DES HISTORIENS
C'est avec raison que l'histoire a été appelée le témoin des temps, le flambeau de la vérité , l'école de la vertu, la dépositaire des événements, £t, 8*11 était permis de parler ainsi, la fidèle messagère de l'antiquité. Fn effet , elle nous ouvre la vaste carrière de tous les siècles passés, les rapproche en quelque sorte de nous , et nous les rend comme présents. £Ile fait comparaître devant nous les conquérants, les héros, les princes , et tous les grands hommes , mais dépouillés de l'appareil fastueux qui les accompagnait pendant leur vie, et réduits à eux seuls , pour venir rendre compte de leurs actions au tribunal de la postérité , et pour y subir un jugement où la flatterie n'a plus de part , parce qu'ils n'ont plus de pouvoir.
L'histoire a le privilège aussi d'approcher du trône des princes régnants, et est presque la seule qui puisse ou qui ose leur faire connaître la vérité , et leur montrer même leurs défauts , s'il* en ont, mais sous des noms étrangers, pour ménager leur délicatesse , et pour leur rendre ses avis utiles en évitant de leur déplaire. Elle n'est pas moins appliquée à instruire les particuliers. Elle leur marque à tous généralement , de quelque Age et de quelque condition qu'ils soient, et les modèles de vertu qu'ils doivent suivre, et les exemples vicieux qu'ils doivent éviter.
On "comprend assez que l'histoire , encore brute et grossière dans ses commencements, n'était pas en état de rendre au genn; humain de si importants services. Elle se contenta d'abord d<) conserver la mémoire des événements en les gravant sur la pierre et l'airain , en les fixant par des inscriptions , en les insérant
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dans les registres publics, en les consacrant en quelque sorte par des hymnes et des cantiques. EHe s'est élevée peu à peu , et est parvenue par degrés à ce point de perfection où les Grecs et les Latins l'ont conduite.
Je ne touche point à l'histoire du peuple de Dieu composée par Moïse, la plus ancienne et la plus respectable de toutes. Je ne parle point non plus de plusieurs historiens dont nous n'avons conservé que les noms et tout au plus quelques l^ers fragments. Je me borne ici aux historiens grecs et latins dont les ouvrages sont parvenus jusqu'à nous en tout ou en partie. Gomme j'ai eu soin de les citer exactement dans mon Histoire ancienne, et qu'ils me servent de garants pour les faits que j'y avance , il paraît nécessaire que ceux de mes lecteurs qui ne les ont pas lus en aient quelque connaissance légère, et sachent au moins le temps où ils ont vécu, les principales circonstances de leur vie, les ouvrages qu'ils ont composés, et le jugement qu'en ont porteles savants.
ARTICLE PREMIER
Des Historiens grecs,
PÉBODOTE.
Hérodote était d'Halicarnasse , ville de Garie. Il naquit >^ l'année même que mourut Artémise , reine de Garie , et quatre ans avant la descente de Xerxès dans la Grèce. Voyant sa patrie opprimée sous la tyrannie de Lygdamis , petit-fils d' Artémise , il la quitta pour se retirer dans t'ile de Sames , où il apprit à fond le dialecte ionique.
G'est dans ce dialecte qu'il a composé son histoire, renfermée en neuf livres. H la commence à Gyrus, selon lui premier roi des Perses , et la conduit jusqu'à la bataille de Mycale, qui se donna la huitième année de Xerxès; ce qui comprend l'espace de sixvingts ans , sous quatre rois de Perse, Gyrus, Gambyse , Dariqs , Xerxès, depuis l'année du monde 3405 jusqu'à 3524. Outre l'histoire des Grecs et des Perses , qui est son principal objet , il eu traite plusieurs autres par digression, comme celle des Égyptiens,
■An. m. 3.520. A^. .1. C. 181. Suidas.
