‹ Histoire ancienneChapitre 84 sur 104 · THALÈS · texte numérisé non relu

THALÈS

Thaïes était de Milet , ville célèbre de l'Ionie. Il vint au monde la première année de la 35^ olympiade '.

• Diog, Locrt. An. M. 3364. Av. J. C. C40.

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Pour pro6ter des lumières de ce qu'il y avait alors de plus habiles gens il fit plusieurs voyages , selon la coutume des anciens : d'abord dans l'île de Crète, puis dans la Phénicie, et enfin dans l'Egypte, où il consulta les prêtres de Memphis , qui cultivaient avec un soin extrême les sciences supérieures. Il apprit sous ces grands maîtres la géométrie , l'astronomie et la philosophie. Un disciple de cette espèce ne l'est pas longtemps ; aussi Thaïes passait-il bien vite des leçons aux découvertes. Ses maîtres de Memphis apprirent de lui le moyen de mesurer exactement les immenses pyramides qui subsistent encore ».

L'Egypte était gouvernée pour lors par Amasis , prince qui aimait les lettres , parce qu'il était lui-même fort lettré. Il fit tout le cas qu'il devait du mérite de Thaïes , et lui donna des marques publiques de son estime; mais ce philosophe grec, amateur de la liberté et de l'indépendance , ù'avait pas ce qu'il fallait pour se maintenir à la cour. II était grand astronome , grand géomètre , excellent philosophe , mais mauvais courtisan. La manière trop libre dont il déclamait contre la tyrannie déplut à Amasis, et lui fit prendre contre lui des impressions de défiance - et de crainte qu'il ne se mit pas trop en peine d'effacer, et qui furent suivies, peu de temps après , de sa disgrâce entière. La -Grèce en profita. Thaïes quitta la cour , et revint à Milet répandre dans le sein de sa patrie les trésors de l'Egypte. • Le grand progrès qu'il avait fait dans les sciences le fit mettre au nombre des sept sages de la Grèce , si vantés dans l'antiquité. De ces sept sages il n'y eut que Thaïes qui fonda une secte de philosophes, parce qu'il s'appliqua à la contemplation de la nature , forma une école et un corps de doctrine, eut des disciples et des successeurs. Les autres ne se firent remarquer que par un genre de vie plus réglé , et par quelques préceptes moraux qu'ils donnèrent dans les occasions.

J'ai parlé ailleurs » avec quelque étendue de ces sages , aussi • bien que de plusieurs circonstances de la vie de Thaïes , de son séjour à la cour de Crésus , roi de Lydie , et de son entretien avec Solon. J'y ai rapporté le mot plaisant et sensé d'une femme

I Voy. plus haut la note à ce «ujet, ^ Hist. ancienne tome H [page 2G4 tom. Il , p. 263.- L. de cette édition.]

S80 HISTOIBE ANCIENNE.

qui le vit tomber dans une fosse lorsqu'il contemplait lés astres : Comment, lui dit-elle, pourriez-vous connaître ce qui se fait dans le ciel, puisque vous ne voyez pas ce qui est proche de vos pieds f £t le tour ingénieux dont il se servit pour éluder les poursuites de sa mère, qui le pressait de se marier , en lui répondant, lorsqu'il était jeune : il n* est pas encore temps; et lorsqu'il fut sur le retour : // n'est plus temps.

Les raisons qui avaient empêché Thaïes de se donner des chaînes en s'engageant dans le mariage lui firent préférer une vie douce et tranquille aux emplois les plus brillants. Animé d'un désir vif de connaître la nature , il l'étudia assidûment dans un heureux loisir, que lui donnait une retraite exacte , impénétrable au tumulte , mais ouverte à tous ceux que l'amour de la vérité ou le besoin de ses conseils lui amenait. Il n'en sortait que très-rarement : c'était pour aller prendre un repas frugal chez Thrasybule , son ami , qui devint par ses talents roi de Milet, dans le temps du traité que les Milésiens firent avec Alyate II, roi de Lydie.

Cicéron dit que Thaïes est le premier des Grecs qui ait traité des matières de physique <.

