‹ Histoire ancienneChapitre 23 sur 104 · AN. J. C · texte numérisé non relu

AN. J. C

SCIENCES ET ABTS. 83

et par rapport à la plaidoirie ; quand il doit quitta cette profession , et à quoi il doit s'occuper pendant la retraite.

Un des caractères particuliers de la rhétorique de Quintilien est d'être écrite avec tout Tart , toute l'élégance , toute l'énergie du style , qu'il, est possible d'imaginer. Il savait que les préceptes < , quand on les. traite d'une manière si nue et si subtile , ne sout propres qu'à dessécher l'écrit, et qu'à déchamer, pour ainsi dire , le discours , en lui ôtant toute la grâce et toute la beauté , et lui laissant seulement des os et des nerfs , qui n'en font qu'un corps maigre et sec, ou plutôt un squelette. Il s'appliqua donc à faire entrer dans ses Institutions tout l'agrément > dont cet ouvrage était susceptible, non pas, dit-il luimême , pour faire parade d'esprit, car il pouvait choisir un sujet qui y fût propre, mais afin que les jeunes gens , invités par l'attrait du plaisir , s'appliquassent plus volontiers à la lecture et à l'étude de ses préceptes, qui, dénués de grâce et d'ornement, ne manqueraient pas, en blessant la délicatesse de leurs oreilles, de rebuter aussi leur esprit. £n effet, on voit dans ses écrits une grande richesse dépensées, d'expressions, d'images, et surtout de comparaisons , qu'une imagination vive et ornée d'une profonde connaissance de la nature lui fournit à propos, sans jamais s'épuiser ni tomber dans des redites ennuyeuses : comparaisons qui jettent dans les préceptes , souvent obscurs et désagréables pareux-même», une clarté et une grâce qui en écartent tout ennui et tout dégoût.

Le principal but de Quintilien^ , dans sa Rhétorique, a été de s'opposer au mauvais goût d'éloquence qui prévalait de son temps , et de rappeler les esprits à une manière de penser et de juger plus saine, plus sévère , et plus conforme aux règles de

< « Pleroinqu« onde ills artes, nimia mas inagis javentatem ad cognitionem

subtilitatis affectatione frangant atqae eoram qaae neoessaria studiis arbitra-

concidant quicqoid est ijx oratione ge- bamar, si, ducti jacnnditate aliqua lec*

nerosius, et omoem succam ingenii bi- tionis , libentius discerent ea quorum

bunt, et 08«a detegnnt : quœ ot esse et ne jejuna atqne arida traditio averteret

astringi nervis suis debent, sic corpore animos, et aares (praesertim tam deli-

operienda sant. s ( QuiNT. in Proœm. catas } raderet, verebamur. > ( Quint.

iib. i.). lib. 3, cap. 1.)

^ c In cteteris admiscere tentavimus ^ « Qaodacciditmihi, dum corruptam

aliqaid nitoris, non jactandi iogenii et omnibus yitiis flractamdicendi genus

gratin (namqae in id eligi materia po- revoeareadscveriorajudiciacontenda. »

terat uberior), sed ut hoc ipso^Hicere- (Id. lib. 10, c. 1.)

la bonne nature. Sénèque, plus'que tout autre , avait contribué à gâter et à corrompre le jugement des jeunes Romains , et à substituer à l'éloquence mâle et robuste qui avait régné jusqu'à lui les mignardises , s'il est permis de parler ainsi, d'un style ' chargé d'ornements , de pensées brillantes , d'çoitithèses et de pointes. Il sentait bien que ses écrits ' ne pouvaient plaire à quiconque ferait cas des anciens : c'est pourquoi il n'avait cessé de parler mal d'eux, et de les décrier, même les plus généralement estimés , comme Gicéron et Virgile. Il était venu à bout en effet d'inspirer pour eux un ntépris presque universel ; de sorte que lorsque Quintilien commença à enseigner il ne trouva que Sénèque entre les mains des jeunes gens. Il n'entreprit pas de l^leur ôter absolument ; mais il ne pouvait souffrir qu'on le préférât à des écrivains qui valaient sans comparaison beaucoup mieux que lui.

