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DES SOPHISTES

Dans la matière que je traite ici j'ai tiré un grand secours de l'ouvrage de M. Hardion sur Forigine et les progrès de la rhétorique dans la Grèce y dont il n'y a encore qu'une légère partie qui ait été donnée au public.

11 est difficile de donner une juste idée et une exacte définition des sophistes, parce que leur état et leur réputation ont souffert divers changements. Ce fut d'abord un titre fort honorable. Puis, extrêmement décrié par les vices des sophistes et par l'nbus qu'ils firent de leurs talents , il devint un titre méprisable et odieux. Enfin ce même titre, comme réhabilité par le mérite de ceux qui le portaient, fut en honneur pendant une assez longue suite de siècles, ce qui n'empêcha pas qu'alors même plusieurs n'en abusassent. *

Le nom de sophiste avait chez les anciens une fort grande étendue , et était donné à tous ceux qui avaient l'esprit orné de connaissances utiles et agréables, et qui faisaient part aux autres de leurs lumières, soit de vive voix, soit par écrit, sur quelque science et quelque matière que ce fût. On peut juger par là combien cette qualité fut honorable dans les commencements , et quel respect elle dut attirer à ceux qui , se distinguant par un mérite particulier, s'appliquaient à former les hommes , soit à la vertu , soit aux sciences, soit au gouvernement des États. La plus grande preuve qu'on puisse donner, dit Isocrate ' , de l'estime singulière qu'on avait pour les sophistes, c'est que Solon, qui le premier des Athéniens a eu le litre de sophiste , fut jUgé par nos ancêtres le plus digne d'être mis à la tête du gouvernement. Hérodote le compte > parmi les sophistes que l'opulence de Crésus et- son amour pour les beaux -arts attirèrent à sa cour.

' Ilepl àvTiS6<Te<((K, p. 677. » Ub. 1, c. 29.

Lorsque, par la conquête des États de Crésus, l'Asie Mineure eut été assujettie aux armes des Perses, la plupart des sophistes repassèrent dans la Grèce , et la ville d'Athènes devint, sous le gouvernement de Pisistrate et de ses enfants , l'asile et le séjour favori des savants.

Pour bien comprendre de quel secours ils furent pour la Grèce, il n'y a qu'à se souvenir des importants services qu'ils rendirent à Périclès , j'entends pour la politique et pour le gouvernement.

Tous les arts dont l'objet est grand et considérable veulent dans ceux qui les cultivent un esprit de discussion et une profonde connaissance de la nature». C'est par là qu'on s'accoutume à concevoir des pensées hautes et sublimes, et qu'on peut arriver à la perfection. Périclès joignit à d'heureuses dispositions naturelles cette habitude de méditer et d'approfondir. Étant tombé entre les mains d'Anaxagore * , qui suivait en tout cette méthode , il apprit de lui à remonter aux principes des choses, et s'appliqua particulièrement à l'étude de la nature. L'histoire nous apprend l'usage qu'il en fit dans une occasion où une subite éclipse de soleil avait causé dans sa flotte une consternation générale. Anaxagore , qui était plein de ces matières , en faisait le principal objet de ses conférences avec Périclès, qui sut en tirer ce qui lui convenait pour l'appliquer à la rhétorique.

Damon, qui prit la place d'Anaxagore auprès de Périclès 3, ne se donnait que pour musicien , mais cachait sous ce nom et sous cette profession une profonde science. Périclès passait les journées entières avec lui , soit pour perfectionner les connaissances qu'il avait déjà , soit pour en acquérir de nouvelles. Damon était l'homme du monde le plus aimable , et en qui l'on trouvait le plus de ressources sur quelque matière qu'on voulût le consulter. 11 avait étudié à fond. la nature et, les effets des différentes espèces de musique. Il composait lui-même très -habilement, et ses ouvrages tendaient tous à inspirer llhorreur du vice et l'amour de la vertu.

» Plato in Phsedr. p. 269. 5 Plut, in Pericl. p. 153 et 154. Plato in

» i»Ittt. in Peri<'l. p. 154, Lacli. pag. 1»0.

98 HîSTOTRl AlfCIBIfPIK.

Quelque soin que ce sophiste eât pris de cacher sa véritable profession; ses ennemis, ou plutôt ceux de Périclès, s*aperçurent avec le temps que sa lyre n'était qu'un masque qu'il avait pris pour se déguiser : dès lors ils s'appliquèrent à le décrier parmi le peuple. Us le peignirent comme un homme ambitieux, inquiet, et qui favorisait la tyramiie. Les poètes comiques les secondèrent de tout leur pouvoir par les ridicules qu'ils lui donnèrent; enfin il fut appelé en justice , et banni du ban de l'ostracisme. Son mérite et son attachement pour Périclès étaient ses plus grands crimes.

