CORNÉLIUS NÉPOS
On a pendant quelque temps attribué mal à propos ses ouvrages à Émilius Probus. Vossius croit que c'était le nom du libraire qui offrit à Théodose les Hes des grands capitaines, écrites partie de sa main , partie de celle de son père et de sa mère. Cornélius Képos a vécu du temps de César et d'Auguste , et est mort sous le dernier. Il était né dans la Gaule cisalpine , à Hostilie , petit bourg qui dépendait de Vérone.
De différents ouvrages qu'il avait composés il ne nous reste que les Vies abrégées des grands capitaines , un abrégé de celle de Caton , et la vie de Pomponius Atticus , qui est assez étendue. Il y a vingt-deux vies des grands capitaines , tous grecs , excepté les deux derniers , qui sont carthaginois , savoir Amilcar et Annibal. Entre ïimoléon et Amilcar, Né4K)S donne Une
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espèce de liste desf rois , tant de Perse que de la Grèce , dans I^ chapitre vingt-un , qui est fort court.
Il avait écrit le» vies alnrégées des capitaines romains sur le même plan que celles des Grecs, afin, dit-il lui-même, qu'on en pilt faire la comparaison et juger plus facilement du mérite des uns et des autres ».
Il parait qu'il avait fait aussi la vie des auteurs grecs et latins, il parle de cellede Philistus dans la vie de Dion^ Aulu-Gelle cite un premier livre de la vie de Gicéron. Dans Tabrégé de la vie de Caton^ , qui est parvenu jusqu'à nous, ISépos ea cite une plus étendue^, qu'il avait faite à la prière d'Atticus , et à laquelle il renvoie ses lecteurs. Enfin nous avons la vie de Pomponius Attieus, qui est un morceau précieux, et qui suffit seul pour nous donner une juste idée du mérite de cet historien.
Son style est pur, net , élégant. La simplicité, qui en fait un des principaux caractères, est mêlée d'une grande délicatesse, et relevée de temps en temps par des pensées nobles et solides. Mais ce qni me parait de plus estimable dans cet auteur est un goût marqué pour les grands principes d'honneur, de probité, de vertu , de désintéressement , d'amour du bien publie , qu'il semble avoir dessein d'insinuer dans tous ses écrits. L'intime union qu'il avait avec Atticus, et par son moyen sans doute avec Hortensias, Gicéron , et d'autres grands hommes de son temps, marque assez l'estime qu'ils faisaient autant de son bon cœur que de son excellent esprit. Quelques traits, que je tirerai de la vie d'Atticus, serviront à le faire connaître par l'un et l'autre endroit.
« Erat in puero ( Pomponio Attico ) * , praeler docilitalem ingenii , &umma suavitas cris ac vocis , ut non solum celeriter arriperet quae Iradebaulur, sed etiam excellenler pronunliarel. Quâ ex re, iii pueritia nobilis inter œquales ferebatur, clariusque exâplendescebai quam generosi condiscipuli aninoo œquo ferre possent. »
« La grande facilité à apprendre que fit paraître Pomponius « Atticus dès ses premières années était accompagnée d'un son A de voix plein de douceur et d'agrément. Aussi non-seulement
' In vit. Annib. c. 13. * Cap, 3.
' r,«p. 3. i» Cap. 1.
a XV, 28.