Au reste, on ne doit pas être étonné que ce mauvais goift ait fait de si rapides progrès en si peu de temps : c'est ce qui arrive pour l'ordinaire. Il ne faut qu'un homme d'un certain caractère pour entraîner après lui tous les autres , et pour donner le toD à toute une nation. Tel était Sénèque >. Je passe ici sous silence beaucoup d'autres qualités qui le faisaient admirer : un naturel heureux , également propre à tout ; une vaste étendue de connaissances ; une étude assez profonde de la philosophie ; et une morale remplie de principes, souvent très-exacts et très-solides. Pour me renfermer dans notre sujet , il avait un esprit facile et fécond , une belle et riche imagination , une composition aisée et brillante , des pensées très-solides , des expressions choisies et fort énergiques, des tours heureux et spirituels. Mais, pour son style ^ , il était vicieux presque dans toutes ses parties , et d'autant plus dangereux , qu'il était plein de défauts agréables.

Ce style fleuri , ce goût de pointe , d'autant plus dangereux qu'il est plus à la portée delà jeunesse , et plus conforme à son

' « Tam aatem solas hic fere in ma- diffideret. » (QuiNTiL. 1. 10, c. I.)

nibns adolescentium fait. Quem non ^ Quint. 1. 10, cap. 1.

eqaidem omnino conabar exaatere, sed 3 « se.d in eloquendo corrupta ple-

potioribus praferri non sinebam, quos raque, atque eo perniciosissinia, qaoïi

illenondestiteratincessere^quunidiTersi abundant dulcibus vitiis. Velles eum

sibi conscius generis, placere se in di- suo ingenio dixisse, aliène jndicio. i cendo posse lis, quibus illi placèrent,

SCIENCES ET ÀBTS. 8&

caractère, saisit bientôt toute la ville. Il fallait que toute preuve ' , toute période finît par quelque pensée brillante, ou quelque tour singulier, qui frappât l'oreille, qui se fit remarquer, et qui mendiât en quelque sorte l'applaudissement.

Quintilien se crut obligé d'attaquer avec force ce mauvais goât; etc'est ce qu'il fait dans presque tout son ouvrage, en y établissant, sur le modèle des anciens, les principes de la vraie et solide éloquence. Ce n'est pas, comme il le déclare souvent, et comme son style le fait assez connaître, qu'il fût ennemi des beautés et des grâces du discours. Il reconnaît que Cicéron même » , pour défendre ses parties , employait des armes nonseulement fortes, mais brillantes ; et que dans la cause de Cornélius Balbus , où il fut souvent interrompu par les applaudissements et les battements de mains de tout son auditoire , ce furent la sublimité, la pompe et l'éclat de son éloquence qui attirèrent ces bruyantes acclamations. Il ajoute à ce motif, qui semble ne regarder que la réputation de l'orateur, une réflexion bien vraie et bien sensée; c'est que la beauté du discours contribue même beaucoup au succès de la cause , parce que ceux qui écoutent volontiers se rendent plus attentifs , et deviennent plus disposés à croire ce qu'ils entendent, gagnés qu'ils sont par le plaisir , et quelquefois entraînés par l'admiration.

Quintilien ne rejette donc point les ornements ; mais il veut que l'éloquence 3, ennemie du fard et de toute grâce empruntée, n'admette qu'une parure mâle, noble et majestueuse, 11 consent qu'elle brille, mais de santé, s'il faut ainsi dire, et qu'elle ne doive sa beauté qu'à ses forces eià son embonpoint.

I « Nanc illad volant, ut omnis locus, aactoritas expressit illum fragorem... omnû sensns in fine sermonis feriat an- Sed ne causas qnidem parum confert rem.Turpeantemacpropenefasdncunt, hic orationis ornatus. Nam qui libenrespirare uUo loco qai acclamationem ter aadiant, et magis attendunt, et fanon petierit. » (Quint, lib. 8, cap. 5.) cilius credunt, plerumquc ipsa dclecta-

» « Nec fortibus modo, sed etiam fui- tione capiuntur , nonnanquam ipsa ad-

g«ntibBS arrais prœliatos in causa est miratione aaferuntur. t (Quintil. 1. 8,

Cicero Cornelii : qui non assecntus es- cap. 3.)

set docendo judicem tantum, et ntiliter » « Sed hic ornatas (repetam enîm) vi-

(lemam ac latine perspicueque dicendo, rilis, fortis, et sanctiis sit : nec efferai-

ut populos romanus admirationem natam levitatem , nec fuco emioentem

suam, non acclamatiooe tantum, sed colorem amut; sanguine et viribus ni-

etiam plausa confiteretar. Sublimitas teat. » (Lib. 8, cap. 3.) profecto, et magnificentia, et nitor, et