On lui donne la gloire d'avoir fait plusieurs belles découvertes dans l'astronomie , dont l'une, qui regarde la grandeur du diamètre du soleil comparé au cercle de son mouvement annuel, lui faisait grand plaisir. Aussi un homme riche , à qui il en fit part, offrant à ce philosophe pour récompense tout ce qu'il voudrait , Thaïes ne lui en demanda point d'autre , sinon qull fit honneur de cette découverte à celui qui en était l'auteur. On reconnaît ici le vrai caractère des savants , infiniment plus sensibles à l'honneur d'une nouvelle découverte qu'aux plus grandes récompenses , et la vérité de ce que disait Tacite en parlant d'Helvidius Priscùs , que la dernière chose dont les gens même les plus sages <se dépouillent y c^est le désir de la gloire '. Il se distingua fort par son habileté à prédire dans une grande exactitude les éclipses du soleil et de la lune , ce qui

I Cic. deNat. Deor. 1. 1 , n.25[Apul. videbatur, qaando etiam sapientibus in Florid.^ cupidogloria; novÏMimaesuitur. » ( Ta-

> « Erant quibas appeientior famie CJT. Hisl, lib. 4, cap. 6. )

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était regardé pour lors comme une chose bien merveilleuse.

Saint Clément d'Alexandrie rapporte, d'après Diogène Laérce, deux belles paroles de Thaïes. Interrogé un jour ce qu'était Dieu ' : Cest, dit-il, ce qui fCa ni commencement ni fin. Un autre lui demandant si l'homme pouvait dérober à Dieu la connaissance de ses actions : Comment pourrait-il le/aire, répondit-il , puisqu'il n^est pas en son pouvoir de lui cacher même ses pensées? Yalère Maxime îajbuteque Thaïes parlait ainsi > a6n que ridée de la présence de Dieu aux pensées les plus secrètes de l'âme obligeât les hommes à tenir leur cœur , non moins que leurs mains , dans une grande pureté. Cicéron fait précisément la même remarque , quoique en termes un peu différents. Thaïes 3, dit-il, qui tenait le premier rang parmi les sept sages de la Grèce, croyait qu'il était de la dernière importance que les hommes fussent bien convaincus que la Divinité remplissait tout et voyait tout, et que c'était là le moyen de les rendre plus sages et plus religieux.

Il mourut la première année de la 58' olympiade 4, âgé de quatre-vingt-douze ans, dans le même temps qu'il assistait à la célébration des jeux olympiques.

ANAXIMÀNDBE.

Thaïes eut pour successeur Anaximandre, sop disciple et son compatriote. L'histoire ne nous a rien conservé du détail de ses actions. Il s'écarta en plusieurs points de la doctrine de son maître. On prétend qu'il avertit les Lacédémoniens du terrible tremblement de terre qui renversa leur ville *. Anaximène prit sa place.

1 « Rogatas Thaïes qaid sit Deas? Id , tris cœleste namen adesM crederemus. »

inqnit, quod neqoe habet principiam (Val. Max. lib. 7, cap. 2.)

uec finem. Quamantem rogasset alias, 3 a Thaïes, qui sapientissimus inter

an Oeum lateat homo aliquid agens : septem fuit , dicebat , homines existi-

£t quomodo , inqait , qui ne cogitans mare oportere deos omnia cernere , deo-

qnidem? » rnm omnia esse plena, fore enim om-

^ c Miriflce Thaïes. Nam interrogatus nés castiores. » ( CiC. de Leg. Kb. 2 ,

an facta hominum deos fallerent : Nec n. 26. )

cogitata, inquit. Ut non solum manus, * AN. M. 3456. Av. J. G. 548.

sed etiam mentes pnras habere Telle- ^ Cic. de Divin. 1. 1 , n. 112. mas; qnam secretis cogitationibns nos-

AriAXÀGOEE.

