‹ Histoire ancienne de l'Eglise (volume 2)Chapitre 54 sur 205 · Dial · texte numérisé non relu

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qui semblent inspirées par des préoccupations doctrinales plutôt que par la conscience d'une tradition contraire. Saint Justin séjourna longtemps à Ephèse, vers 135, une quarantaine d'années environ après la date que l'on assigne communément à l'Apocalypse. Si la tradition dont il est le plus ancien représentant est acceptée, le séjour de saint Jean en Asie ne fait plus doute ; mais il resterait encore à savoir si l'Evangile peut lui être attribué, et c'est ce que peu de critiques, dans l'état présent du débat, semblent disposés à faire.

Ce n'est pas seulement le silence de l'Apocalypse que l'on oppose à la tradition. C'est aussi celui de Papias, qui parle de saint Jean comme d'un apôtre quelconque et ne semble nullement savoir qu'il ait eu des rapports spéciaux avec le pays d'Asie. C'est enfin celui de saint Ignace, encore plus significatif, car Ignace, non seulement ne dit pas un mot de saint Jean dans ses lettres aux églises d'Asie, mais, quand il veut relever aux yeux des Ephésiens leurs relations apostoliques, il mentionne expressément et exclusivement saint Paul. Polycarpe, dans sa lettre aux Philippiens, n'est pas moins silencieux.

A Rome, la tradition apostolique est autrement documentée. Elle a pour elle la I^ Pétri et la lettre de saint Clément, deux documents du premier siècle. Ignace, qui ne songe pas à alléguer l'apôtre Jean aux chrétiens d'Ephèse, rappelle vivement à ceux de Rome leurs rapports spéciaux avec Pierre et Paul.

Cependant, l'Apocalypse mise à part, je ne crois pas qu'il y ait lieu de trop insister sur le silence d'Ignace et de Polycarpe. On peut s'étonner que leurs lettres ne disent rien de l'apôtre Jean. Mais parlent-elles davantage de l'Apocalypse et de son auteur ? Or celui-ci, qu'on le regarde ou non comme identique au fils de Zébédée, fut, en tout cas, une autorité religieuse de premier ordre pour les églises d'Asie. On s'attendrait à trouver quelque allusion à sa personne, à ses visions, à ses lettres, dans les exhortations qu'Ignace adressa, peu d'années après sa mort, aux fidèles d'Ephèse, de Smyrne et autres villes asiatiques. Et pourtant il n'en dit rien.

Mais il y a plus. En plein quatrième siècle, alors que le séjour en Asie de saint Jean l'apôtre était chose universellement reçue, le biographe de saint Polycarpe trouve moyen de raconter l'origine des églises de ce pays, depuis saint Paul jusqu'à saint Polycarpe, et de décrire longuement l'installation du célèbre évêque de Smyrne, sans nommer une seule fois l'apôtre Jean. Et cela dans un livre dont le héros avait été depuis longtemps présenté par saint Irénée et par Eusèbe comme un disciple du fils de Zébédée. N'est-ce pas un silence bien étonnant ? En conclura-t-on qu'au quatrième siècle les gens de Smyrne ignoraient encore que saint Jean fût venu en Asie ?

Il n'y a donc pas tant à fonder sur le silence d' Ignace et de Polycarpe. Celui de Papias n'est pas plus con-

cluanti, car nous n'avons de cet auteur qu'un petit nombre de phrases, et nul ne pourrait affirmer qu'il ait eu, sur l'auteur de l'Apocalypse, des idées différentes de celles de son contemporain Justin.

Reste le silence de l'Apocalypse elle-même. Mais est-on vraiment bien venu à argumenter rigoureusement des qualités que prend ou ne prend pas l'auteur d'un livre si extraordinaire ? Ce n'est point comme apôtre qu'il entend parler, comme témoin de l'histoire évangélique et messager de la bonne nouvelle ; c'est comme organe du Christ glorifié, vivant au ciel, gouvernant de là ses fidèles et leur rappelant son prochain retour. Qu'avait-il besoin, peut-on dire, de prendre une qualification sans rapport avec le ministère qu'il exerçait par la publication de ses visions ?