86 HISTOIBB ANCIENNE^

11 p<Mrte ce pnndpe si loin ' , que , s*il fallait dioisir, il aimerait mieux la nûiesse et la grossièreté des audens que Tafféterie étudiée des modernes. Mais il y a , dit-il , en cette matière un mi* lieu qu'on peut tenir ; de m^e que dans nos tables et dans nos meubles il règne aujourd'hui une propreté et une élégance qui n'est point répréfaensibie , et dont il faut tâcher, s'il est pos* âMe, de faire une vertu.

On voit, par le peu que j'ai rapporté de Quintilien, combien la lecture d'un tel ouvrage peut être utile aux jeunes gesa pour leur former le jugement. Elle ne Test pas moins par rapport aux mcairs. Il a répandu dans toute sa rhétorique des maximes admirables. J'en ai rapik>rté une partie dans mon Traité des Études.

Mais ce fonds de probité, si digne par lui-même de nos éloges, se trouve déshonoré par les flatteries impies de notre rhétseur à l'égard deDomitien , et par son désespoir à la mort de ses enfants, porté jusqu'à nier la Providence. Cet exem[de, et beaucoup d'autres pareils, nous apprennent ce qu'il faut penser de ces vertus païennes, qui n'avaient aucune racine que dans l'amour de sd-même, et d'une religion qui ne fournissait aucun dédommagement des pertes et des maux auxquels la vie humaine est exposée.

III. Manière d'enseigner la jeunesse usitée du t^mps de Quintilien.

Avant que de terminer l'article de Quintilien , je tirerai de ses écrits une partie de ce qui regarde la manière d'enseigner usitée à Rome de son temp^

Il paraît que c'était une coutume assez ordinaire à Rome de ne*commencer à instruire les en£ants qu'à l'âge de sept ans * , parce qu'on croyait qu'avant cet âge ils n'ont ni la force du corps ni l'ouverture d'esprit nécessaires pour apprendre.

Quintilien pense autrement, et aime mieux s'en rapporter au sentiment de Chrysippe , qui avait fait un traité fort étendu et

>« Et, si necesM ait, yeterem illum ceuitaliqtii8citrarepreb«nsioneninitor>

horrorepn dicendi malim, quam istam qaem , sicut poMnmits, adjiciamas vir-

novam licentiam. Sed patet média qute- tn1ih«s. » (Quintil. lib 8, cap. 5.)

dam via : sicut in cuitu victuque ac< > Ibid. 1. 1, cap. 1.

fort estimé sur réducation des enfants. Quoique ce pliilosophe donnât trois ans aux nourrices, i) voulait que dès cet âge on s'appliquât à inspirer aux enfants de bons principes de morale, et qu'on les formât insensiblement à la vertu. Or, dit Quintilieu , si on peut dès lors cultiver leurs mœurs , qui empêche qu*on ne cultive aussi leur esprit ? Que veut-on que fasse un enfant depuis qu'il commence à parler ? car enfin il faut bien qu'il baisse quelque chose. Est-il à propos de l'abandonner entièrement aux discours des gouvernantes et des domestiques f On sait bien qu'à cet âge-là il n'est point capable ni de travail ni d'application : aussi ce ne sera pas une étude, mais un jeu ; et on ne laissera pas de mettre à profit ces premiers temps de l'enfance jusqu'à la septième année, qui pour l'ordinaire sont perdues , en leur apprenant mille dioses agréables et qui sont à leur portée.

On commençait par l'étude de la langue grecque*, noais celle de la langue latine suivait de près; et dans tout le reste du temps on cultivait les deux langues avec un égal som. Cest ce qui ne se pratique point assez régulièrement parmi nous ; aussi la plupart de nos Français ne saven^ils point leur langue naturelle par principes.

Quand les enfants avaient appris à bien lire et à écrire correctement , on leur enseignait la grammaire , tant de la langue latine que de la grecque.

Il y avait pour cela des maîtres particuliers, qui enseignaient à la maison , et d'autres maîtres qui enseignaient dans les écoles publiques. Quintilien examine laquelle de ces deux manières d'enseigner est la plus utile * ; et , après avoir pesé mûrement les raisons de part et d'autre, il se déclare pour les écoles publiques. Le chapitre où il traite cette question est un des plus beaux endroits de son ouvrage.