Aoaxagore l'un des plus illustres philosophes de l'antiquité , naquit à Clazomène, dans l'Ionie, environ la 70* olympiade ' , et fut disciple d'Anaximène. La noblesse de son extraction, ses richesses , et la générosité qui le porta à abandonner son patrimoine le rendirent fort considérable. Regardant les soins d'une famille et d'un héritage comme des obstacles au goût qu'il se sentait pour la contemplation ' , il y renonça absolument , afin de donner tout son temps et toute son application à l'étude de la sagesse et à la recherche de la vérité , qui faisaient son unique plaisir. Quand , de retour dans sa patrie après un long voyage^ , il eut vu toutes ses terres abandonnées et incultes, loin d'en regretter la perte : Tétais perdu, s'écria- t-dl , si tout cela tC avait péri ^, Socrate, employant à son ordinaire l'ironie, montre que les sophistes de son temps avaient plus de sagesse qu'Auaxagore, puisqu'au lieu d'abandonner comme lui leur patrimoine, ils travaillaient ardemment à s'enrichir , désabusés qu'ils étaient de la sottise du vieux temps , et persuadés que le sage doit être sage pour lui-même y c'est-à-dire qu'il doit appliquer ses soins et son industrie à amasser le plus d'argent qu'il lui sera possible.

Anaxagore, pour se donner tout entier à l'étude, renonça aux honneurs et aux soins du gouvernement. Personne cependant n'était plus en état d'y réussir que lui. On peut juger de son habileté en ce genre par les progrès merveilleux qu'il fit faire dans la politique à Périclès , son élève ^. 11 lui inspira ces manières graves et majestueuses qui le rendirent si capable de gouverner la république. Il le prépara à cette éloquence sublime et victorieuse qui le rendit si puissant. Il lui apprit à craindre les dieux sans superstition. £n un mot , il était son conseil , et

' An. m. 3504. Av. J. C. 500. llb. 5 , 114 et 115, )

^ « Quid aut Homero ad delectatio- 3 c Qaum e diutina peregrinatione

nemanimi acvoluptatem , aat caiquam patriam repetisset, possessionesque de-

docto defuisse anqaam arbitramnr ? An, «ertas vidisset : NON EssEM, inqait , EGO

ni ita se rcs haberet, Anax agoras, aut salvus, Nisi isTyEPERiissENT. ■ ( Val.

hic ipse Democritiis, agros et patrimo- Max. lib. 8 , cap 7.)

nia sua reliquissent, haie discendi 4 Plato, in Hip. maj. pag. 283.

qua>rendique divinae delectationi toto & Plot, in Pericl. p. 154. se unimodcdisaeut? » (CiC. Tusc, QuœsL

Taidait de ses avis dans les affaires les plus importantes, comme i^ériclès lui-même lui en rend témoignage', J'ai marqué ailleurs le peu de soin que celui-ci prit de son maître, jusque-là qu'Anaxagore , manquant du nécessaire, résolut de se laisser mourir de fjBiim. Sur cette nouvelle , Périclès étant accouru à son logis, et le pressant vivement de renoncer à cette funeste résolution : Quand on veut faire usage (Tune lampe, reprit le philosophe, on a soin d'y verser de F huile et de fentreienir.

Absorbé dans Tétude des secrets de la nature , qui était sa passion % il avait renoncé également et aux richesses et aux affaires publiques. Un jour qu^on lui demanda s'il ne se souciait donc point en aucune sorte de son pays ? Oui, dit>il en levant la main vers les eieux ^fai un soin extrême de ma patrie. Une autre fois on lui demanda pourquoi il était né ; il répondit : Pour contempler le soleil, la lune et le ciel» Est-ce donc là la destination de l'homme?

Il était venu à Athènes à l'âge de vingt ans , vers la première année de la 75® olympiade', à peu près dans le temps de l'expédition de Xerxès contre la Grèce. Il y a des auteurs qui disent qu'il y transporta l'école philosophique qui avait fleuri dans rionie depuis son fondateur Thaïes. Il demeura à Athènes et y enseigna pendant trente ans.

On rapporte diversement les circonstances et l'issue du procès d'impiété qui lui fut suscité dans Athènes. Le sentiment de ceux qui croient que Périclès ne trouva point de moyens plus sûrs de sauver ce philosophe que de le faire sortir d'Athènes paraît le plus vraisemblable. Le sujet ou plutôt le prétexte d'une accusation si grave fut ce qu'il enseignait sur la nature du soleil, qu'il définissait une masse de matière enflammée, comme si par là il eût dégradé le soleil et l'eût retranché du nombre des dieux. On a de la peine à comprendre que dans une ville aussi savante qu'Athènes un philosophe n'ait pu expliquer par des raisons de physique les propriétés des astres sans courir risque de la vie. Mais toute cette affaire était une intrigue et une cabale de gens ennemis de Périclès, qui voulaient le perdre , et qui

> Plat, in Pericl. p. 162. > Ibid. An. M. 3524. Av. J. C. 480.