Cet illustre Athénien eut encore un autre maître ' , tant pour l'éloquence que pour la politique, dont le nom et la profession doivent étonner : c'est la fameuse Aspasie de Milet. Cette femme, célèbre par sa beauté, par son savoir et par son éloquence, faisait tout à la fois deux métiers bien différents, celui de courtisane et celui de sophiste. Sa maison était le rendezvous des plus graves personnages d'Athènes. Elle donnait ses leçons d'éloquence et de politique avec tant de bienséance et de modestie, que les maris ne craignaient point d'y mener leurs femmes, et qu'elles pouvaient y assister ^ns honte^ et sans danger.

Elle avait suivi dans sa conduite et dans ses études l'exemple d'une autre courtisane de Milet, nommée Thargélie, qui, pnr ses talents, avait mérité le titre de sophiste, et que son extrême beauté avait élevée au faîte de la grandeur. Dans le temps que Xerxès méditait la conquête de la Grèce, il l'avait engagée à faire usage de ses charmes et de son esprit pour lui gagner plusieurs villes grecques. Elle le servit selon ses vœux. Elle fixa enfin ses courses dans la Thessalie, dont le souverain l'épousa, et elle vécut sur le trône pendant trente ans.

Aspasie joignait à beaucoup d'esprit ^ de beauté une profonde connaissance de la rhétorique et de la politique*. Socrate (quel homme, et de quelle réputation !) se glorifiait de devoir à ses instructions tout ce qu'il avait d'éloquence, et lui attribuait le mérite d'avoir formé les plus grands orateurs de son

> Plat, in Pericl. p. 165 et 169. 6apYY)Xiav. Snid. ibid. AthfD. 1. 13,png. e08. Hes. in roce > Plat, in Menex. p. 236-249.

temps. Il laisse même entendre dans Platon qu' Aspasie avait eu la meilleure part à cette oraison funèbre que Péridès avait prononcée à la louange des Atliéniens morts les armes à la main pour la patrie, et qui parut si admirable^ que lorsqu'il eut cessé de parler les mères et les femmes de ceux qu'il avait loués coururent l'embrasser, et lui donnèrent des couronnes et des bandelettes comme à un atblète victorieux.

Périclès était en assez mauvaise intelligence avec sa femme, et elle consentit sans peine à se séparer de lui. Après qu'il Peut mariée à un autre, il prit en sa place Aspasie, et vécut avec elle dans la plus parfaite union. £lle était depuis longtemps en butte aux traits satiriques des poètes, qui dans leurs comédies la désignaient, tantôt sous le nom d'Omphale, tantôt sous celui de Déjanire, et tantôt sous celui de Junon >• Il n'est pas certain si ce fut avant ou après son mariage qu'elle fut appelée en justice pour crime d'impiété. On sait seulement que Périclès eut beaucoup de peine à la sauver, et qu'il employa pour la justifier tout ce qu'il avait d'éloquence et de crédit.

Il est fâcheux qu'Aspasie ait déshonoré par l'irrégularité de ses mœurs, et par sa profession de courtisane, tant de belles qualités qui la rendaient d'ailleurs si estimable, et qui sans cette tache auraient fait un honneur infini à son sexe. Mais eties marquent de quoi il est capable, et jusqu'où il peut porter les talents de l'esprit et même la science du gouvernement.

Outre Anaxagore, Damon et Aspasie, qui avaient été les principaux maîtres de Périclès pour la politique et pouF l'éloquence, il avait encore attiré chez lui quelques autres sophistes d une grande réputation. On voit par cette conduite quel cas et quel usage ^es plus grands hommes de l'antiquité faisaient des sciences, qu'ils étaient bien éloignés de regarder comme un simple amusement, propre tout au plus à satisfaire la curiosité de l'esprit par de rares connaissances, mais incapable de former les hommes au gouvernement des États.

