n'est pas au-dessous de quinze degrés, et de trois quarts d'heure quand elle est au-dessus, c'est-à-dire au bout d'une heure environ après la saignée en hiver, et une heure trois quarts en été, on distingue une couche de sérosité jaunâtre légèrement opale, de deux à trois lignes à la surface du sang, et une couche de semblable fluide de quatre à cinq lignes au contact des parois du vase; ces couches enveloppent un caillot rouge qui occupe le centre dn cylindre, et qui touche le fond du vase où il paraît à demi diaphane et d'un brun jaune , dans l'épaisseur de deux à trois lignes. La température du sang, qui est restée stationnaire pendant que s'effectuait la coagulation actuellement terminée, s'abaisse alors rapidement, et se met en équilibre avec les corps environnants.
i393. Cependant le caillot se resserre sur lui-même, s'isole de toute part, excepté à sa partie inférieure où il continue de toucher le fond du vase. La quantité de sérosité semble augmenter; elle ne parvient à l'état stationnaire que huit à dix heures environ après la sortie du sang des vaisseaux. Ainsi, que l'on examine le sang à cette époque, ou douze à vingt heures
plus tard, il ne présente absolument aucune différence. Nous pensons donc que le départ spontané des parties constituantes du sang est tout-à-fait effectué dix heures après que ce fluide est sorti des veines.
i3g4« Si la température atmosphérique exerce quelque influence sur les premiers changements qui s'opèrent après la sortie du sang, elle agit encore beaucoup plus pour accélérer ou pour retarder ceux qui s'effectuent après que le caillot s'est isolé, c'està-dire après que la température du sang, devenue stationnaîre, a recommencé à décroître. Ces derniers changements, dans lesquels le caillot diminue de volume et semble se contracter, s'opèrent d'autant plus rapidement que la température est plus élevée; ils ne s'effectuent pas complètement à une température trop basse au-dessous de 6 degrés R. ; ils n'ont pas lieu du tout à o.
L'état hygrométrique et l'état électrique de l'air, modifient beaucoup les changements qui s'effectuent dans le sang abandonné à lui-même. Dans les temps très humides et chauds , le caillot s'isole avec une singulière lenteur; nous avons vu sa température rester stationnaire pendant deux heures, et le caillot diminuer encore notablement de volume de la quinzième à la dix-huitième heure. Quant à l'état électrique, nous avons deux fois vu la coagulation du sang achevée en deux heures dans des temps d'orage, mais elle était imparfaite; le sérum était coloré, et le caillot très volumineux et très mou.
i3g5. Lorsque le départ est complètement achevé, le caillot qui se précipite au fond du vase est cylindrique, droit, et porte à sa surface l'empreinte des inégalités du vase , ce qui prouve qu'il a commencé par le remplir en entier et qu'il est revenu sur lui-
ALTERATIONS 1NFLAMMAT. DU SANG. [±iq
même; il se rompt quand on le tient verticalement par une extrémité, et qu'on veut le renverser pour lui donner une direction horizontale. Sa substance est d'un beau brun et comme tremblottante et gélatineuse; en la lavant elle se dépouille en partie de la matière colorante, et devient d'un rouge blanchâtre; elle augmente d'élasticité au contact de l'eau froide. Le sérum qui se sépare spontanément est d'un blanc un peu jaunâtre , limpide; il a laissé précipiter une très petite quantité de matière rouge pulvérulente, qui occupe le fond du vase.
1396. La quantité de sérum libre après le départ du cruor est variable; elle n'excède cependant pas ordinairement les cinq huitièmes du volume total du sang liquide , et elle est rarement moindre que la moitié, et encore n'est-ce que dans les cas où le départ ne s'effectue pas complètement (i3g4)> ou lorsqu'il n'est pas encore achevé. Au moment où la température recommence à baisser, il n'excède pas le sixième du volume total. Sa condensation étant complète, le caillot, égal environ en volume au sérum , est d'une pesanteur spécifique un peu plus grande; il paraîtrait que, dans les premiers instans de sa formation il se dégage du calorique , puisque le sang conserve une température stationnaire, malgré la déperdition de calorique qu'il fait nécessairement.
