CHAPITRE XVIII L'Ecole chrétienne d'Alexandrie
L'Egj'pte aux mains des Grecs et des Romains. — Origines chrétiennes. — Le didascalée d'Alexandrie : Pantène. — Clément et ses écrits : la gnose chrétienne. — Origène, ses débuts, son enseignement à Alexandrie. — Rupture avec l'évêque Démétrius : Origène à Césarée. — Son activité littéraire, sa fin. — Les écrits d'Origène. — La synthèse doctrinale du Péri Archon.
Au temps où les Romains la prirent, il y avait plusieurs milliers d'années que l'Egypte semait son blé dans le limon du Nil et le moissonnait au printemps, sous les ardeurs d'un implacable soleil.. Sa longue et monotone histoire est celle d'un peuple très gouverné. Aux anciennes dynasties indigènes succédèrent les fonctionnaires perses, à ceux-ci les rois macédoniens, puis les vice-rois romains : l'instrument politique changea de main, jamais de forme ni d'efficacité.
Longtemps avant Alexandre, la ville de Milet avait un comptoir à Naucratis, sur la branche occidentale du Nil ; mais l'hellénisme égyptien ne commence qu'à la conquête macédonienne. C'est un hellénisme à part, essentiellement militaire et monarchique, lettré cependant, mais surtout commerçant. Alexandrie en fut le sanctuaire. Fondée par le héros lui-même, dépositaire de son tombeau, elle devint la résidence des rois issus de son compagnon d'armes, Ptolmée, fils
l'école chrétienne D'ALEXANDRIE 327
de Lagus. Le Musée d'Alexandrie, grand établissement d'étude et d'enseignement, organisé sur le modèle des associations grecques, devint bientôt le point de ralliement de tout ce qu'il y avait par le monde de philosophes, de penseurs, de poètes, d'artistes et de mathématiciens. Le port, abrité par l'île de Pharos, auvrit au commerce universel les trésors de l'Egypte qui jusqu'alors avait été un pays fermé, une sorte de Chine. De là rayonnait sur l'intérieur l'essaim des grecs négociants, aventuriers et fonctionnaires. Ils s'établirent un peu partout, se mêlèrent à la population et finirent par donner naissance à une catégorie de métis égypto-helléniques, qui formaient nuance entre l'hellénisme pur et le vieux fond égyptien. Bien entendu celui-ci ne laissa pas de réagir sur les vainqueurs. De toutes ces influences il résulta une population fort mêlée, active, industrieuse, dure à la peine, docile en général, à condition qu'on la menât rondement.
Le 1^^^ août de l'an 30 avant notre ère, Alexandrie tomba aux mains d'Octave^. La vieille Egypte devint alors une province romaine, ou, pour parler plus exactement, un domaine impérial, administré directement par les gens de César, au bénéfice de sa caisse privée. Un préfet, simple chevalier romain, le repré-
1. Une fête officielle fut instituée pour célébrer cet événement ; elle a été remplacée, dans le calendrier chrétien, par la fête du 1" août, dédiée aux Macchabées et à saint Pierre ès-liens. — Sur l'Egypte romaine, V. Lumbroso, L'Egitto al tempo dei Greci e dei Romani, Rome
sentait sur les lieux : deux ou trois fonctionnaires, comme le juge d'Alexandrie et le président du Musée, étaient nommés par l'empereur : le préfet se chargeait du reste. C'était lui, en particulier, qui officiait dans les cérémonies religieuses à la place du Pharaon i.
Partout ailleurs les Romains avaient favorisé ou même provoqué le développement des institutions municipales. En Egypte, où ils ne trouvèrent pas une cité organisée, avec ses élections, son conseil, ses magistrats, ils laissèrent les choses en l'état. Alexandrie elle-même était une foule administrée, et non point un corps de citoyens. C'est seulement sous Septime-Sévère qu'elle eut un conseil ou sénat, mais sans magistrats : il en fut de même de Ptolémaïs, dans la Haute-Egypte. La seule exception fut Antinoé, organisée en cité par l'empereur Hadrien. Le reste du pays était réparti en nomes, circonscriptions qui remontaient aux plus lointaines origines. Les Egyptiens proprement dits furent tenus à l'écart de la société romaine. Ils ne pouvaient devenir citoyens romains sans avoir été d'abord naturalisés alexandrins, ce qui n'était pas très facile. Même après Septime-Sévère et Caracalla, les Egyptiens continuèrent à former dans l'empire une caste inférieure, qui ne
1. Il commandait aussi l'armée. En Egypte les chefs des légions n'étaient pas, comme ailleurs, des légats de rang sénatorial, que 1 o n'aurait pu subordonner à un simple chevalier, comme était le préfet d'Egypte, mais des praefedi castrorum. Auguste avait interdit le séjour en Egypte aux sénateurs et aux chevaliers les plus importants. On craignait, pour ces grands personnages, les tentations d'un milieu trop favorable aux compétiteurs.
l'école chrétienne d'alexandrie 329
fut jamais bien réhabilitée. La langue nationale, l'égyptien ou copte, se maintint dans les campagnes, les petites villes et même parmi les petites gens des grandes cités : on en distinguait plusieurs dialectes.
