‹ Histoire ancienneChapitre 76 sur 104 · LYSIAS · texte numérisé non relu

LYSIAS

Lysias était originaire de Syracuse , mais né à Athènes ^. A FAge de quinze ans il passa à Thurium en Italie , avec deux de ses frères , dans la nouvelle colonie qui allait s'y établir. Il y demeura jusqu'à la déroute des Athéniens devant Syracuse ; et il retourna pour lors à Athènes , âgé de quarante-huit ans.

I Plnt. de yita deceln rhet. qa' Andocide repousse -victorieusement

> U noas reste d« lai quinze discours, dans son discours De mysteriis , où il que plusieurs critiques modernes pré- prouve qu'il a seulement engagé son tendent n'être que des déclamations père à ne point prendre la fuite lorssophistiques , écrites beaucoup plus qu'il fut dénoncé , et à poursuivre sou tard. — L. accusateur Speusippe. — L.

> Plut. 6 Dionys. Halic. in Lys.

* C'est une imputation calomnieuse

SCIBKCES ET ARTS. 30 f

Il s'y distingua par un mérite particulier, et il a toujours été regardé comme un des plus excellents orateurs grecs , mais dans le genre d'éloquence simple et tranquille '. La clarté, la pureté , la douceur, la délicatesse du style , faisaient son caractère propre. Cétait , dit Cicéron » , un écrivain d'une précision et d'une élégance extrême , et déjà Athènes pouvait presque se vanter d'avoir un orateur parfait. Quintilien en donne la même idée. Lysias , dit-il , a le style élégant et léger ^: S'il sufiQt à l'orateur d'instruire , il n'en est point qu'on puisse mettre au-dessus de lui. On ne voit rien d'inutile , rien d'affecté dans son discours. Son style est néanmoins plus semblable à un ruisseau clair et pur qu'à un grand fleuve.

Si Lysias se renferma pour l'ordinaire dans cette simplicité et, comme Cicéron ^ l'appelle, cette maigreur de style, ce n'est pas qu'il fât absolument incapable de force et de grandeur ; car, selon le même Cicéron , on trouve dans ses harangues des endroits très-forts et très-nerveux. Il en usait ^ ainsi par choix et par jugement. Il ne plaidait point lui-même de causes dans le barreau , mais il composait des plaidoyers pour les autres; et pour entrer dans leur caractère il était souvent obligé d'employer un style simple et peu relevé , sans quoi il eût perdu cette grâce de la naïveté qui est admirable en lui , et il eût trahi lui-même son secret. Il fallait donc que ses discours , qu'il ne prononçait pas lui-même, eussent un air négligé, ce qui est un grand art et un des grands secrets de la composition. On éludait ainsi la loi qui ordonnait aux accusés de plaider euxmêmes leur cause sans employer le ministère des avocats.

Quand Socrate fut appelé devant les juges pour rendre compte

( Des sept discours qae les anciens sic at nihil fleri possit Valentins : Te-

OBt cités de lai , il n'en reste que qaa- rom est certe génère iqto strigosior. »

tre. — L. (CiC.ïnBrut.n.&i.)

2 « Fuit Lysias... egregie snbtilis at- & « lllnd in Lysia dieendi textum teque elegans, quem jam prope audeas nue atqne rarum lastioribus numeris oratorem perfectum dicere. » (ClC in corrumpendum non erat. Perdldisset Brut, B. 36. ) enim gratiam, que in eo maxima est,

3 < Lysias snbtilis atque elegans, et simplicis atqne inaffectati coloris; perquo niliil , si oratori satis sit docere , didisset fidem quoque. Nam scribebat qaseras perfeetius. Nihil enim estinane, aliis, non ipse dicebat : ut oportucrit Dihil aecersitum ; puro tamen fonti esse illarudibusetincompositissimilia, qaam magno flnmini propior. » (Quint, quod ipsom compositioest. »(Quintil. lib. 10 , cap. 1. ) lib. 9 , cap. 4. )

* s In Lysia simt ssppe etiam lacerti,

302 H1ST0IBB ÀNCIEHNS.

de ses sentiments sur la religion * , Lysias lui apporta un plaidoyer quMI avait composé avec beaucoup de soin , et où sans doute û avait fait entrer tout ce qui était capable de toucher les juges. Socrate, après Ta voir lu, dit qu'il le trouvait fort beau *, fort oratoire , mais peu convenable au caractère de force et de courage qu'un philosophe de^t montrer.