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* il saisissait avec promptitade tout ce qu'on lui enseignait, mais « il excellait encore dans la prononciation. Ces qualités le dis- « tinguaient singulièrement de tous ses compagnons d*étude : « mais comme ils étaient pleins d'ardeur pour la gloire, ils ne « voyaient point sans peine Téclat brillant de ses progrès et de sa « réputation. »
« Primum ' illud munus fortuna}', qaod in ea poUssimum urbe natusest, in qua domicilium orbis terrarum esset imperii , uteamdem et palriam haberet et dominam * : boc speciem prudenti» quod , quum in cam civitatem se contulisset quse antiquitate , humanitate , doctrina prœstaret omnes , unus ante alios fuit carissimus. »
« Ce fut pour lui un avantage dont il fut redevable à la fortune, « d'être né dans une ville qui était le siège de l'empire du monde : « de sorte qu'il n'était soumis aux lois que delà même ville qu'il « avait pour patrie. Mais ce qu'il ne dut qu'à sa prudence , ce « fut qu'ayant choisi pour son séjour Athènes, la ville de l'u- « nivers la plus célèbre par l'ancienneté de son origine , par ses « mœurs douces et polies , par son goût pour les arts et les « sciences, il sut s'y faire plus aimer et estimer que les citoyens « mêmes. »
«Habebal^ avunculum Q.Caecilium... divitem, difticlllinaa natura : (.'ujus sic asperitatem verilus est, «t, quem nemo ferre possct, hujua sioe offensiooe ad summam seneetutem retinuerit benevolentiam. »
« 11 avait pour oncle Q. Cécilius, homme riche , mais d'un ca- « ractère extrêmement dur et difficile. Cependant il sut le mena- « geravec tant d'adresse et de patieûce „ que , malgré ses mau- « vaises humeurs, qui le rendaient insupportable à tous les au- « très, il s'en fit aimer jusqu'à son extrême vieillesse sans lui « avoir jamais déplu. »
« Gum que (M. Cicérone )'*a condiscipulatu vivebalconjunctissime, raulto eliam familiarius quam cum Quinto : ut judicari possil plus
' Cap. 3. tresse ( qu'on me pardonne cette ex-
^ Cette expression et dominam est pression ) : an liea qu'on le pouTait
difUeile à entendre, et encore plus à dire d'un Romain par rapport à Rome,
rendre. Athènes étant pour lors soumise Je crois que c'est à quoi Népos fait ici
aux Romains, on ne pouvait pa»dire aUnsion.
d'nn Athénien qu'il avait cette ville en ^ Cap. 5.
même temps pour patrie et pour mat- * Ibid.
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in amicilia vaJere similitudinem morum, quam affiaitatem. Utebatitr autem intime Q. Hortensia, qui iis temporibus principatum eloquentiœ tenebatyUt intelligi non posset uter eum plus diligeret Cicero an HortensiuB : et id , quod erat difficiliimucD , efficiebat, ut inter quos tant» laudis esset œmulatio, nuFla intercederet obtrectatio, essetque talium virorum copula. »
« Atticus , qui avait été lié avec Marcus Cicéron dès son en- « fance , par des études communes, conserva toujours depuis « avec lui une parfaite union. Il vivait avec lui dans une bien « plus grande familiarité qu'avec Quiutus Cicéron, son beau- « frère ' ; ce qui fait voir que la conformité de mœurs et de ca- « ractère contribue beaucoup plus à former une intime amitié <• que la simple affinité. Atticus était aussi ami particulier d*Hor- « tensius, qui pour lors tenait sans contredit le premier rang « parmi les orateurs. On ne pouvait discerner qui d'Hortensius « ou de Cicéron.aimait le plus Atticus. Il était le nœud de Tami- « tié de ces deux grands hommes, et faisait que, tout rivaux « qu'ils étaient, et animés de part et d'autre d'un désir égale- « ment vif de se distinguer, il n'y avait entre eux , chose, bien « rare et bien difficile , aucune jalousie ». »
« Cujus' ( Antonii) gratia quumaugere possessiones suas, tantum abfuit a cupiditate pecuni», ut nulla in re usus sit ea, nisi in deprecandis amicorum aut periculis, aut incommodis. »
t H avait épousé PoiAponia, «œar c lui-même, b d' Atticus. « Dolebam quod non, ut plerique
2 H est bon d'entendre Cicéron lui- putabant, adTersarium ant obtrecta-
même s'expliquer sur ce sujet, r J'étais torem laudum niearnm , sed sociani
n bien éloigné, dit-il en parlant d'Hor- potius et consortem gloriosi laboris
« tcnsias, de le regarder comm« on amiseram....Qno enim anime ejus mor-
«ennemi ou un rival dangereux. Je tem ferre debui, cum quo certare erat
e l'aimais et l'estimais comme le témoin gloriosius qaam omnino adversarium
« et le compagnon de ma gloire. Je sen- non habere? Qnam praesertim non
« tais quel avantage c'était pour moi modo nunquam sit, ant iUius a me
« d'avoir en tête un tel adversaire, et cursus impeditus, aut ab illo mens :
« quel honneur de pouvoir quelque» sed contra semper alter ab altero adju-
« fois lui disputer la victoire. Jamaia tas et commnnicando , et moaendo, et
« l'an ne trouva l'autre à sa rencontre, favendo. » ( Cic. in Brut, n. 2, 3. ) « ni opposé à ses intérêts. Mous nous « Sic duodecim post menm consa-
«faisions un plaisir de nous entr'ai- latum annos in maximis cansis, qunni
* der, en nous communiquant nos ego mibi illam , sibi me ille anteferret,
« lumières, -en nous donnant des avis, conjunctissimè versati sumua, » (Ibid.