1397. ^a coagulation du sang, surtout lorsqu'elle commence, est accompagnée de dégagement d'acide carbonique. Ce dégagement s'opère plus promptement par une température élevée ; il cesse lorsque la température du sang, devenue stationnaire pendant la première période de la coagulation, recommence à s'abaisser. Scudamore a constaté que six onces de sang laissaient dégager; au plus, un demi-pouce cube
d'acide carbonique ; Ev. Home qui a tenu compte , non seulement du gaz dégagé spontanément, mais aussi de celui resté dans le caillot, porte la quantité de cet acide jusqu'à deux pouces cubes par once1. Cette évaluation semble exagérée, mais il nous a aussi paru que la quantité de gaz contenue dans le sang était très variable. Indépendamment de cette émanation gazeuse , et peut-être par suite de cette émanation , le sang qui se coagule éprouve une condensation qui n'est pas au-dessous d'un vingtième du volume total du sang. En cherchant à mesurer cette condensation, qui est évidemment variable, nous avons constaté que le volume du gaz qui se dégage lors de la coagulation du sang extrait de la jugulaire des chiens, est d'un vingt-sixième à un vingt-septième du volume total du sang. 2
1 3g8. Que le sang sorte des veines par jet ou goutte à goutte, pourvu que la quantité qui s'écoule soit assez considérable pour que le vase s'emplisse en trois à quatre minutes, on n'observe aucune différence dans les changements ultérieurs. Mais si l'on se sert d'un vase large et plat, la coagulation est généralement plus prompte; elle l'est aussi davantage dans un vase diaphane que dans un vase opaque, comme nous l'avons constaté en recevant le sang d'une saignée pratiquée, soit à des hommes, soit à
1 Transactions philosoph. , 1820, p. 447-
* Nous nous sommes servi pour ces expériences d'un tube de baromètre ouvert a ses deux bouts ; l'extrémité renflée, entée à un tube à clef, préalablement à moitié remplie de mercure, était ensuite entièrement remplie de sang sortant de la veine et fermée. Le fluide était ensuite soumis à la pression du mercure , que Ton ajoutait dans l'autre branche , graduée en portions aliquotes de l'extrémité renflée que remplissait le sang, et dans laquelle se dégageait du gaz acide carbonique.
des animaux, dans deux verres, l'un revêtu de papier noir, l'autre diaphane.
Si l'on reçoit le sang dans un vase chauffé à plus de quarante degrés R., il se coagule par grumeaux et s'épaissit; il forme alors une crème comme boueuse, d'un rouge brunâtre. Dans un vase plongé dans un bain de glace, la coagulation est irrégulière et rapide; le sérum reste mêlé au cruor qui est disposé par grumeaux irréguliers. La même chose arrive sous la pression de deux atmosphères , tandis que dans le vide la coagulation est complète en moins d'une heure.
Lorsque l'on s'est servi d'un vase plat pour recueillir le sang, le caillot est mince et fort étendu; il forme la partie supérieure, et adhère plus ou moins aux bords. C'est cette adhérence qui le maintient audessus du sérum, car quand on le brise, le caillot gagne le fond , comme cela arrive toujours dans un vase étroit et cylindrique, pour le sang dans l'état sain.
1399. Le sang artériel a une odeur pénétrante, comme alliacée, il est d'un rouge vif et il se coagule très rapidement; il ne présente alors, quand le départ du caillot est effectué, qu'un tiers et même un quart de son volume de sérosité. Le caillot est plus dense et moins coloré que celui du sang veineux; il est comme poreux, et d'une pesanteur spécifique moindre que celle de la sérosité; celle-ci est incolore, diaphane, et ne laisse précipiter que des traces de matière colorante. Il se dégage aussi du gaz acide carbonique au moment de la coagulation; mais une beaucoup plus grande quantité de ce gaz reste mêlée au caillot que dans le sang veineux.
1400. Le Sang extrait des capillaires se coagule plus vite que celui extrait des veines et des artères; on en a la preuve dans celui qui s'épanche dans les verres
43o ALTERATIONS INFLAMMAT. DU SANG.
des ventouses scarifiées; il se trouve à la vérité sous une pression moindre que celle de l'atmosphère. Ce sang contient peu de sérosité libre, et cette sérosité est rougeâtre et trouble. On reconnaît qu'il se dégage aussi de l'acide carbonique de ce sang , au moment où il se coagule, en introduisant un peu d'eau de chaux dans la ventouse. Celte quantité, quoique très petite, est quelquefois suffisante pour faire tomber les verres.
SECTION IL
Du sang des sujets affectés d'inflammations.
i4oi. L'altération inflammatoire la plus saillante du sang est la couenne. Cette concrétion, que l'on a appelée pleurétique parce qu'elle se remarque presque toujours sur le sang tiré pendant les pleurésies, est d'un blanc mat, ou un peu jaunâtre, et quelquefois légèrement verdâtre; elle se forme à la surface du caillot, où elle se montre sous l'aspect d'une couche de suif qui y serait û^ée.
il\02. La couenne inflammatoire se forme aussitôt que le sang commence à s'épaissir; elle se montre d'abord comme une couche visqueuse, d'un jaune rougeâtre, d'une consistance égale à celle du mucus, qui recouvre toute la surface du sang. Cette substance visqueuse file entre les doigts, et s'allonge en fils qui deviennent solides et d'un blanc un peu rougeâtre. La coagulation du sang inflammatoire commence plus tôt que celle du sang dans l'état sain; elle s'achève aussi plus vite. La couenne est formée aussitôt que le caillot, revenant sur lui-même, s'écarte dans toute sa circonférence, dés parois du récipient, mais elle n'a pas encore acquis toute sa densité ; elle n'est achevée que quand la concrétion du caillot est terminée; elle
ALTÉRATIONS INFLAMMAT. DU SANG. ^l
est alors dense, élastique, un peu diaphane, fort adhérente au cruor qu'elle recouvre; lisse à sa surface libre, et rugueuse à celle qui est adhérente.