Denys d'Halicamasse peint fort au long , et avec beaucoup de goût et de jugement, le caractère du style de Lysias , et en marque en détail tous les traits , m^s toujours dans le genre d'éloquence simple et naturelle dont j'ai parié. Il rapporte même quelques morceaux d'une de ses harangues posr nâeœi faire connaître son style 3.

1S0CBAT£.

Isocrate était Ôls de Tliéodore, Athénien, qui, «'étant enrichi à faire des instruments de musique , amassa assez de bien pour être en état de faire élever avec soin ses en£ai^ ; car il avait encore deux fils et uneiîlle. Isocrateviut au monde v«rs la 86® olympiade 4 , vingt-deux ans après Lysias , «t sept avant Platon.

Il reçut une excellente éducation , et €ut pour maîtres Prodicus , Gorgias , Tisîas , et , selon quelipies-uns , Théramène , c'est-à-dire tout ce qu*il y avait alors de phis fameux rhéteurs.

Son inclination l'aurait assez porté à suivre h route ordinaire des jeunes Athéniens, eit à entrer dans le maniement des affamres ; mais la faiblesse de sa voix et une timidité presque insurmontable ne lui permettant pas de se hasarder à paraître en publie, il tourna ses vues d'un autre côté. Il ne renonça pas néanmoins entièrement ni à la gloire de l'éloquence ni au désir de se rendre utile au public, qui étaient ses deux grandes passions; et ce que l'empêchement naturel de sa voix lui refusait , il songea à le regagner par le ministère de la main et de la plume.

' Lîb.l , deOntt. n. 231. fragments, comerWa pwr cet antenr ;

'' « lilam orfttionem disertam sibi et encore, dans le nombre ée ces discours,

oratoriam videri , ft)rtem«!t virilem non en est-il plusieurs Sur la légitimité des-

Tideri. n quels on pourrait former des doutes fon-

!< Sur deux cent trente âiscours que dés. — L.

lui attribue Denys d'Halicarnasse, il < An. M. 3568. Ar. J. C. 43fi. n'en reste plus que trenle et un et trois

SCIENCES ET ABTS. 303

Il s*appiiqua donc avec soin à la composition , et ne prît point pour objet de son travail, comme la plupart des sophistes, des questions vagues et inutiles , ou des sujets de pure curiosité , mais des matières solides et importantes de gouvernement et de politique , qui pussent être utiles aux républiques et aux princes mêmes , aussi bien qu'aux particuliers , et qui pussent aussi lui faire honneur par les grâces qu'il tâcherait de répandre daris ses écrits. Cest Isocrate lui-même qui nous apprend ' , dans Texorde de l'un de ses discours , que telles avaient été ses vues.

Il s'exerça aussi à composer des plaidoyers pour ceux qui en avaient besoin , selon l'usage assez ordinaire en ces temps-là , quoique contraire à la disposition des lois qui ordonnait, comme je l'ai déjà marqué , que les parties se défendissent elles-mêmes , sans employer de secours étrangers. Mais comme ces plaidoyers lui attiraient à lui-même des affaires à cause du violement de la loi , et l'obligeaient de comparaître souvent devant les juges , il y renonça entièrement , et ouvrit une école d'éloquence pour instruire la jeunesse.

Par ce nouvel établissement > , la maison d'Isocrate devint pour toute la Grèce une pépinière féconde de grands hommes , et il n'en sortit , dit Cicéron , comme du cheval de Troie , que d'illustres personnages. Quoiqu'il ne parût point en public au barreau , et qu'il demeurât renfermé dans l'enceinte particulière de son école ou de son cabinet , il se fit une réputation à laqudle personne après lui ne put atteindre , également estimé , et pour le talent de bien composer, et pour l'art de bien enseigner, comme ses écrits et ses disciples en firent foi.

