VARRON
Varron (Marcus Terentius) a été regardé comme le plus docte des Romains. Il naquit en 636 de la fondation de Rome 4 , et mourut Fan 726 ^ , âgé de quatre-vingt-dix ans. Il assure luimême qu'il avait composé près de^ cinq cents volumes sur dif* férentes matières. Il dédia celui de la langue latine à Cicéron. Il composa un traité de la vie rustique , de Re rustica, qui est fort estimé. Ces deux derniers ouvrages sont parvenus jusqu'à nous.
Saint Augustin admire et relève en plusieurs endroits la vaste érudition de ce savant Romain. Il nous a conservé le plan du grand ouvrage de Varron sur les antiquités romaines, composé de quarante et un livres. C'est de cet ouvrage que parle Cicéron en s'adressant à Varron même. «Nous étions^, lui a dit-il , auparavant comme étrangers , et en quelque sorte « égarés dans notre propre ville. Vos livres nous ont , pour « ainsi dire , ramenés chez nous , en nous faisant connaître qui « et où nous étions, v* Après le dénombrement qu'en fait Gcéron , saint Augustin , plein d'admiration , s'écrie : « Varron a « lu un si grand nombre de livres 7 , qu'on est étonné comment « il a pu trouver le temps d'en composer lui-même ; et il en a
1 Saidas. pites, tni libri qnasi âomnm redaxe-
* Béta est la seconde lettre de l'alpha- runt, utpossemas aliqaando qai et ubi
bet grec. essemus agaoscere. » ^Cic. Je(ût. Quest,
3 Voyez plas haut, p. 10. lib. 1, n. 9.)
4 An. m. 3619. ' a Varro tam malta legit, ni aliqnid ^ An. m. 3709. Apad Aul. Gell. 1. 3, ei scribere yacasse mircmur ; tam multa
cap. 10. scripsit, quam molta rix quemqvam
*< « Kos, inquit, in nostra nrbe père- légère potuisset credamnr. » ( S. AU' grillantes errantesqne , tanqoam faos- GUST. de Civit. Dei, lib. 6, cap 2.)
SClSnCES £T ART&. 27
• composé néanmoins un si grand nombre, qu'à peine conçoit- « on qu'un seul homme en ait pu lire autant ! »
Il étoit difficile que tant d'ouvrages fussent écrits d'un style élégant et polL Aussi le même saint Augustin remarquet-il que Cicéron loue Varron comme un homme d'un esprit pénétrant et d'un savoir profond s non comme un hoinme fort disert et fort éloquent.
ASCONÏUS PÉDÏANU&
Asconitis Pédianus, cité par Plme le naturaliste et par Quin* lilien^avécu sous Néron et sou& Vespasien. Nous avons un reste de ses note» ou de ses commentaires sur diverses oraisons de acéron. On peut dire qu'il a servi de modèle à la plupart des critiques et des scoUastes latins qui l'ont suivi, et à ceux qui se sont m^élés d'expliquer les auteurs.
PLiNB l'ancien.
Pline {C. Pliniussecundus y dit rjncien, pourrait être rangé parmi les historiens, ou plutôt encore parmi les philosophes qui ont traité de la physique. Mais la multiplicité des matières dont il parle dans ses livres de l'Histoire naturelle a fait que j'ai cru lui pouvoir donner place parmi les philologues.
Pline était de Vérone » , et vivait dans le premier siècle, sous Vespasien et Tite, qui l'honorèrent de leur estime, et l'employèrent en diverses affaires. Il porta les armes avec distinction ; il fut agrégé dans le collège des augures, fût envoyé intendant en Espagne ; et malgré le temps que lui dérobaient ses emplois il en trouva suffisanunent pour travailler à un grand nombre d'ouvrages , qui malheureusement sont perdus , excepté celui de l'Histoire naturelle, compris en trente-sept livres; ouvrage ^, dit Pline le Jeune, d'une étendue, d'une érudition Infinies , et presque aussi varié que la nature elle-même. £n
I c Cam Marco VarvOmr, homîoe, in- lib. 6, cap. 2
qait, omnium fticile acatissimo, et sine 'Ou plutôt de Côme, Tille Toisine
alla dabitatione doctiMimo. Non ait , de Vérone. — L.
«loqaentiMÎmo Tel faennâissimo ; quo- ^ < Opus difFusum , ernditnm, nec
niam rêvera in hac facnltate mnltum minus rarium* quam ipsa natura. u
i^par est » (S. AUOVST. dg Civi. Dei, ( Pun. Epht 5, lib,. 3, )
28 HISTOIBS ANCTSNNE.
effet, étoiles , planètes ; grêle, vents , pluies; arbres , plantes , fleurs ; métaux , minéraux ; animaux de toute espèce, terrestres, aquatiques ,. volatiles ; descriptions géographiques de villes et de pays , il embrasse tout, et ne laisse dans la nature et dans les arts aucune partie qu'il n'examine avec soin. Pour composer cet ouvrage il avait parcouru près de deux mille volumes.
