L'enseignement gnostiqiie
Inutile d'aller plus loin dans la description des systèmes gnostiques. On reconnaît aisément sous leur divertisé quelques idées communes et fondamentales.
1 0 Le Dieu créateur et législateur de l'Ancien Testament n'est pas le vrai Dieu. Au dessus de lui, à une hauteur infinie, il y a le Dieu-Père, principe suprême de tous les êtres.
2° Le Dieu de l'Ancien Testament ignore le vrai Dieu, et le monde l'a ignoré avec lui avant l'apparition de Jésus-Christ, lequel, lui, procède du Dieu véritable.
3° Entre le vrai Dieu et la création s'interpose une série fort compliquée d'êtres divins d'origine ; dans cette série, il se produit à un point ou à l'autre un désordre qui en trouble l'harmonie. Le monde sensible, y compris souvent son créateur, procède de cette faute originelle.
4° Il y a dans l'humanité des parties susceptibles de rédemption, comme dérivant, d'une façon ou de l'autre, du monde céleste supérieur au Démiurge. Jésus- Christ est venu en ce monde pour les en dégager.
50 L'incarnation ne pouvant aboutir à une sérieuse union entre la divinité et la matière maudite, l'histoire évangélique s'explique par une union morale et transitoire entre un éon divin et la personne concrète de Jésus, ou encore par l'évolution d'une simple apparence d'humanité.
6° Il n'y a donc eu ni passion ni résurrection réelle du Christ ; l'avenir des prédestinés ne comporte aucune résurrection des corps.
70 Le divin égaré dans l'humanité, c'est-à-dire l'âme prédestinée, n'est pas solidaire de la chair qui l'opprime. Il faut s'efforcer d'annihiler la chair par l'ascèse (tendance rigoriste) ou tout au moins ne pas croire que l'esprit soit responsable de ses faiblesses (tendance libertiniste).
De telles idées ne pouvaient évidemment se réclamer de l'Ancien Testament. Celui-ci, du reste, était répudié
universellement comme inspiré par le Créateur. La grande Eglise tenait ferme à la Bible d'Israël et trouvait le moyen de concilier Jahvé avec le Père céleste. Les gnostiques n'y parvenaient pas. On peut voir, par la lettre de Ptolémée à Flora i, comment l'exégèse était pratiquée dans les cercles valentiniens. La loi mosaïque y est ramenée, en partant de certains textes évangéliques, à trois autorités différentes : Moïse, les Anciens d'Israël et Dieu. Dans ce qui est de Dieu, il faut distinguer entre les bons préceptes, ceux du Décalogue ou de la morale naturelle, que le Sauveur n'est pas venu abolir, mais accomplir ; les préceptes mauvais, comme celui du talion, abrogés par le Sauveur ; enfin ceux qui n'ont qu'une valeur d'ombre, de figure, comme les lois cérémonielles. Mais il est clair que cette loi divine, ainsi composée de bons et de mauvais préceptes, ne peut être attribuée à l'être infiniment parfait, pas plus, du reste, qu'à l'ennemi de tout bien. Elle est donc l'œuvre d'un dieu intermédiaire, du Créateur. Flora, dit le docteur en terminant, ne doit pas se troubler d'entendre dire que le mauvais esprit et l'esprit moyen (le Créateur) proviennent de l'Etre souverainement parfait. « Vous l'apprendrez, « Dieu aidant, en recevant la tradition apostolique « que nous aussi nous avons reçue par succession, « avec l'usage de juger de toutes les doctrines d'après « l'enseignement du Sauveur ».
