XÉNOCRATE
Xénocrate était de Chalcédoine. Il se mit de très-bonne heure sous la discipline de Platon.
Il étudia sous ce grand maître en même temps qu'Aristote , mais non avec' les mêmes talents. Il avait besoin d'éperon , et l'autre de frein» : c'est le jugement qu'en portait Platon; et Jl ajoutait qu'en les commettant ensemble il appariait un cheval avec un âne. On le loue de ce que cette lenteur, qui lui rendait Tétude beaucoup plus pénible qu'aux autres, ne lui fit pas perdre courage. Plutarque emploie cet exemple et celui de Cléanthe ' pour encourager ceux qui se sentent moins de pénétration et de vivacité , et il les exhorte à imiter ces deux grands philosophes , et à se mettre comme eux audessus des railleries de leurs compagnons. Si Xénocrate, par la pesanteur de son esprit , se trouva très-inférieur à Aristote , il le surpassa de beaucoup dans ce qui regarde la philosophie pratique et la pureté des mœurs.
11 était naturellement mélancolique , et avait quelque chose de dur et d'austère dans l'humeur ^ : c'est pourquoi Platon l'exhortait souvent à sacrifier aux Grâces , lui faisant entendre assez clairement par ces mots qu'il avait besoin d'adoucir son humeur. Il lui reprochait quelquefois ce défaut avec plus de force et moins de ménagement 4, dans la crainte que ce manque de politesse et de douceur ne devint un obstacle à tout le bien qu'il pouvait faire par ses instructions et par ses exemples. Xénocrate n'était point insensible à ces reproches; mais jamais ils ne diminuèrent en lui le profond respect qu'il avait toujours eu pour son maître ; et comme on cherchait à l'indisposer contre Platon , et qu'on le portait à se défendre avec quelque vivacité , il imposa silence à ces amis indiscrets en leur
' iRocrate dUait la même chose de "^ Diog. Laert. Théopompe rt d'^.pbore. ^ /Blian. 1. 14, cap. 9.
' Plut, de Audit, p. 47.
IJIST. ANC. — T. IX. M
398 HISTOIKB ANGIfiNIlB.
disant : // me traite ainsi pour mon bien. Il prit la place de Platon la seconde année de la 110*" olympiade '.
Diogèiie Laërce dit qu'il n*aima niles plaisirs, ni les richesses, ni les louanges. Il fit paraître en plusieurs occasions un noble et généreux désintéressement. La cour de Macédoine avait la réputation d'entretenir beaucoup de pensionnaires et d'espions dans toutes les républiques voisines , et de corrompre à force d'argent toutes les personnes qu'on lui envoyait pour traiter d'affaires. Xénocrate fut député avec quelques autres Athéniens vers Philippe. Ce prince, habile dans l'art de s'insinuer dans les esprits , s'appliqua particulièrement à gagner Xénocrate , dt)nt il connaissait le mérite et la réputation. L'ayant trouvé inaccessible aux présents et à l'intérêt , il tâcha de le renverser par un mépris affecté et par de mauvais traitements, ne l'admettant point aux conférences qu^il avait avec les autres ambassadeurs de la république d'Athènes, qu'il avait corrompus par ses caresses, ses festins et ses libéralités. Notre philosophe, ferme et invariable dans ses principes, conserva toute sa roideur et toute son intégrité, et , exclu de tout , demeura dans une tranquillité parfaite, et ne parut point aux audiences ni aux festins comme ses collègues. A leur retour à Athènes ses collèguestravaillèrent de concert à le décrier dans l'esprit du peuple, et se plaignirent de ce qu'il ne leur avait servi de rien dans cette ambassade, et l'on était tout prêt à le condamner à une amende. Xénocrate, forcé par l'injustice de ses accusateurs à rompre le silence, exposa tout ce qui s'était passé à la cour de Philippe , fit entendre au peuple de quelle importance il était qu'on veillât sur la conduite de députés qui s'étaient vendus à l'ennemi de la république, couvrit de honte ses collègues , et s'acquit une gloire immortelle.
Son désintéressement fut mis aussi à l'épreuve par Alexandre le Grand ». Les ambassadeurs de ce prince, qui étaient sans doute venus 5 Athènes pour quelque négociation publique (on n'en marque ni le temps ni le sujet ), offrirent à Xénocrate, de la part de leur maître, cinquante talents, c'est-à-dire cinquante mille écus ^. Xénocrate les invita>à souper. Le repas était simple,
« An. m. 3666. ' Max. lib. 4, c. 5.