Il semble donc qu'entre les interprétations possibles de ces divers silences, on en puisse trouver qui ne contredisent pas une tradition très anciennement attestée. Dès lors le mieux est encore de se tenir à celle-ci, sans dissimuler pourtant qu'il y en a de plus documentées.

Les personnes qui en font le sacrifice sont conduites à considérer Jean l'Ancien, celui de Papias, comme l'auteur de l'Apocalypse. Il est assez naturel de lui attribuer les deux petites épîtres de saint Jean, dont

1. Georges le Moine (Hamartolos) avait marqué, dans une première rédaction de sa chronique, au règne de Nerva, que Papias, au II* livre de ses Logia, rapportait que l'apôtre Jean avait été mis à mort par les Juifs (cf. Marc, X, 39). Ce passage ne fut pas maintenu par Georges dans l'édition définitive de sa chronique ; v. l'édition de Boor, coll. Teubner, t. II, p. 447.

l'auteur se désigne uniquement par la qualité d'ancien, et même d'ancien par excellence, b -pta'^ùzs.poq, ce qui correspond tout-à-fait à la description dePapias.

Quant à l'Evangile et à la première épître de saint Jean, deux écrits très étroitement apparentés, ils n'ont en eux-mêmes aucune attache asiatique. L'apôtre Jean n'aurait jamais mis les pieds en Asie qu'il pourrait tout aussi bien en être l'auteur. Mais je ne veux pas entrer ici dans les questions soulevées à ce propos. Il me suffira de rappeler que la trace de l'évangile a pu être remontée jusqu'aux écrits de Justin, de Papias, de Polycarpe et d'Ignace, et que Papias et Polycarpe ont connu aussi la première des épîtres johanniques. Aussi peut-on dire que tout cet ensemble d'écrits, apocalypse, évangile, lettres, était connu en Asie dès les premières années du deuxième siècle. Cependant ces anciens témoignages sont encore muets sur l'auteur. La tradition, à ce point de vue, ne commence qu'avec Tatien et saint Irénée. Il faut dire qu'elle est, dès lors, très nette et très décidée.

Ce n'est pas à dire qu'il n'y ait pas eu d'opposition. L'évangile de saint Jean a dû être défendu^, comme son apocalypse, contre des objections et par des raisonnements que les conflits actuels n'ont pas essentiel-

1. L'opposition des « Aloges », au commencement du mouvement montaniste, est surtout à signaler. II est singulier que ces adversaires de la nouvelle prophétie, qui se tenaient pour le reste sur la même ligne que l'église orthodoxe, aient eu l'idée de contester l'authenticité des livres johanniques. L'origine de ceux-ci ne devait pas être aussi claire, en certains cercles au moins, que celle des épîtres de saint Paul. Sur les Aloges, v. le ch. XV de cet ouvrage.

lement renouvelés. On discutera encore longtemps sur son peu de ressemblance avec les autres évangiles, sur la possibilité où se serait trouvé un familier du Christ de se représenter ainsi son maître, de lui faire tenir tels ou tels discours, sur l'invraisemblance du développement philosophique que suppose, chez un pêcheur palestinien, raccointanceavecl'idéephilonienne du Logos. Mais le Logos est aussi dans l'Apocalypse, c'est-àdire dans le livre le moins alexandrin qui se puisse imaginer. Le développement devant lequel on hésite quand il s'agit de l'apôtre Jean, on est bien obligé de l'admettre si l'on attribue l'Apocalypse à Jean l'Ancien, sorti du même milieu que lui. Quant à ce qui est possible ou impossible en fait d'histoire évangélique, il est bon de se rappeler que les évangiles synoptiques ont aussi leurs divergences, qui ne sont pas toujours aisées à réduire. Il nous est, du reste, très difficile de tracer a priori les règles d'un genre aussi spécial. Il est sûr que, pour le public de ces premiers temps, la concordance des récits et l'exactitude du détail n'avaient pas la même importance que pour nous. Nous n'avons pas le droit d'ajouter nos convenances modernes à celles dont les auteurs sacrés avaient à tenir compte i.