Les honneurs extraordinaires rendus aux sophistes dans toute la Grèce marquent combien ils y étaient estimés et considérés *. Quand ils arrivaient dans une ville, on allait en foule

> Plnt. ia Pcricl. p. 169. '$. Chrya. in ep. ad Ëph.

au'devaDt d'eux, et rentrée qu'ils y faisaient avait un air de triomphe. On les gratifiait du droit de bourgeoisie, on leur accordait toutes sortes d'immunités, on leur érigeait des statues. Rome en éleva une à l'honneur du sophiste Proérèse ', qui y était allé par Tordre de l'empereur Constant. On ne peut rien imaginer de plus glorieux ni de plus flatteur que l'inscription de cette statue * : beginà bebum, Komà begi eloquenti^e, c'est-à-dire : Âome, la reine du monde, au roi de l'éloquence.

L'expérience qu'on avait faite dans la plupart des villes du secours dont étaient les sophistes pour ceux qui étaient chargés du maniement des affaires publiques, et surtout pour l'instruction de la jeunesse, leur attira toutes ces marques glorieuses d'estime et de distinction. D'ailleurs on ne peut pas dissimuler que plusieurs d'entre eux avaient beaucoup d'esprit, qu'ils avaient acquis par leur travail une grande étendue de connaissances, et qu'ils se distinguaient d'une manière particulière par le talent de la parole. Les plus célèbres, et qui parurent du temps de Socrate, sont Gorgias, Tisias, Protagore, Prodicus.

GoBGiAS estsurnommé/eLéoTi^ïX parce qu'il était deLéonle, ville de Sicile^. Ses citoyens, qui étaient en guerre avec ceux de Syracuse, le députèrent, comme le plus habile orateur qui fût parmi eux, pour implorer le secours des Athéniens. Il charma les Athéniens par son éloquence, et en obtint tout ce qu'il demandait. Comme elle était nouvelle pour eux, elle les éblouit par l'éclat des mots, des pensées, des tours, des figures, et par ces sortes 4 de périodes artistement travaillées, et pour ainsi dire tirées au cordeau, dont les membres, par une disparité et une ressemblance étudiées, se répondent les uns aux autres avec une entière justesse, et forment une csi^ence mesurée et compassée qui flatte agréablement l'oreille. Ces sortes de gentillesses, car on peut bien les appeler ainsi, se pardonnent

'Ëanapias. [In Proaeres. p. 90, éd. contraria, quœ sua sponte, etiamsi id

Boisson.] non agas, cadunt pleramqiie numerose,

* Texte original d'Ennapins : *H B A* Gorgias primas invenit : scd his est usas

II-AErOrSA TÛMH TON BASl- intemperanter. » (Cic. de Orat. n. 175.)

AETONTA TON AOniN. — L. ^. * p'^jA^^Vj^T .^^ ?'"?"'» «J"»» *"*

3Diod 1 12 pae 106 his fe8tivitatibas(»icenini ipsecenset )

<« Paria paribai adjuncta, et simi- ^n'oïentius abutitur. » (Cic. de OraU

liter definlta ; itemque contrariis relata "' "' '

SCIENCES ET AETS. lOf

quand elles sont rares, et ont même de la grâce quand on eu use sobrement, comme fait Cicéron ; mais Gorgias s'y livrait sans retenue : tout était brillant dans son style, et l'art s'y montrait partout à découvert. 11 alla en faire parade sur un plus grand théâtre, c'est-à-dire aux jeux olympiques, et ensuite aux jeux pythiens ; et il y fut également admiré de toute la Grèce. On lui prodigua partout ' les plus grands honneurs, et on alla jusqu'à lui ériger à Delphes une statue d'or*, ce qui n'avait encore été accordé à personne.

Gorgias fut le premier qui osa se vanter, dans un nombrea\ auditoire, qu'il était prêt à répondre sur quelque matière qu'on voulût lui proposer^ ; ce qui devint fort commun dans la suite. Crassus a raison de se moquer d'une si sotte vanité, ou plutôt , comme il l'appelle lui-même, d'une si ridicule impudence.

Il vécut jusqu'à cent sept ans 4 , sans jamais interrompre ses études ; et sur ce qu'on lui demandait comment il pouvait soutenir une si longue vie, il répondit que sa vieillesse ne lui avait jamais donné aucun sujet de plainte.

Entre ses disciples Isocrate est le plus illustre, et celui qui lui a fait le plus d'honneur.

Tisias ^ était compatriote de Gorgias ; il lui fut même donné pour adjoint, selon quelques-uns, dans la députation vers les Athéniens. Il s'en fit aussi beaucoup estimer. 11 eut pour disciple Lysias, fameux orateur dont je parlerai dans la suite.