11 avait un discernement merveilleux pour connaître la force, le génie , le caractère de ses écoliers ; pour voir comment il fallait manier leur esprit et de quel côté il fallait les tourner : ta-

• In Panath. cutas. » ( Cic. ia Brut. n. 32. )

2 K Exstitit igitar Isocrate*... (cajas « Ex Isocratis lado, tanquam exequo

doraas canctsB GrscUe qaasi lodos qai- trojano , innameri principes exstite-

dam patait atque offlcina diceadi) ma- runt. » (Id.de Orat. lib. 2, n. 94. )

giias orator et perfectos magister , quan- « Clariasimus ille prseceptnr Isocrates,

quam forensi lace carait , intraque pa- quem non roagis libri benedixiise, quant

rietes alait eam gloriam, quam nemo discipuli bene docaiue testautur. »

quidem , meo jadicio , est postea conse- ( Quint, lib. 2 , cap. 9. )

lent ' rare , et absolument nécessaire pour réussir dans Timportant emploi d'enseigner. Isocrate avait coutume de dire, en parlant de deux de ses plus illustres disciples, qu'il usait d'éperon à l'égard d'Éphore , et de bride à l'égard de Théopompe, pour exciter la lenteur de l'un , et retenir la trop grande vivacité de l'autre. Celui-ci, en composant, s'abandonnait à son feu et à son imagination, et se répandait en expressions hardies et brillantes; il le réprimait. L'autre, au contraire, timide et réservé, ne songeait qu'à la justesse, et n'osait rien hasarder; il lui faisait prendre l'essor. Son dessein n'était pas de les rendre semblables ; mais , en retranchant à l'un , et ajoutant à l'autre, il voulait les amener au point de perfection dont leur naturel était susceptible.

L'école d' Isocrate fut fort utile au public , et en même temps fort lucrative pour lui-même'. Il y amassa plus d'argent que n'avait fait encore aucun des sophistes. Il avait pour l'ordinaire plus de cent écoliers, et il tirait de chacun d'eux deux mille drachmes , c'est-à-dire cinq cents livres ^ ; apparemment pour tout le temps qu'ils étudiaient sous lui. Je serais fâché , pour l'honneur d'un si habile maître , que ce qu'on dit de lui par rapport à Démosthène fût vrai, qu'il ne voulut pas lui laisser prendre ses leçons , parce qu'il n'était pas en état de lui payer entièrement la rétribution ordinaire. Je m'en tiens à ce que le même Plutarque dit dans le même endroit , qu'Isocratene prenait rien des citoyens d'Athènes , mais seulement des étrangers. Cette conduite généreuse et désintéressée convient beaucoup mieux à son caractère et aux excellents principes de morale répandus dans tous ses ouvrages.

Outre le revenu de son école , il recevait de grands présents de personnes considérables. Nicoclès, roi de Cypre , fils d'Évagore , lui donna vingt talents ( vingt mille écus 4 ] pour le discours qui porte son nom.

* « Diligentissime hoc est eis qui ina- bat. Neqne eog similes effecit inter m ,

^ titaunt aliqaos atque erodiont viden- sed tantam alteri affinxit,de altero It-

dum , qao saa quemqae natura maxime mayit, ut id conformaret in utroque

ferre yideatar... Dicebat Isocrates , doc- quod utriusqae uatara pateretar. » (Cic.

tor singularis , se calcaribus in Ephoro, de Orat. lib. 3, n. 36. )

contra autem in Tbeopompo frenis usi ^ Plut, de decem orat. gr. in Isocr.

«olere. Alteram enim exaltantem verbo- 3 1,833 fr. — L.

rum aodacia reprimebat.alternmcunc- * 110,000 fr. — L. tanlem et quasi verecundantem incita-

Qu rapporte d'Isocrate une parole fort sensée '. Il était à la table de Nicocréon , roi dé Cypre, et on le pressait de parler et de fournir à la conversation. Il s'en excusa toujours, et apporta cette raison de son refus : Ce que Je sais n'est pas ici de saison; et ce qui serait ici de saison, je ne le sais point. Cette pensée ressemble fort à celle de Sénèque : Je n^ai jamais voulu plaire au peuple * ; car il n'approuve point ce que je sais, et je ne sais point ce qu'il approuve.