« et en nous soutenant l'un l'autre par n. 323.) « une estime mutuelle, qui faisait que ^ Cap. 12. « chacun mettait son ami an-de«sus de
« Pouvant, par le moyen d'Antoine, tout-puissant alors dans « la république , augmenter considérablement, sou bien , il son- « gpa si peu à s'enrichir, qu'il n'usa jamais de son crédit auprès et du triumvir que pour protéger ses amis dans leurs périls , ou « pour les soulager dans leurs besoins. »
n Neque ' vero minus ille vir bonus paterfamilias habitus est qiiam civis. Nam quumesset pecuniosos, nemo illo fuit minus emax, minus ledificator. Neque tamen non in ptimis bene habitavit, omnibusqué optimis rébus usus est. »
« Il n'était pas moins bon père de famille que bon citoyen. « Quoique assez riche , il fut toujours infiniment éloigné de la « manie d'acheter et de bâtir. Il était pourtant logé décemment «t et avec dignité , et il se piquait d'avoir en tout genre ce qu'il y « avait de meilleur. »
« Elegans *, non magnificus: splendidus , non sumptuosus : oroni diligentia munditiem non affluentem affeetabat. Supellex modica , non muUa» ut in neutram parlera conspici posset. »
« 11 était délicat sans magnificence , et noble sans somptuo- « site. Il était extrêmement curieux d'une propreté qui n'eût rien « de superflu. Son ameublement était modeste ; et renfermé « dans les bornes d'une sage médiocrité. Il croyait devoir s'é- « loigner paiement des deux excès, c'est-à-dire du trop et du « trop peu. '•
« Nunquam ^ sine aliqua lectione apud eum cœnatuni est, ut non minus aninio quam ventre conviviae delectarenlur. Namque eos vocabat quorum mores a suis non abhorrèrent. »
« Les repas , chez lui , étaient toujours assaisonnés de quel- « que lecture , afin que l'esprit ne fût pas moins nourri que le " corps. Cette coutume faisait grand plaisir à ses convives , « parée qu'il avait soin de n'en choisir point d'autres que ceux '• qui étaient de même goût que lui. »
«« Quum4 tanta pecanije facta esset accessio, nihil de quotidiano cuitu mutâvit, nibil de vit» consuetudine : tantaqueusus est mode-
' Cap. 13. 3 Cap. 14.
- Ibid. * Ibid.
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ratioiie , ut neque in sestertio vicies , quod a pâtre aoceperat , parum se splendide gesserit ; neque in scslertio centies affluentius vixerit quam instituerai, parique fastigio steterit in utraque fortuna. »
« Ses revenus , considérablement augmentés , ne lui firent « rien changer dans son ancienne manière de vivre. Toujours « modéré, toujours égal à lui-même , quand il n'avait que deux <t millions' de sesterces que son père lui avait laissés, il vivait fort « honorablement; et quand son bien fut monté à dix millions « de sesterces » il ne fit pas plus de dépense qu'auparavant. »
« Mendacium^ neque dicebat, neque patipoterat. Ilaque ejus comitas non sine severitate erat , neque gravitas sine fadiitate ; ut difficile esset intellectu , utrum eum amici inagis vererentur quam amarenl. »
« Il ne lui échappait jamais de mensoi^e ^ à lui-même , et il ne « pouvait le souffrir dans les autres. Son air affable et prévenant « était accompagné d'une sorte de sévérité , et sa gravité tem- « pérée par un air de bonté et de douceur; en sorte qu*on ne « pouvait dire si ses amis le respectaient plus qu'ils ne l'ai- « maient. »