XÉNOPHON
Xénophon fut certainement un des plus illustres disciples de Socrate , mais il ne forma point de secte ; et c'est pour cette raison que je le sépare des autres. Il était aussi grand guerrier que philosophe. On sait quelle part il eut à la fameuse retraite des Dix mille : j'en ai fait le récit dans toute son étendue.
Son attachement au parti du jeune Cyrus , qui s'était déclaré
> Academ. Quiest. 1. l,ii. 15. de TÏta et moribas, rebusqne bonis e(
2 c Socrates primas pbllosopbiam de. malisqueerere. » (Cic. Tust, Çuast, lib. &,
Tocavit e cœlo , et in arbibus coUocavit, n. 10.)
et in domos eUam introduxit, et coegit ^ Ep. ad /Rschin.
ouvertement contre les Athéniens, lui attira la haine de ceux-ci, et fut cause de son exil '. Après son retour de Texpédition contre les Perses, il s'attacha à Agésilas , roi de Lacédémone, qui commandait pour lors en Asie. Comme Agésilas se connaissait parfaite' ment en mérite, il eut toujours pour Xénophon une considération particulière^ Rappelé par Tordre des éphores au secours de sa patrie , il y mena le général athénien avec lui. Xénophon, après divers événements , se retira à Gorinthe avec ses deux fils y où il passa le reste de sa vie. La guerre étant survenue entre les Thébains et les Lacédémoniens , et ceux d'Athènes ayant résolu de secourir les derniers, il envoya à Athènes ses deux fils. Gryllus se distingua d*une manière particulière dans la bataille de Mantinée , et Ton prétend que ce fut lui qui blessa dans le combat Ëpaminondas. Il ne survécut pas longtemps à une si glorieuse action , et fut tué lui-même. La nouvelle en fut portée à son père dans le temps qu'il of&ait un sacrifice. 11 ôta de dessus sa tête la couronne; mais ayant appris du courrier que son fils était mort glorieusement les armes à la main, il l'y remit bientôt, continua son sacrifice sans verser une seule larme , et dit froidement : Je savais bien que ce fils que /avais mis au monde était mortel. Voilà , dirai-je , une constance ou une dureté bien spartaine.
Xénophon mourut , âgé de plus de quatre-vingt-dix ans , la première année de la 105^ olympiade '.
Je parlerai ailleurs de ses ouvrages. Il fut le premier qui mit par écrit et publia les discours de Socrate ^, mais tels qu'ils étaient sortis de sa bouche, et sans y rien ajouter du sien, comme le fit Platon.
On a prétendu qu'il y avait eu entre ces deux philosophes une jalousie secrète^, peu digne du nom qu'ils portaient et de la profession de sagesse dont ils se piquaient Tunet l'autre. On apporte quelques preuves de cette jalousie. Jamais Platon, dans aucun de ses livres, qui sont en grand nombre, n'a parlé de Xénophon, ni
I Diog. Laert. les bonnes à conserver. 'Atco(J.vV)UOV6V-
' An. m. 3644. Av. J. C 360. aata. — L.
•* Sous le titre de Souvenirs oa Paro- « ^al. Gell. lib. 14 , f . 3.
Sciences et abts. 387
celui-ci de l'autre ', quoique tous deux aient souvent fait mention des disciples de Socrate. Il y a plus , tout le monde sait que la Cyropédie de Xénophon est un livre où, en rapportant Tbistoire de Cyrus , dont il vante l'éducation , il donne le modèle d'un prince accompli, et l'idée d'un gouvernement parfait. On prétend qu'il ne l'avait composé que pour contrecarrer les livres de Platon sur la République , qui commençaient à paraître ; et que Platon en fut si vivement piqué, que, pour décrier cet ouvrage, il parla de Cyrus , dans un livre » qu'il écrivit peu après, comme d'un prince à la vérité plein de courage et d'amour pour sa patrie, mais qui avait eu une fort mauvaise éducation^. AuluGelie, qui rapporte ce que je viens de dire, ne peut s'imaginer que des philosophes de la réputation de ceux dont il s'agit ici aient été capables d'une si basse jalousie (elle n'est pourtant que trop ordinaire panni les gens de lettres ) , et il aime mieux l'attribuer à leurs admirateurs et à leurs partisans. Il arrive souvent en effet que les disciples , par un zèle trop partial , sont plus délicats sur la réputation de leurs maîtres , et poussent leurs intérêts avec plus de vivacité que les maîtres mêmes.