•-« Cic. Tusc. Quapst. 1. 5 , n. 91. Valer. 3 276,000 fr. — L.
SCIENCES ET ABTS.. ^i>'.>
frugaî, saDS appareil ,61 vraiment philosophique. Le lendemain % les députés lui demandèrent entre les mains de qui il voulait qu'ils remissent l'argent qu'ils étaient chargés de lui donner. Quoi ! leur dit- il, le festin d'hier ne vous a pas fait comprendre que je n^ ai pas besoin d^argentl II ajouta qu'Alexandre en avait plus besoin que lui, parce qu'il avait plus de monde à nourrir. Voyant que sa réponse les attristait , il accepta trente mines » (quinze cents livres ) pour ne pas blesser le roi par un refus dédaigneux , qui marquerait de la fierté ou du mépris. Ainsi 3, dit un historien en terminant ce récit , le roi voulut acheter l'amitié du philosophe , et le philosoplie refusa de vendre son amitié au roi.
il fallait que son désintéressement l'eût réduit à une grande pauvreté , puisqu'il n'avait pas de quoi payer un certain tribut que les étrangers étaient tenus de payer chaque année au trésor de la ville d'Athènes. Plutarque raconte qu'un jour 4, comme on le traînait en prison faute d'avoir satisfait à ce payement , l'orateur Lycurgue acquitta sa dette , et le tira par ce moyen des mains des fermiers , qui souvent ne sont pas fort sensibles au mérite littéraire. Quelques jours après , Xénocrate ayant rencontré les fils de son libérateur leur dit : Je paye avec usure à votre père le plaisir qu'il m^afaity car je suis cause qu'il est loué de tout le monde, Diogène Laërce rapporte à son sujet ^ un fait tout pareil , qui pourrait bien être le même , déguisé par quelques différences. 11 dit que les Athéniens le vendirent parce qu'il ne pouvait pas payer la capitation imposée sur les étrangers , mais que Démétrius de Phalère l'acheta et le remit aussitôt en liberté. 11 n'y a guère d'apparence que les Athéniens aient fait un si dur traitement à un philosophe de la réputation de Xénocrate.
On avait à Athènes une grande idée de sa probité ^. Un jour
1 « Qaam postridie rogarenteum cui 3 ( ita rex philosophi amicitiam emei;e numerari jnberet : ÇuidFvos heslema, volait : philosophus régi suam vendere inquit , cœnula non inteîlexisHs me pe- nolait. » ( Val, Max. )
eunia non egere ? Quos quam tristiores * Plat, in Flamin. p. 375. vidisset, triginta minas accepit, ne ^ Diug. Laert. in Xenocr. a«pernari régis liberalitatem videre- ^ Cic. orat. proCorn. Balb. n. H. Va.
tur. » (Cic.) 1er. Max. lib. 6» c. 9,
2 2,750 fr. - L,
quMl comparut devant les juges pour rendre témoignage sur quelque affaire, comme il s'approchait de l'autel pour jurer que ce qu'il avait affirmé était vrai , tous les juges se levèrent , ne voulant point souffrir qu'il jurât , et déclarant que sa simple parole leur tenait lieu de serment.
S'étant trouvé dans une compagnie où l'on débitait force médisances, il n'y prit aucune part, et demeura toujours muet. Quelqu'un lui demandant raison de ce profond silence , il répondit : Cest qve je me suis souvent repenti d'avoir parlé, et jamais de m'être tu.
Il avait une fort bonne maxime sur l'éducation des jeunes gens '- , et qu'il serait à souhaiter- que les pères et les mères fissent observer exactement dans leur maison. Il voulait que ' dès leur plus tendre enfance de sages et vertueux discours, répétés souvent en leur présence , mais sans affectation , s'emparassent , pour ainsi dire , de leurs oreilles comme d'une place encore vacante , à travers laquelle le vice et la vertu peuvent également pénétrer jusqu'au fond du cœur , et que ces sages et vertueux discours , comme de fidèles gardiens , en tinssent rentrée sévèrement fermée à toutes les paroles capables d'altérer le moins du monde la pureté des mœurs, jusqu'à ce que, par une longue habitude , ils eussent fortifié les jeunes gens , et mis leurs oreilles^ en sûreté contre le souffle empesté des mauvaises conversations.
