‹ Histoire ancienneChapitre 7 sur 104 · LUCIEN · texte numérisé non relu

LUCIEN

Lucien, auteur grec, était de Samosate, capitale de la Commagène, province de Syrie. Il était d'une condition fort médiocre. Son père , n'ayant pas le moyen de l'entretenir , résolut de lui faire apprendre un métier; mais les commencements ne lui en ayant pas été favorables , il se jeta dans les Lettres , sur un songe vrai ou supposé, qui est rapporté au commencement de ses ouvrages. J'en donnerai ici l'extrait, qui pourra contribuer a faire connaître son génie et son style.

« J'avais près de quinze ans, dit-il, et n'allais plus à l'école, lorsque mon père délibéra avec ses amis sur ce qu'il devait faire de moi. Plusieurs n'approuvaient pas qu'il me jetât dans

' lU ont été encore mieux traduits tnlé : Morceaux extraits de t' Histoire dans roDTrace de M. Gueroolt, inti- tuUuretle de PUne. - L.

les lettres , parce que pour y réussir il faut beaucoup de temps et de dépense. Ils considéraient que je n'étais pas riche, et qu'eu apprenant quelque métier j'aurais moyeu de me fournir moimême en peu de temps de quoi vivre , sans être à charge à mon père ni à ma famille. Cet avis fut suivi , et l'on me mit entre les mains d'un oncle, qui était un excellent sculpteur. Cet art ne me déplaisait pas , parce que je m'étais amusé de bonne heure à faire de petits ouvrages de cire, où je réussissais assez ; d'ailleurs la sculpture ne me paraissait pas tant un métier qu'un divertissement honnête. On me mit donc à l'ouvrage , pour voir comment je m'y prendrais. Mais je commençai par appuyer si lourdement le ciseau sur la pierre qu'on m'avait donnée à travailler , et qui était fort délicate , qu'elle se rompit sous mes mains. Mon oncle entra dans une telle colère, qu'il ne put s'empêcher de me frapper et de me donner plusieurs coups : ainsi mon apprentissage comn>ença par des larmes.

« Je courus au logis tout pleurant, et racontai ma triste aventure, montrant les marques des coups que j'avais reçus , ce qui affligea extrêmement ma mère. Le soir étant venu, je me couchai et ne fis que rêver toute la nuit. J'eus pendant le sommeil un songe dont l'image me demeura vivement empreinte dans la mémoire. Je crus voir deux femmes, l'une grossière et mal peignée , qui avait les mains crasseuses , les bras retroussés , le visage tout couvert de sueur et de poussière , enfin telle qu'é* tait mon oncle lorsqu'il travaillait de son métier; l'autre avait un air gracieux , un visage doux et riant , un habit fort propre , mais modeste. Après m'a voir bien tiraillé pour m'attirer chacune à leur parti , enfin elles remirent à mon choix la décision de leur différend , et plaidèrent leur cause successivement.

La première commença ainsi : « Mon fils, je suis la Sculpture, « que tu viens d'embrasser, et qui t'est connue dès ton enfance , « ton oncle s'y étant rendu très-célèbre. Si tu veux me suivre, « sans t'arrêter aux cajoleries de ma rivale , je te rendrai illus- » tre, non comme ellC;, par des paroles, mais par des effets : « car, outre que. tu deviendras robuste et vigoureux comme <t moi , tu remporteras une estime .qui ne sera point sujette « à l'envie , ni cause un jour de ta perte , comme les char-

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« mes de celle qui te veut suborner. Du reste , que mon « habit ne te fasse point de peine r c'est celai de Phidias et de « Polyelète , et des autres grands sculpteurs qui se sont fait ado- « rer dans leurs ouvrages, et qu'on révère encore avec les dieux « qu'ils ont faits. Considère combien , en suivant leurs traces , « tu acquerras de gloire et de louange , et de quelle joie tu « combleras ton père et ta famille. » Voilà à peu près ce que me dit cette daine, d'un ton rude et grossier, comme parlent les artisans , mais avec force et vivacité. Après quoi l'autre me parla ainsi :

« Je suis rÉrudition, qui préside à toutes les belles counaissan- « ces. La Sculpture t'a étalé les avantages que tu aurais avec elle. « Mais si tu l'écoutés, tu ne seras jamais qu'un misérable artisan, R exposé au mépris et aux injures de tout le monde, et contraint « de faire la cour aux grands pour subsister. Quand tu devien- « drais des plus excellents en ton art , on se contentera de t'ad- « mirer, sans porter d'envie à ta condition. Mais si tu veux me « suivre, je t'apprendrai tout ce qu'il y a de beau et de rare dans « l'univers, et tout ce qu'il y a de remarquable dans toute l'an- « tiquité. J'ornerai ton âme des vertus les plus estimables, telles « que sont la modestie , la justice , la piété , la douceur , l'équité , « la prudence , la patience et l'amour de tout ce qui est honnête « et louable : car ce sont là les véritables ornements de l'âme. « Au lieu de ce méchant habit que tu as , je t'en donnerai un « majestueux, comme celui que tu me vois ; et de pauvre et in- « connu je te rendrai illustre et opulent , digne des plus grands « emplois , et en état d'y parvenir. S'il te prend envie de voyager « dans les pays étrangers , je ferai marcher ta renommée devant « toi. Partout on viendra te consulter comme un oracle : tu « seras adoré et respecté de tout le monde. Je te donnerai même « l'immortalité tant vantée, et te ferai vivre à jamais dans la « mémoire des hommes. Considère ce qu'Eschine et Démos- « thène , l'admiration de tous les siècles , sont devenus par son « moyen. Socrate, qui avait suivi d'abord la Sculpture, ma ri- « vale, ne m'eut pas plutôt connu , qu'il l'abandonna pour moi. « A-t-il eu sujet de s'en repentir? Quitteras-tu tant d'honneur, « de richesses et de crédit , pour suivre une pauvre inconnue ^

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« qui, le marteau et le ciseau à la main , n'a que ces vils instru- « ments à f offrir, qui est contrainte de travailler de ses mains « pour vivre, et de songer plutôt à polir un marbre qu'à se polir « soi-même?»

