‹ Histoire ancienne de l'Eglise (volume 2)Chapitre 55 sur 205 · Evidemment encadrés dans un texte narratif · texte numérisé non relu

Evidemment encadrés dans un texte narratif

Duchesne, Iltsl. nnc. del'Egl. • T. I. 11

Marc semblent supposer des objections soulevées par quelqu'un contre cet évangile. Jean les écarte, mais il a l'idée que Marc ne représente pas la perfection, et qu'un récit dû à la plume, non plus d'un auditeur des apôtres, mais d'un témoin direct, un récit complet et surtout disposé dans un ordre plus rigoureux, pourrait avoir quelque avantage sur le deuxième évangile. Cet idéal ne pouvait guère lui être offert par saint Matthieu, chez lequel l'ordre des faits est sensiblement le même que chez saint Marc et dont le texte grec ne lui apparaissait pas comme bien fixé. Luc est exclu, comme n'ayant pas plus que Marc la qualité de disciple immédiat. Reste Jean. N'y aurait-il pas ici une recommandation indirecte du quatrième évangile ?

Ces considérations cadrent assez avec une idée qui se fait jour deux ou trois générations plus tard, et d'après laquelle le quatrième évangéliste aurait plus ou moins approuvé l'œuvre des trois autres, tout en cherchant, pour son compte, à les compléter par une exposition conçue d'une manière différente.

En remontant au delà des entretiens de Jean l'Ancien nous entrons dans la région des conjectures.

La prédication chrétienne ne se conçoit pas sans un exposé quelconque de la vie du fondateur. Dès les premiers jours les apôtres ont dû raconter leur maître, le rappeler à ceux qui l'avaient connu, l'apprendre à ceux qui ne l'avaient jamais vu. De cet évangile oral, nécessairement divers, ont dû dériver de bonne heure des rédactions diverses, elles aussi, et incom-

plètes, qui, se combinant entre elles et se transmettant par des intermédiaires plus ou moins nombreux, ont abouti aux trois textes que nous appelons Synoptiques, et à quelques autres que l'Eglise n'a pas adoptés, mais qui sont aussi très anciens. Ici je veux surtout parler de l'évangile des Hébreux, et de l'évangile des Egyptiens. Le premier, écrit en araméen, fut adopté par l'église judéo-chrétienne de Palestine, puis, traduit en grec (7,26' 'Ejipa'.ouç), il se répandit dans ses succursales, surtout en Egypte. Dans ce pays il se trouva en concurrence avec un autre texte, employé par les chrétiens non judaïsants, l'évangile des Egyptiens (/.a-:' AlYu-îT-bu;). Telles sont du moins les conjectures les plus probables qui aient été produites sur l'origine et la destination de ces deux textes.

Il est possible que nos évangiles synoptiques aient été, tout à l'origine, d'usage local, comme ceux des Hébreux et des Egyptiens. Mais les noms dont ils se réclamaient étaient de nature à les recommander partout. Luc et Marc peuvent avoir été lus d'abord à Rome ou à Corinthe, Matthieu quelque autre part : tous ils sortirent bientôt de leur milieu d'origine. On a vu qu'ils ne tardèrent pas à être connus en Asie, pays où le quatrième évangile paraît avoir été écrit. Une fois rassemblés, les textes évangéliques donnèrent lieu à des confrontations. Ecrits avec un souci très relatif de l'exactitude dans le détail et de la précision chronologique, inspirés immédiatement par des préoccupations qui n'étaient pas toujours identi-

ques, ils offraient des diversités sur lesquelles l'attention ne pouvait manquer de s'arrêter. De là des tentatives pour les compléter ou les corriger les uns par les autres, ou même pour fondre leurs récits en une sorte d'harmonie narrative. Les manuscrits qui nous sont parvenus et aussi les citations des anciens auteurs gardent trace de ces combinaisons, dont quelques-unes remontent à une très haute antiquité. D'autres, sans être attestées de cette façon, s'imposent par leur vraisemblance. Ici, cependant, il est dangereux d'être précis. Le mieux est de ne pas trop sonder des ténèbres où les yeux s'usent sans résultat bien appréciable.

