‹ Histoire ancienneChapitre 73 sur 104 · ATANT-PROPOS · texte numérisé non relu

ATANT-PROPOS

11 me reste à traiter ici de la partie des belles-lettres qui a le plus de beauté , de solidité , de grandeur , d'éclat, et qui est d*un usage plus étendu : je veux dire le talent de la parole ; talent qui élève Torateur au-dessus du commun des hommes , presque audessus de l'humanité même ; qui le rend en quelque sorte le maître et l'arbitre des délibérations les plus importantes ; qui lui donne un empire sur les esprits d'autant plus admirable , qu'il est tout volontaire, et fondé uniquement sur la force de la raison placée dans tout son jour ; en un mot, qui le met en état de tourner les cœurs à son gré, de vaincre leur résistance la plus opiniâtre , et de leur inspirer tels sentiments qu'il lui plaît , de tris-

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tesse ou de joie , de haine ou d'amour, de crainte ou d*espérance, de colère ou de compassion. Qu'on se représente ces nombreuses assemblées à Athènes ou à Rome , dans lesquelles il s'agissait des plus grands intérêts de TËtat, et où l'orateur, du haut de la tribune aux harangues , dominait par son éloquence sur un peuple immense qui l'écoutait avec un profond silence , ou ne l'interrompait que par des applaudissements et des acclamations. Dans tout ce que le monde a de plus magniûque en apparence et de plus capable d'éblouir , y a-t-il rien de si grand , rien de si flatteur pour l'amour-propre ?

Ce qui relève encore infiniment le prix de l'éloquence, selon la judicieuse réflexion de Gicéron>, c'est la rareté étonnante des bons orateurs dans tous les siècles. Qu'on parcoure toutes les autres professions , toutes les sciences', tous les arts , on trouvera un ^and nombre de personnes qui s'y sont distinguées ; généraux d'armées, politiques, magistrats , philosophes, mathématiciens , médecins ; en un mot , hommes excellents en tout genre. On ne peut pas en dire tout à fait autant des poètes ; je parle de ceux qui ont atteint la perfection de leur art : le nombre en a toujours été fort rare , mais beaucoup plus grand néanmoins que celui des bons orateurs.

Ce que je dis ici doit paraître d'autant plus étonnant, que pour ce qui regarde les autres arts et les autres sciences il faut aller, pour l'ordinaire , les puiser dans des sources écartées , inconnues, et hors de l'usage commun; au lieu que le talent de la parole est une chose toute naturelle , à la portée , ce semble , de tous, qui n'a rien d'obscur ni d'abstrait, et dont une des principales règles et une vertu essentielle est dç s'exprimer clairement sans jamais s'écarter de la nature.

On ne peut pas dire que chez les anciens le succès des autres arts venait de ce que l'attrait de la récompense engageait un plus grand nombre de personnes à s'y appliquer. Soit à Athènes, soit à Rome, qui sont les deux grands théâtres où les talents de l'esprit ont brillé avec tant d'éclat , jamais aucune étude n'a été cultivée ni plus généralement, ni avec plus d'activité et d'ardeur, que celle de l'éloquence ; et il ne faut pas s'en étonner. Dans des

' Ul». 1, de Orat. ii. 6-16.

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républiques comme celles-là, où Ton examinait en commun toutes les affaires de TÉtat; où l'on traitait de la guerre , de la paix , des alliances, des lois, devant le peuple ou devant le sénat ; où tout se concluait à la pluralité des suffrages, le talent de la parole devait nécessairement dominer. Quiconque dans ces assemblées parlait avec le plus d'éloquence devenait à coup sûr le plus puissant. Ainsi la jeunesse , pour peu qu'elle eût d'ambition , ne manquait pas de s'appliquer de toutes ses forces à une étude qui seule ouvrait la porte aux ricbessses , au crédit, aux dignités.

Pourquoi donc , malgré le travail et les efforts d'un si grand nombre d'esprits excellents , malgré tant d'avantages du côté de la fortune, malgré les attraits d'une réputation si flatteuse, s'est-il toujours trouvé un si petit nombre d'excellents orateurs ? La raison en est évidente, et l'on doit conclure qu'il faut nécessairement que, parmi tous les arts qui occupent l'esprit bumain, réioquencesoitle plus grand, le plus difficile, et celui qui demande un plus grand nombre de talents, et de taleAts tout différents, et en apparence même tout opposés.