« Elle n'eut pas plus tôt prononcé ces paroles, que touché de ses promesses, et n'ayant pas encore oublié les coups que j'avais reçus, je cotftus Tembrasser , sans attendre qu'elle eût achevé son discours. L'autre, transportée de tsolère et de d^it, fut changée sur-le-champ en statue , comme on le dit de Niobé. Alors l'Érudition, pour me récompenser de mon choix , me fit monter avec elle sur son char , et , touchant ses chevaux ailés, me promena d'Orient en Occident, me faisant répandre partout je ne sais quoi de céleste et de divin , qui faisait regarder les hommes en haut avecétonnement, et me combler de bénédictions et de louanges. Elle me ramena ensuite dans mon pays couronné d'honneur et de gloire^ et me rendant à mon père , qui m'attendait avec grande impatience : « Vois, lui dit-elle en lui <t montrant l'habit dont son fils était revêtu , de quel bonheur « tu l'eusses privé sans moi. » Telle fut la fin de mon songe. »

Lucien termine ce petit discours en marquant que son dessein , dans le récit de ce songe, qui a tout l'air d'être de son invention , a été de porter la jeunesse à l'amour de la vertu , et de l'encourager par son exemple à surmonter toutes les difiicultés qui se rencontrent dans cette carrière , et à ne point regarder la pauvreté comme un obstacle au vrai mérite.

L'effet de ce songe fut d'allumer en lui un vif désir de se distinguer par l'étude des belles- lettres , et il s'y livra tout entier. On peut juger du progrès qu'il y fit par l'érudition qui paraît dans ses écrits sur toutes sortes de matières i c'est ce qui m'a donné lieu de le ranger parmi les philologues.

Il dit lui-même qu'il embrassa la profession d'avocat; mais qu'ayant en horreur les criailleries et les autres vices du barreau, il eut recours à la philosophie , comme à un asile.

11 paraît aussi par ses écrits que c'était un rhéteur qui faisait profession d'éloquence , et qui composait des déclamations et des harangues sur divers sujets , et même des plaidoyers , quoiq«f il ne nous en reste point de sa façon.

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Il s'établit d'abord à Antioche, d'où il passa en lonie et en Grèce , puis en Gaule et en Italie ; mais son plus long séjour fut à Athènes. Dans son extrême vieillesse il prit la charge de gretfier du préfet d'Egypte. Je n'entre point dans le détail des, particularités de sa vie, peu importantes pour mon sujet. Il vécut jusqu'au temps de l'empereur Commode , à qui il adressa , après lamort deMarc-Aurèle, l'histoire^ de Timposteur Alexandre.

Il a laissé beaucoup d'écrits , et sur différentes matières. La pureté de la langue grecque , et le style net , agréable, vif et plein d'esprit, les font lire avec beaucoup de plaisir. Il a attrapé dans ses Dialogues des Morts cette simplicité fine et cet enjouement naïf qui sont si propres à ce genre d'écrire , très-diflicile, quoiqu'il ne le paraisse pas , parce qu'il faut y faire parler une infinité de personnages, d'âge et d'état fort dififérents, chacun selon son caractère particulier.

Il a cet avantage, que Quintilien a remarqué dans Cfcéron , qu'il peut être utile à ceux qui commencent, et qu'il n'est pas inutile aux plus avancés. Il est merveilleux pour la narration , et a une fécondité qui peut être d'un grand secours aux esprits naturellement secs et stériles.

Il traite la fable d'une manière agréable, et fort propre à la faire retenir , ce qui n'est pas un petit avantage pour l'intelligence des poètes. Il fait , en mille endroits , une peinture admirable de la misère de cette vie , de la vanité des hommes , du faste des philosophes et de Tarrogance des savants.

Il est vrai néanmoins qu'il faut du choix et du discernement dans cet auteur , qui , dans plusieurs de ses ouvrages , marque peu de respect pour la pudeur , et fait une profession ouverte d'impiété , se moquant également et de la religion chrétienne , dont il parle en plusieurs "endroits avec un souverain mépris , et des superstitions païennes , dont il fait voir le ridicule '. C'est ce qui lui a fait donner le surnom de blasphémateur et d'atliée. Aussi il suivait la philosophie d'Épicure , qui n'est guère éloignée de l'athéisme; ou plutôt il n'avait ni religion ni dogme fixe et constant , regardant tout con)me incertain et problématique , et voulant se rire de tout.

> Saidas.

UIST. A%r.. — T IX. 4

38 niSTOIBE ANClfiMNi;.

Suidas dit qu'on tenait qu'il était mort déchiré par les chiens , en punition de ce qu'il avait eu la li^rdiesse de se railler de Jésus-Christ. Il serait à souhaiter que ce fait fût mieux attesta.

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