Selon Xénocrate 4 , il n'y a de véritables philosophes que ceux qui font de bon gré et de leur propre mouvement ce que les autres ne font que par la crainte des lois et de la punition.
Il composa plusieurs ouvrages , l'un , entre autres , sur la manière de bien régner s ; du moins Alexandre le lui avait demandé.
1 Plut, de Audit, pag. 38. leurs oreillrs d'une espèce de calotte
* Tt5v Xoywv toi»; çauXouç ©uXàx- pour amortir la violence des coups. 11
TeffÔai irapaivtSv , TTûiv étépouç yoïi- <*i* que cette précaution est bien plu»
<rcoù; , <5(77iep çuXaxaç , évTpa^évxa; nécessaire aux jeunes gens ; car tout Ife
,i'l ,^ ^ - ^û \ ^ >\ risque que courent les athlètes, cest da-
uTTè ?iXo<70çtaç , TO) y)6ei tV^v |i.aXi(Jta ^^^^ , J ^^^jucs déchirées ; au lieu que
xiyoujxevYjv avroù xal avaTCStGojxevTiv ic» autres courent risque de perdre leur
/wpav xaxaaxsîv. innocence, et de se perdre eux-mènies.
' 11 emploie une comparaison tirée 4 piut.de Virt. Moral, pag. 446.
des athlètes qui se battaient à coups de s Diog. Laert. poings, et qui couvraient leur tète et
SCIENCES ET ÀBTS. 40 f
11 ne perdait guère de temps en visite. Il aimait beaucoup la retraite du cabinet, et méditait beaucoup. On le voyait trèsrarement dans les rues; mais quand il y paraissait, la jeunesse débauchée n'osait y rester , et s'écartait pour éviter sa rencontre.
Un jeune Athénien , plus vicieux que tous les autres , et absolument décrié pour ses dérèglements^ dont il faisait gloire (il s'appelait Polémon), n'eut pas la même retenue ». Au sortir d'une partie de débauche , passant devant l'école de Xénocrate, et en ayant trouvé la porte ouverte , il y entra plein de vin , tout parfumé d'essences et portant une couronne sur la tête , et prit séance parmi les auditeurs, moins pour écouter que pour insulter. Toute l'assemblée fut étrangement surprise et indignée. Xénocrate, sans se démonter, et sans changer de visage, changea seulement de discours , et se mit à parler sur la tempérance et la sobriété , dont il fit valoir tous les avantages , en leur opposant la honte et la turpitude des vices opposés à ces vertus. Le jeune libertin , qui écoutait avec attention, ouvrant les yeux sur la difformité de son état, eut honte de lui-même. La couronne lui tombe de dessus la tête > , il baisse les yeux , s'enferme sous son manteau ; et au lieu de cet air enjoué et pétulant qu'il avait montré en entrant dans l'école , il paraît sérieux et rêveur. Enfin il se fit un entier changement en lui , et, guéri absolument de ses passions par un seul discours, d'infâme débauché qu'il était il devint un excellent philosophe, et répara heureusement les désordres de sa jeunesse par une vie sage et réglée, qui ne se démentit jamais.
Xénocrate mourut âgé de quatre-vingt-deux ans, la première année de la 116* olympiade ^.
POLÉMON. CRATÈS. CBANTOB.
Je joius ces trois philosophes sous un même titre , parce qu'on connaît peu de choses de leur vie.
Diog. Laert, Valer. Max. lib.-6, C, 9 Pojtquam est impransi rorrpptas vocp ma-
' .. „, ,„ F.na«ncquodoM.n ( Hobat. Itb. 3, muTÏ
Mutatus PoiPraon ? Ponas insignia mitrbi, ^ '
Fasciolas, cubital, focalia? potas ut ill<- ' AN. M. 3688. Av. J. C. 316,
Uicitur ex collo furttni carpisse corona:),
4^2 HISrOTBE ANGfSNNB.
PoLBMON remplit dignement la chaire de Xénoerate , son maître, i. ne s*écarta jamais de ses sentiments ni des exemples de sî j«iss et de sobriété qu'il lui avait donnés '. Il renonça tellemenî^^ju vin depuis Tâge de trente ans , qui fut l'époque du chanL ment célèbre qui arriva dans sa conduite , qu'il ne but plus que de l'eau tout le reste de sa vie.
Cbatès , qui lui succéda , est peu connu , et doit être distingué d'un philosophe cynique qui porte le même nom , et dont il sera parlé dans la suite.