1. Epiph., Haer., XXXIII, 3-7. Rééditée et commentée par Harnack dans les Sitzungsberichte de l'Académie de Berlin, 1902, p. 507-
LA GNOSE ET I.E MARCIONISME l77
Cette attitude exégétique est, en somme, facile à comprendre. Pour les penseurs religieux du II® siècle, tout comme pour nous, la critique de la nature de la loi est une perpétuelle tentation. L'homme a le droit de se plaindre de la brutalité des forces naturelles, et de s'en plaindre non seulement pour lui, mais pour tous les êtres vivants ; en d'autres termes il est naturellement porté, de son point de vue très circonscrit, à déclarer que le monde est mal fait. De même la loi, établie pour des cas généraux, néglige et ne peut que négliger mille circonstances particulières, ce qui, bien souvent la fait paraître absurde et injuste. Au-dessus de ce monde et de ses misères, le cœur de l'homme pressent une infinie bonté, qui se manifeste dans l'amour et non dans la simple justice. Supposez un Grec cultivé dans cet état d'esprit et mettez-le en rapport avec la Bible. L'Ancien Testament lui offrira le dieu terrible qui crée sans doute, mais qui tout aussitôt punit sur la race humaine tout entière la faute de son premier couple ; qui se repent de l'avoir laissée se propager et la détruit, sauf une famille, avec la plupart des animaux, innocents assurément des fautes que l'on reproche aux hommes ; qui s'allie avec une peuplade d'aventuriers, la protège contre les autres nations, la lance en des expéditions de conquête et de pillage, réclame sa part du butin et préside au massacre des vaincus ; qui la dote d'une législation où, à côté de prescriptions équitables, il y en a de bizarres et d'impraticables. Les juifs éclairés, et les chrétiens avec eux, expliquaient ces traits
Duchesne, Hisl. anc. de l'Egl. - T. I. 13
fâcheux par d'ingénieuses allégories. Nous ne pouvons en faire autant ; mais nous nous tirons tout de même en contestant l'objectivité de ces tares divines et en considérant leur apparition de plus en plus atténuée dans la suite des textes sacrés comme l'expression du dégrossissement progessif de l'idée de Dieu chez les hommes d'autrefois. Mais cette explication n'était pas à la portée des anciens. Les penseurs gnostiques s'abstinrent de demander à l'allégorisme ce qu'en tiraient les orthodoxes. Comme ils avaient besoin de quelqu'un pour endosser la responsabilité de la nature et de la loi, ils en chargèrent le Dieu d'Israël. L'Evangile, au contraire, où résonnait, à leur estimation, un timbre tout différent, leur parut une révélation de la bonté suprême et de la perfection absolue.
Cette distribution des rôles pouvait paraître ingénieuse ; mais elle ne faisait au fond que reculer la difficulté. Le Démiurge expliquait la Nature et la Loi. Mais comment l'expliquer lui-môme ? Marcion, on le verra, ne chercha guère à résoudre cette énigme. Les autres n'y parvinrent qu'en intercalant entre le Dieu suprême et le Démiurge toute une série d'éons dans lesquels la perfection allait en s'atténuant à mesure qu'ils s'éloignaient du premier être, si bien qu'un désordre pouvait se produire et se produisait en effet chez eux : solution arbitraire et incomplète, qui ne pouvait manquer de susciter les critiques les plus vives.
On voit pourquoi, dans ces systèmes, l'Evangile de Jésus était le grand et, à vrai dire, le seul argument.
On le percevait par des textes écrits, au nombre desquels figurèrent de bonne heure nos quatre évangiles canoniques^, et aussi par des traditions spéciales, soit écrites, soit orales. Ces traditions prétendaient reproduire, non pas l'histoire évangélique connue de tous, mais les entretiens secrets, le plus souvent postérieurs à la Résurrection, dans lesquels le Sauveur expliquait à ses apôtres, à Marie Madeleine et autres femmes de son entourage, les plus profonds mystères de la gnose. De là les évangiles de Thomas, de Philippe, de Judas, les petites et grandes Questions de Marie, l'évangile de la Perfection, etc. D'autres livres se réclamaient des anciens justes, d'Elie, de Moïse, d'Abraham, d'Adam, d'Eve, de Seth surtout, qui, dans certains cercles, avait un rôle très important. Il y avait aussi, dans les sectes comme dans la grande Eglise, des prophètes inspirés, dont les paroles étaient recueillies et formaient une autre catégorie de livres sacrés ; ainsi les prophètes Martiades et Marsanos chez les « Archontiques ».
Chez les Basilidiens, on s'appuyait sur la tradition d'un certain Glaucias, soi-disant interprète de saint Pierre. Il y avait aussi un évangile de Basilide, pour lequel saint Matthieu et saint Luc avaient été mis à contribution, et des prophètes, Barkabbas et Barkoph, dont les livres furent commentés par Isidore, fils de Basilide. Le chef de la secte avait lui-même écrit vingt-
1. Les Gnostiques ne citent jamais les Actes, ni, bien entendu, l'Apocalypse.
quatre livres d'« Exégétiques » sur son évangile- Valentin, lui aussi, se réclamait d'un disciple des apôtres, Théodas,qui aurait eu saint Paul pour maître, et sa secte possédait un « évangile de la Vérité ».
