Gai., II
L'adhésion au christianisme était une démarche de très grave conséquence. Il fallait, sur bien des points, se séquestrer de la vie ordinaire. Les théâtres, par exemple, et, en général, les jeux publics, écoles d'immoralité, figuraient au premier rang des pompes de Satan auxquelles il fallait renoncer. Il en était de même de la fornication. Il va de soi que l'on rompait avec l'idolâtrie ; mais il n'était pas toujours aisé d'en éviter le contact : la vie privée des anciens était si pénétrée de religion ! Les mariages, les naissances, les moissons, les semailles, l'inauguration et l'exercice des magistratures, les fêtes de famille, tout était prétexte à sacrifices, avec libations, encens, banquets. Sur ce dernier point, Paul admettait quelques concessions. Il défendit sévèrement toute participation aux festins sacrés célébrés dans l'enceinte des temples ; mais la circonstance qu'un morceau de viande avait fait partie d'une victime n'était pas à ses yeux une raison définitive de s'en abstenir, pourvu que personne n'en fût scandalisé. C'était se montrer plus facile qu'on ne l'avait été, en 51, à Jérusalem, et que ne l'étaient les synagogues à l'égard de leurs prosélytes.
Séparés du paganisme, les fidèles devaient vivre entre eux. Chaque église formait une société complète, dont les membres demeuraient sans doute obligés par les lois, fiscales ou autres, de la cité et de l'empire, mais devaient éviter de porter leurs différends devant d'autres juridictions que celle de la communauté.
LE CHRÉTIEN DANS L'aGE APOSTOLIQUE 47
On se mariait entre chrétiens. Le mariage antérieur à la conversion, lorsqu'un seul des conjoints passait au christianisme, n'était dissous que sur la demande de la partie restée païenne. En dehors de ce cas, le divorce était rigoureusement proscrit. La virginité absolue était louée et même recommandée, mais nullement imposée. Dans la vie ordinaire, le chrétien devait se montrer soumis aux autorités, et à ses maîtres s'il était esclave ; l'oisiveté était flétrie ; on insistait fortement sur l'honnêteté, l'amabilité dans les rapports, la gaîté qui procède d'un cœur pur, la charité, et particulièrement l'hospitalité.
La vie religieuse ressemblait beaucoup à celle des synagogues. On se réunissait pour prier et pour lire la sainte Ecriture, dans laquelle les beaux exemples des justes étaient l'objet d'une attention particulière. Les éléments spécifiquement chrétiens de ce culte primitif étaient l'Eucharistie et les charismes, effusions extraordinaires de l'Esprit-Saint. L'Eucharistie se célébrait le soir, à la suite d'un repas frugal (agape) que l'on prenait en commun. On reproduisait ainsi la Cène du Seigneur au soir de sa passion. Quant aux manifestations de l'Esprit-Saint, elles se produisaient sous des formes diverses ; tantôt c'étaient des guérisons ou autres actes miraculeux, tantôt des visions {oczo^aKù'bt'.;), tantôt une illumination de l'esprit qui se traduisait en discours sur les mystères de la foi ou sur les obligations de la conscience (Xi-jsc YvoWewç, XÔYoç (joyiaç, TCca-riç). Les plus remarquables étaient la
prophétie et la glossolalie. La prophétie était le don de connaître les choses cachées, notamment les secrets des consciences^. Ce don, tout-à-fait temporaire, doit être distingué de la qualité de prophète que possédèrent certains personnages des temps apostoliques, comme Judas Barsabbas, Silas, Agabus2, et même de la génération suivante, comme les filles de Philippe, Ammias, Quadratus et autres dont il sera question plus tard. De même le don des langues qui permit aux apôtres de se faire comprendre, le jour de la Pentecôte, par des gens de nationalités diverses, n'a rien de commun avec la glossolalie que saint Paul décrit dans sa première épître aux Corinthiens. Ni le glossolale lui-même, ni les assistants, ne comprennent ce qu'il dit ; la communication ne peut s'établir entre eux, ou plutôt entre les assistants et l'Esprit-Saint, que par l'intermédiaire d'un interprète inspiré. Cependant, en dehors de toute interprétation, on peut déjà saisir, dans les sons étranges que profère le glossolale, l'accent de la prière, de la louange, de la reconnaissance.
Ces phénomènes surnaturels étaient bien propres à frapper les esprits et à entretenir l'enthousiasme des premières chrétientés. Cependant l'abus n'était pas loin de l'usage ; l'usage lui-même pouvait avoir ses inconvénients, s'il n'était réglé avec sagesse. L'église de Corinthe n'a encore que quatre ans et déjà saint