OVIDE
Ovide ( Publius Ovidius Naso ) y chevalier romain , est né sous le consulat d'Hirtius et de Pansa, l'année de Rome 709 ■ , aussi bien que TibuUe.
Il étudia l'art oratoire sous Arellius Fuscus, et il déclama dans son école avec beaucoup de succès *.
Il avait reçu de la nature une si forte inclination à versifier, qu'il renonça pour la satisfaire à tout soin de fortune. Mais si l'inclination à la poésie éteignit en lui tout le feu de l'ambition , die nourrit an contraire et augmenta cdui de l'amour, passion funeste à laquelle il se livra tout entier.
Son père vit avec peine son fils quitter la route ordinaire de la jeunesse romaine, et renoncer absohiment à l'errance des charges pour suivre un malheureux goût qui ne menait à rien , et dont sans doute il prévoyait toutes les suites fâcheuses. Il lui parla fortement; employa les remontrances elt les prières en lui demandant quel fruit il espérait donc tirer de cette frivole étude, et s'il prétendait devenir plus habile ou plus heureux qu'Homère, qui était mort pauvre. Les vifs reproches de son père firent impression sur son esprit. Pour déférer à ses avis il résolut de
• AN. M. 3961. Av. J. C. 48. ^ Senec. eontr. 10, lib. 2.
SCIENCES ET ABTS. 179
ne plus faire de vers, de ne plus écrire qu'en prose, et de se préparer aux emplois qui convenaient aux jeunes gens de sa condition. Quelque effort qu'il fît, on qu'il feignît d'employer, la nature l'emporta. Ovide était poète malgré lui ; les pieds et les nombres se présentaient d'eux-mêmes sous sa plume ; tout ce qu'il tentait d'écrire était vers.'
S«pe pater dixit : studium quid inutile tentas?
Mseonides nullas ille reliqoit opes.
Motos eram dictis , totoqoe Helicone relicto ,
Scribere oooabar verba soluta modis.
SpoDte sua carmeD numéros veniebat ad aptos ;
Et quod tentabam scribere, versus erat.
Il composait avec une facilité étonnante, et ne pouvait sedon- ^ ner la peine de retoucher ses vers, tout de feu dans la composition, tout de glace dans la correction, comme il le marque luimême.
On lui passerait sa négligence dans le style, si elle n'était point accompagnée d'une licence effrénée par rapport aux mœurs, et s'il n'avait point rempli ses poésies d'ordures et de saletés. Ce fut le prétexte que prit Auguste pour l'exiler, très-louable dans cette conduite, si véritablement il l'eût relégué pour ce sujet : de tels poètes sont des empoisonneurs publics, auxquels il faut interdire tout commerce ; et de telles poésies doivent être abhorrées, comme la peste du genre humain. Mais ce ne fut là qu'un prétexte : un mécontentement secret, dont Ovide parle souvent dans ses vers, mais en général et sans l'expliquer, et qui est toujours demeuré inconnu, fut la cause de son malheur.
Il fiit relégué à Tomes, ville d'Europe sur le Pont-Euxin, vers les embouchures du Danube. L'empereur lui laissa la jouissance * de ses biens. Il ne le fit point condamner par un arrêt du sénat, et il se servit du terme de reléguer, qui dans le droit romain était plus doux que le terme de bannir.
Il courait sa cinquante et unième année lorsqu'il partit de Rome pour aller à Tomes. Il avait composé ses Métamorphoses avant le temps de sa disgrâce. Mais, se voyant condamné à l'exil, il les jeta dans le feu, soit par dépit, soit parce qu'il û'y
avait pas mis encore la dernière main et ne les avait pas entièrement achevées.
Carmina mutatas homioum dicentia formas ,
Infelix domini qood fuga rupit opus :
Haec ego discedens, sicut bona multa meorum ,
Ipse mea posui mœstus in igné mauu '.
Quelques copies qu'on avait déjà tirées de cet ouvrage ont été cause qu'il n'a point péri.
Le lieu où il était relégué fut pour lui un vrai lieu de supplice: il en fait, en plusieurs endroits de ses poésies, des descriptions affreuses. Ce qu'il y trouvait de plus fâcheux, c'est qu'il était exposé aux rigueurs du froid , et voisin d'un peuple féroce qui avait toujours les armes à la main , et lui donnait de continuelles alarmes : situation triste pour un Italien délicat, qui avait passé sa vie sous un climat doux et agréable, et qui avait toujours joui d'un tranquille repos.