La grammaire n*était point regardée alors comme une occupa* tion Mvole et peu importante ' : les Romains en faisaient un grand cas, et y donnaient une application particulière, persuadés que prétendre s'avancer dans les sciences sans le secours de la

* Quintil. 1. 1, cap. 1. ' ibid. c. 4.

» Ibid. c. 2.

grammaire , c*est vouloir élever un édifice sans fondement. Ils ne s'arrêtaient pas à des minuties et à des subtilités qui ne servent qu'à rétrécir et à dessécher l'esprit ; ils en étudiaient sérieusement les principes, et en approfondissaient les raisons: car de toute la grammaire rien ne nuit que ce qui est inutile.

La grammaire, c'est-à-dire Fart d'écrire et de parler correctement, roule sur quatre principes: la raison, l'ancienneté, l'autorité, l'usage. Quintilien' dit une chose admirable sur ce dernier chef, c'est-à-dire sur la coutume et l'usage. Ce mot », selon lui, a besoin d'explication, et il est nécessaire de bien définir ce que l'on entend par usage \ car si l'on prend ce mot pour ce que l'on voit faire au plus grand nombre , les conséquences en seront dangereuses, non-seulement pour le langage, mais, ce qui est beaucoup plus importait , pour les mœurs : car , ditil , peut-on espérer ce bonheur, que ce qui est bien et selon les règles soit suivi du plus grand nombre ? Il rapporte plusieurs coutumes très-communes de son temps , qui ne devaient point être regardées comme des usages, mais comme des abus , quoiqu'elles se fussent emparées généralement de toute la ville. On appellera donc usage , conclut-il , en matière de langage , ce qui est reçu par le consentement de ceux qui savent bien parler; comme , en fait de mœurs , l'usage sera ce qui a l'approbation des gens de bien.

Le soin d'apprendre aux enfants à lire et à écrire correctement et de leur enseigner les principes des deux langues grecque et latine , était le premier, mais non le principal devoir des grammairiens 5. Ils y joignaient la lecture et l'explication des poètes; ce qui avait une très-grande étendue, et demandait une profonde érudition. Ils ne se contentaient pas de faire remarquer à un enfant la propriété et la signification naturelle des

< Lib. 1, c. 4. neis perpotare , qiiaililib«t haec invase-

3 «Sed huic ipsi neceMarium«8t judi- rint-civitatem, non erit consaetado,

ciam, constitaendamqae imprimis id quianihil horam caret reprehensione....

Ipsum quid ait qaod consuetudinem sic, in loqnendo., non, si qnid vitiose

▼ocemas. Quœ si ex eo qnod plares f&- multis insederit, pro regala sermonis

ciant nomen accipiat, pericalosissi- accipiendam erit... Ergo eonsoetndi-

mnm dabit prœceptum , non orationi nem sermonis Tocabo consensam eradi-

modo, sed (quod majns est) vitae. Unde toram ; sicat ^vendi, consensam bono»

«nim tantum boni, at pluribus qtiœ ram. b (QuiNT. lib. 1, cap. 4.)

recta snnt placennt? Igitur ut velli, ^Lib. 1, c. 5. et comam in grades IVangere, et in bal7

mots, les différents pieds qui entrent dans la construction des vers, ies tours et les expressions qui sont propres à la poésie , les tropes et les figures : ils s'appliquaient * principalement à montrer ce qu'il faut observer dans Téconomie d'une pièce , dans les bienséances , dans les caractères ; ce qu'il y a de beau dans les pensées et dans la diction ; pourquoi le style est tantôt étendu et abondant, tantôt succinct et resserré. Ils donnaient aussi aux enfants une connaissance exactCr de tout ce qui a rapport , dans les poètes, à la fable ou à Thistoire y sans pourtant charger leur mémoire de rien d'inutile. Du moins ce sont les règles que Quintilien leur prescrit. Il compte pour une perfection » dans un grammairien d'ignorer certaines choses , qui en effet ne méritent pas d'être sues.