Il a soin d'avertir qu'il prenait le temps de ce travail < , non sur celui des affaires publiques dont il était chargé , mais sur son propre repos , et qu'il y employait seulement certaines heures perdues. Pline le Jeune, son neveu, nous apprend * quMl menait une vie. simple et frugale , dormait peu, et mettait tout le temps à profit: celui des repas , pendant lesquels il se faisait lire; celui môme des voyages , où il avait toujours à ses côtés son livre , ses tablettes , son copiste ; car il ne lisait rien dont il ne fît des extraits ^. Il comptait que ménager le temps c'était prolonger sa vie , dont le sommeil abrège beaucoup la durée. Fluribus horis vivimus; profecto enim vita vigilia est.
Pline était bien éloigné de la fastueuse vanité de certains auteurs , qui ne rougissent point de copier les autres sans les nommer. « Il me semble * , dit-il , que la probité et l'honneur « demandent que par un aveu sincère on rende une sorte « d'hommage à ceux de qui l'on a tiré quelques secours et « quelque lumière. » 11 compare un auteur qui profite du travail d'autrui à une personne qui emprunte de l'argent dont elle paye l'intérêt : avec cette différence pourtant , que le débiteur par l'intérêt qu'il paye n'acquitte point le fonds de la somme qu'on lui a prêtée; au lieu qu'un auteur , par l'aveu ingénu de ce qu'il emprunte , l'acquiert en quelque sorte , et se le rend propre. D'où il conclut qu'il y a de la petitesse d'esprit et de la bassesse d'aimer mieux être surpris honteusement dans le vol , que d'avouer ingénument sa dette. Je me suis bien enrichi de la sorte, et à bon marché.
Il sentait parfaitement toute la difficulté et tous les incon-.
> a Sacciftiyis temporibus iata cura- ot arbitrer, et plénum ingenai padoris,
mas, id est noctarnis . t (Plin. in Praf,) fateri per quosprofeceris... Obnoxii pro-
^ Ëp. 6, I. 3. fecto animi, et infelicis ingenii est^de-
^ In Praefat. é prebendi in fnrto malle, qaam mntaum
* a In his Toluminibus auctorum no- reddere , qaum prsesertim sors fiât ei
mina praetexui. Est enim benignum , usnra. > (PiiN. in prctfat,)
SCIEIiCES £1 ABTS. 29
vénients d'une entreprise comme la sienne, où la matière qu'on traite est par^Ue-méme ingrate , stérile, ennuyeuse, et ne laisse aucun lieu de faire paraître de Tesprit. Mais il était persuadé qu^on sait quelque gré aux auteurs qui préfèrent le désir d*étre utiles au public à celui de lui pkiire ', et qui , dans cette vue, ont le courage de surmonter et de dévorer toutes les peines d*un travail ennuyeux et rebutant.
Il se flatte qu'on lui pardonnera toutes les fautes qui lui seront échappées; et Ton y en trouve beaucoup en effet, comme cela est inévitable dans un ouvrage d'une si vaste étendue et d'une si prodigieuse variété.
Pline dédia son ouvrage à Tite , alors associé presque à l'empire par Vespasien, son père, et qui devint depuis les délices du genre humain. 11 en fait un éloge magnifique et abrégé , eu lui disant : « Votre élévation n'a causé en vous d'autres chan- « gements , sinon de vous mettre en état de faire tout le bien « que vous désirez, en égalant votre pouvoir à votre bonne vo- « lonté » : Nec quicquam in te mutavit fortunx amplUudo, nisi utprodesse tantumdem passes et velles.
Pline le Jeune nous apprend, dans une lettre qu'il adresse à Tacite l'historien * , le triste accident qui fit périr son oncle ^, Il était à Misène, où il commandait la flotte. Ayant appris qu'il paraissait un nuage d'une grandeur et d'une figure extraordinaire , il se mit sur mer, et s'aperçut bientôt qu'il sortait du mont Vésuve. 11 se presse d'arriver au lieu d'où tout le monde fuyait , et où le péril paraissait le plus grand , mais avec une telle liberté d'esprit , qu'à mesure qu'il apercevait quelque mouvement extraordinaire , il faisait ses observations , et les dictait. Déjà sur ses vaisseaux volait la cendre, plus épaisse et plus chaude à mesure qu'ils approchaient; déjà tombaient autour d'eux des pierres calcinées, et des cailloux tout noirs, tout brûlés , tout pulvérisés par la violence du feu. Pline délibéra quelque temps s'il retournerait en arrière; mais, s'étant rassuré, il continua sa route , mit pied à terrera Stable, et s'arrêta chez
' « Equidem ita sentio, pecaliarem in Pra/at.) stadiis caasam eomm es«e qai, diffi- ^ £p. 16, 1. 6. «ultatibas rictis, utilitotem juTaodi 3 An. 79 de J. C. — L. praetalerant gratiaeplacendi. »(Plin. in