Pbotagobe, d'Abdère en Thrace, était du même temps que Gorgias, et peut-être même un peu antérieur.. Il était aussi du même goût, et eut, comme lui, beaucoup de réputation pour l'éloquence ^. Il l'enseigna pendant quarante ans , et amassa dans cette profession des sommes plus considérables que jamais n'auraient pu feire ni Phidias, ni dix autres statuaires aussi Jiabiles que lui. C'est ainsi que s'explique Socrate dans Platon?.

> c GorgÎK tantns honos habitua est a * Pline (VII, 48 ) et Lucien {Maerob,

tota Grspcia, soli ut ex omnibus , Del- $ 23} disent cent huit ans; et Pausanias

phifl non inaurata statua sed aurea sta- {^Etiâc. II, p. 495), cent cinq ans. — L.

tueretur. » (Ibid. n. 127.) De Senec. n. 13.

^ Elle n'était que dorée, èTtîxpVffOÇ, * Disciple de Corax, voyez plus haut

selon l'expression de Pausanias (Pliocic, p. 44. — L.

p. 842). — L. Pausan. 1. 6, pa^ç. 376.

»Cic. deOrat. 103. " Plat, in Menon. p. 61.

' Platon poursuivit ProtaRoras ave^

102 HISTOIBS ANCIENNE.

Aulu-Gelle rapporte ' un procès fort singulier «itre ee Pr<Uagore et un de ses discif^es. Celui-ci, qui s'appelait Évathle, pressé d'un vif désir de se rendre un célèbre avocat, s'adresse à Protagore. On convient du prix, car c'était toujours par où ces sortes de maîtres commençaient ; et le rhéteur s'engage à révéler à Évathle les plus secrets mystères de l'éloquence. Le dis^ ciple, de son côté, paye sur-le-champ la moitié du prix convenu, et remet le payement de l'autre jusqu'après k gain de la première cause qu'il plaidera. Protagore, sans perdre de temps, étale tous ses préceptes, et, apirès un grand nombre de leçons , prétend avoir mis son disciple en état de briller dans le barreau, et le presse d'y faire essai de son savoir, Évathle, soit timidité ou autre raison, traîne toujours en longueur, et s'obstine à ne point exercer son nouveau talent. Le rhéteur, las d'un refus si opiniâtre, le traduit devant les juges. Là, sûr de la vie» toire, quel que puisse être le jugement, il insulte au jeune homme: car, lui dit-il, si la sentence m'est favorable, elle vous oblige de me payer ; si elle m'est contraire, elle vous fait gagner votre première cause, et vous rend aussitôt mon débiteur par la loi de notre convention. Il croyait l'argument sans réplique. Évathle n'en fut point effrayé, et répliqua sur-le*champ : J'accepte l'alternative. Si Ton juge pour moi, vous perdez votre cause : si l'on prcmonce en votre ^veur, la convention m'absout; je perds ma première cause, et dès là je suis quitte. Les juges, embarrassés par cette captieuse alternative, laissèrent la question indécise, et firent vraisemblablement repentir Protagore d'avoir si bien instruit son disciple.

Pbodigus, de l'île de Cée, Tune des Cyclades, contemporain de Démoerite et de Gorgias, et disciple de Protagore, a été l'un des plus célèbres sophistes de la Grèce ^ Il fleurissait dans la 86« olympiade ; et il eut entre autres disciples Euripide, Socrate, Théramène et Isocrate.

Il ne dédaigna point d'enseigner en particulier dans Athè-

une sorte d'acharnement dans plosioiirs l'éloquence de ce rhéteur RTait obtenus, de ses écrits {Hipp. Major, p. 96. — — L,

Theœtei. p. 122) ; et il est fecile de voir ^ Lib. 5, c. 10. qa'il était un peu jaloux des sqccès que ^ Suidas.

SGIBNCBS ET ABTS. 103

nés, quoiqu'il y fût avee le caractère d'ambassadeur de la part de ses compatriotes, qui lui avaient déjà conféré plusieurs autres emplois publics, et quoique la grande approbation que sa harangue avait obtenue des Athéniens, le jour de son audience publique, semblât devoir l'engager à n'exercer son talent qu'en de pareilles occasions. Platon insinue que l'envie de gagner de l'argent porta Prodicua à tenir école. Il en gagna beaucoup effectivement à ce métier ■. II allait de ville en ville faire parade de son éloquence ; et quoiqu'il le fît d'une façon mercenaire, il ne laissa pas de recevoir de grands honneurs à Thèbes et de plus grands encore à Lacédémone.

