‹ Histoire ancienneChapitre 65 sur 104 · SALLUSTE · texte numérisé non relu

SALLUSTE

Ce n'est point sans raison que Salluste a été appelé le premier des historiens romains.

Crispus ronianâ prinuis in historia'^,

et qu'on a cru pouvoir l'égaler à Thucydide , si généralement estimé entre ies historiens grecs : nec opponere Thucydidi Sallustium verear^. Mais, sans vouloir régler ici les rangs, ce

' la Brnt. n. 66. (modo enim hoc ista sunt impoi'tata) ;

^ Ibid. n. 298. et, dam întelligatur quiddicant, aiiam

^ * Qaalis apud Greecos Pherecydes, dicendi laudem putant esse brrvita-

Ilellanicus, Acusilafis ftiît : taies nosler tem. » fCiC. de Orat. lib. 2, n. 53.)

' ato, et Pictor, et Piso : qui neque < Martial.

•enent quibus rébus ornetur oratio * Quintil.

266 H18T01BB ANCIVeiNB.

qui ne^nous convient point , il suffit de le regarder comme un des plus excellents historiens de l'antiquité. On trouve de trèssolides réflexions sur le caractère de Salluste dans la préface qui est à la tête de la traduction de cet historien.

La qualité dominante de ses écrits, et qui caractérise Salluste d*une manière plus {uropre et plus singulière, est la brièveté du style , queQuintilien appelle Immortalem SaUustii vehcitatem. Scaliger est le ^ul qui lui dispute cette louange : mais il est presque toujours bizarre dans ses jugements , comme je l'ai déjà observé.

Cette brièveté dans Salluste vient de la f(»rce et de la vivacité de son génie. Il pense fortenient et noblement, et il écrit comme il pense. On peut comparer son style à ces fleuves qui, ayant leur lit plus serré que les autres, ont aussi leurs eaux plus profondes , et portent des fardeaux plus pesants.

La langue dans laquelle il écrivait lui était extrêmement commode pour serrer sa diction et pour suivre en cela le penchant de son génie. Elle a cet avantage , aussi bien que la grecque , d'être également susceptible des deux extrémités opposées. Dans Gcéron elle nous présente un style nombreux, arrondi, périodique : dans Salluste un style brusque , rompu , précipité. Celui-ci supprime assez souvent des mots, laissant au lecteur le soin de les suppléer. Il met ensemble plusieurs termes on plusieurs phrases , sans les lier par aucune conjonction , ce qui donne une sorte d'impétuosité aux discours. Il ne fait point difficulté d'employer dans son histoire de vieux termes , quand ils sont plus courts ou plus énergiques que les termes usités : liberté qu'on lui a reprochée de son vivant ' , et qu'une ancienne épigramme marque en ces termes :

Et verba antiqai multum fiirate Catonis ,

CrJ3f)e , Jugurlhinae condilor historié.

Mais surtout il fait un grand usage des métaphores , et il nej prend pas les plus modestes et les plus mesurées , comme les maîtres de l'art enseignent qu'on le doit faire , mais les plus

' • Sat]a»lii novandi studivm multa cura itiTÎdift fuit. » (Aoi.. Gbll. Kb. ' rap. 1&. >

SCIENCES ET ABTS. 257

concises et les plus forties, les plus vives et les plus hardies.

Par tous ces moyens , et d'autres encore que j'omets, Salluste est venu à bout de se faire un style tout particulier, et qui ne convient qu'à lui seul. Il marche hors de la route commune , mais sans s'égarer, et par des sentiers qui abrègent seulement le chemin. Il paraît ne penser pas comme les autres hommes , et néanmoins il puise toutes ses pensées dans le bon sens. Ses idées sont naturelles et raisonnables; mais , toutes naturelles et toutes raisonnables qu'elles sont, elles ont encore l'avantage d'être nouvelles.

On ne sait ce qu^on doit admirer davantage dans cet excellent auteur, ou les descriptions , ou les portraits , ou les harangues ; car il réussit également dans toutes ces parties , et l'on ne voit pas sur quoi fondé Sénèque le père , ou plutôt Cassius Sévérus , dont il rapporte le sentiment , a pu dire que les harangues de Salluste n'étaient supportées qu'en faveur de ses histoires : m honorem kistoriarum leguntur. Elles sont d'une force, d'une vivacité , d'une éloquence , auxquelles on ne peut rien ajouter. Il y a beaucoup d'apparence que dans l'endroit en question il ne s'agit pas des harangues insérées par Salluste dans son histoire , mais de celles qu'il prononça dans le sénat , ou de quelques plaidoyers. Quand on lit dans l'histoire de la guerre de Jugurtha le récit de ce fort surpris par un Ligurien de l'armée de Marins, il sem'ble qu'on voie monter et descendre ce soldat le long des rochers escarpés; il semble même qu'on y monte et qu'on en descende avec lui , tant la description en est vive et animée.