30 H1ST0IBB ANGIBNNC.
Pomponius, son ami , qu'il trouva tout tremblant , et qull tâ<^a d'encourager. Après le repas , il se coucha , et dormit d*un profond sommeil. L'approche du danger obligea de l'éveiller. Les maisons étaient tellement ébranlées parles fréquents tremble* ments de terre , que l'on aurait dit qu'elles étaient arrachées de leurs fondements. Ils s'avancèrent tous dans la campagne. Je passe beaucoup de circonstances. La nuit sombre etafireuse qui couvrait tout n'était un peu dissipée que par la lueur de l'incendie. Des flammes qui parurent plus grandes , et une odeur de soufre qui annonçait leur approche, mirent tout le monde en fuite. Pline se lève, appuyé sur deux valets, et dans le mo* ment tombe mort , suffoqué apparemment par l'épaisseur de la fumée.
Telle fut la fin du savant Pline. On ne peut savoir mauvais gré à un neveu d'avoir peint en beau la mort de son oncle , et de n'y avoir vu que de la force , du courage , de Tintrépidité et de la grandeur d'âme. Mais si nous en voulons juger sainement, peuton excuser de témérité une entreprise où un homme expose sa Vie et, ce qui est encore plus condamnable, celle des autres pour satisfaire une simple curiosité ?
Il me reste , pour ternÂner cet article , à dire un mot du style de Pline. Il lui est tout psoticulier , et ne ressemble à aucun autre. Il ne faut pas s'attendre à y trouver ni la pureté, ni l'élégance , ni l'admirable simplicité du siècle d'Auguste , dont il n'était pourtant éloigné que d'assez peu d'années. Son caractère propre est la force , Ténergie, la vivacité, je puis même dire la hardiesse, tant pour les expressions que pour les pensées, et une merveilleuse fécondité d'imagination pour peindre et rendre sensibles les objets qu'il décrit. Mais il faut avouer aussi que son style est dur et serré , et par là souvent obscur ; que ses pensées sont fréquemment poussées au delà du vrai , outrées , et même fausses. J'essayerai d'en donner quelques exemples.
Pline " développe les merveilles renfermées dans la matière dont les voiles de vaisseaux sont composées, c'est-à-dire du lin et du chanvre». L'homme jette dans la terre une petite semence , qui lui servira à se rendre maître des vents et à les convertir
* Lib. 19, in Proœm. 2 piinc ne parle que du lin, — L.
SCIENCES ET ARTS. 3t
à ses besoins. Sans parîer d*une intkiité de secours qu'on tire du lin ou du chanvre pour tous les usages de la vie , quoi de plus merveiHeux que de voir une herbe rapprocher TÉgypte de FHalie , malgré la mer qui les sépare ? et quelle herbe encore \ petite, DMuce, faible, qui s'élève à peine de terre, qui d'ellemême ne fornoe ni corps ni substance ferme , et qui a besoin pour servir à nos usages d'être brisée et réduite à la souplesse de la lakie. C'est à cette plante, toute médiocre qu'elle est, qu'on doit la facilité de se transporter d'un bout du monde à l'autre. Seriiur iinum, Sed in qua non occuret viix parte? quodve miracidum majus , herbam esse quœ admoveai yEgyp^ ium Italiss... Denique tam parvo semine nasci quod orbem terrarum ultro citroque portât, tam gracili avena^ tam non altea terra tolli; nequeid vlribus suis necti, sedfmctum tusumque, et in molHtiem lanœ coactum !
11 donne > une idée magnifique de la grandeur et de la majesté de Tem pire romain. Rome, selon lui, est en même temps la «ère de l'univers, et lui doit sa nourriture ; choisie exprès par les dieux pour illustrer le ciel même , pour réunir tous les empires épars çà et là dans le monde, pour adoucir les mœurs, pour réduire à un seul et mênie langage les langues barbares et discordantes de tant de nations , pour établir entre elles par ce moyen un salutaire et facile commerce, pour rappeler l'homme aux lois de l'humanité, en un mot, pour rendre cette ville la patrie commune de tous les peuples de l'univers. Terra {Italia) omnium ierrarum cihimna, eademet pareus, numine deum electa, qux cœtum ipsum elariusfaceret, sparsa congregareê imper iUp ritusque mollir et, et tôt poptUontm discordes ferasque linguas sermonis commercio contraheret ad colloquia, et humanitatetn homini daret; breviterqueuna cunctarum gen^ tium in ioto orbe patria fieret.