Cbàntob fut plus célèbre. Il était de Soli en Cilicie. Il quitta son pays natal pour se rendre à Athènes , où il fut disciple de Xénoerate avec Polémon. Il passe pour Ton des piliers de la secte platonique *. Ce qu'en dit Horace ^ en faisant l'éloge d'Homère marque le cas qu'on faisait de ce philosophe, et combien ses principes de morale étaient estimés :
Qui quid sit pulchrum , quid turpe, quid utile, quid non, Plenius ac melius Chrysippo et Crantore dicit.
Ou n'en peut pas dire autant de ses principes sur la nature de l'âme , comme nous le verrons dans son lieu.
Il avait fait un livre de la Consolation 4, qui s'est perdu : il était adressé à Hippoclès , à qui une mort prompte avait enlevé tous ses enfants. On en parlait * comme d'un livre tout d'or, et qui méritait d'être appris par cœur mot pour mot. Cicéron en avait fait grand usage dans un traité qui portait le même titre. 11 eut pour disciple Arcésilas , auteur de la moyenne académie.
§ II. Z)e la moyenne académie.
Elle est ainsi appelée parce qu'elle se trouve entre Tancienne, établie par Platon , et la nouvelle , qui le sera bientôt par Carnéade.
. I Athen. I. 2, pag. 44. ^ « Legimas omnes Crantoris , veteris 3 « Crantor ille , qui in nostra acade- academlci , de luctu ; est enim noa niia vel in primis fuit nobilis. (ClC. magnus , veram aareolos, et, lltTabc- / »£<:. Çuast. lih, 3 fU. 12. ) roni Panietius prœcipit , ad Terbuni •'■ Horat. lih. I , epist. '2. ediscendas libellas. » (jicmd^ Çmest. «riat. deConsol.p. 104. lib. 4,n. 135.)
SCIENCES ET ABTS. 403
ABCÉSILAS.
Arcésilas naquit à Pitane dans TÉolie '. Étant venu à'A»' ines, il se rendit le disciple des plus habiles philosophes. On i^t au nombre de ses maîtres Polémon » , ïhéophraste, Crantor/Diodore, Pyrrhon. Ce fut sans doute de ce dernier qu'il apprit à douter de tout. Il n'avait que le nom Ôl académicien ; et il ne garda ce nom que par respect pour Crantor , dont il se faisait honneur d'être le disciple.
11 succéda à Cratès, ou, selon d'autres , à Polémon^ , dans la régence de l'école platonique , et il s'y rendit novateur : car il fonda une secte , qu'on nomma la moyenne ou seconde académie , pour la distinguer de celle de Platon. 11 était fort opposé aux dogmatiques , c'est-à-dire aux philosophes qui afflrmaient et décidaient. Il paraissait douter de tout : il soutenait éga* lement le pour et le contre , et suspendait en toutes choses son jugement. 11 attira à son auditoire un grand nombre de disciples. L'entreprise de combattre toutes les sciences et de rejeter, non-seulement le témoignage des sens, mais aussi le témoignage de la raison, est la plus hardie qu'on puisse former dans la république des lettres. Pour s'y promettre quelque succès , il fallait avoir tout le mérite d^Arcésilas. Il était naturellement d'un génie heureux 4, prompt, vif : sa personne était remplie d'agréments ; il parlait avec grâce et enjouement. Les charmes d» son visage secondaient admkablement ceux de sa voix. Aussi LucuUe, qui réfute savamment et solidement l'opinion des académiciens , dit ^ que jamais personne n'eût suivi le sentiment d' Arcésilas si l'éloquence et l'habileté du docteur n'eussent couvert et fait disparaître l'absurdité manifeste qui s'y trouvait.
On raconte de sa libéralité des choses qui lui font beaucoup d'honneur. Il aimait à faire du bien^ , et ne voulait pas qu'on le
1 Diog. Laert. iu Arcesil. ^ • Qois isfa tam aperte perspicueqac
2 Nam. apud Enseb. Priepar. evang. et pervena et falsa secutus esset, nisi lib. 14, c. 5. t«Dta in Arcesila... et copia rerum, et
3 niog Laert. dicendi vis fuisset? * (Ibid. u. 60 )
4 > Arcésilas floruit tuin aramine in- ^ EùepyeTïjcTai np6x£ipOs ^jV, xat Renii,tum admirabili quodam leporc XaOeïv Triv yàpiv àtuçoTaTOÇ. {Diog. dicendi. » [Acad. QUiest. lib. 4, n. 16.) ^ ^ )
sût. Ayant fait ' une visite à un ami qui était malade ' , et qui manquait du nécessaire , mais qui avait honte de Tavouer, il lukglissa adroitement sous Toreiller une bourse pleine d'argent, voulant épargner sa pudeur et ménager sa délicatesse , et faisant en sorte qu'il parût avoir trouvé cet argent , et non l'avoir reçu.