1. D'autres évangiles que les canoniques ont été rédigés pour les chrétiens de ces temps reculés et se sont fait accepter, au moins en certains cercles. On est fondé à s'en servir quand on veut définir ce qu'il était possible ou impossible de proposer à ce public. L'auteur de l'évangile de Pierre suppose existants nos quatre canoniques. Or il est invraisemblable à quel point il s'est peu soucié de se mettre d'accord avec ses prédécesseurs. La légende de Judas (v. ci-dessous), inconciliable avec les évangiles canoniques, n'en est pas moins admise par Papias. Je parlerai plus loin du rapport entre les Actes apocryphes de saint Paul et les Actes des Apôtres.

Quoi qu'il en soit de ce débat, et même si l'on consentait à accepter certaines conclusions qui sont encore à établir, il subsisterait toujours un fait important, c'est qu'un Jean, « disciple du Seigneur », émigré de Palestine, vécut longtemps en Asie, et que les églises de ce pays le considéraient comme une autorité de premier ordre. On acceptait sa direction, même ses remontrances 1 ; on révérait son grand âge, ses vertus, sa qualité de témoin des origines. Sa vie se prolongea tellement que l'on commençait à dire qu'il ne mourrait pas. Il mourut pourtant, mais son souvenir demeura très vivace. Ceux qui l'avaient connu s'en faisaient honneur et se plaisaient à répéter ses propos. Saint Irénée parle, d'après Papias, de presbyteri qui avaient vécu avec Jean, disciple du Seigneur ; il recueille leurs dires avec beaucoup de respect. Polycarpe, que l'évêque de Lyon avait connu dans son enfance, était du nombre de ces presbyteri. Le tombeau de Jean, à Ephèse, était connu et respecté. La légende, bien entendu, ne tarda pas à orner un tel souvenir. Dès la fin du 11^ siècle, l'évêque d'Ephèse Polycrate qualifie Jean de prêtre, portant la lame d'or, c'est-à-dire qu'il voit en lui un grand-prêtre juif. Clément d'Alexandrie nous a conservé la belle histoire du vieil apôtre courant à la recherche d'un enfant prodigue ; Tertullien sait déjà qu'il fut plongé à Rome dans une chaudière d'huile bouillante ; sa

1. Il y avait cependant des oppositions isolées, comme on le voit par /// Joan.

vie, ses miracles et sa mort, ou plutôt sa mystérieuse dormition, furent célébrés dans un des plus anciens romans apostoliques i.

Les vieux docteurs d'Asie dont Papias et Irénée nous ont conservé les propos sont les derniers représentants de la tradition orale. Cest évidemment sur celle-ci que l'on avait vécu d'abord, alors que le Nouveau Testament n'était pas encore formé, que les évangiles, en particulier, ou n'étaient pas écrits, ou ne jouissaient que d'une notoriété limitée. Une telle situation n'était pas sans danger, car on sait avec quelle facilité s'altèrent les traditions quand l'écriture n'est pas venue les préciser. Le dépôt confié à la mémoire des gens est exposé à souffrir de leur imagination et aussi des entraînements de leur éloquence. On racontait autour de Papias que le Seigneur avait vécu jusqu'à la vieillesse {aetas senior)^, que Judas, au lieu de se pendre, comme il est dit dans l'Evangile, avait vu son corps enfler dans de telles proportions qu'il ne pou-

1. Je n'admettrais pas facilement que ces souvenirs asiatiques, quelle que soit leur autorité, puissent être répartis entre deux Jean l'un disciple, l'autre apôtre, qui tous les deux auraient vécu en Asie. Papias distingue bien les deux Jean, mais il ne les met pas tous les deux en rapport avec son pays. Le Jean d'Asie est un apôtre ou un simple disciple : il faut choisir. Si l'on s'écarte de l'opinion traditionnelle, il faut admettre que Jean le disciple aura été confondu avec le fils de Zébédée, comme Philippe le diacre a été confondu avec Philippe l'apôtre. L'histoire des deux tombeaux, mise en avant, comme un on dit, par Denys d'Alexandrie (Eus., VII, 25), n'est pas confirmée par la tradition monumentale d'Ephèse ; à Ephèse on n'a jamais parlé que d'un seul sanctuaire et d'un seul Jean.