Du reste, ce qui importe à l'histoire du développement chrétien, ce n'est pas ce qu'on pourrait appeler la préhistoire des évangiles, c'est la suite de leur influence sur la vie religieuse de l'Eglise.

Aux mêmes temps lointains qui virent naître les évangiles et à la génération postérieure remontent un certain nombre d'écrits qui, se réclamant soit des apôtres proprement dits, soit d'autres personnages considérables, parvinrent à une très haute considération. Plusieurs ont la forme de lettres ; tous sont des livres d'instruction ou d'exhortation religieuse. Peutêtre quelques-uns ont-ils eu d'abord la forme d'homélies, prononcées dans une assemblée chrétienne. On les lisait après ou avec les saintes Ecritures, dans les réunions de culte. Quand on songea à constituer une bible chrétienne, un Nouveau Testament, plusieurs

de ces écrits y trouvèrent place. C'est ainsi que l'épître aux Hébreux, anonyme d'abord, puis attribuée par les uns à Barnabe, par d'autres à saint Paul, finit par être ajoutée, en supplément, au recueil paulinien. Un autre recueil se forma, celui des Epîtres catholiques, c'est-à-dire adressées à l'ensemble de l'Eglise ; il demeura assez longtemps ouvert ; on y admettait, suivant les lieux, un plus ou moins grand nombre d'épîtres. A la longue le chiffre de sept finit par prévaloir. Ces sept lettres sont les trois épîtres johanniques dont il a été question plus haut, les deux de saint Pierre, celle de saint Jude, enfin celle de saint Jacques.

Ma's en dehors de ces compositions dans lesquelles l'Eglise reconnut l'inspiration divine et qu'elle jugea dignes de prendre place parmi ses écritures canoniques d'autres productions encore nous témoignent des sentiments de nos ancêtres dans la foi. Les apôtres, à mesure qu'ils diminuaient de nombre et surtout quand ils eurent tous disparu, prirent dans le sentiment des fidèles une importance de plus en plus grande. Il semble qu'eux seuls eussent qualité pour parler à l'Eglise. Même après leur mort ils continuèrent à instruire, à édifier. Un petit livre très ancien, du temps de Trajan à tout le moins, la Doctrine (Aiîayy;) des Apôtres, censé écrit par eux, rassemble, sous une forme succincte, les prescriptions de la morale générale avec des conseils sur l'organisation des communautés et la célébration du culte. C'est le prototype vénérable de tous les recueils de Constitutions ou de Canons apos-

toliques par lesquels s'ouvre le droit ecclésiastique d'Orient et d'Occident. Sous le nom de Barnabe circula longtemps une instruction d'abord anonyme, qui, dans sa partie morale, est fort apparentée à la Doctrine. La Doctrine et l'épître de Barnabe paraissent bien dériver l'une et l'autre d'un texte antérieur, dans lequel les règles de la morale étaient exprimées par la description des Deux voies, celle du Bien et celle du Mal. Mais le Pseudo-Barnabe ne s'occupe pas exclusivement de la morale ; il a une doctrine ou plutôt une polémique, l'anti judaïsme. Elle l'entraîne à de véritables excès. Selon lui l'Ancien Testament n'a point été écrit pour Israël, lequel, trompé par Satan, n'y a jamais rien compris, mais uniquement pour les chrétiens. Cette thèse extraordinaire est prouvée par l'Ecriture elle-même, soumise ici à un allégorisme des plus intempérants.