On sait qu'il y a trois genres de discours : le grand ou le sublime , le commun ou le simple, le tempéré ou l'orné , qui tient le milieu entre les deux autres.

Dans le genre sublimes l'orateur fait usage de tout ce qu'il y a de plus noble dans les pensées , de plus majestueux dans les expressions, de plus hardi dans les figures, de plus touchant et de plus fort dans les passions. Son discours alors est comme un torrent impétueux, incapable d'être arrêté ni retenu, qui entraîne par sa violence ceux qui l'écoutent, et les force malgré eux de le suivre partout où il les emporte. Il est de plus d'une sorte de sublime. Mais ce n'est pas ici le lieu de traiter cette matière, qui seule prouverait l'étendue des talents que demande l'éloquence.

Le stylé simple est tout différent*. 11 est dair , net, intelli-

< c GrandUoqni ( qaidam ), nt ita di- tem indignetar, et ripas sibi faeiat ,

cam , fuerunt , cum ampla et ttententia- maltus et torrens jadicem Tel nitentem

rum gravitate, et majestate verborum; contra feret, cogetque ire qua rapit. ■

véhémentes, varii, copiosi, graves, ad (QuiKT. 1. 12, c. 10.)

permovendos et convertendos animos ^ « Contra (snnt qaidam) tenues,

instrncti et parati. » (CiC. in OniU. acnti, omnia docentes , et dUaciriiora ,

u. 20. ) non ampliora facientes, snbtili qnadam

« At ille qai saxa devolvat , et pon- etpressaoratiouelimati... Alii incadcm

glMe, et rien de plus. 11 ne songe point a s'élever , et ne cherche qu'à se faire entendre. Il se pique seulement d'une pureté de langage particulière , d'une grande élégance , d'une fine délicatesse. Si quelquefois il hasarde quelque ornement , c'est une parure toute simple et toute naturelle. Je ne puis mieux exprimer ce style que par ce mot d'Horace , simplex munditUs ; ni en donner de plus parfaits modèles que Phèdre et Térence.

Un troisième genre d'éloquence tieqjt comme le milieu entre les deux autres ' ; c'est pourquoi on l'appelle le genre tempéré. Il n'a ni la délicatesse du dernier , ni la force foudroyante du premier. Il les avoisine tous deux , mais sans y atteindre , et sans leur ressembler. Il participe de l'un et de l'autre, ou, pour parler plus juste , il n'est ni l'un ni l'autre. L'orateur, dans ce genre , emploie volontiers le brillant des métaphores, l'éclat des figures, l'agrément desdigressions, l'harmonie de l'arrangement, labeauté des pensées ingénieuses ; mais conservant en tput cela le caractère d'une douceur tempérée qui lui est propre : de sorte qu'on peut alors le comparer à une rivière d'une eau claire et coulante dont les bords sont ombragés par des arbres verdoyants.

Chacun de ces trois genres est fort estimable eh soi-même , et acquiert une grande réputation à tout écrivain qui y réussit. Mais le sublime 'l'emporte infiniment sur les deux autres. C'est cette sorte d'éloquence qui excite l'admiration , qui arrache les applaudissements, qui met en œuvre toutes les passions ; et qui tantôt en tonnant et foudroyant porte le trouble dans le fond des cœurs, tantôt s'insinue d^uis les esprits avec douceur, et d'une manière tendre et touchante.

jejunitate concinniores , id t$X fàceti , lib. 12, cap. 10.)

florentes etiam, et leviter oruati. » (ClC ' « Tertius e»t iUe amplas , copiosaa ,

in Oraf. n. 20.) grayis, ornatus, in qao profccto vis

■ « Est aatem quidam interjectas maxima est. Hic est enim cnjas orna-

roedias , et qaasi temperatus , nec aca- tum dicendi et copiant admirât» gentes,

mine'posteriorum, nec falmiae utens eloquentiam in civitatibus plnrimam

saperioram : viciniis amborum, in nep- valere passas sunt : sed hanc eloqaen-

tro excellens : ntriasqae particeps, yel tiam, quae cursu magno sonitnqne fer-

atriasque(si Teram qaœrimiis) potius retar, quam snspicerent omnes, quam

expers. s ( Ibid. n. 21. ) admirarentur, qaam se asseqai posse

« Médius hic modns, et translationi- diffiderent. Hujus eloquêntiae est trac

bus crebrior, et fignris erit jncundior ; tare animos, hujus omni modo permo-

egressionibus amœnns, compositione vere. Usée modo perfringit, modo Irre-

aptus , sententiis dalcis : lenior tamen , pit in sensus : inscrit novas qpiniones ,

ut amnislDcidus quidam, et virentibus evellit insitaa. » [Cic. de Orat. n. 97.) utriuqae silvls inumbratus. » (QUINT.