Telles étaient les autorités. L'enseignement se répandait de proche en proche et aboutissait à la formation de petits groupes d'initiés, qui, en général, s'efforçaient d'abord de combiner leurs doctrines secrètes avec la vie religieuse ordinaire des conrununautés chrétiennes. Mais ils étaient vite reconnus et formaient alors des associations autonomes, où ils avaient toute liberté pour développer leurs systèmes, graduer leurs initiations et célébrer leurs rites mystérieux. Le culte extérieur avait toujours pour eux beaucoup d'importance. Parler aux sens, exciter l'imagination, c'était un de leurs plus grands moyens. Ils ne se refusaient pas l'emploi de termes exotiques, de mots hébreux répétés ou prononcés à rebours et de tout l'appareil des sortilèges. Avec cela ils agissaient sur les esprits faibles ou inquiets, avides de science occulte, d'initiations, de mystères, sur la clientèle de l'orphisme et des cultes orientaux.
Les trois écoles de Valentin, de Basilide et de Carpocrate paraissent, les deux premières surtout, avoir eu un grand succès dans leur pays d'origine. Clément d'Alexandrie parle très souvent de Basilide et de Valentin ; il avait beaucoup étudié leurs livres. En dehors de l'Egypte, la secte basilidienne n'eut pas autant de vogue que celle de Valentin. Celui-ci se transporta
de bonne heure à Rome, où il fit un long séjour^ sous les évêques Hygin, Pie et Anicet. D'après ce qu'en dit Tertullien, il y vécut parmi les fidèles, jusqu'au moment où sa curiosité dangereuse et sa propagande le firent exclure, d'abord provisoirement, puis définitivement ,de la communauté chrétienne^.
Cet événement n'empêcha pas la secte de Valentin de se répandre un peu partout. Au temps de Tertullien le « collège » des Valentiniens était la plus en vogue de toutes les associations hérétiques. La doctrine du maître s'y maintenait, mais avec quelques bigarrures, qui donnèrent lieu à diverses écoles. Les maîtres les plus célèbres, Héracléon, Ptolémée, Marc, Théodote, nous sont connus par saint Irénée et Clément d'Alexandrie.
Carpocrate, lui aussi, ou du moins son hérésie,
1. Iren., III, 4, 2 : OJaAsvTîvcç piv vàp '«^AftcV î.iç 'Pw;ji,r,v lizi Vf'.vc'j, r//.'j.a7î C£ £7:'. Ilicjv.y}. ^apÉy.sivsv ïwç Av.ar/rîu. Tertullien (Praescr. 30), semble dire que Marcion et Valentin furent quelque temps, à Rome, orthodoxes et membres de l'Eglise, in catholicae primo doctrinam credidisse apud ecclesiam Romanensem sub episcopatu Eleutheri benedicti. Le nom d'Eleuthère est mus ici à la place d'un autre. Il est, du reste, bien difficile de concilier ce renseignement avec celui de saint Epiphane, qui présente Valentin comme né en Egjpte (il précise l'endroit), élevé à Alexandrie dans la sagesse des Grecs, puis occupé à répandre son système, en Egypte d'abord, puis à Rome, enfin en Chvpre, où il se serait tout-à-fait séparé de l'Eglise {Haer., XXXI, 2, 7).
2. Ailleurs (Adv. Valent., 4) Tertullien attribue la perversion de Valentin au dépit d'avoir échoué dans une candidature à l'épiscopat : un confesseur lui aurait été préféré. On a vu dans ce confesseur le martyr romain Télesphore et, par suite, rattaché l'histoire à Rome. Mais Irénée, par lequel nous savons que Télesphore ïvîi^wç s;j.apT'JpY;Tîv, ne donne pas la moindre idée qu'il ait échappé à la mort et se soit ainsi trouvé en situation de bénéficier de la praerogativa martyrii. Du reste il n'est nullement sûr que cet épisode de la vie de Valentin doive être placé à Rome plutôt qu'à Alexandrie.
aborda le théâtre romain. Sous le pape Anicet (v. 155) une femme de cette secte, appelée Marcellina, vint à Rome et recruta beaucoup d'adhérents.
