PHILON. ANTIOCHUS
Philon succéda à Clitomaque, son maître 3. 11 enseignait dans un temps la philosophie , et dans un autre la rhétorique. Cicéron fréquenta son école, et proOta de ses doubles leçons.
Il reçut aussi celles d'Antiochus y disciple et successeur de Philon. Antiochus était d'Ascalon : c'est le dernier des philosophes académiciens dont l'histoire soit connue. Cicéron, dans le voyage qu'il fil à Athènes^ , fut enchanté de sa manière de parler, qui était douce, coulante, et pleine de grâce ; mais il n'approuvait pas le changement qu'il avait introduit dans la méthode (le Carnéade ; car Antiochus, après avoir soutenu longtemps avec force les dogmes de la nouvelle académie, qui rejetait tout rapport des sens et même de la raison , et qui enseignait qu'il n'y avait rien de certain , avait embrassé tout d'un coup les sentinients de la vieille académie , soit qu'il eût été désabusé par Té-
» AN. M. 3871. Av. J. C. 133. 3 Id. ibid. lib. 2 , n. 9.
■-' IMiit. de Fort. Alex. p. »328. Cir. < Hut. in Cic. png. 862. Tusr. Qnjrst. l. 3, 11.54.
408 HISTOIBE ANCIENNE.
vidence des choses et par le rapport des sens; soit, comme quel- (jues-uns le pensaient, que la jalousie et Tenvie contre les disciples de Clitomaque et de Philon l'eussent porté à prendre ce parti.
LucuUe', ce fameux Romain, autant connu par son goût merveilleux pour les sciences que par son habileté dans le métier de la guerre, s'était déclaré ouvertement pour la secte des académiciens, non de la nouvelle académie, quoiqu'elle fût alors très-florissante par les écrits de Carnéade que Philon expliquait, mais pour celle de la vieille académie, dont l'école était tenue alors par Antiochus. 11 avait recherché l'amitié de ce philosophe avec un empressement extrême; il le logeait chez lui, et il s'en servait pour l'opposer aux disciples de Philon , parmi lesquels Cicéron tenait le premier rang.
ARTICLE V
Des Péripatéticiens.
ABISTOTE.
J'ai déjà remarqué qu'après la mort de Platon ses disciples se partagèrent en deux sectes, dont l'une demeura dans l'école même où Platon avait enseigné, qui était l'Académie ; et l'autre passa dans le Lycée, lieu agréable, situé dans un faubourg d'Athènes. La dernière eut pour chef et fondateur Aristote.
Il était de Stagire, ville de Macédoine >. Il naquit la première année de la 99® olympiade 3, quarante ans environ après Platon. Son père , appelé Nicomaque , était médecin , et florissait sous Aniyntas, roi de Macédoine, père de Philippe.
Agé de dix-sept ans, il vint à Athènes, entra dans l'école de Platon, et y reçut ses leçons pendant vingt ans. Il en faisait tout l'honneur, et Platon l'appelait l'âme de son école. Il avait une si grande passion pour l'étude , qu'afin de résister à Taccablenient du sommeil , il mettait un bassin d'airain à coté de son
' Plut, in LnruIIo, p. 519 et 520. ^ AN» M. 3620.
'■' Diog. Luert.
lit; et quand il était couché , il étendait hors du lit une de ses mains où il tenait une boule de fer, afin que le bruit de cette boule, qui tombait dans le bassin lorsqu'il voulait s'endormir > le réveillât sur-le-champ.
Après la mort de Platon, qui arriva la première année de la 108^ olympiade', il se retira chez Herraias, tyran d'Atarne dans la Mysie, son condisciple , qui le reçut chez lui avec plaisir, et le combla d*honneurs. Hermias ayant été condamné et mis à mort par le roi des Perses, Aristote épousa sa sœur Pithaïde, qui était demeurée sans biens et sans protection.
C'est dans ce temps-là que Philippe le choisit pour prendre soin de l'éducation d'Alexandre, son fils, qui pouvait alors avoir quatorze ou quinze ans. Il y avait longtemps qu'il l'avait destiné pour cet important et glorieux emploi '. Dès que son fils fut venu au monde, il lui en apprit la nouvelle par une lettre qui ne fait pas moins d'honneur à Philippe qu'à Aristote. Je ne crains point de la rapporter encore ici. Je vous apprends , lui dit-il, que f ai un fils. Je rends grâces aux dietuv , non pas tant de me l'avoir donné que de me l'avoir donné du temps d/JriS' tote. J'ai lieu de me promettre que vous en ferez un successeur digne de nous, et un roi digne de la Macédoine, Quintilien ^ dit expressément qu' Aristote enseigna à Alexandre les pre* miers éléments des lettres. Mais comme ce sentiment souffre quelque difficulté, je ne m'y arrête pas entièrement. Quand le temps de prendre soin de l'éducation du prince fut arrivé, Aristote se transporta en Macédoine. On a vu ailleurs le cas que Philippe et Alexandre faisaient de son rare mérite.