On trouve dans Salluste cinq ou six portraits , qui sont autant de chefs-d'œuvre ; et je ne sais si , dans toute l'étendue^es lettres, il y arien dont la beauté approche plus de l'idée de la perfection. J'en rapporterai seulement ici deux, qui ne sont pas des liioins beaux.

Portrait de Catilina.

« L. Catiiina , nobili génère nalus , fuit magna vi et anirai et cor-^ poris , sed ingénie naalo pravoque. Huie , ab adolescenlia , bella in- Icilina , caedes, rapinae , dîscordia civilis grala fuere, ibique juven-

tutem suam exercuit. Corpus patiens inediae , aigoris, vigHiae , supra quam cuiquam credibile est. Animus audax , subdolus , varius , eujusiibet ret Simulator ac dissimulator ; alieni appetens , sai profusus ; ardens in cupiditatibus. Satis eloqueuli» . sapienties parum. Vastus animus immoderata , incredibilia , nimis alta semper cupiebat. »

« L. Catilina joignait à la noblesse du sang une âme coura- « geuse et un corps robuste , mais un esprit pervers et cor- « rompu. Il aima dès les premières années de sa vie les guerres (c intestines , les meurtres, le pillage , la discorde civile, et il « en fit les plus ordinaires exercices de sa jeunesse. Il suppor- « tait les fatigues, la faim , le froid , les veilles, avec une pa- « tience au-dessus de tout ce qu'on peut imaginer. Il était hardi, « rusé , fourbe , capable de tout feindre et de tout dissimuler. « Avide du bien d'autrui, prodigue du sien, vif et emporté dans » ses passions. Il avait assez de facilité à parler, mais peu de « discernement. Un vaste génie , et une ambition sans bornes , tt pour qui il n*y avait rien de trop élevé , lui proposait sans « cesse de chimériques desseins et de folles espérances.

Portrait de Sempronia.

« In bis erat Sempronia , qufe multa saepe virilis audaciœ facinora commiserat. Hœc mulier génère atque forma , prsterea vire afque liberis fortunata fuit : iitteris graecis et latinîs satis docta : psallere , saltare , elegantius quam necessc ejst probs : multa alia, qus instrumenta luxuriœ sunt , sed ei cariora semper omnia » quam decus atque pudicilia fuit. Pecuniae an famae minus parceret, haud facile discerneres... Ingeuium ejus haud absurdum : posse versus facere , jocum movere, sermone uti vel ntôdesto, vel molli vel procaci. Pror* sus muliœ facetias , multusque lepos inerat. »

« Du nombre de ces femmes était Sempronia , qui avait

« prouvé par bien des actions qu'elle ne le cédait point en au-

« dace aux hommes les plus audacieux. Elle était belle, de bonne

n naissance , avantageusement mariée , et avait des enfants qui

;« lui faisaient honneur. Elle possédait parfaitement les langues

«« grecque et latine , savait mieux danser et mieux chanter qu'il

« ne convient à une honnête femme , et avait tous res talents

« dangereux qui rendent le vice aimable , et dont elle fit tou- « jours plus de cas que de la vertu et des bienséances de « son sexe. Il n'était pas aisé de dire lequel des deux elle mena- « geait le moins , de son argent ou de sa réputation. Elle avait « de Tagrément dans l'esprit , de la facilité à faire des vers , du « talent pour la plaisanterie. Sérieuse, tendre , libre dans la « couversâtion , elle donnait à ses paroles le tour qu'elle vou- « lait; mais dans tout ce qu'elle disait il y avait toujours beauté coup de sel et de grâce. »

Il y a un grand nombre d'admirables endroits dans Salluste , surtout lorsqu'il compare les mœurs anciennes de la république avec celles de son temps. Quand on l'entend parler fortement, comme il lui est assez ordinaire de le faire, contre le luxe , les débauches , et les autres vices de son siècle , on le prendrait pour le plus honnête homme du monde. Mais il ne faut pas s'en laisser éblouir. Sa conduite fut si dérangée , qu'il se fit cliasser du sénat par les censeurs.

Outre les guerres de Catilina et de Jugurtha , Salluste avait fait une histoire générale des événements d'un certain nombre d'années , dont il nous reste , entre autres fragments^ plusieurs discours parfaitement beaux.

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