I. Eocamen du fond de t histoire
I. « Le premier devoir d'un écrivain qui songe à composer une histoire et à transmettre à la postérité la connaissance et le souvenir des actions passées, est, ce semble , de choisir une matière grande, noble, intéressante , qui puisse, par la variété et l'importance des faits, rendre le lecteur attentif, et le tenir tou-
< Thucyd. I. 1 , pag. 15 et 16. blier eDtièrement. -~ L.
2 Cette traduction ne yant rien. ^ An. M. 3613. Av. J. C. 391. In vita
Celles de Lévesque, de M. Gail et de Cim. p. 480. M. AnibroiseFirmin Didot l'ont fait ou-
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jours comme en suspens et en haleine ; enfin qui rattache et lui cause un agréable plaisir, par la nature même des événements et par Fheureux succès qui les termine.
« On peut dire qu'Hérodote, en ce point, l'emporte de beaucoup sans contredit sur Thucydide. Le choix du sujet, dans le premier, ne pouvait être plus favorable ni plus intéressant. C'est la Grèce entière, jalouse de sa liberté au point qu'on le sait , attaquée par la puissance de Tunivers la plus formidable, qui avec des armées de terre et de mer sans nombre entreprend de rabattre et de la réduire en servitude. Ce sont victoires sur victoires, tant par terre que par mer, remportées sur les Perses parles Grecs, qui, sans parler des vertus morales portées au plus haut degré de perfection, font paraître toute la bravoure, toute la prudence, toute Thabileté dans la science militaire, qu'on peut attendre des plus grands généraux. Enfin cette guerre si longue et si terrible , où T Asie , débordée entièrement et comme sortie hors d'elle-même , semblait devoir inonder totalement le petit pays de la Grèce, se termine par la fuite honteuse de Xerxès, le plus puissant roi de la terre , réduit à se sauver dans une chaloupe, et par un succès qui ôta pour toujours aux Perses la pensée et l'envie de venir attaquer la Grèce à main armée.
« On ne voit rien de tel dans le choix de Thucydide. Il se borne à une guerre unique, qui n'est ni honnête dans ses principes , ni fort variée dans ses événeQients, ni glwieuse pour les Athéniens dans le succès. Cest la Grèce qui, devenue comme furieuse et possédée de l'esprit de discorde, déchire elle-même ses entraillesen armant Grecs contre Grecs , alliés contre alliés. Thucydide luimême, dès le commencement de son histoire, annonce et montre en perspective tous les maux qui doivent accompagner cette malheureuse guerre : meurtres d'hommes , ravages de villes, tremhlements de terre ^ sécheresses, famines, maladies, pestes et contagions ; en un mot, les calamités les plus affreuses. Quel début , quel spectacle î Est-il rien plus capable de rebuter et de révolter l'esprit du lecteur? »
Telle est la première réflexion de Denys d'Halicarnasse, qui, ce me semble , ne touche point au mérite de l'écrivain. Le choix du sujet et le succès glorieux d'une guerre ne dépendent point
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d'un historien contemporain , qui n*est pas maître des événements, et qui ne peut et ne doit écrire que ce qu'il voit. Il est malheureux de n'être le témoin que de faits affligeants, mais il n'en est pas moins habile. C'est tout au plus un reproche à faire à un poète tragique ou épique, qui dispose de sa matière. Quant à un auteur qui écrit Thistoirede son temps, ce qu'on a droit d'exiger de lui, c'est qu'il soit bien instruit, judicieux, impartial. L'histoire n'est-elle destinée qu'à réjouir le lecteur? Ne doiteWe pas plutôt l'instruire? et les grandes calamités, qui sont l'effet et la suite des passions injustes , ne sont-elles pas très-utiles pour apprendre à les éviter ?