Après un séjour de quelques années dans cette cour, il obtint la permission de se retirer. Callisthène , qui l'y avait accompagné , prit sa place, et fut destiné pour suivre Alexandre dans ses campagnes. Aristote 4 , qui avait joint à beaucoup de juge-
' An. m. 3656. (Quint, lib. 1, cap. \.) '
■* Aal. Gell. lib. 9, c. 3. ^ * Aristoteles, Callisthenem audito-
3 « An Pbilippus Macedonum rex remsuum ad Alexandrumdimittens, mo-
Alexandro filio suo prima litteraram nuit ut cum eo aat rarissime, autquam
elementatradi ab Aristotele,8unimoeju8 jucundissime loqueretar : quo scilicet
aetatis philosophe, voluisset, aat ille sus- apud regias aures vel silentio tutior,
cepisset hocofficiam, si non stadiorum vel sermone esset acceptior. » (Va-LER.
initia a perfectissimo quoque tractari , M.\J<. lib. 7, rap. 2 ) pertiuere ad summam credidisset?
410 H1ST0IBE ANCIEN MB.
ment un grand usage du monde , prêt à faire voile pour Athèi\es, avertit Gailisthène de se rappeler souvent une maxime de Xénophane, qu'il jugeait absolument nécessaire aux personnes qui vivent à la cour. v< Parlez rarement devant le prince , lui « dit-il, ou parlez-lui d'une manière qui lui plaise, afin que « votre silence vous mette en sûreté , ou que vos discours vous H rendent agréable. » Gailisthène , qui avait de la dureté et de Taigreur dans Tesprit, profita mal de ce conseil, qui dans le fond se sent plus du courtisan que du philosophe.
Aristote, n'ayant donc pas jugé à propos de suivre son élève à la guerre , pour laquelle son attachement à l'étude lui doimait beaucoup d'éloigaement, après le départ d'Alexandre retourna à Athènes. Il y fut reçu avec toutes les marques de distinction dues à un philosophe célèbre par tant d'endroits. Xénocrate tenait alors l'école de Platon dans l'Académie ; Aristote ouvrit la sienne dans le Lycée. Le concours des auditeurs y fut extraordinaire. Le matin ses leçons étaient sur la philosophie, l'aprèsmidi sur la rhétorique ; il les donnait ordinairement en se promenant, ce qui fit appeler ses dïscipies péripaiéticiens.
Il n'enseignait d'abord que la philosophie >; mais la grande réputation d'Isocrate, âgé pour lors de quatre-vingt-dix ans, qui s'était donné tout entier à la rhétorique , et qui y avait un succès incroyable, le piqua de jalausie, et le porta à en donner aussi des leçons. C'est peut-être à cette noble émulation, permise entre savants, quand elle se borne à imiter, ou même à surpasser ce que les autres font de bien , que nous devons la Rhétorique d' Aristote , ouvrage le plus complet et le plus estimé que nous ait laissé l'antiquitésur cette matière; à moins qu'on n'aime mieux croire quMl l'avait composé pour Alexandre.
Un mérite aussi éclatant que celui d' Aristote ne manqua pas d'exciter contre lui l'envie, qui rarement épargne les grands hommes. .Tant que vécut Alexandre, le nom de ce conquérant «n suspendit l'effet et arrêta la mauvaise volonté de ses ennemis; mais à peine fut- il mort , qu'ils s'élevèrent contre lui de concert, et jurèrent sa perte. Eurymédon , prêtre de Cérès, leur prêta son ministère , et servit leur haine avec un zèle d'autant
• Cic. de Orat. V.\i. 3 , n. 141. Quiutil. 1. l,cap. 1.
