PORTION CAUDALE
La richesse vasculaire de la queue du scorpion vient encore témoigner de l'importance physiologique de cette partie du corps. Là où finit le cœur, c'est-à-dire vers la base de ce dernier segment de f abdomen qui est privé de poumons, commence le long vaisseau filiforme qui, s'engageant dans l'axe de la queue, y émet de nombreux vaisseaux jusque dans le nœud terminal, ou l'ampoule a venin.
Non-seulement le diamètre de ce vaisseau, que M. Newport appelle arlère caudale , est infininiment moindre que celui du cœur, mais la texture fibro-musculaire ne se retrouve pas plus dans le prolongement caudal que dans le céphalothoracique. C'est là un double fait négatif qu'il importe de ne pas perdre de vue pour
comprendre la valeur anatomique du cœur. Les parois du vaisseau caudal sont donc membraneuses, fines, peu susceptibles d'imprimer au sang une impulsion énergique. Les vaisseaux latéraux qu'il émet sont disposés par paires symétriques et se ramifient peu après leur origine. Treviranus n'en a représenté que quatre, tandis que j'en ai rencontré cinq sans compter les deux branches bien fournies qui naissent de la bifurcation postérieure du tronc et qui se distribuent dans l'ampoule à venin.
MODE DE CinCl'I.ATlON.
Si l'on jette un coup d'œil analytique sur les ouvrages qui traitent de la circulation dans les scorpions, on y trouve inévitablement ces graves erreurs, ces fictions nées de dissections opérées sur des cadavres plus ou moins altérés par leur séjour dans les liqueurs conservatrices. Pour abréger cette revue, consultons le Manuel de Von Siebold ( i 8 4-9 ) •. qui résume les travaux de ses prédécesseurs.
Ce savant anatomiste n'a sûrement pas exercé son scalpel dans l'appareil circulatoire de notre arachnide, mais il a une foi fe invente dans les observations et les figures de M. Newport. Ainsi , le cœur du scorpion serait articulé, il aurait huit loges qui fourniraient latéralement des artères, lesquelles se continueraient avec un système veineux (continuation révoquée en doute par Von Siebold lui-même). Des veines se distribueraient aux poumons, et le sang revient au cœur par des vaisseaux particuliers , en pénétrant dans chaque loge par deux ouvertures latérales. Le cœur, maintenu en place par des muscles triangulaires (que j'ai vainement cherchés), se terminerait en avant par une aorte se ramifiant aux appendices locomoteurs ainsi qu'aux viscères, et en arrière par une artère émettant un grand nombre de branches latérales, etc., etc., etc.
Tout cela inspiré, justifié par les hallucinantes ligures de M. Newport Mais en conscience, peut-on les juger sévèrement quand il les qualifie de théoriques ? En présence de cette épithète, le contrôle est paralysé , la critique désarmée* On ne saurait plus
608 HISTOIRE ANATOMIQUE ET PHï SIOLOGIQEE
voir dans cette image qu'une broderie élégante , un abus de l'esprit, des doigts , un entrain de juvénile imagination. Dans une science de faits matériels, n'y a-t-il pas délit flagrant de livrer à la circulation du monde savant une monnaie évidemment fausse, quoique si bien frappée?
Dans un écrit plus récent encore, publié en 1 85o [Annal, des se. nat.), M. Blanchard donne aussi libéralement huit chambres au cœur du scorpion; il admet des lacunes dans lesquelles le sang est épanché, comme dans les autres articulés, et revient de ces lacunes aux poumons. Explique qui pourra une semblable théorie de circulation ou de révolution dans un animal pourvu de cœur, de vaisseaux et de poumons! Tout ce qu'on peut charitablement dire à la décharge de M. Blanchard et de ses prédécesseurs, c'est que dans cette affaire il y a des circonstances atténuantes prises d'autopsies faites sur des sujets à viscères déformés ou altérés.
Ah! que ce même M. Blanchard, dans ce même recueil de i85o, était bien mieux inspiré, était bien plus dans le vrai en dotant la science d'une description illustrée de l'appareil circulatoire de l'araignée ! C'est qu'alors il a disséqué des araignées vivantes ou récemment mortes. Aussi leur cœur est tout d'une venue et sans étranglement, tandis que certainement les figures de Dugès qui représentent multiloculaire le cœur de la lycose et de la mygale ont été prises sur des individus conservés dans l'alcool.
Ces deux anatomies des araignées, faites dans des conditions si différentes, ainsi que la grande analogie d'organisation entre les aranéïdes pulmonaires et les scorpions sont une heureuse et complète confirmation de ce que je viens d'exposer sur l'appareil circulatoire de ces derniers.
Ce serait sortir de mon sujet que de soumettre à un sérieux contrôle la physiologie de M. Blanchard relative au mode de circulation dans l'araignée. Je m'étonne seulement qu'en présence des faits anatomiques si fidèlement rendus par son habile pinceau, il ait pu s'abandonner à des assertions aussi inconciliables avec ces mêmes faits et à des contradictions aussi choquantes.
Mais quelle est donc, me dira-t-on, votre manière d'envisager la circulation dans les scorpions, auxquels vous n'attribuez et vous n'avez constaté qu'un seul ordre de vaisseaux? Comment le sang que les vaisseaux pulmonaires charrient aux poumons, pour lui faire subir l'action de l'air, retourne-t-il au cœur et va-t-il se distribuer à tous les tissus du corps pour y remplir sa mission nutritive ? . . . Les mêmes vaisseaux pulmonaires peuvent-ils donc amener le sang désoxygéné aux organes respiratoires pour le ramener ensuite oxygéné dans le torrent circulatoire, et ce mouvement alternatif s'opère-t-il d'une manière incessante dans les mêmes conduits?. . . Je ne prétends point éluder la question par le silence. Je l'avoue franchement, mon scalpel ne m'a point encore fourni les matériaux pour une solution définitive ... Il me répugne de mengager dans une théorie qui ne repose point sur des faits positifs. Dans le doute je m'abstiens , comme le conseille le philosophe.