CHAPITRE PREMIER
DES P0ËTE&.
Il est certain , si Ton considère la poésie dans hk pureté de sa première institution , qu'elle fut inventée d'abord pour rendre à la majesté divine des hommages publics d'adoration et de reconnaissance , et pour apprendre aux hommes les vérités les plus importantes de la religion. Cet art , qui paraît aujourd'hui si profane , prit naissance au milieu des fêtes destinées à honorer l'Être souverain. Dans ces jours solennels où les Hébreux célébraient la mémoire des merveilles que le dieu d'Israël avait opérées en leur faveur, et où, libres de leurs travaux, ils se livraient à une joie innocente et nécessaire , tout retentissait de cantiques sacrés, dont le style noble, sublime et majestueux, répondait à la grandeur du dieu qui en était l'objet. Quelle foule de beautés vives et animées dans ces divins cantiques ! les fleuves qui remontent vers leur source, les mers qui s'entr'ouvrent et qui fuient , les collines qui tressaillent , les montagnes qui fondent comme de la cire et qui disparaissent , le ciel et la terre qui écoutent dans le respect et le silence ; toute la nature qui s'émeut et qui s'ébranle devant la face de son auteur !
Mais , comme la simple voix humaine succombait sous le poids de nierveiltes si étonnantes, et paraissait au peuple trop faible pour marquer les sentiments de reconnaissance et d'adora-
SCIENGSS ET ARTS. llô
tion dont il était pénétré , pour les exprimer avec plus de force , il appelait à son secours la voix tonnatite des tambours , des trompettes , et de tous les autres instruments de musique. Entrant même dans une sorte de transport et d'enthousiasme religieux , il voulut que le corps prît part à la sainte joie de l'âme par des mouvements impétueux mais concertés , afin que dans Thomme tout rendît hommage à la Divinité. Tels furent les commencements de la musique, de la danse et de la poésie.
Quel homme doué d'un bon goût , quand il ne serait pas plein de respect pour les livres saints , et qu'il lirait les cantiques de Moïse avec les mêmes yeux dont il lit les odes de Pindare , ne sera pas ex)ntraint d'avouer que ce Moïse , que nous connaissons comme le premier historien et le premier législateur du monde , est en même temps le premier et le plus sublime des poètes? Dans ses écrits , la poésie naissante paraît tout d'un coup parfaite , parce que Dieu même la lui inspire , et que la néces* site d'arriver à la perfection par degrés n'est qu'une conditioa attachée aux arts inventés par les hommes. Les prophètes et les psaumes nous offrent encore des modèles semblables. Là brilledans son éclat majestueux cette véritable poésie, qui n'excite que d'heureuses passions , qui touche nos c(Burs sans les séduire , qui nous platt sans fovoriser nos faiblesses , qui nous attache sans nous amuser par des contes frivoles et ridicules, qui nous i iistruit sans nous rebuter , qui nous fait connaître Dieusans nous le représenter sous des images indignes de la Divinité» qui nous surprend toujours sans nous promener parmi des merveilles chimériques. Agréable et toujours utile, noble par ses expressions hardies , par ses vives figures , et plus encore par les vérités qu'elle annonce, elle seule mérite le nom de langage divin.
Lorsque les hommes eurent transféré aux créatures l'hommage qui n'est dû qu*au Créateur, la poésie suivit le sort de la religion , conservant toujours néanmoins des traces de sa première origine. On s'en servit dans les commencements à remercier les fausses divinités de leurs prétendus bienfaits , et à leur en demander de nouveaux. Il est vrai qu'on l'appliqua bientôt à d'autres usages; mais dans tous les temps on eut soin de la ramener à sa première destination. Hésiode mit en vers la gé-
néalôgie des dieux ; un poëte très-ancien composa les hymnes qu*on attribue ordinairement à Homère ; Callimaque depuis en composa aussi. Les ouvrages même qui roulèrent sur d'autres matières conduisirent et réglèrent les événements par Tentremise et par le ministère des puissances divines. Ils apprirent aux hommes à regarder les dieux comme les auteurs de tout ce qui arrive dans la nature. Homère et les autres poètes nous les représentent partout comme les seuls arbitres de nos destinées. Ce sont eux qui élèvent et qui abattent le courage, qui donnent et qui ôtent la prudence, qui envoient la victoire, et qui causent les défaites. Il ne s'exécute rien de grand ni d'héroïque que par Tassistanee cachée oïl visible de quelque divinité. Et de toutes les vérités qu'on nous enseigne^ celle qu'on nous présente le plus souvent, et qu'on établit avec le plus de soin , c'est que la valeur et la sagesse ne peuventrien sans le secours de la Providence.
Une des prineipales vues de la poésie, et qui était comme une suite naturelle de la première, fut aussi de former les mœurs. Pour en être convaincu, il ne faut que considérer la fin particulière de chaque espèce de poëme, et que jeter les yeux sur la pratique la plus générale des poètes les plus illusttres. IjC poëme épique se proposa d'abord de nous donner des instructions déguisées sous l'allégorie d'une action importante et héroïque; l'ode, de célébrer les exploits des grands hommes, et d'engager par là tous les autres à les imiter ; la tragédie , de nous inspirer de l'horreur pour le crime par les suites funestes qu'il entraîne après lui , et du respect pour la vertu par les justes louanges et les récompenses qui la suivent; la comédie et la satire, de nous corriger en nous divertissant , et de faire une guerre implacable aux vices et aux ridicules ; l'élégie, de verser des pleurs sur le tombeau des personnes qui méritent d'être regrettées : l'églogue, de chanter l'innocence et les plaisirs de la vie champêtre. Que si , dans la suite des temps, on se servit de ces différentes sortes de pièces à d'autres usages, il est certain qu on les détourna de leur institution naturelle , et qu'au commencement elles tendaient toutes à un même but, qui était de rendre l'homme meilleur.