plus à craindre, qu'il était couvert du prétexte de la religion. Il cita Aristoté devant les juges, et l'accusa d'impiété , prétendai^t qu'il enseignait des dogmes contraires au culte des dieux reçus à Athènes. Il apportait en preuve l'hymne composée en l'honneur d'Hermias , et l'inscription gravée sur la statue du même Hermias au temple de Delphes. On a encore cette inscription dans Athénée et dans Diogène Laërce. Elle consiste en quatre vers, qui n'ont nul rapport aux choses sacrées, mais seulement à la perGdie du roi de Perse envers ce malheureux ami d' Aristoté ; et l'hymne n'est pas plus criminelle. Peut-être Aristoté avait-il offensé personnellement par quelque trait de raillerie le prêtre de Cérès Ëurymédon, crime plus impardonnable que s'il n'eût attaqué que les dieux. Quoi qu'il en soit, ne croyant pas qu'il filt sûr pour lui d'attendre le succès du jugement, il sortit d'Athènes, après y avoir enseigné pendant treize ans. Il se retira à Chalcis, dans l'île d'Rubée, et plaida sa cause de loin par écrit. Athénée rapporte quelques paroles de cette apologies mais il ne garantit pas qu'elle soit effectivement d' Aristoté. Quelqu'un lui demandant la cause de sa retraite , il répondit que c'était pour empédier les Athéniens de commettre une seconde injustice contre la philosophie. Il faisait allusion à la mort de Socrate.
On a prétendu qu'il était mort de chagrin pour n'avoir pu comprendre le flux et le reflux de l'Euripe , et que même il s'était précipité dans cette mer en disant que FEuripe m'engloutisse, puisque je ne puis le comprendre. II y avait bien d'autres choses dans la nature qui passaient son intelligence, et il avait trop bon esprit pour s'en chagriner. D'autres assurent « , avec plus de vraisemblance, qu'il mourut d^une colique en la soixante-troisième année de son âge, deux ans après la mort d'Alexandre^. Il fut extrêmement honoré dans Stagire, sa patrie* Elle avait été ruinée par Philippe , roi de Macédoine ; mais Alexandre la lit rebâtira la prière d' Aristoté. Les habitants , pour reconnaître ce bienfait , consacrèrent un jour de fête à l'honneur de ce philosophe; et lorsqu'il fut mort à Chalcis dans Fîled'Eubée, ils transportèrent ses os chez eux , dressèrent un autel sur son mo-
' Atben. 1. 15 , p. 696 et 697. .'Elian. 2 Laert. 1. 3 , c 36. ** 3 A"N. M. 3683. Amm. in vita Arist.
412 niSTOIBE ANCIENNE.
nument, donnèrent à ce lieu le nom d'Aristote, et y tinrent dans la suite leurs assemblées. Il laissa un fils, nommé Nicomaque, et une fille, qui fut mariée à un petit-fils de Démarate, roi de Sparte.
J'ai exposé ailleurs quel fut le sort de ses ouvrages , pendant combien d'années ils demeurèrent ensevelis dans les ténèbres et inconnus, et comment enfin ils virent le jour et devinrent publics.
Quintilien dit ^ qu'il ne sait ce qu'on doit le plus admirer dans Aristote, ou de sa vaste et profonde érudition, ou de la prodigieuse multitude d'écrits qu'il a laissés, ou de l'agrément de son style, ou de la pénétration de son esprit, ou de la variété infinie de ses ouvrages. On croirait , dit-il dans un autre endroit >, qu'il a dû employer plusieurs siècles à l'étude pour comprendre dans l'étendue de son savoir tout ce qui regarde nonseulement les philosophes et lesorateurs, mais même les animaux et les plantes, dont il a recherché la nature et les propriétés avec un soin infini. Alexandre, pour seconder le zèle de son maître dans ce savant travail ^ , et pour satisfaire sa propre curiosité, donna ordre que dansf toute l'étendue de la Grèce et de l'Asie on fît d'exactes recherches sur tout ce qui regardait les oiseaux, les poissons et les animaux de toute espèce^ : dépense qui monta à plus de huit cents talents , c'est-à-dire à plus de huit cent mille écus. Aristote composa sur cette matière cinquante volumes, dont il n'eiï reste que dix.
On a pensé bien diversement , dans l'université de Paris , des écrits d' Aristote , selon la différence des temps. Dans le concile de Sens , tenu à Paris en 1209 , on ordonna de brûler tous ses livres , avec défense de les lire , de les écrire, ou de les garder. On apporta ensuite quelque modification et quelque tempérament à la rigueur de cette défense. Enfin, par un décret de deux cardinaux que le pape Urbain V envoya à Paris, l'an 1366, pour réformer l'université, tous les livres d' Aristote y furent permis ; décret qui fut renouvelé et confirmé en 1452 par le cardinal d'Étouteville. Depuis ce temps-là, la doctrine d'Aristote a tou-
' Lib. 10, c. 1. 3 piin Jib. 8, cap. 16.