Les grammairiens commençaient aussi à former les jeunes gens à la composition en leur faisant faire de petits récits , des fables , des narrations plus étendues ^. Ils empiétaient quelquefois , et Quintilien s'en plaint <, sur ce qui appartenait à la rhétorique, et faisaient composer à leurs disciples des discours, non-seulement dans le genre démonstratif, qui semblait leur être abandonné^ mai» même dans le genre délibératif.

Dans le même temps que les jeunes gens étaient instruits dans la grammaire , ils apprenaient aussi la musique , la géométrie , la danse, qui forme le corps , et l'art de bien prononcer 5; toutes choses regardées comme nécessaires à l'orateur futur , et qui précédaient toujours l'étude de la rhétorique.

L'âge d'entrer dans la rhétorique n'était point fixé , et ne pouvait l'être, parce qu'il dépendait du progrès qu'on avait fait dans les études précédentes. Ce que l'on sait certainement , c'est que les jeunes gens y demeuraient plusieurs années : adulti ferè pueri ad hos prxceptores transferuntur , et apudeos juvenes etiamfacti persévérant^. On peut conjecturer qu'ils entraient pour l'ordinaire en rhétorique à treize ou quatorze ans, et qu'ils

• « Preecipne vero illa inflgat animis » «El quo mihi intcr virtute» gram-

qnae in œconomia virtus , quae in de- matici babebitur, aliqua nescire. » coro remm-, quid in personœ cuique 3Lib. 1, c. 6. cnoTenerit; qnid in sensibos laudan- ^ Lib. 2, c. 1. dum, quid in verbis; ubi copia proba- ' Lib. 1, c. 7, etc. bilifl, ubi modus... » <^Lib. 2, c. 2.

90 HISTOIBB ÀNGISNNB.

y dememraient jusqu'à dix-sept ou dix-huit ans. Ce long espace de temps qu'ils dô&Daieat à la rhétorique ne doit pas nous étonner, parce qu'à Rome aussi bien qu'à Athènes l'éloquence ouvrant la porte aux premières dignités de la république, l'étude de cet art y faisait la principale occupation de la jeunesse. Il faut se souvenir qu'on étudiait en même temps la rhétorique sous des maîtres grecs et sous des maitres latins.

La fonction des rhéteurs embrassait deux parties : les préceptes et les déclamations.

Quintilien , en plusieurs endroits de son ouvrage, prouve l'utilité et la nécessité des préceptes ; mais il est bien éloigné de croire qu'en composant on doive s'y asservir scrupuleusement et les regarder comme des lois d'une nécessité indispensable. La rhétorique serait certainement quelque chose de bien aisé si on pouvait la renfermer dans un petit nombre de règles fixes et stables. Aussi ces règles changent-elles selon le temps , l'occasion et la nécessité. C'est pour cela % que la principale partie de l'orateur est le jugement , parce qu'il se détermine différemment selon le besoin des affaires.

Le rhéteur dictait ces préceptes à ses disciples , ce qui devait emporter beaucoup de temps ; car , pour l'ordinaire, les rhétoriques étaient fort longues , comme on en peut juger par celle de Quintilien. On y traitait souvent des matières fort abstraites^ et peu propres, ce me semble, à inspirer du goût pour l'éloquence. Ce sont de ces sortes d'endroits qu'en faveur de la jeunesse j'ai pris la liberté de retrancher dans l'édition que j'ai donnée de ce rhéteur. Il trouva cette coutume établie, et il ne pouvait sagement s'en écarter. Mais il dédommage bien ses lecteurs, non-; seulement par les beautés et les grâces du style répandues dans tous les endroits qui en étaient susceptibles , mais encore plus par les réflexions sensées dont il accompagne la plupart de ses préceptes. Et combien lorsqu'il les expliquait à ses diseiples la vive voix y ajoutait- elle de force et de clarté !

Pour apprendre aux jeunes gens à mettre en pratique les préceptes qu'on leur avait expliqués , le maître les formait à la

• « Atque adco ces La oratore praî- rum momenta convertitar. » (QuiNTiL. cipua eonsilium, quia Tarie et ad re- lib. 2, cap. U.)

SCIBRCES ET ARTS. 9t

compositioii'. Ils faisaient d'abord des narrations historiques; puis ils s'élevaient jusqo^à louer les grands hommes, et i blâmer ceux qui se sont rendus odieux par leurs méchantes actions ; et quelquefois ils en faisaient le parallèle et la comparaison. Ils s'exerçaient aussi « par des lieux communs, sur ravarice,sur Tingratitude, et d'autres yices en général ; par certaines thèses qui fournissent beaucoup à l'éloquence : par exempte, si la vie champêtre est préférable à cello qu'on mène à la ville, si Thomme (le guerre acquiert plus de gloire que le jurisconsulte.