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Je ne m^étendrai pas davantage sur cette matière, qui me jetterait trop loin. Je me réduis à parler des poètes qui se sont le plus distingués dans chaque espèce particulière : je commencerai par les Grecs, puis je passerai aux Latins, en les réunissaut pourtant quelquefois en partie, lors surtout qu'il s'agira de les comparer ensemble.
Gomme j'ai déjà touché ailleurs une partie de ce qui regarde ces écrivains illustres, on me permettra, quand les mêmes matières reviendront , d'y renvoyer lès lecteurs , pour ne point tomber dans des redites inutiles et ennuyeuses.
ABTICLE PBEMIER.
Des Poètes grecs.
On sait que c'est de la Grèce que la poésie a passé dans l'Italie, et que Rome lui doit toute la gloire et toute la réputation qu'eUe s'est acquise dans ce genre.
S I. Des poètes grecs qui se sont distingués danslepoême épique.
Je ne range point ici au nombre des poètes ni les sibylles, ni Orphée et Musée. Tous les savants conviennent que les poésies qui portent leur nom sont supposées.
UOMÈBE.
L'époque du temps où Homère a vécu n'est pas bien certaine. Hérodote * la place quatre cents ans avant lui. Ussérius met la naissance d'Hérodote Vasï du nK)nde 3520. Ainsi celle d'Homère a dû être vers l'an 31 30, c'est-à-dire 240 ans après la prise de Troie.
Le lieu de sa naissance n'est pas plus assuré. Sept villes se disputèrent <^t honneur : Smyme semble l'avoir emporté sur les autres.
J'ai parlé du poëme épique et d'Homère vers le commencement du second tome de cette histoire, et avec beaucoup plus d'étendue dans le premier tome du Traité des Études, où j'ai essayé de faire sentir les beautés de ce poète.
Il paraît que Virgile, à juger de ses vues par son ouvrage, ne
* Herod. 1. 2, cap. &3. An. M. 3120. Av. J. G. 884.
118 HISTOIBX ÀMCIKNKS.
se proposa rien moins que de dispnter à ta Grèce Tavantage du poème épique; et c'est de son rival même qu*il emprunta des armes pour le combattre. Il comprit qu'ayant à flaire venir des rives du Scamandre le héros de son poëme , il aurait besoin d'imiter VOdyssée, qui contient ime grande suite de voyages et de 'récits, et qu'ayant à le faire combattre pour PétaMir en Italie , il aurait besoin d'avoir sans cesse devant les yrax YlUade, qui est remplie d'action , de combats, et de tout ce ministère des dieux que demande la haute poésie. Énée voyage comme Ulysse, et combat comme Achille. Virgile a £ût entrer les quarante-huit livres d'Homère dans les douze livres dont V Enéide, est composée. Dans les six premiers on retrouve l'Odyssée presque partout, comme on retrouve l'Iliade dans lès six derniers.
C'est un grand avantage et un grand titre de supériorité pour le poète grec d'avoir été l'original que l'autre a copié ; et l'on peut bien lui appliquer > ce que dit Quintilien de. Démosthène par rapport àCicéron, que, quelque grand que soit Virgile, Homère l'a fait en grande partie tout ce qu'il est. Cet avantage néanmoins ne décide pas pleinement de leur mérite, et l'on disputera toujours auquel on doit donner la préférence.
Nous pouvons nous en tennr au jugement de Quintilien * « qui , laissant la question indécise, marque parfaitement en peu de mots ce qui distingue ces deux excellents poètes. Il dit qu'il y a plus de génie et de naturel dans l^n, plus d'art et de travail dans l'autre ; et que ce qui manque à Virgile du côté du subli» me, en quoi le poète grec l'emporte sans contestation, est peutêtre compensé par la justesse et l'exactitude qui régnent Clément partout dans V Enéide. Et hercle , ut illi naturx cœlesti atque immortali cesserimtis, ita curx et diHgentix vel ideo in hoc plu$ est, quod ei/uit magis laborandum; et quantum eminentioribus vincimur, fartasse mqualitate pensamus. Il est difficile de mieux caractériser ces deux poètes. VlUade elVOdys sée sont deux grands tableaux, dont V Enéide est le raccourci. Celui-ci veut être regardé de près : tout y doit être achevé. Mais
* « redendum vern f n hoc qutdem, est, fecit. a ( Lib. 10, cap. t.) qaod et ille ( Demosthenes) prior fuit, > Ibid. et ex magna parte Ciceronem, qaantus
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les grands tableaux se voient de loin : il n^est pas nécessaire que tous les traits y soient si finis et si réguliers; c'est même un défaut dans un grand tableau qu'un soin trop scrupuleux.