2. Irénée, II, 22, 5. Cf. Patres AposL, éd. Gebhart et Harnack, fasc. 2, p. 112. Ceci pourrait bien avoir été déduit de l'évangile de Jean, VIII, 57.

vait plus passer, même dans les rues carrossables ; ses yeux disparaissaient sous le gonflement des paupières... ; il mourait enfin, exhalant une telle odeur que la localité où il résidait dut être abandonnée par ses habitants et qu'elle sentait encore mauvais au temps du narrateur!. L'Apocalypse annonçait un règne de mille ans, pour les saints, avant la résurrection générale. Cette donnée fut cultivée avec quelque ampleur. Dans le royaume de mille ans on devait voir des vignes de dix mille branches ; de chaque branche sortiraient dix mille rameaux, dont chacun porterait dix mille grappes, de dix mille grains chacune ; et de chaque grain on pourrait tirer vingt-cinq métrètes de vin. Pour le blé les choses seraient à l'avenant 2. Et ces prédictions étaient données comme des propos tenus par le Christ en personne. Judas, incrédule avant d'être traître, se permettait des objections et demandait comment Dieu pourrait produire une telle végétation. — « Ceux-là le sauront, répondait le Seigneur, qui entreront dans le royaume ».

Il était temps que l'on acceptât les évangiles écrits et que l'on s'en tînt à leurs récits. Sur la rédaction et la première apparition de ces textes vénérables ainsi que sur l'accueil qui leur fut fait d'abord, nous ne

1. Fragment recueilli par Apollinaire (d'Hiérapolis ?), PP. App., l. c, p. 94.

2. Irénée, V, 33, 3 ; PP. App., L c, p. 87. Ces propos expliquent le dédain des docteurs grecs du III« et du IV« siècle pour le millenium. Au temps de Papias on était plus familier avec de telles prédictions. On en trouve dans les livres apocryphes d'Hénoch et de Baruch, ainsi que dans le Talmud.

sommes que très imparfaitement renseignés. En dehors du fait général, à savoir que les évangiles ont été donnés à l'Eglise par les apôtres ou leurs disciples immédiats, les résultats auxquels parvient la critique la plus informée, la plus pénétrante, la plus hardie même, ont toujours quelque chose de vague et de conjectural, qui ne comporte qu'un assentiment défiant et provisoire. Dans la question qui nous occupe, le plus ancien témoignage extrinsèque dont on puisse faire état est un propos de Jean l'Ancien, rapporté par Papias i, sur les évangiles de Marc et de Matthieu : » Marc, interprète de Pierre, écrivit avec soin, mais » sans ordre, ses souvenirs sur les discours et les ac- » tions^du Christ. Il n'avait pas lui-même entendu le » Seigneur, ni ne l'avait accompagné ; c'est à Pierre » qu'il s'était attaché. Celui-ci racontait selon les » besoins de son enseignement, sans vouloir suivre » l'ordre des discours du Seigneur. Aussi Marc ne » mérite aucun reproche pour avoir écrit selon qu'il » se souvenait. Il n'avait qu'un soin : ne rien omettre » de ce qu'il avait entendu et ne rapporter rien que » de véritable ». D'après la même source, à ce qu'il semble, Papias disait : « Mathieu rédigea en hébreu « les Logia (discours) 2 ; chacun les interprétait » comme il pouvait ». Il est regrettable que nous ne sachions rien de ce que Jean l'Ancien disait du troisième évangile. Ses appréciations apologétiques sur

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