« £n second lieu^ il est fort important à un écrivain de bien prendre son point de vue pour savoir où il doit commencer son histoire et jusqu'où il la doit conduire. C'est en quoi Hérodote réussit merveilleusement. Il expose d'abord la cause de la guerre que les Perses déclarent à la Grèce, qui est le désir de se venger d'une ii^ure > reçue il y avait plus de deux cents ans; et il en termine le récit par la punition exemplaire des barbares. La prise de Troie pouvait être tout au plus le prétexte de cette guerre : enœre quel prétexte ! La cause était sans doute l'ambition des rois de Perse, et le désir de se venger sur les Grecs des secours donnés aux Ioniens. Pour Thucydide, il commence son histoire par la description du triste et fâcheux état où étaient alors les affaires de la Grèce, premier coup d'œil peu agréable et peu intéressant. Il impute ouvertement la cause de cette guerre à la ville d'Athènes, pouvant la rejeter sur l'envie de Sparte, sa rivale depuis les exploits éclatants par lesquels les Athéniens s'étaient si fort distingués dans la guerre contre les Perses. »
Cette seconde réflexion de notre critique paraît encore moins bien fondée que la première. Thucydide aurait pu apporter ce prétexte, mais je ne sais si c'aurait été avec justice et vérité ; ou plutôt on doit affirmer positivement qu'il ne le pouvait en au-
■ La prise et la ruine de Troie par que cinq siècles après la ruine de cette
les Grecs. Cette ville était alliée des ville. Dans son préambule, il expose
Fesses. = Hérodote n'a ni dit ni pu les griefs de l'Asie et de l'Europe l'oue
dire que Troie était l'alliée des Perses, contre l'autre, à l'occasion de Mêdce,
dont l'empire ue fut établi et formé d'IIélrne , d'io et d'Europe. -> L.
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«une sorte. 11 est constaDt par Plutarque que la cause de la guerre doit être imputée à rambition démesurée des Athéniens , qui affectaient une domination universelle. Il est beau à Thucydide d'avoir sacrifié la gloire de sa patrie à Taniour de la vérité : qualité qui est le mérite le plus essentiel et qui fait Téloge le plus parfait d*un historien.
«^ Troisièmement , Hérodote , comprenant qu'un long récit d'une même matière, quelque agréable qu'elle puisse être, peut devenir ennuyeux, a varié son ouvrage, à la manière d'Homère , par des épisodes et des digressions qui y jettent beaucoup d'agrément. Thucydide, au contraire , toujours uniforme et sur le même ton, pousse son sujet sans se laisser le temps de respirer, entassant combats sur combats, préparatife sur préparatifs, harangues sur harangues, et morcelant pour ainsi dire par campagnes des actions qui pouvaient être montrées dans leur tout avee plus de grâce et de clarté. »
Il semble que Denys d'Halicarnasse n'a pas fait assez d'attention à la sévérité des lois de l'histoire, et qu'il a presque cru pouvoir juger d'un historien comme d'un poète. Bien des gens reprochent à Hérodote ses longues et fréquentes digressions , comme un défaut considérable en fait d'histoire. Je suis bien éloigné de penser ainsi. Elles devaient être fort agréables aux Grecs dans un temps où l'histoire des peuples dont il y est parlé leur était absolument inconnue. Mais je suis encore plus éloigné de blâmer la conduite et le plan de Thucydide, qui ne perd presque jamais de vue son sujet : car c'est une des principales règles de l'histoire, et à laquelle on ne doit jamais donner d'atteinte sans une raison bien pressante.
Quatrièniement, Thucydide, attaché religieusement à la vérité, qui doit être le fondement de l'histoire, et qui est certainement la première et la plus essentielle qualité d'un historien, n'insère rien de fabuleux dans son histoire , ne songe point à l'embellir ni à Fégayer par des récits de faits et d'événements gui tiennent du merveilleux, et n'y fait point intervenir à toute occasion le ministère des dieux et des déesses par les songes , les oracles et les prodiges ; en quoi il l'emporte incontestablement sur Hérodote , peu délicat et peu précautionné sur plusieurs