Le tissu de la couenne se dissout complètement dans l'eau tiède quand il est encore mou et comme muqueux; mais lorsqu'il est condensé, il ne se dissout qu'incomplètement. Le solutum donne, parla décoction de noix de galle, une matière jaunâtre caillebotée. La partie de la couenne, qui est restée insoluble dans l'eau tiède après une macération de sept à huit heures, est friable, blanche, mate, et comme pulvérulente, et très gonflée et ramollie; elle ne forme pas plus d'un vingt-cinquième de la masse. L'eau saturée de nitrate ou de carbonate de potasse, l'acide acétique étendu, dissolvent la couenne inflammatoire qui augmente de densité et de consistance par l'action des oxides minéraux très concentrés. Il paraît que ces caractères chimiques , que Dehaen a indiqués le premier, ne sont pas constants. Galber dit avoir reconnu que certaines couennes n'étaient nullement solubies dans l'eau pure et dans la solution de nitrate de potasse.
i4o3. Les auteurs ne sont pas d'accord sur la cause immédiate de la couenne inflammatoire; il n'y a que ceux qui ont procédé par la voie expérimentale, dont les avis se rapprochent. On a prétendu que la formation de la couenne ne dépendait que du degré d'étendue de l'incision faite à la veine. Dehaen a cru qu'il fallait l'attribuer aux dimensions du récipient dans lequel on recueille le sang. Il est en effet incontestable que cette concrétion se forme plutôt dans un vase étroit et peu profond que dans un récipient de dimensions opposées. On a dit aussi que la couenne dépendait de la manière dont coule le sang en sortant du vais-
seau. Sydenliam pensait qu'elle ne paraît jamais dans Je sang qui coule goutte à goutte. Deliaen dit, au contraire, qu'il a observé que la couenne, formée dans ce cas, est bien souvent beaucoup plus ferme et plus épaisse que celle qui s'est formée dans du sang qui a coulé rapidement et à plein jet.
M. Ratier a été conduit par un grand nombre d'observations et d'expériences qu'il a faites, en 181Q, à, l'hôpital de la Charité, sous les yeux du professeur Fouquier, a admettre que la couenne inflammatoire, étrangère à l'état de santé, se lie à la pléthore sanguine avec une disposition prochaine aux phlegmasies; qu'elle est fort commune dans les inflammations, et surtout dans celles des membranes séreuses et des parenchymes, et que, lorsqu'on ne l'y trouve pas, c'est que la phlegmasie est fort légère. Si elle s'est montrée dans des maladies non inflammatoires, M. Ratier pense qu'il existait en même temps un état pléthorique, ou une inflammation. Il regarde comme nécessaire, pour que cette concrétion se forme, que l'ouverture de la veine soit suffisamment grande, pour que le liquide ne sorte pas du vaisseau par une sorte de filtration; du reste, M. Ratier n'a remarqué aucune influence sur la formation de la couenne, ni de la part de la matière des récipients, ni de celle de leur température : il préfère aux vases larges et peu profonds les verres coniques et étroits.1
M. Belbomme a fait, en 1823, de nombreuses expériences sur la formation de la couenne inflammatoire, sous les yeux du professeur Récamier. Il a été conduit à conclure que, toutes choses égales d ailleurs, la couenne inflammatoire est favorisée dans sa formation par un vase étroit, parune large ouverture de
1 Essai sur la couenne inflam. Dissert, iriaug. Paris, 1819.
la veine, et par la sortie du sang en jet. lia constaté ce fait en opérant en même temps sur les deux bras des mêmes individus, de manière à pratiquer ces deux saignées dans les diverses conditions que nous venons de signaler. Il faut noter que , dans ces cas, la couenne était très peu considérable sur le sang extrait d'un bras, pendant qu'elle n'existait pas sur celui de l'autre bras. Il paraît aussi résulter des observations de M. Belhomme, que, lorsque l'on pratique successivement et sans intervalles, deux saignées à des bras différents, le sang présente plus volontiers la couenne inflammatoire sur le produit de la seconde que sur celui de la première saignée, comme cette concrétion se remarque plutôt sur le second verre de sang recueilli d'une émission sanguine que sur le premier. l
La nécessité de vérifier les expériences des autres, et de lever ou de constater les contradictions des au^teurs, nous a conduit à faire, depuis plusieurs années, sur l'homme et sur les animaux, un assez grand nombre d'expériences dont nous allons exposer les résultats.
if\0^. Le vase dans lequel on ^reçoit le sang des individus affectés d'inflammation , influe sur ce fluide dans les circonstances suivantes :
Lorsque le récipient est plat comme une assiette, comme une large cuvette, la couenne est très mince , à moins que ceùe concrétion ne soit excessivement considérable et la saignée très copieuse ; ainsi si l'on extrait d'un mênxe malade successivement ou simultanément , en opérant sur les deux bras au même instant, du sang d'une même saignée, également à plein jet, on observe que s'il se forme une couenne d'une ligne d'épaisseur sur le sang de l'assiette, il y en a une de
'Revue médic. Mars 1824, p. 36i.