On avait soin aussi d'exercer leur mémoire. Quintilien* voulait que ce fût en leur faisant apprendre par cœur de beaux endroits choisis des orateurs , des historiens , et des autres auteurs les plus estimés ; les poètes étaient réservés aux grammairiens. Par là^, dit-il, ils se formeront le goût de bonne heure; leur mémoire leur founiira sans cesse d'excellents modèles , qu'ils imiteront même sans y penser : les expressions , les tours , les figures naîtront sous leur plume , et sortiront comme d'un trésor caché , où toutes ces richesses étalât pour ainsi dire en réserve.

Par ces différents exercices ils étaient insensiblement conduits à la compositicm de discours en formel, appelés déclamadons, qui faisaient la principale occupation de la rhétorique. C'étaient des harangues composées sur àts sujets feints et imaginés, à l'imitation de celles qui se font dans le barreau et dans les délibérations publiques. Démétrius de Phalère fut le premier qui en introduisit Tosage chez les Grecs.

Les déclamations étaient instituées pour disposer aux actions sérieuses du barreau, dont elles devaient être une fidèle expression ; et tant qu'elles se tinrent dans ces justes bornes , et qu'elles imitèrent parfaitement la forme et le style des véritables plaidoyers , elles furent d'une grande utilité. En effet , cette sorte de composition renfermait toutes les parties et toutes les beautés qui se trouvent dans un discours suivi.

Mais cet exercice, si utile en lui-même, dégénéra tellement

' Qniatil. lib. 2, C.4. ment. Abnndabnnt antem copia rer-

^ Ibid. c. 8. bornm optimoram , et compositione, ac

' « Sic aMiie8C«nt optimis, semperqne liguris Jam non qnanitls, sed sponte et

habebunt intra se qaod inîtentor : ex reposito velat thesauro se offereuti-

etiam non sentientes, formam Ulam, bas. »

«luam mente penHua acceperint, expri-. « Ub. 2, c. 4.

92 HISTOIRB ÀNCIBNNB.

par Figaoranceet le mauvais goût des maîtres , que les déclamatioDS furent une des principales causes de la ruine deréloquence. On choisissait des sujets £aJ)uleux , tout extraordinaires , et qui n'avaient aucun rapport aux matières qui se traitent dans le barreau. J'en citerai un seul exemple, qui fera juger des autres '. Il y avait une loi qui ordonnait qu'on coupât les mains à celui qui aurait maltraité son père. Qui patrem pulsaverU, manus eiprœcidantur. Un tyran , ayant fait venir dans la citadelle un père avec ses deux enfants ,\ordonna à ceux-ci de maltraiter leur père. L'un d'eux , pour éviter une si affreuse Impiété , se précipita du haut de la citadelle : l'autre , contraint par la nécessité, maltraita et frappa son père ; puis il tua le tyran , dont il était devenu ami , et reçut la récompense accordée par les lois en pareil cas. Il fut ensuite appelé devant les juges pour avoir maltraité son père , et l'on demanda que les mains lui fussent coupées. Le père prit sa défense. On traitait dans les déclamations des matières encore bien plus bizarres. Le style * répondait au choix des sujets. Ce n'étaient qu'expressions recherchées , pensées brillantes, pointes, antithèses, jeux de mots, figures outrées, vaine enflure ; en un mot, ornements puérils entassés sans jugement et sans choix.

Quintilien s'opposa de toutes ses forces à ce mauvais goût , et s'étudia à réformer les déclamations , en les rappelant à leur première origine , et les rendant conformes à la pratique du barreau. Ne croyant pas néanmoins devoir aller de droit fil contre le torrent de la coutume , il se relâcha en quelque chose , et céda jusqu'à un certain point. Il est beau de voir comment il justifie lui-même sa condescendance.

« Quoi donc ^ ! lui disait-on , il ne sera jamais permis à des

I Senec. Decl. 4, lib. 9. papavere et sesamo sparta. » ( Petrox.