On a fort parlé de sa déclamation à dT^aante drachmes, qui fut ainsi nommée, à ce que disent quelques savants, parce que chaque auditeur était obligé de lui payer cinquante drachmes, qui font vingt-cinq livres de notre monnaie. C'était acheter bien cher le plaisir d'entendre une harangue. D'autres l'entendent d'une leçon, et non d'une harangue, Socrate*, dans un dialogue de Platon^, se plaint, avec son air moqueur, de n'être pas en état de bien discourir sur la nature des noms 4, parce qu'il n'avait pas ouï la leçon à cinquante drachmes ^ qui, selon Prodicus, instruisait de tout ce mystère, £n effet, ce sophiste avait des discours à tout prix, depuis deux oboles jusqu'à cinquante drachmes. Quoi de plus sordide !

La fiction de Prodicus, dans laquelle il suppose que la Vertu et la Volupté, déguisées en femmes, se présentèrent à Hercule, et tâchèrent à Fenvi chacune de l'attirer à soi, a été justement louée par plusieurs auteurs. Xénophon^ l'a exposée avec beaucoup d'étendue et d'ornement ; et cependant il dit qu'elle était bien plus longue et plus ornée dans l'écrit même que Prodicus avait composé au sujet d'Hercule. Lucien l'a ingénieusement imitée 7.

Les Athéniens firent mourir notre sophiste ^, comme corrup-

• PkUostr. in Vit Sophist. Ub. 1. » Ti^v wçvtY|X0VTà5paYu.ov âm'- ' In Cratyl. pa«. 384. ^^^^

5 L'^xiochus Mt reconnu ponr n'être 6 u^, a, Memor. p. 737-740. GcOffie. pa» de Platon. ^ L. ,1 „ ifa.

* W.in Axioc. pag. 366. , 'p^^ j. ^^^^ 1^

* Soldas.

104 HISTOlfiB ANCIENNE.

teur de la jeunesse ^ Il y a apparence qu'il fut accusé d'enseigner à ses disciples Tirréligion.

La réputation de ces sophistes ne se soutint pas longtemps. J'ai fait voir dans la vie de Socrate comment ce grand homme , qui se crut obligé, en bon citoyen, de détromper le public à leur égard, réussit à les faire connaître pour ce qu'ils étaient , en leur ôtant le masque qui couvrait tous leurs défauts. Il les interrogeait, dans des conférences publiques, avec un air de simplicité, et presque d'ignorance, qui cachait un art infini, comme un homme qui cherchait à s'instruire lui-même et à profiter de leurs lumières ; et les conduisant de proposition en proposition, dont ils ne prévoyaient pas la conclusion ni les suites, il les faisait tomber dans des absurdités, qui rendaient sensible et faisaient toucher au doigt la fausseté de tous leurs raisonnements.

Deux choses principalement contribuèrent à les faire tomber dans un décri presque général. Ils se donnaient pour des orateurs parfaits, qui seuls possédaient le talent de la parole, et qui avaient porté l'éloquence au plus haut degré où elle pût arriver. Ils se faisaient honneur de pouvoir parler sur-le-champ et sans aucune préparation, sur quelque sujet qu'on leur proposât. Us se vantaient de donner à leurs auditeurs telle impression qu'il leur plaisait; d'enseigner» comment on pouvait rendre bonne la plus mauvaise cause du monde ; et de faire paraître ^, par la force du discours, les plus petites choses grandes , et les plus grandes petites. C'est ce que Platon dit de Gorgias et de Tisias. Ils étaient également prêts à soutenir le pour et le contre sur quelque matière que ce fût. Ils ne comptaient le vrai pour rien dans leurs discours ; ils faisaient servir les tours de leur éloquence, non à prouver et à faire aimer la vérité ,

< Ce chapitre sur les sophistes «st in- toire de l'éloquence chez les Grecs, par

complet : Rollin s'arrête à Prodicas de Belin de Balla. — L.

Céos, on n« sait pourquoi . -quand rien ^ c Docere se profitebantnr, arroganti-

ne l'empêchait de continuer la nomen- bussancTerbis, quemadmodum causa in-

clature. Sans la crainte de faire un li- ferior(itaenimloquebantHr) dicendo fic-

yre dans son livre, j'aurais pu continuer ri superior posset. « (ClC in Brut, n. 30. }

ce chapitre en rapportant les noms et 3 Ta dfiixpà {JLeyàXa, xai xà as-

les ouvrages des principaux sophiste» y^Xa ffliixpà çaiveaOat TCOioùai 6ià

grecs. C est ce qu on 'trouvera dans plu- aa..« . S;:J^.. /i m. j «/.- v

sieurs ouvrages; entre autres dans l'His- ^^^^^^ ^^1^0^- (»« Pf^dro. pag. 267.)