Je n'ajouterai plus ici qu'un seul endroit , mais qui m'a paru bien remarquable , et qui nous regarde tous. C'est avec raisou, dit Pline » , qu'on donne à l'homme le premier rang parmi toutes les autres créatures, lui pour qui la nature semble les avoir toutes formées ; mais elle lui fait aclieter bien cher tous ses
* Ub. 3, c, 5. " Lib. 7, in Proœm.
a2 HISTOIRE ANCIENNE.
présents; de sorte qu'on ne sait si on a plus lieu de la regarder à son égard comme une mère indulgente que comme une dure marâtre. Tous les autres animaux naissent couverts chacun d'une manière différente, Thomme est le seul qui ait besoin d'un secours étranger pour se couvrir. Il est jeté i en naissant , tout nu sur la terre, aussi nue que lui. Le premier signe de vie qu'il donne sont des cris % des pleurs, des larmes , ce qui n'arrive à aucun des autres animaux. A ce premier usage qu'il a fait de la lumière succèdent les liens et les langes dont on serre et on enveloppe tous ses membres , ce qui ne lui est pas moins particulier. C'est dans cet état que se trouve , aussitôt après sa naissance, le roi des animaux, destiné à leur commander, pieds et mains liés, et poussant des gémissements. Il commence sa vie par des supplices, coupable uniquement parce qu'il est né. Peut-on comprendre la folie des hommes , de croire, après de tels commencements, qu'ils soient nés pour le faste de l'orgueil ? Principiumjure tribuetur homini, cujus causa videtur cuncta alla genuisse natura , magna sxva mercede contra tanta sua munera ; ut non sit satis xstimare , parens melior homini an tnstior novercafuerit. Ànte omnia, unum animantium cunctorum alienis velat opibus : casteris varie tegumenta trihuit.. y, Hominem iantum nudum, et in nuda humo, natali die abjicit ad vagitus statim et ploratum , nullumque tôt animaliumaliud ad lacrymas , et has protinus vitœ principio..,. Jb hoc lucis rudiment y guœ ne feras quidem internos genitas, vincîda excipiunt, et omnium membrorumnexus. Itaque féliciter natus jacet, manibus pedibusque devinctis, flens aîiimal cœferis imperaturum ; et a suppliciis vitam auspica-
< La langue latine a un mot propre pent-ëtre insensiblement, comme on s'est
pour exprimer le cri des enfants, vagi- accoutumé aux autres. Pour moi, qui
ius ; comme elle en a aussi pour mar- ne me sens pas assez d'autorité dans le
quer le cri des bœufs, vaches et tau- public, je n'ai pas osé le hasarder, et je
reaux, mugittis ; et celui des lions en me suis contenté dédire en moi-même
colère, rugitus. Notre langue a adopté avec quelque regret : les deux derniers mots, mugissement. Ego rurarqairere pauca,
ritgissement . Je ne sais pas pourquoi Si possum, invideor?
elle n'en ferait pas autant à l'égard du (Hori.t.)
premier, et pourquoi elle ne dirait pas = Le Tœn de RoUin s'est accompli :
vagissement , qui est dans la même ana- le mot vagissement a passé dans la
logie. Ce mot choquerait d'abord par langue. Le Dictionnaire de l'Académie
la nouveauté; on s'y accoutumerait l'a reçu. — L.
SCIENCES ET ABTS. aS
fur, unam tantum ob culpam, quia natum est, Heul dementiam ab his initiis existimantium ad superbiam se genitos! Les pauens sentaient bien la misère de Thommedès sa naissance, mais ils n'en connaissaient pas la cause , comme le remarque saint Augustin en parlant de Cicéron : Rem vidit, causam non vidU,
Ce peu d'endroits de Pline que j'ai rapportés ici, et que j'ai traduits du mieux qu'il m'a été possible < , sans pouvoir rendre l'énergie de l'original , peut suflîre pour donner quelque idée de son style et de son caractère. Je dois faire remarquer, avant de finir, l'art industrieux de l'auteur dont je parle. Son ouvrage , qui embrasse toute l'histoire naturelle , et qui traite dans un détail exact une infinité de sujets, absolument nécessaires pour son plan, mais tout à fait ennuyeux par eux-mêmes, est rempli presque partout de ronces et d'épines , qui n'offrent rien d'agréable au lecteur, et qui sont fort capables de ie rebuter. Pline , en homme habile , pour prévenir, ou du moins pour diminuer cet ennui et ce dégoût , a eu soin de répandre çà et là quelques fleurs, de jeter dans certains récits beaucoup d'agréments et de vivacité, et d'orner de belles et solides réflexions presque toutes les préfaces qu'il met à la tête de chacun de ses livres.