40 — Marcion
Pendant que les charlatans de Syrie propageaient la gnose orientale, avec sa magie, ses éons aux noms étranges et son clinquant sémitique ; pendant que de raffinés docteurs habillaient ces drôleries en style philosophique et les ajustaient au goût alexandrin ; pendant que les uns et les autres n'aboutissaient qu'à fonder des loges d'initiés, de haut ou de bas étage, il se trouva un homme qui entreprit de dégager de tout ce fatras quelques idées simples, en rapport avec les préoccupations du commun des âmes, de fonder là-dessus une religion, religion chrétienne mais nouvelle, antijuive et dualiste et de lui donner comme expression non plus une confrérie secrète, mais une église. Cet homme, c'est Marcion.
Marcion était de la ville de Sinope, port renommé sur le Pont-Euxin. Son père était évêque ; lui-même s'était enrichi dans la navigation. Il vint à Rome^,
1. D'après un récit qui doit remonter à saint Hippolyte (Pseudo- Tert., 51 ; Epiph., Haer.. XLII, 1) la raison de cet exode aurait été que Marcion, aj'ant séduit une jeune fille, avait été excommunié dans son pays. Ni saint Irénée, ni Tertullien, peut tendres cependant pour Marcion, ne connaissent cette historiette. Un renseignement encore moins sûr, tiré d'un prologue anonyme au quatrième évangile, le fait passer par Ephèse, où il arrive du Pont avec une recommandation des fidèles de ce pays, mais est bientôt démasqué et repoussé par saint Jean (Wordsworth, N. T. latine, sec. éd. s. Hieron., t. I, fasc. 4 (1895), D. 490 ; cf. Philastrius, 45).
vers l'année 140, et, dans les premiers temps, se mêla aux fidèles de l'Eglise. Il fit même don à la communauté d'une assez grosse somme, 200 sesterces (environ 40.000 fr.) .
Cette largesse était peut-être destinée à lui concilier ropinion,que son langage commençait à inquiéter. Le fait est que les chefs de l'Eglise lui demandèrent des explications sur sa foi ; il les leur donna sous forme de lettre. Ce document fut souvent invoqué plus tard par les polémistes orthodoxes.
Marcion était un disciple de saint Paul. L'antithèse signalée par l'apôtre entre la Foi et la Loi, la Grâce et la Justice, l'Ancien Testament et la Nouvelle Alliance était pour lui le fond de la religion. Paul s'était résigné, avec tristesse, à se séparer de ses frères en Israël. Chez Marcion cette séparation s'est transformée en un antagonisme radical. Il y a, suivant lui, incompatibilité absolue entre la révélation de Jésus-Christ et la tradition biblique. Il faut choisir entre l'amour infini la bonté suprême, dont Jésus a été le messager et la dure justice qui se réclame du dieu d'Israël Il ne faut pas, disait-il aux prêtres romains, verser le vin nouveau dans les vieilles outres, ni coudre un morceau neuf sur un vêtement trop usé. D'antithèse en antithèse, le fond de sa pensée se révélait plus clairement. Le dieu des Juifs, de la Création et de la Loi, ne peut être indentique au Père des miséricordes, et dès lors il doit être conçu comme inférieur à lui.
Ainsi Marcion arrivait au dualisme, tout comme les
Gnostiques, mais en partant de principes très différents. Il ne s'embarrassait ni de métaphysique ni de cosmologie ; il ne cherchait pas à combler par une végétation d'éons la distance entre l'infini et le fini, ni à découvrir par quelle catastrophe arrivée dans la sphère de l'idéal s'expliquait le désordre du monde sensible.
Le Rédempteur, à ses yeux, est une apparition du Dieu véritable et bon. Il sauve les hommes par la révélation de Celui dont il procède et par l'œuvre de la Croix. Cependant, comme il ne peut rien devoir au Créateur, il n'a eu qu'une apparence d'humanité. En l'an 15 de Tibère, il se rendit visible dans la synagogue de Capharnaùm. Jésus n'a eu ni naissance, ni croissance, pas même en apparence ; l'apparence ne commence qu'à la prédication et se poursuit dans le reste de l'histoire évangelique, y compris la Passion.
Les hommes ne seront pas tous sauvés, mais seulement une partie d'entre eux. Leur devoir est de vivre dans la plus stricte ascèse, tant pour le boire et le manger que pour les rapports sexuels ; le mariage est proscrit. Le baptême ne peut être accordé aux gens mariés que s'ils se séparent.