SCIENCES ET ARTS. lO-S

mais à un pur jeu d'esprit, et à donner au faux les couleurs du vrai, et au vrai celles du faux.

Le grand théâtre où ils cherchaient à briller était les jeux olympiques. Là, comme je l'ai déjà dit, en présence d'un nombre infini d'auditeurs, rassemblés de toutes les parties de la Grèce, ils étalaient avec affectation tout ce que l'éloquence a de plus pompeux. Peu attentifs à la solidité des choses, ils employaient ce qu'il y a de plus éclatant et de plus capable d'éblouir, se proposant pour unique but de plaire à la multitude, et d'enlever ses suffrages ; et cela ne manquait pas d'arriver, leurs discours étant suivis d'un applaudissement général. On sent bien, sans que je le marque, où une telle affectation pouvait les mener, et combien elle était propre à ruiner le goût de la bonne et saine éloquence.

C'est ce que Socrate ne cessait de représenter aux Athéniens, comme on le voit dans plusieurs dialogues où Platon le fait parler sur ce sujel ; car il ne faut pas s'imaginer quand il attaque et décrie la rhétorique, comme il le fait souvent, que ce soit à la bonne et véritable rhétorique qu'il en veuille. 11 en faisait tout le cas qu'elle mérite; mais il ne pouvait souffrir l'abus indigne qu'en faisaient les sophistes, ni applaudir avec la multitude ignorante à des discours qui n'avaient nulle solidité et nulle beauté réelles : car, au Heu que l'éloquence, comme une reine majestueuse, a des ornements pompeux et éclatants, propres à relever sa dignité, mais qui n'ont rien d'affecté et ne sortent jamais du naturel, les sophistes lui prêtaient une parure étrangère, molle, efféminée, comme à une courtisane qui tire toutes ses grâces du fard, qui n'a qu'une beauté empruntée, et qui sait tout au plus charmer les oreilles par le son d'une voix douce et mélodieuse. C'est l'idée que nous donnent, conformément à Socrate, Quintîlien et saint Jérôme de l'éloquence des sophistes; et je ne crains point qu'on me sache mauvais gré de rapporter ici leurs propres termes. Quapropter^ eloquentiam, licet hanc {ut sentio enim dicam) libidinosam resupina voluptate auditoria probent, nullamesse existimabo, quie ne minimum quidem in se indicium masculini et incor'

'Qaintil. 1. 5, cap. 13.

106 HISTOIBS ANCIENNE.

rvpti, nedkam gravis et sancfi viri, ostendet.,.. Quasi ^ ad Jthenxum et ad auditoria convenitur, ut plausus circuni' slantium suscitentur, ut oratio rhetoricœ artisfucata mendacio, quasi quœdam meretricula procédât in publicum, non tam eruditura populos quam Javorem popuU quaRsiiura, et in modum psalterii et tibiss dulce canentis sensus demulceat audientlum. Les personnes de bon sens, averties par les fréquentes remontrances de Socrate, sentirent bientôt le faux de cette éloquence, et rabattirent beaucoup de Testime qu'elles avaient conçue pour les sophistes.

Une seconde raison acheva de les décrier : ce furent les défauts et les vices qu'on remarqua dans leur conduite. Ils étaient fiers, arrogants, orgueilleux, pleins de mépris pour les autres, et d'estime pour eux-mêmes. Ils se vantaient d'être les seuls qui entendissent et qui fussent en état de bien enseigner aux jeunes gens Jes préceptes de la rhétorique et de la philosophie. Ils promettaient aux parents, avec un air d'assurance, ou plutôt d'impudence, de réformer parfaitement les mœurs corrompues de leurs enfants, et de leur donner en peu de temps toutes les connaissances nécessaires pour remplir les plus importantes places de l'État.