On ne rend pas un témoignage si favorable à la pureté de ses mœurs , et on l'accuse des crimes les plus honteux ^. Et cela ne doit pas paraître étonnant dans un philosophe qui , doutant de tout, doutait par conséquent s'il y avait des vertus et des vices, et ne pouvait reconnaître véritablement aucune règle pour les devoirs de la vie civile.
Il n'aimait point à se mêler des affaires publiques 4. Néanmoins , ayant été choisi pour aller négocier à Démétriade , auprès du roi Antigone , une affaire qui regardait sa patrie , il accepta la députation ; mais il en revint sans succès.
Tourmenté par les douleurs de la goutte ^ , il affectait une patience et une insensibilité de stoïcien. Rien rCest passé de là ici, dit-il en montrant ses pieds et sa poitrine ^ à Carnéade l'épicurien , qui s'affligeait de le voir ainsi souffrir. Il voulait lui faire croire que son âme était inaccessible à la douleur ]. Langage fastueux , mais qui n'a rien de réel que l'orgueil !
Arcésilas florissait vers la 120* olympiade, c'est-à-dire vers l'an du monde 3704 7. Il mourut d'avoir trop bu, et en délire , à l'âge de soixante-quinze ans.
H eut pour successeurs Lacyde , Évandre , Égésime, qui fut maître de Carnéade 8.
' « Arcesilaus, ut aiunt, amico pau- ^ Diog. Laert.
péri et paupertatem suam dissimulanti, ^ Ibib.
legro aatem , et ne hoc quidem confitenti *> « I» qumn arderet po lagrae dolori-
deesse sibi in sumptam ad necessarios bns , visitaMetque hominem Carneades
USU8, quam clam succurrendum judi- Epicari perfamiliaris , et tristis exiret :
cftsset , pulvino ejus ignorantis saccu- Mane, quseso, inquit, Carnéade noster.
lum subjecit, ut homo i n util i ter v ère- Nihil illinc hue pervenit, ostendenspe-
cundus quod desiderabat inveniret deset pectus. •(DeJKiniô. lib. 5, n. 94.)
potiusquamacciperet. b( SEN.de Bene/ ^ La poitrine était regardée par les
lib. 2.) * anciens comme le siège de l'âme et du
2 Sénèque l'appelle Ctésihius ; il est courage,
nommé autrement dans Plutarque. (De ^ Diog. Laert.
discrlm. amie, et adulât, pag. 63.) » Acad. Quaest. lib. 4 , n. 16.
SCIENCES ET AKTS. 405
§ III. De la nouvelle académie.
GABNÉÀDE.
Caméade , qui était de Cyrène , établit la troisième ou nouvelle académie, qui, à proprement parler, ne différait point de la seconde : car , à quelques adoucissements près , Carnéade était un aussi vif et un aussi zélé défenseur de l'incertitude qu'Arcésilas. La différence qui se trouve entre eux ' , et l'innovation qu'on attribue à celui dont nous parlons actuellement , consiste en ce qu'il ne niait pas, comme Arcésilas, qu'il y eût des vérités ; mais il soutenait qu'elles étaient mêlées de tant d'obscurités , ou plutôt de tant de faussetés , qu'il n'était pas en notre . pouvoir de discerner avec certitude le vrai du faux. Il se rabattait donc à admettre des choses probables, et il consentait que la vraisemblance nous déterminât à agir, pourvu qu'on ne prononçât sur rien absolument. Ainsi il paraît qu'il retenait tout le fond du dogme d' Arcésilas , mais que par politique , et pour ôter à ses adversaires les prétextes les plus spécieux de déclamer contre lui , et de le tourner en ridicule , il leur accorda des degrés de vraisemblance qui doivent déterminer l'homme sage à prendre tel ou tel parti dans la conduite de la vie civile. Il vit bien que sans cela il ne répondrait jamais aux objections les plus frappantes, et qu'il ne prouverait jamais que sou principe ne réduisait point l'homme à l'inaction.