Saint Pierre, en dehors de ses deux épîtres canoniques, patronnait encore d'autres écrits : la Prédication (KY;pjY;j,a) de Pierre, l'Apocalypse de Pierre, l'Evangile de Pierre. On n'en a conservé que des fragments. Le premier de ces livres est le plus ancien. Ce qui en reste donne l'idée d'exhortations dans le sens du christianisme moyen, en dehors de toute préoccupation de gauche ou de droite ; à peine quelques traits caractéristiques, propres à confirmer ce que nous savons d'ailleurs de la haute antiquité du document. L'Apocalypse, exploitant la donnée de la descente du Christ aux enfers, décrit, pour l'instruction des vivants, les supplices que l'autre monde

réserve aux coupables. Quant à l'Evangile, évidemment postérieur aux quatre textes canoniques et cependant très ancien (110-130 environ), il présente des particularités hardies. L'histoire évangélique commençait dans les cercles d'où il provient, à se vaporiser sous l'influence du docétisme. On la racontait, ensuivant plus ou moins les cadres traditionnels, mais en les remplissant de récits altérés par l'imagination ou même par certaines préoccupations théologiques.

Les IWres décrits jusqu'ici ont tous été considérés, au moins en certaines églises, comme des livres sacrés ; ils furent admis aux honneurs de la lecture publique dans les assemblées chrétiennes.

Il on fut de même de l'épître adressée vers l'année 97 par l'église de Rome à celle de Copnthe, et qui fut rédigée par i'évêque Clément. Une autre pièce, une homélie et non pas une lettre, une homélie prononcée on ne sait où, à Rome, à Corinthe, ou même ailleurs, fut jointe à la précédente dans les manuscrits, et profita du patronage que le nom de Clément donnait à celle-ci. On eut ainsi deux épîtres de saint Clément. Clément passait, non sans raison, pour avo'r été un disciple des apôtres, un homme apostolique. Le prestige des apôtres s'étendait jusqu'à lui. Un autre écrit romain, le Pasteur d'Hermas, parvint, lui aussi, aux honneurs de la lecture publique dans beaucoup d'églises. Celui-là se donnait clairement comme inspiré. Il n'est pas jusqu'au roman de saint Paul (Ada Pauli), composé assez tard dans le II« siècle, qui n'ait été rangé çà et là parmi les livres sacrés.

D'autres écrits, tout aussi anciens, et même plus que les derniers nommés, n'atteignirent point aux mêmes honneurs. Je veux parler surtout des sept lettres de saint Ignace et de celle de saint Polycarpe, qui remontent au temps de Trajan et à des personnages hautement vénérés. On peut en dire autant du livre perdu de Papias d'Hiérapolis, « Explications des discours du Seigneur ».

Quelles qu'aient été leur publicité et leur autorité, tous ces livres ont ceci de commun qu'ils ont été écrits pour l'Eglise, et qu'elle y a reconnu l'inspiration dont elle procède elle-même. Ce sont des livres ésotériques, des livres d'intérieur, propres à affermir la foi et à en tretenir le sentiment chrétien. II n'est pas étonnant que, leur caractère étant le même, on ne se soit pas préoccupé tout d'abord d'établir entre eux ces démarcations précises d'où sortirent plus tard les divers canons du Nouveau-Testament, et enfin le canon actuellement reçu dans l'ensemble de la chrétienté. Le christianisme posséda de très bonne heure, dès le déclin du premier siècle, un certain nombre de livres bien à lui, qu'il n'avait point hérités de la Synagogue, où sa tradition spéciale se trouvait exprimée, avec ses titres principaux et ses données fondamentales, où se révélaient déjà les lignes essentielles de son développement doctrinal et de ses institutions. C'est là un fait de la plus haute importance, et, quoi qu'il en soit de certaines controverses de détail, un fait au dessus de toute contestation.

Les premières hérésies et les spéculations juives. — L'hostilité envers le dieu d'Israël : Simon le Magicien et ses congénères. — Saturnil d'Antioche. — La gnose syrienne. — Les écoles gnostiques d'Alexandrie : Valentin, Basilide, Carpocrate. — L'essence de la gnose. — L'exégèse gnostique. — Le Démiurge et l'Ancien Testament.

— L'Evangile et la tradition. — Confréries gnostiques. — Propagande à Rome. — Marcion. — Ses principes, son enseignement, ses églises.

— Résistance du christianisme orthodoxe. — Littérature hérétique.

— Polémique orthodoxe.