Us ne faisaient pas tout cela gratuitement, et ne se piquaient pas de générosité. Leur défaut dominant était l'avarice, et un désir insatiable d'amasser des richesses. On pourrait leur appliquer un bon mot dit à l'occasion d'^pollone*, philosophe stoïcien 3, que l'empereur Antonin fit venir d'Orient pour être précepteur de Marc-Aurèle, qu'il avait adopté. Il amena avec lui à Rome plusieurs autres philosophes, tous Argonautes, disait un cynique de ce temps-là 4, et bien disposés à chercher la toison d'or. Les sophistes vendaient bien cher leurs leçons; et comme ils avaient trouvé le moyen d'amorcer les parents par

» s. Hieron. Prœf. in 1. 3, Comment, qui, étant à Rome, ne Toalaît pas aller

ad Galat. de sa maison jusqu'au palais ; et il laissa

2 C'est ce même Apollone qui, «tant aller Marc-AurèLe l'écouter chex lui. Ce

arriTé à Home, refusa d'aller au palais, prince continua d'y aller receTOir se»

disant que c'était au disciple à venir leçons, même depuis qu'il fut élevé à la

trouver son maître . Antonin ne fit que dignité impériale,

rire de la sotte fierté et du travers d'es- s Lucian.

prit bizarre de ce stoïcien, qui avait < Demonax. bien voulu venir d'Orient à Rome, et

de magnifiques promesses, et qu'on était infatué de leur savoir et de leur mérite, ils les rançonnaient hardiment, et mettaient à profit le vif désir qu'ils témoignaient de bien élever leurs enfants. Protagore ' prenait de ses disciples, pour leur apprendre la rhétorique, cent mmes, ou dix mille drachmes, c'est-à-dire cinq mille livres >. Gorgias, au rapport de Diodore de Sicile^ et de Suidas, exigeait la même somme. Il en coûta autant à Déinosthène pour recevoir les leçons du rhéteur Isée.

Le par&it désintéressement de Socrate, qui était sans héritage et sans revenu, faisait encore sentir davantage, par le contraste, la sordide avidité des sophistes, et était une censure continuelle de leur conduite, plus forte que tous les reproches les plus vifs qu'il aurait pu leur faire.

Malgré ces dé£aiuts, qui étaient personnels à plusieurs d'entre eux, car quelques-uns s'en sauvèrent, il faut reconnaître que les sophistes ont rendu de grands services au public pour l'avancement des sciences, dont ils furent comme les dépositaires pendant la durée de plusieurs siècles.

Plusieurs villes de la Grèce et de l'Asie, où l'on allait de différents pays puiser, comme dans la source, toutes les sciences, ont fourni, dans tous les temps, des sophistes d'une grande réputation. Pour abréger et finir cet article, je ne parlerai que d'un seul de ces sophistes : c'est le célèbre Libanius.

LiBANius était né d'une bonne famille d'Antioche4. H étudia à Athènes, où il passa environ quatre ans. 11 y fut nommé par le proconsul pour enseigner la rhétorique à l'âge de vingt-cinq ans; mais cette nomination n'eut pas lieu. 11 était très-zélé partisan et défenseur du paganisme, ce qui le fit dans la suite particulièrement considérer par Julien l'Apostat. Il s'acquit beaucoup d'estime par son esprit et par son éloquence.

Il se distingua principalement à Constantinople et à Antioche. Il professa dans la première de ces deux villes pendant quelques années à différentes reprises. C'est là qu'il forma une

' « \ Protagora decem miUibns de- - 9,160 fr. — L.

narioram didiciaae artem quam edidit, 3 Diod. I. 12, pa». 106. Plat in Iswo.

E\athlns dicltnr. « (QtjinT. lib. 3, < Lib. invita »aa. An, J. C. 339. raj,. 1.)