Carnéade fut l'antagoniste déclaré des stoïciens , et il s'attacha avec une ardeur extrême à réfuter les ouvrages de Chrysippe , qui avait été depuis peu la colonne du Portique *. Il souhaita si ardemment de le vaincre, qu'en se préparant à le combattre il s'armait d'une prise d'ellébore , pour avoir l'esprit plus libre , et pour exciter avec plus de force contre lui le feu de son imagination.
I « NoD sumas ii quibas nihil yerum bilia ; quiB quanqnam non perciperen-
esse videatur, 8«d ii qui omnibus verts tur, tamen quia visum haberent quem-
falsa qusedam adjuncta esse dicaraus, dam insignemet inustrem, hissapientis
tanta similitudine, ut in iis nuUa insit vita regeretur. » ( De Nat. Deor. lib. l ,
certa judicandi et assentiendi nota. Ex n. 12. j
quo ezsistit et iUud , multa esse proba- ^ Valer. Max. lib. 8 c. 7.
406 HISTOIBE ANCIENNE.
On rapporte de lui une maxime de morale qui est bien aâmirable dans un païen. « Si l'on savait en secret, dit-il ', qu'un « ennemi , ou une autre personne à la mort de laquelle on « aurait intérêt, viendrait s'asseoir sur de Therbe sous laquelle « il y aurait un aspic caché , on agirait en mal honnête homme « si on ne Ten avertissait pas, quand même notre silence pour- « rait demeurer impuni , personne n'étant en état de nous en « faire un crime. »
Mais la conduite de ces païens se démentait toujours par quelque endroit. Ce grave philosophe ne rougissait pas d'avoûr chez lui une concubine.
Plutarque nous a conservé un assez bon mot de Carnéade * : c'est dans le traité où il marque la différence qu'il y a entre un flatteur et un ami. 11 avait rapporté l'exemple d'un homme qui, disputant le prix de la course contre Alexandre, s'était laissé vaincre exprès , dont le prince lui avait su très-mauvais gré. Il ajoute : « Le manège est la seule chose où les jeunes princes « n'ont rien à craindre de la flatterie ; leurs autres maîtres as- « sez souvent leur attribuent de bonnes qualités qu'ils n'ont « point; ceux qui luttent avec eux se laissent tomber ; mais un « cheval renverse par terre , sans distinction de pauvre ou de « riche, de sujet ou de souverain, tous les maladroits qui le « montent, v
L'ambassade de Carnéade à Rome est fort célèbre : j'ea ai parlé ailleurs.
Pour achever ce qui regarde Carnéade , j'observerai qu'il n'avait pas négligé entièrement la physique, mais la morale avait fait sa principale application. Il était extrêmement laborieux, et si avare de son temps, qu'il ne songeait ni à tailler ses ongles ni à faire couper ses cheveux^. Uniquement occupé de son étude , non-seulement il évitait les festins, mais il oubliait même à manger à sa propre table, et il fallait que sa servante, qui était aussi sa concubine lui mît les morceaux à la main , et presque h la bouche.
Il appréhendait extrêmement de mourir 4. Cependant, ayant
« Cic. de Fin. lib. 2 , u. 59. ^ 3 Diog.lJiert. Valer. Max. lib. 8, c. 7.
' Pag. 58, 4 uiog. Uert.
SCIENCES ET ABTS. 407
appris qu'Antipater, son aotagoniste, philosophe de la secte stoïcienne, s'était empoisonné, il lui prit une saillie de courage contre la mort, et il s'écria : Donnez-moi donc aussi... Eh quoifXm demandart-on. Du vin miellé^ répondit-il, s'étant bien ravisé. Dio> gène Laërce le raille de cette pusillanimité , et lui reproche d'avoir mieux aimé souffrir les langueurs d'une phthisie que de se donner la mort : car c'était une gloire chez les païens , quoique les plus sages parmi eux pensassent autrement» Il mourut fia quatrième année de la 162^ olympiade' âgé de quatre-vingt* cinq ans.
CTITOMAQUE.
Clitomaque, disciple de Carnéade, lui succéda. Il était Carthaginois, et se nommait ^sdrubal dans la langue punique >. II composa plusieurs livres, qui étaient fort estimés, dont l'un avait pour titre Consofation. Il l'adressa à ses concitoyens après la prise et la ruine de Carthage, pour les consoler de l'état de captivité où ils se trouvaient.