‹ Histoire ancienneChapitre 53 sur 104 · II. Examen de l'élocution · texte numérisé non relu

II. Examen de l'élocution

On peut considérer plusieurs choses dans ce qui regarde l'élocution.

La pureté, la propriété, l'élégance du langage. Ces qualités sont communes à nos deux historiens, qui y ont également excellé, mais en se tenant toujours dans la noble simplicité de la nature. Il est remarquable ' , dit Cicéron, que ces deux auteurs contemporains des sophistes, qui avaient introduit un style fleuri , peigné, ajusté, et que Socrate, pour cette raison, appelait Xo^ci^ai^àxcuç 2, n'aient jamais donné dans ces petits ou plutôt frivoles ornements.

L'étendue ou la brièveté du style. C'est ici ce qui les distingue et les caractérise particulièrement. Le style d'Hérodote est doux, coulant , étendu ; celui de Thucydide vif, concis, véhément. « L'un, pour me servir des termes de Cicéron , est sembla- « ble à un fleuve tranquille, qui roule ses eaux avec majesté ;

' « Sopbîstas XoyoSaiSàXouç appel- qoot nominamas incidisset , long issime

latinPhœdro Socratea... quorum satis tamen ipsi a talibus deliciis, vel po-

arguta multa, sed minuta qaeedam... tiu» ineptiis, abfuerunt. »(ClC. <n Ora*.

iitmiUnÀque depicta. Quo magis sunt b. 39.)

}lerodotus Thucydidesque mirabilcs : * Dans le dialogue de Platoa, ap-

quôrum œtas quum in eorum tempora pe^é Pbaedrus, p. 266, C. — L.

« l'autre à ud torrent impétueux ; et, pour parler de guerre, il « sembleeiitonner la trompette. » Alter sine ullis salebris, quasi sedatus amnis, fluU : aller incitatior/ertur, etdebellicis rébus canit etiam quodammodo bellicum ■ . « Thucydide est si plein ce « choses, que chez lui le nombre des pensées égale presque ce- ■ lui des mots ; et en même temps il est si juste et si serré pour « l'éloeution, qu'on ne sait si ce sont les mots qui ornent les « pensées, ou les pensées qui ornent les mots. » Qui ( Thucydides ) iia creber est rerum frequentia, ut verborum prope numer urnserUentiarum numéro consequatur; i(a porro verbis aptus et pressuSf ut nescias ufrum res oratione, an verba sententiis iUustrentur*. Ce style brusque, pour ainsi dire, est merveilleusement propre pour donner de la force et de l'énergie au discours; mais il y jette ordinairement beaucoup d'obscurité: H c'est ce qui est arrivé-à Thucydide, surtout dans les harangues, qui sont , en beaucoup d'endroits , presque inintelligibles. Ipsx iilx conciones ita multas habent obscuras abditasque sentenlias, vix ut intelligantur ^ De sorte que la lecture de cet auteur demande une attention suivie, et devient une étude sérieuse. Au reste, il n'est pas étonnant que Thucydide, faisant allusion dans ses harangues à plusieurs circonstances notoires dans le temps , et devenues inconnues dans la suite, laisse des obscurités dans l'esprit des lecteurs , éloignés par tant de siècles de ces événements ; mais ce n'en est pas là la principale cjuse.

Ce qui vient d'être dit montre ce qu'il faut penser de nos deux historiens par rapport aux passions, qui dominent, comme on lésait, dans l'éloquence, et en font le principal mérite. Hérodote réussit dans celles qui demandent de la douceur et de l'insinuation, Thucydide dans les passions fortes et véhémentes.

On trouve des harangues dans l'un et dans l'autre ; mais elles sont plus rares et plus fortes dans le premier. Denys d'Halicarnasse trouve un défaut dans celles de Thucydide : c'est qu'elles sont uniformes et toujours sur le même ton , et que les caractères y sont mal observés ; au lieu qu'Hérodote garde mieux les

' Orat. n. 39. •' Orat. n 30.

> Lib. 2 , de Orat. d. 56.

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bienséances. H est des personnes qui blâment en général dans riiistoire les liarangues, surtout celles qui sont directes. J'ai répondu ailleurs à cette objection.

Je terminerai cet article, qui est devenu plus long que je ne pensais, par Télégant et judicieux caractère que trace Quintilien de nos deux auteurs, dans lequel il réunit une partie de ce qui a été dit jusqu'ici. Historiam multi scripsere, sed nemo dubitat duos longe caeteris prœferendos , quorum diversa virtus iaudem pêne est parem consecuta, Densus, et brevis, et semper instanssibi Thucydides ; dulcis, et candidus, etfusus Merodotus. lUe concitatis, hic remisais effectibus melior; Uleconclonibus, hic sermonibus; ille vi, hic voluptate^,^ La Grèce a « eu plusieurs historiens célèbres; mais on convient qu'il yen a « deux qui sont fort au-dessus des autres, et qui, par des qualités " différentes, ont acquis une gloire presque égale. L'un concis, « serré, toujours pressé d'arriver à son but » : c'est Thucydide ; << l'autre doux, clair, étendu : c'est Hérodote. L'un est pluspro- « pre pour les passions véhémentes, l'autre pour celles qui de- » mandent de l'insinuation. L'un réussit dans les harangues , « l'autre dans les discours ordinaires. Le premier entraîne par « la force, le second attire par le plaisir. » Ce qui ajoute, ce me semble, beaucoup au mérite d'Hérodote et de Thucydide, c'est ({u'ayant peu de modèles qu'ils pussent suivre, ils ont néanmoins tous deux porté l'histoire à sa perfection par une route différente.

L'estime générale des anciens pour ces deux auteurs estpo^r eux un préjugé bien favorable. Il est difficile que tant de grands hommes se soient trompés dans le jugement qu'ils eu portent.

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