Isocrate, ayant appris la défaite des Athéniens par Philippe à la bataille de Chéronée 3, ne put pas survivre au malheur de sa patrie, et mourut de douleur, étant ^demeuré quatre jours sans manger. Il avait vécu quatre-vingt-dix-huit ou cent ans.

Il est difGcile de mieux peindre le caractère du style d'Isocrate que ne Font fait Cicéron et Quintilieu : je citerai leurs propres paroles.

Cicéron , après avoir rapporté •( Tidée avantageuse que Socrate s'était formée d'Isocrate encore tout jeune , et l'éloge magnifique que Platon, l'ennemi déclaré, ce semble, des rhéteurs, avait fait du même Isocrate fort âgé , continue ainsi en décrivant son style : dulce igitur orationis genus, et solutum, et efjluens, sententas argutum, verbis sonans , est in illo epidictico génère quod diximus proprium sophistarum , pompx quam pugnx apiius , gymnasiis et palœstrœ divatum , spretum et pulsum foro. « Ce genre d'éloquence est doux, agréable , coulant , plein « de pensées fines et d'expressions harmonieuses; mais il a été « exclu du barreau, et renvoyé aux académies, comme plus pro- « pre aux exercices de pur appareil qu'aux vrais combats. »

Voici le portrait qu'en fait Quintilien^, qui paraît tiré d'après le premier. Isocrates in diverso génère dicendi{ il venait de parler de Lysias ) nitidus et complus, et palxstrx quam pugnx magis accommodatus, omnes dicendi vénères secutus est. Nec immerito, auditoriis enim se , non judiciis compararat : in inventionefacilis, honestisiudiosus, in composUione adeo diligens , ut cura ejus reprehendatur.

> Plat, de decem orat. gr. in Isocr. Epist. 29. )

* « Monquam volni populo placere : ^ Plut, de decem orat gr., iii Isocr. nam , qvse ego scio , non probat ; quse ^ in Orat. n. 41 et 42. prubat populus, ego nescio. «(S£N£C. ^ Lib. 10, c. 1.

Il y avait une grande ressemblance sur plusieurs chefe entre Lysias et Isocrate, comme le montre fort au long Denys d'Halicarnasse; mais le dernier avait un style. plus doux, plus coulant, plus élégant, plus fleuri, plus orné; des pensées plus vives et plus délicates ; un arrangement de paroles étudié avec un soi» extrême, et poussé peut-être jusqu'à l'excès. En un mot, toutes les beautés, toutes les grâces de l'éloquence, telles que les comporte le genre démonstratif propre aux sophistes , sont étalées dans ses discours, destinés , non pour Faction et le barreau, mais pour la pompe et l'ostentation.

Cicéron , en plusieurs endroits de ses livres de rhétorique , insiste beaucoup sur ce qu'Isocrate est le premier, à proprement parler, qui a introduit dans la langue grecque le nombre, la cadence, l'harmonie, qui étaient avant lui peu connus et presque généralement négligés.

11 me reste à exposer une dernière qualité d'Isocrate, qui est son vif amour du bien et de la vertu , que Quintilien exprime par ce mot , honesti studiosus , et qui , selon Denys d'Halicarnasse , Télève infiniment au-dessus de tous les autres orateurs. En parcourant les principaux de ses discours , il montre qu'ils ne tendent tous qu'à inspirer aux villes, aux princes, aux particuliers même, des sentiments de probité, d'honneur, de bonne foi, de modération, de justice, d'amour du bien public, de zèle pour la conservation de la liberté, de respect pour la sainteté du serment et des traités, et pour tout ce qui a rapport à la religion. Il conseille à tous ceux qui sont chargés du soin de gouverner les États et d'administrer les affaires publiques de lire* et d'étudier avec une attention singulière ces livres admirables qui renferr ment tous les principes de la saine et véritable politique. *

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