L'hérésie, nous l'avons vu, est contemporaine de l'Evangile. Le champ du Père de famille est à peine ensemencé, que l'ivraie s'y révèle à côté du bon grain. De là, chez les directeurs des communautés primitives, une préoccupation incessante qui s'exprime dans leurs écrits, lettres de saint Paul aux Asiatiques, Pastorales, Apocalypse, épîtres de saint Pierre, de saint Jude, de saint Ignace. Autant que ces documents permettent d'apprécier les doctrines combattues, on voit qu'elles se ramènent à quelques points.

1 o La nature et la loi, mosaïque ou naturelle^, sont l'œuvre d'esprits inférieurs au Dieu-Père, Dieu suprême et véritable ;

1. Il est assez étrange que personne n'ait eu l'idée de se glisser entre la nature et la morale et de les rapporter à deux principes différents. Cela tient à l'éducation biblique. Avec la Bible il n'y a pas moyen de distinguer entre le Créateur et le Législateur.

2^ C'est en Jésus-Christ que ce Dieu suprême s'est manifesté ;

3° Le vrai chrétien peut et doit s'affranchir des puissances créatrices et législatrices pour se rapprocher du Dieu-Père.

Ces doctrines ne doivent pas être considérées comme une simple déformation de l'enseignement apostolique. Il y entre sûrement des éléments chrétiens ; mais si l'on fait abstraction de la place assignée à Jésus-Christ et à son rôle, le reste se tient tout seul et s'explique a'sément par l'évolution de la pensée juive sous l'excitation de la curiosité philosophique des Grecs. Il suffit, pour s'en rendre compte, de se rappeler les points essentiels de la doctrine de Philoni : Dieu, être infini, au dessus, non seulement de toute imperfection, mais de toute perfection ou même de toute qualification. En dehors de lui et ne procédant pas de lui, la matière, sur laquelle il agit par l'intermédiaire de puissances multiples, dont le Verbe est la principale. Ces puissances, et le Verbe lui-même, sont présentées, tantôt comme immanentes à Dieu, tantôt comme des hypostases distinctes ; elles correspondent soit aux idées de Platon, soit aux causes efficaces des Stoïciens, soit encore aux anges de la Bible ou aux démons (oai;^,ov£;) des Grecs. Par elles le monde a été organisé avec l'élément matériel préexistant. Certaines d'entre elles se trouvent emprison-

1. Exposé clair et succinct dans Schurer, Geschichte des jûdischen Volkes, II, p. .S67.

nées dans des corps humains^, et c'est de l'incohérence entre leur nature divine et leur enveloppe sensible que naît le conflit moral entre le devoir et le vouloir. Triompher des influences que le corps exerce sur l'esprit, tel est le but de la vie morale. Le principal moyen est l'ascèse ; la science est utile aussi et l'activité bien réglée, avec le secours de Dieu. Ainsi l'âme se rapproche de Dieu ; dans l'autre vie elle le rejoindra ; même en ce monde, il peut lui être donné de le posséder momentanément par l'extase.

Ainsi, Dieu est loin du monde et ne l'atteint que par des intermédiaires procédant de lui ; certains éléments divins vivent dans l'humanité, comme emprisonnés dans la matière, dont ils cherchent à se dégager.

C'est le fond même du gnosticisme. Il n'y a qu'à introduire la personne de Jésus et son action rédemptrice, tendant à ramener vers Dieu les parcelles divines égarées ici-bas : avec cette addition on obtient exactement les doctrines combattues par les plus anciens écrivains chrétiens. Cependant, pour arriver à la gnose proprement dite, il reste encore un pas à faire : l'antagonisme entre Dieu et la matière doit être transporté dans le personnel divin lui-même ; le créateur doit être présenté comme l'ennemi, plus ou moins déclaré, du Dieu suprême, et, dans l'œuvre du salut, comme l'adversaire de la rédemption.

Pour en arriver là, il fallait rompre ouvertement avec la tradition religieuse d'Israël. Ni Philon, si res-

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