' • Hœctolerabilia essent si ad elo- in init, ) quentiam ituris viam facerent : nunc 3 Quid ergo? Nanquam haec snpra et rerum tomore, et sententiarum va- fldem, et poetica (ut vere dicara ) the> nissimostrepitii^hoctantam proflciant, mata juvenibas pertractare pennitteut, quum in foram Teneriat, putent se mus, ut exspatientur et gaudeant main alium terraram orbem delatos. Et teria, et quasi in corpus eant? Eratopideo ego adolescentulos existimo in timam. Sedcertesintgrandia ettumida, acbolis stnltissimos fieri, quia nihil ex non stulta etiam, et acrioribus ocalis lis qua*. in nsu babemns aut audiunt, intuenti ridicula. Ac, si jam cedendom Qut vident... sed melIitosTerborumglo- est, impleat se declamator aliquaudo, bulos, et omnia dicta factaqua quasi dum sciât, ut quadrupèdes, quum viridi

SCIENCES EX ABTS. 93

« jeunes gens de traiter des sujets extraordinai res ? de donner car- « rière à leur esprit, de s'abandonner aux saillies d'une imaginau tion échauffée, et d'enfler un peu leur style et leur éloquence ? « Ce serait bien le mieux , répond Quintilien. Mais qu'ils s'en « tiennent du moins à ce qui est hasardé , à ce qui sent l'en- « flure ; et qu'ils ne donnent pas dans ce qui est, à des yeux un « peu clairvoyants, ridicule et extravagant. £nûn, s'il faut avoir « quelque indulgence pour nos déclamateurs , laissons-les se « remplir et s'enfler tant qu'ils voudront, pourvu qu'ils sachent « que , comme on met certains animaux à l'herbe pendant un « temps pour s'engraisser, et qu'ensuite, après leur avoir tiré du - sang, on les remet à la nourriture ordinaire, propre à conserver « leurs forces, ils doivent de même se défier de leur plénitude, et « en retrancher les superfluités vicieuses, s'ils veulent que leurs « productions soient véritablement saines et vigoureuses. Aua trement , à la première action publique qu'ils entreprendront, « on verra que cette prétendue plénitude n'était qu'enflure et et tumeur. »

Avec des précautions si sages, les déclamations pouvaient être fort utiles aux jeunes gens. Il ne faut point exiger d'eux ni attendre d'abord un discours parfait>. On doit même bien augurer d'un esprit fécond et abondant , qui hasarde et fait des efforts , dât-U quelquefois se laisser emporter. Il est bon que dans cet âge il y ait quelque chose à retrancher. Quand un jeune homme avait bien travaillé en particulier le sujet qu'on lui avait donné à traiter, il apportait sa composition dans l'école, et en faisait lecture devant tous ses compagnons. Le maître quelquefois , pour les rendre plus attentifs et leur former le jugement, leur demandait ce qu'ils trouvaient à louer ou à blâmer dans ce qui venait d'être lu. Lui-même après marquait le jugement qu'il en fallait porter , soit pour les pensées, soit pour l'expression et le tour :

pabnlo distentœsnnt, sangninis detrao- (QuiNTlL. lib. 2, cap. 11.)

tione carantar, et sic ad cibosTiribas ' c In paeris-oratioperfectanecexlgi,

conseryandia idoneos redeant : ita sibi nec sperari potest : melior antem est

qaoqae tenaandos adipes, et qnicqnid indoles lœta , generotique conatus, et

bumoris corrnpti contraxerit, emitten- vel plara justo coadpiens intérim spi-

diim , si eue sanns ac robustas volet, ritus. Nec unquam me in bis dicentia

Alioqai, tttmor ille inanis primo cajas- annis offendat, si qaid snperfuerit. »

que veri operis conata deprehendetu». b (Lib. 2, cap. 4.)

94 HISTOIBB ANCIBNNB.

il indiquait .les endroits qu*il fallait ou éelaireir, t>u étendre , ou abréger, ^mêlant toujours quelque adoucissement ou quelque louange à sa critique, pour la mieux faire recevoir. « Pour moi >, u dit.Quintilien, quand je voyais des jeunes gens qui égayaient « un peu trop leur style, et dont les pensées étaient plus hardies «'que solides : quant à présent , leur disais-je, cela est bien; « mais il viendra un temps que je ne vous permettrai pas ces « libertés. De la sorte, ils se trouvaient flattés du côté de l'esprit , « sans être trompés du côté du jugement. »

Lorsque le jeune homme , sur les avis du matbre, avait bien retouché sa pièce , on le préparait à la prononcer en puMie ; et c'était là un des grands avantages de Fétude qu'on faisait en riiétorique, et en même temps un des plus pénibles exercices pour le mattre , comme le poète satirique le marque * :

Declamare doces , o ferrea pectora, Vecti.