Quoiqu'il n'eût pu obtenir ni son rappel ni un changement d'exil, il ne manqua jamais de respect pour l'empereur ; et il continua invariablement à le louer avec des excès qui tenaient de l'idolâtrie. On peut dire même qu'il en devint , au pied de la lettre et réellement, idolâtre , quand il eut appris s^ mort. Nonseulement il fit son éloge par un poème en langue gétique pour le faire connaître et respecter par ces nations barbares ; mais il l'invoqua aussi , et lui consacra une chapelle où il Fallait encenser et adorer tous les matins.
Nec pietas ignota mea est : videt hospita terra
In nostra sacrum Csesaris esse domo.
Htc ego do toties cum Unire precantia verba,
£00 qaoties surgit ab orbe dies '.
Le successeur et la famille de ce prince avaient une bonne part à tout ce culte, et en étaient apparemment le véritable objet. Néanmoins Ovide n'y trouva point le remède de ses infortunes. La cour fut inexorable sous Tibère comme auparavant II mourut dans son exil la quatrième année du règne de cet empereur, et
« Trist. l. 1, eleg. 6; et 1. 3, eleg. 14. » De l'onto., lib. 4, ep. 19. '
I Tan de Rome 771. âgé d'environ soixante ans. Son exil avait
; duré neuf ou dix ans.
Il avait demandé qu'en cas qu'il mourût dans le pays des Gèles seâ^^endres fussent portées à Rome, afln dé ne point demeurer encore exilé même après sa mort, et que Ton mît sur son tombeau répitaphe suivante , qu'il se fit lui-même :
Hic ego qui jaceo tenerorum lusor amorum ,
Ingenio perii Naso poeta meo.
At tibi , qui transis , ne sit grave , quisquis amasti ,
DiCere : Nasonis molliter ossa cubent ^
Onde craignait l'immortalité de Fâme ( avec plus de raison qu'il ne pensait), et il souhaitait qu'elle pérît avec le corps : car il ne voulait point que son ombre filt errante parmi celles des Sauromates. Ainsi, en tout cas, il désirait avoir un tombeau à Rome.
Atque utinam pereant animae cum corpore nostrae,
Ëffugiatque avidos pars mea nulla rogos.
Nam si morte carens vacuas volât aitus in auras
SpirituSy etsamii sunt rata dicta setiis; iDter sarraaticas romana vagabitur umbras,
Pcrque feros mânes hospita semper erit.
Ossa tamen facito parva referentur in iirna.
Sic ego non etiam mortuns'exul ero.
Il avait composé devant et pendant son exil un grand nombre de vers, dont plusieurs sont perdus ; et il serait à souhaiter qu'il s'en fût encore moins conservé. On vantait sa Médée comme une tragédie parfaite, qui marque, dit Quintilien ( car elle subsistait encore de son temps ), de quoi ce poëte était capable si, au lieu de se livrer à la fécondité d'un génie trop facile, il eût voulu la retenir dans les bornes de la raison. Ovidii Medea vi- (ietur mihi ostendere quantum vir Ule prxstare potuerit, û ingenio suo temperare quam indulgere maluisset '.
Le même Quintilien porte son jugement sur les ouvrages de ce poëte en peu de mots, mais bien justes et bien expressifs, et qui, ce me semble, les caractérisent parfaitement. Lascious quidem in heroicis quoque Oviditis, et nimium amator ingenii
' Trist. lib. 3, eleg. 3. 2 Quintil. I. 10, cap. 1.
UIST. ANC. — T. IX. 10
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sui : laudandna tanien in partibus '. En effet, le grand défaut d'Ovide est d'être trop étendu, et par cette raison trop lâche, ce qui venait de la vivacité et de la fécondité de son génie ; et d'affecter de Tesprit aux dépens du sérieux et du grand, lawvus. Tout ce qu'il jetait sur le papier lui plaisait. Il avait pour toutes ses productions une indulgence plus que paternelle, qui ne lui permettait pas d'en rien retrancher, ni même d'y rien changer : nimium amator ingenii sui. Il faut pourtant avouer qu'il «st admirable par endroits : laudmidus tamen in partibus* Ainsi , dans ses Mélamorphoses, qui sont sans contestation le plus beau de ses ouvrages, il y a un grand nombre de morceaux exquis et d'un très-bon goût. Aussi était-ce Pouvrage dont Fauteur faisait le plus de cas, et duquel principalement il espérait Timmortalité de sou nom.
Jamqne opus exegi qaod nec Jovis ira , neclgnes , Nec potertt ferrum, nec edax abolere vetustas ^.