En religion les légendes grecques étaient peu de chose ; tout au plus avaient-elles fourni quelques motifs d'ornementation aux vieux cultes nationaux, trop solidement établis sur le sol égyptien pour céder aux dieux étrangers. Dans Alexandrie elle-même, le temple immense de Sérapis dominait du haut de sa colline artificielle toute l'agitation du commerce grec. Les dieux du Nil s'assujettissaient les vainqueurs. Les Ptolémées durent se faire leurs grands prêtres et accepter l'héritage religieux des Pharaons.
Il y avait pourtant une protestation. Israël était revenu en Egypte ; il formait à Alexandrie une communauté importante, qui atteignit le tiers de la population totale. On ne le traitait pas en ennemi, tant s'en faut. Les juifs avaient leur chef ou ethnarque, et leur conseil national ; ils jouissaient d'une entière liberté pour leurs pratiques religieuses. Toutefois, au milieu de ce monde étranger, ils finirent par oublier leur langue et il fallut leur traduire les Ecritures saintes. Le voisinage du Musée les attira vers la littérature. Sous cette influence naquit l'exégèse de Philon, où la vieille religion du peuple de Dieu courait quelque risque de se dissoudre en rêveries philosophiques. C'est aussi d'Alexandrie que l'on vit sortir toute cette littérature de propagande juive et monothéiste, où
330 CHAPITRE xvin.
de prétendues sibylles et des poètes apocryphes s'escriment à l'envi contre les dieux, les temples et les sacrifices.
Les origines du christianisme en Egypte sont fort obscures. Il n'est jamais question de ce pays dans le Nouveau Testament ; aucun personnage alexandrin n'y figure, sauf Apollos, qui joue un rôle assez effacé, au temps de saint Paul, comme missionnaire itinérant, non dans son pays d'origine, mais en Asie et en Grèce i. Dans la primitive littérature chrétienne, l'évangile selon les Egyptiens est le seul livre qui paraisse provenir de ce pays. Valentin, Basilide, Carpocrate, sont les premiers chrétiens, d'Egypte dont les noms se révèlent à l'histoire 2. C'est d'Alexandrie que vint à Rome, sous le pape Anicet, la doctoresse Marcelline. C'est là que s'enfuit Apelle après sa brouille avec Marcion ; c'est de là qu'il revint avec sa somnambule Philomène. Mais il ne faut pas croire que ces manifestations hérétiques représentent tout le christianisme alexandrin. Ces écoles, précisément parce qu'elles ne sont que des écoles, supposent une église, « la grande Eglise », comme dit Celse ; ces aberrations,
1. Il est possible, mais nullement établi, que certaines lettres apostoliques, l'épître aux Hébreux et celle de Barnabe, par exemple, aient quelque rapport avec la chrétienté alexandrine. Les fameux Thérapeutes, décrits dans le livre de la Vie contemplative que l'on a attribué, à tort ou à raison, à Philon, n'ont rien à voir avec le christianisme primitif. Sur ce livre, dont l'énigme est encore à résoudre, v. Schrùrer, Gesch. des jûdischen Volkes. 4« éd., t. III, p. 535.
2. Saint Jstin (ApoL, I, 29) parle d'un jeune chrétien d'Alexandie qui vivait au temps du préfet d'Egypte FéUx : v. ci-dessous, p. 342.
l'école chrétienne d'alexandrie 331
précisément parce qu'elles portent des noms d'auteurs, témoignent de l'existence de la tradition orthodoxe. Celle-ci s'appuyait, en Egypte comme ailleurs, sur l'organisation épiscopale. Jules Africain put insérer dans sa Chronique, publiée en 221, les noms de dix évêques antérieurs à celui qui siégeait de son temps, Démétrius^. Celui-ci avait commencé en 189 environ. Avant lui le chronologiste range Anianus, Abilius, Cerdo, Primus, Justus, Eumenes, Marcus, Celadion, Agrippinus, Julianus. Des chiffres d'années étaient joints à ces noms. Il n'y a aucun intérêt à les rapporter, car, en admettant comme bien établi le cadre chronologique qui s'en déduirait, on n'aurait aucun événement à y insérer 2, Une tradition, qu'Eusèbe^ constate au commencement du IV® siècle et qu'il reproduit sans l'affirmer, disait que l'évangéliste Marc avait le premier prêché l'Evangile en Egypte et fondé des églises à Alexandrie. On montrait à l'est de la ville, au lieu appelé Boucolia, un sanctuaire où reposait le corps de l'apôtre avec ceux des évêques ses successeurs*.
1. Sur ceci, v. Hamack, Chronologie, t. I, p. 202. La liste de Jules Africain se déduit des indications d'Eusèbe.
2. La somme de ces chiffres est 128 ans : elle part donc de l'année 61 environ.