On assemblait les parents et les amis ; et c'était le comble de la joie pour un père quand il voyait son fils réussir dans ^es déclamations, qui le préparaient aux plaidoiries du barreau , et le mettaient en état de s'y distinguer un jour avec éclat.

On a dû être étonné de n'entendre point parler, parmi les différents exercices de rhétorique , de la lecture et de l'explication des bons auteurs, seule capable de former parfaitement le goût des jeunes gens, et de leur apprendre à bien composer. Quintilien avoue ^ que cela manquait de son temps, lorsqu'il commença à enseigner la rhétorique. Il en sentait dès lors toute l'utilité, et il mit cet exercice en pratique par rapport à quelques jeunes gens qu'il instruisait en particulier, et dont les parents lui avaient demandé en grâce de leur expliquer les auteurs ; mais , ayant trouvé la coutume contraire établie dans les écoles , il n'osa pas s'écarter de l'ancienne manière , tant la coutume a de fc^rce et d'empire sur les esprits ! Convaincu de l'extrême importance de cette pratique pour les jeunes gens, il la recommande avec soin dans ses livres de l'Institution de l'Orateur ; et comme le gram-

' « Solebam ego dicere paeris aliqaid gandebant, et jndieionoalUlcbaBter. »

ausis licentius aat leetius, laudare il- (QuiNT. lib. 2, cap, 4.)

lud me adbac : Teatarum tempus quo * Juv. sat, 7.

idem non permitterem. Ita et ingeaio >Ub. 2,c. S.

maîrien était chargé de leur expliquer les poètes , il veut que le rhéteur ieuT donne ht connaissance des orateurs et des historiens^ mais surtout des orateurs , en les lisant avec eux , et leur en faisant sentir toutes les beautés ; et il met cet exercice > beaucoup au-dessus de tous les préceptes de rhétorique, quelque excellents qu'ils puissent être, auxquels il préfère infiniment les exemples ; car, dit-il , ce que le rhéteur se contente d'enseigner, l'orateur le met sons les yeux. L*un montre aux jeunes gens la route qu'ils doivent tenir, l'autre les prend comme par la main , et les y fait entrer. Qu» doetor prxcipit orator ostendit *.

Je me suis peut-être un peu trop étendu sur ce qui regarde l'excellent maître de rhétorique dont j'ai cité plusieurs endroits, et Je dois en faire des excuses aux lecteurs. Je les prie donc de me pardonner une prédilection trop marquée pour Quintilien, qui est mon auteur favori , et qui fait le sujet de mes leçons au collège royal depuis plus de quarante ans. Tavoue que je suis charmé et enchanté de la lecture de ces livres , qui me paraît toujours nouvelle ; et j'en fais d'autant plus de cas , que je ne connais i)oint d'auteur plus capable de prémunir l'esprit des jeunes gens contre le faux g5ût d'éloquence qui semble vouloir, de nos jours, prévaloir et prendre le dessus.

Nous avons plusieurs saints qui ont enseigné la rhétorique, et qui ont fait beaucoup d'honneur à cette profession par leur profond savoir, et encore plus par leur solide pfété : saint Cyprien , saint Grégoire de Nazianze , saint Augustin , etc. Ce dernier nous parle 5 d'un célèbre rhéteur , nommé yictorin , à qui l'on avait érigé une statue à Rome, où les savantes leçons qu'il donnait aux en&nts des plus illustres sénateurs lui avaient acquis une grande réputation. Le récit touchant de sa conversion ( car il avait renoncé courageusement au paganisme et s'était fait chrétien) contribua beaucoup à celle de saint Augustin.

I « Hm diligeatiœ gennt ansim di- exempla. • (Quintil! lib. 2, cap. 6. )

cere plus collaturam discentibns qaatn > Lib. 10, c. 1.

omnes omnî a martes... JNaai iaoïanibas ' Confies. 1. 8, cap, 2. fere minas valent prœcepta qaam

96 HISTOIBE ANCIENNE.

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