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Cest la réunion de toutes ees parties qui fait Forateur parfait ; et Ton sent aisément combien il est difficile et rare qu'un même homme réunisse en lui seul tant de qualités différentes. Le dénombrement que nous ferons bientôt des anciens orateurs, tant grecs que latins, nous en montrera quelques-uns qui se sont attachés avec succès aux deux derniers genres, très-peu qui aient pu atteindre jusqu'au sublime, et encore moins qui aient réussi dans tous les trois ensemble.

Ce qui rend ici le succès si difficile et si rare, c*est que les qualités excellentes qui forment les trois sortes de style dont nous parlons ont chacune tout près d'elles un défaut qui se pare de leur nom , qui leur ressemble en effet jusqu'à un certain point , mais qui les altère et les corrompt en voulant les pousser trop loin, et qui fait dégénérer la simplicité en bassesse, Tomement en vaine parure, le grand et le sublime en une enflure fastueuse ; car il en est du style comme de la vertu : il y a dans Tun et dans l'autre certaines mesures et certains tempéraments à garder, sans quoi Ton donne dans un excès vicieux :

Est modus in rébus , sunt certi denique fiued « Qaos ultra dtraque naquit consistere rectum '.

Excès d'autant plus à craindre, qu'il semble naître de la vertu même, et se confondre avec elle.

Les Grecs appellent cet excès xaxd^nXov», mauvaise affectation. Elle peut se trouver dans les trois genres de style, lorsqu'on va au del^ du bon et du vrai, que l'esprit n'est point guidé par le jugement^ et qu'on se laisse éblouir par la fausse apparence du bon : ce qui est, en matière d'éloquence, le plus grand et le plus dangereux de tous les défauts; parce qu'au lieu qu'on évite les autres, celui-ci est recherché.

Il est aussi ^ une vertu commune à tous les genres de style , et je finirai par cette réflexion. Il y a parmi les orateurs , et l'on en doit dire autantdes historiens, des poètes, et de tous les écrivains,

I Horat. p. 1, sat. 1, 106]. quentia Titionim peasimam ; nam cap-

* « KaxÔÇT]Xov, Id est mala affecta- tera qaam Titentor, hoe petitnr. »

tio, per omne dicendi genus peccat... (Quint, lib. 8, cap. 3. )

Ita Vocatar quidqoid est ultra virtu- ^ * Habet omnis eloqaentia aliquid

tem, qnoties ingeniam judicio caret, commune. u(QuiNT. lib. 10, cap. 2.) et ipecie boni fallitur : omnium in elo-

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une variété infinie de styles , de génies, de caractères qui met entre eux une très-grande différence, sans qu'on puisse en trouver un seul qui ressemble parfaitement à un autre. Cependant il y a aussi entre eux une sorte de ressemblance secrète, et comme un lien commun qui les rapproche et les réunit. J'entends par là un certain goût exquis et délicat, une sorte de teinture du vrai et du beau , une manière de penser et de s'exprimer puisée dans la nature même , enfin un je ne sais quoi que Ton sent mieux qu'on ne peut l'expliquer , qui fait discerner à un lecteur judicieux et sensé les ouvrages tant anciens que modernes qui sont marqués au coin de la bonne antiquité.

Voilà à quoi les jeunes gens qui songent à s'avancer dans les belles lettres doivent principalement donner leurs soins et leur application : je veux dire à étudier dans les ouvrages ces beautés naturelles qui sont de tous les siècles et de toutes les langues , et à se les rendre familières par une lecture sérieuse et réitérée des auteurs où elles se trouvent, pour en venir à ce point de les discerner au premier coup d'œil, et, si j'osais m'exprimer ainsi, de les sentir presqu'à l'odorat.

ARTICLE PBEMIEB.

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