2 Lib. 12, cap. iilt. ♦ Atbeu. 1. 9, pag. 398.
SCIENCES ET ABTS. 413
jours prévalu dans Tuniversité de Paris , jusqu'à ce que les heureuses découvertes du dernier siècle aient ouvert les yeux aux savants , et leur aient fait embrasser un système de philosophie bien différent des anciennes opinions de l'école. Mais comme autrefois on a admiré Aristote au delà des justes bornes , aussi peut-être le méprise-t-on aujourd'hui plus qu'il ne le mérite.
Successeurs (T Aristote,
Theophbaste était de l'île de Lesbos '. Aristote , avant que de se retirer à Chalcis , le désigna pour son successeur. Il remplit donc la place de son maître avec un tel succès et une telle réputation , que le nombre de ses auditeurs alla jusqu'à deux mille. Démétrius de Phalère fut un de ses disciples et de ses intimes amis. La beauté et la délicatesse de son éloquence lui fît donner le nom de Théophraste , qui signifie divin parleur.
C'est de lui que Cicéron raconte une chose assez particulière *. 11 disputait avec une marchande sur le prix de quelque chose qu'il voulait acheter. La bonne vieille lui répondit : Non» monneurC étranger, vous ne P aurez pas à moins. Il fut extrêmement surpris , et même fâché , qu'après avoir passé une partie de sa vie à Athènes , dont il se piquait de parler le langage en perfection , on reconnût pourtant encore qu'il était étranger. Mais ce fut son attention même à la pureté du langage attique qui, allant jusqu'à l'excès, le fit reconnaître pour étranger, comme Tobserve Quinlilien. Quel goût il y avait à Athènes jusque dans le petit peuple !
Il ne croyait pas, non plus qu' Aristote, que sans les biens et /es commodités de la vie on pût jouir ici d'une vraie béatitude ; en quoi, dit Cicéron 5, il dégrada la vertu et la dépouilla de sa
< Laert. ' phrastdm bomineni, alioqai disertissi'-
2 « Ut ego jam non mirer Ulud Théo- mum , annotata unias affectatione verbi,
pbrasto accidisse quod dicitar, quam hospitem dixit : nec alio se id depreben-
percontaretur ex anicala qaadam quanti disse interrogata respondit , quam quod
aliqaid venderet; et respondissct illa, nimium attice loqueretur. > (QuiNT.
at^ue addidisset : hospeSj non pote mino- lib. 8, cap. 1.)
W5; tulisseenm moleste, se noneffagere 3« Spoliavit virtutem suo décore ,
hospitis speciem , quam aetatem agcret imbecillamque reddidit, quod negavit
Atbenis, optimeque loqueretur. > (/» in ea sola poaitum esse béate vivere. »
Bruio y n. 172. ) [^Acad, Quast. lib. 1 , n, 33. ) c Quomodo et illa attica anus Theo-
414 UISTOIBE ANCIENNE. ^
plus grande gloire , la réduisant à l'impuissance de rendre par elle-même Thomme heureux. Il attribue la suprême divinité', ' dans un endroit à Tintelligence , dans un autre au ciel en général , et après cela aux astres en particulier.
Il mourut à Tâge de quatre-vingt-cinq ans , épuisé de travaux et de veilles '. On dit qu'en mourant il murmura fort contre nature, de ce qu'elle accordait une longue vie aux cerfs et aux corneilles, qui n'en tirent aucune utilité , pendant qu'elle abrégeait le cours de celle des hommes, qu'une plus longue vie mettrait en état de parvenir à une connaissance parfaite des sciences ; murmure également inutile et injuste , et que la raison seule a appris à plusieurs des anciens à condamner comme une espèce de révolte contre la volonté divine. Quidenim est aliud gtgantum morebellare cum dits, nisi naturx repugnare^ ?
Stbaton était de Lampsaque^. Il s'appliqua beaucoup à la physique , et peu à la morale ; ce qui lui fit donner le nom de physicien. Il commença à tenir son école la troisième année de la 123* olympiade^, et il y enseigna pendant dix-huit ans. Il fut maître de Ptolémée Philadelphe.
Lycon, de la Troade. Il gouverna son école pendant quarante ans.
Abtston , Cbitolàus. Ce dernier était un des trois ambassadeurs que les Athéniens envoyèrent à Rome la deuxième année de la l'IO^ olympiade, et la 534<^ de Rome ^.
DiODOBE. Ce fut un des derniers qui se distinguèrent dans la secte des philosophes péripatéticiens.
ARTICLE VI
De la secte des Cyniques^