108 HISTOIRE ANCTENPCE.

liaison particulière avec saint Basile ». Ce sainte avant que d'aller à Athènes, passa à Constantinople ; et comme cette ville florlssait alors par un grand nombre de sophistes et de philosophes très-excellents, la vivacité et la vaste étendue de son esprit lui firent enlever en peu de temps ce qu'ils avaient de meilleur ^ LibaniUs, dont il paraît qu'il s'était rendu le disciple, le respectait déjà, tout jeune qu'il était, à cause de la gravité de tes mœurs, digne de la sagesse des vieillards : ce qu'il admirait d'autant plus, dit-il, qu'il vivait dans une ville où tous les attraits de la volupté se trouvaient en abondance. Quand il eut appris que ce saint, malgré sa grande réputation, avait pris le parti de la retraite, il ne put, tout païen qu'il était, ne point admirer une action si généreuse , qui égalait tout ce que ces philosophes avaient janrais fait de plus grand. Dans toutes les lettres que lui écrit saint Basile on voit l'estime singulière qu'il faisait de ses ouvrages et la tendresse qu'il avait pour sa personne. Il lui adressait tous les jeunes gens de Cappadoce qui avaient dessein de s'avancer dans l'éloquence, comme au plus habile maître de rhétorique qui fût alors; et ils en étaient reçus avec une distinction particulière. A l'occasion de l'un de ces jeunes gens, qui était mal partagé du côté des biens de la fortune, Libanius dit une chose qui doit lui faire beaucoup d'honneur : c'est qu'il ne considérait point dans ses disciples les richesses, mais la bonne volonté ; que s'il trouvait un jeune homme pauvre qui montrât un grand désir d'apprendre, il le préférait sans hésiter à tous les plus riches ; et qu*il était fort (•ontent lorsque ceux qui ne pouvaient rien donner étaient avides de recevoir 3. 11 ajoute qu'il n'avait pas eu le bonheur de rencontrer de tels maîtres. En effet, le désintéressement n'était pas la vertu des sophistes. Ceux, qui sont chargés de la profession d'enseigner savent qu'ordinairement le fonds le plus fertile en mérite est la pauvreté.

11 écrit à Thémistius, célèbre sophiste, que ses talents et sa sagesse élevèrent aux premières charges de l'État, d'une nia-

• s. Greg. Naz. orat. 20 pag. 325. Atf . 3 'A(ixeï To) {x^i ôuva|xéva) Sowoti ,

^•Î^L-^V.... ' t6 SouXriO^vâi Xaêeïv.

2 fcpist. Liban. ^

SCIENCES ET ABTS. 109

nière qui montre que Libanius avait de la noblesse de senti* ment, et qu'il était touché de Tamour du bien public. « Je ne « vous félicite point, lui dit-il, sur ce que le gouvernement de « la ville vous a été donné ; mais je félicite la ville sur le choix « qu'elle a fait de votre personne pour cette importante place. « Vous n'avez pas besoin de nouvelles dignités ; mais elle a « grand besoin d*avoir un gouverneur tel que vous. »

Il serait à souhaiter que Libanius eût été aussi irrépréhensible pour les mœurs qu'estimable pour son caractère d'esprit et pour son éloquence. On lui a reproché aussi d'être trop plein d'estime pour lui-même, et trop grand admirateur de ses propres ouvrages. Cela doit ni^oins étonner. On pourrait presque dire que la vanité était la vertu du paganisme.

Libanius passa les trente-cinq dernières années de sa vie à Antioche, depuis l'an 354 jusque vers 390, et y professa la rhétorique avec un grand succès. Le christianisme lui fournit encore dans cette ville un illustre disciple en la personne de saint Jean Chrysostome. Sa mère, qui n'épargnait rien pour le bien élever, l'envoya à l'école de Libanius, le plus habile et le plus renommé des sophistes qui enseignaient alors à Antioche, pour s'y former à l'éloquence sous un si excellent maître. Ses ouvrages, qui l'ont fait appeler bouche cTor, attestent le progrès qu'il y fit. Il fréquenta d'abord le barreau, plaida quelques causes, et fit des déclamations publiques '.Il en envoya une à Libanius, qui était un éloge des empereurs ; et Libanius, en l'en remerciant, lui dit que lui et plusieurs personnes de lettres à qui il l'avait fait voir l'avaient admirée ^ On assure que quelques amis demandant à ce sophiste, qui était près de mourir, qui il voulait avoir pour successeur de sa chaire, il répondit qu'il eût choisi notre saint si les chrétiens ne le lui eussent enlevé ; mais son écolier avait bien d'autres vues.

S'il faut juger du maître par ses élèves, et de son mérite par leur réputation, les deux disciples de Libanius que je viens de citer, quand ils seraient les seuls, devraient lui faire un grand honneur. En effet, il passait dans l'esprit de tout le monde

■ Isid. Pelai. I. 2, ep. 42. ' SoEom. 1. 9, cap. 2.

IIIST. AJIC. — T. IX. \^

110 HISTOTBB ANCI£NNE.

pour un excellent orateur. Ëunape dit ^ que tous ses termes sont choisis et élégants, et que tout ce qu'il a écrit a une douceur et un agrément qui attirent, avec une gaieté et une espèce d'ei\jouement qui lui servent de seL

libanius a laissé une infinité d'écrits, qui consistent en pa> négyriques, en déclamations et en lettres. De tous ses ouvrages les lettres ont toujours-été le plus estimées.

, * Eunap. c. 14.

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