' Diog. Ijiert.

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tentèrent de le rendre lui-même suspect d'impiété , à cause de la grande liaison qu'il avait avec ce philosophe.

Anaxagore fut jugé par contumace , et condamné à mort. Quand il en apprit la nouvelle , il dit , sans faire paraître d'émotion : lly a longtemps que la nature a prononcé contre mes juges, aussi bien que contre moi, un arrêt de mort. Il passa le reste de sa vie à I^ampsaque. Dans une maladie, qui fut pour lui la dernière, ses amis lui demandant s'il voulait qu'après sa mort on le fît porter à Clazomène, sa patrie : Cela n^est pas nécessaire ', leur dit-il , le chemin aux enfers » n*est pas plus long cPun lieu que d'un autre. Les principaux de la ville l'étant allés visiter pour recevoir ses derniers ordres et pour savoir ce qu'il désirait d'eux après sa mort, il répondit qu'il ne souhaitait autre chose smon que le jour anniversaire de sa mort fût un congé pour les jeunes gens. Cela fut exécuté, et la coutume en durait encore du temps de Diogène Laërce. On dit qu'il vécut soixante-deux ans. On lui rendit de grands honneurs, jusqu'à lui ériger un autel.

ABCHELAUS.

Archélaiis, d'Athènes selon quelques-uns, de Milet selon d'autres, fut disciple et successeur d' Anaxagore, dans la doctrine duquel il fit peu de changements. Quelques-uns ont dit que ce fut lui qui transporta la philosophie d'Ionie à Athènes. II s'attacha principalement à la physique, comme ses prédécesseurs ; mais il se mêla aussi de la morale un peu plus qu'ils n'avaient fait II forma un disciple qui la mit bien en honneur, et en fit son étude capitale.

SOCHATE.

Ce disciple d' Archélaiis, c'est le fameux Socrate, qui l'avait été aussi d'Anaxagore. Il naquit la quatrième année de la 77« olympiade 4 , et mourut la première de la 95* ^ , après avoir vécu soixante-dix ans.

> « Nihil necesse est , inquit : andiqae le lien où les âmes de tous les hommes

enim ad inferos tantamdem viœ est. » se rendaient après leur mort.

( Cic. Tvac. 1. 1 , n. 104. ) » an. M. 3534.

» Us anciens entendaient par ce mot < An. M. 3(>05,

SCIENCES ET ABTS. 385

Cicéron , en plus d'un endroit , a remarqué ' que Socrate , considérant que toutes les vaines spéculations sur les choses de la nature ne menaient à rien d'utile , et ne contribuaient point à rendre Thorome plus vertueux, s'attacha uniquement à étudier les mœurs. Il fut le premier*, dit-il, qui tira la philosophie du ciel, où jusque^à elle s'était occupée à contempler le cours des astres ; qui rétablit dans les villes , qui ^introduisit dans les maisons particulières , et qui l'obligea à tourner ses recherches sur ce qui regarde les mœurs, les devoirs de la vie, les vertus et les vices. C'est donc avec raison que Socrate est regardé comme le fondateur de la philosophie morale chez les Grecs.

Ce n'est pas qu'il n'eût étudié à fond les autres parties de la philosophie : il les possédait toutes parfaitement , et s'y était rendu très-habile. Mais , comme il les jugeait peu utiles pour la conduite de la vie, il en fit peu d'usage ; et, si l'on en croit Xénophon^, jamais, dans ses disputes, on ne l'entendit parler ni d'astronomie, ni de géométrie, ni de ces autres sciences sublimes , qui jusqu'à lui faisaient l'unique occupation des philosophes ; en quoi il paraît vouloir contredire et réfuter Platon , qui met souvent dans la bouche de Socrate ces sortes de matières.

Je ne dirai rien ici ni des circonstances de la vie et de la mort de Socrate , ni de ses sentiments, je l'ai fait ailleurs avec assez d'étendue. II ne me reste à parler que de ses disciples , qui , se faisant tous honneur de reconnaître Socrate pour leur chef, se partagèrent néanmoins en différents sentiments.

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