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qui occupe le seccmd livre. Il cite > dans TouvragecpieDous avons ses histoires des Assyriens et des Arabes^ qu'il avait écrites ; mais il ne nous en reste rien , et l'on doute même s'il tes avait achevées, parce qu'aucun auteur n'en fait mention. On ne croit pas que la vie d'Homère , attribuée à Hérodote , soit de lui.
Hérodote, pour se faire connaître en même temps à toute la Grèce , choisit le temps qu'elle était assemblée aux jeux olympiques, et il y fit lecture de son Histoire, qui fut reçue avec des applaudissements extraordinaires^ On croyait entendre parler les Muses, tant le style dans lequel elle est écrite parut doux et coulant ; et c'est ce qui fit qu'on donna pour lors aux neuf livres qui la composent les noms des neuf Muses;
11 paraît qu'il accorda une lecture particulière de son ouvrage à la ville d'Athènes, qui méritait bien cette distinction : ce fut à la célèbre fêtedes Panathénées. Il est facile de juger combien une histoire composée avec tant d'art et d'éloquence dut plaire à des oreilles aussi fines et aussi délicates que celles des Athéniens, et à des esprits aussi curieux et d'un aussi bon goût.
On peut croire que ce fut dans cette assemblée plutôt qu'à celle des jeux olympiques que Thucydide, encore tout jeune , et âgé peut-être dequinze ans, fut tellement frappé de la beauté de cette histoire , qu'il entra dans une espèce de transport et d'enthousiasme, et versa des larmes de joie avec abondance ^. Hérodote s'en aperçut , et en fit ses compliments au père du jeune homme , nommé Olore , et l'exhorta fortementà prendre un soin particulier de ce fils, qui montrait déjà un goût si marqué pour les belles lettres, et qui pourrait un jour faire honneur à la Grèce. Les grands hommes ne peuvent être trop attentif à encourager , par quelques louanges , des jeunes gens en qui ils aperçoivent des talents et de la bonne volonté. C'est peut-être à ce petit mot d'Hérodote que nous devons l'admirable histoire de Thucydide.
J'ai supposé que Thucydide pouvait avoir quinze ans lorsqu'il assista à la lecture qu'Hérodote fit de son Histoire à Athènes. Suidas dit qu'il était encore enfant , ou plutôt encore jeune ; ^Ti irxtç. Or, comme il n'était né que treize ans après Hérodote ,
1 Lib. 1 , cap. 184. ^ Marcellm. de vi(a Thucjdid. Suidas.
3 Said.
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Hérodote kii-méme n>a avait donc alors que vingt-huit , ce qui ajoute beaucoup au mérite de cet auteur, d'avoir à cet âge coin« posé un ouvrage si estimable ^
Hérodote , comblé de gloire ^ songea à retourner dans sa patrie : c'est où le coeur nous rappelle toujours. Quand il y fut arrivé, il exhorta ses compatriotes à chasser le tyran qui les opprimait , et à se remettre en possession de la liberté , plus chère aux Grecs que la vie même. Ses exhortations eurent tout le succès quil en pouvait attendre , mais ne furent payées à son égard que dlngratitude, par Tenvie qu'une si glorieuse et si heureuse eutr^^selui attira. Obligé de quitter une patrie ingrate, il crut devoir profiter d'une conjoncture favorable qui se présenta fort à propos. C'était une colonie que les Athéniens envoyaient à Tburium , dans la partie de l'Italie appelée la grande Grèce , pour repeupler et rétablir cette ville. Il se joignit à la colonie , alla s'établir avec elle à Thurium, et il y finit ses jours». Thurium était Fancienne Sybaris ; ou du moins cette ville fut bâtie dalis le voisinage de Sybaris, et on y ramassa les restes de cette ancienne ville , ruinée par lesCrotoniates.
Je diffère à parler de ce qui regarde le jugement qu'on doit poiter d'Hérodote après que j'aurai traité l'articlede Thucydide, afin de pouvoir les comparer ensemble.