Ces idées fondamentales de Marcion ne sont pas toutes cohérentes. On ne voit pas bien comment il expliquait l'origine de son dieu juste, ni comment le sacrifice de la Croix pouvait avoir pour lui tant de valeur, alors qu'il ne s'opérait que sur un fantôme. Marcion ne se croyait pas obligé de tout expliquer, ni sur-
tout d'offrir un système à la curiosité des raisonneurs. Son âme religieuse s'arrangeait très bien du mystère. Mais il est plus facile de médire de la théologie que de s'en passer. Marcion eut personnellement des contacts avec les gnostiques et ses idées s'en ressentirent. La tradition le met en rapport, à Rome même, avec un syrien, Cerdon (Képâoiv), qui s'y trouvait dès avant lui. Il n'est pas aisé de démêler, dans les renseignements qui nous sont venus sur ce personnage, en quelle mesure il peut avoir influé sur Marcion, ni à queJ moment son école se fondit dans la secte du grand novateur. C'est peut-être lui qui décida Marcion à maudire non seulement la Loi mais la Création elle-même et, conséquemment, à volatiliser l'histoire évangélique en un docétisme absolu.
Quoiqu'il en soit, et à quelque date que se placent ses rapports avec Cerdon, Marcion finit par se convaincre que l'Eglise romaine ne le suivrait pas dans son paulinisme extravagant. La rupture eut lieu en 144. i On rendit à Marcion la somme qu'il avait versée à la caisse sociale, mais on garda sa profession de foi. Une communauté marcionite s'organisa aussitôt à Rome et ne tarda pas à prospérer. Ce fut l'origine d'un vaste mouvement, qui, par une propagande active, se répandit en très peu de temps dans la chrétienté tout entière.
L'enseignement de Marcion ne se réclamait ni de
1. Date conservée dans la secte (Tert., Adv. Marc, I, 19 ; cf. Harnack. Chronologie, t. 1, p. 306).
traditions secrètes, ni d'inspirations prophétiques. Il ne cherchait nullement à s'arranger avec l'Ancien Testament .Son exégèse était littéraliste, sans allégorisme aucun. De là résultait la répudiation complète de l'ancienne Bible. De la nouvelle, ou plutôt de l'ensemble des écrits apostoliques, saint Paul seul était conservé, avec le troisième évangile. Encore le recueil des lettres de saint Paul ne comprenait-il pas les Pastorales, et, dans les dix lettres admises, comme dans le texte de saint Luc, y avait-il des coupures. Les apôtres galiléens étaient censés n'avoir que très imparfaitement compris l'Evangile : ils avaient eu le tort de considérer Jésus comme l'envoyé du Créateur. Aussi le Seigneur avait-il suscité saint Paul pour rectifier leur enseignement. Même dans les lettres de Paul il y avait des endroits favorables au Créateur ;ce ne pouvait être que des des interpolations.
A ce Nouveau Testament ainsi réduit s'ajouta bientôt le livre des Antithèses, œuvre du fondateur de la secte. Ce n'était qu'un recueil d'oppositions entre l'Ancien Testament et l'Evangile, entre le Dieu bon et le Créateur. Ces livres sacrés étaient communs à toutes les églises marcionites, comme la vénération pour Marcion et la pratique de sa morale rigoriste.
5° — L'Église et la Gnose
L'accueil fait à toutes ces doctrines par les communautés chrétiennes ne pouvait guère être favorable. La solidarité des deux Testaments, la réalité de l'his-
toire évangélique, l'autorité de la morale commune, étaient choses trop solidement ancrées dans la tradition et dans l'éducation religieuse pour qu'il fût aisé de les ébranler. On ne voit pas qu'aucune église, dans son ensemble, se soit laissé séduire. Ce n'est pas que les chefs de secte ne s'y essayassent. A Rome surtout, point particulièrement important, divers efforts furent tentés, dit-on, par Valentin, Cerdon et Marcion, pour s'emparer de la direction de l'Eglise. Vers la fin du 11^ siècle on rencontre encore un gnostique, Florinus, parmi les prêtres romains en exercice^. L'attitude d'Hermas est très intéressante. Il insiste énergiquement sur la divinité du Créateur. C'est le premier commandement du Pasteur : «Avant tout, » crois que Dieu est un, qu'il a tout créé et organisé, » tout fait passer du néant à l'être et qu'il contient » tout. ». Tout aussi rigoureusement il proclame la solidarité de l'âme dans les œuvres de la chair : « Prends » bien garde de laisser entrer dans ton cœur la pensée » que cette chair peut être corrompue et de l'aban- » donner à quelque souillure. Si tu souilles ta chair, tu » souilles en même temps l'Esprit-Saint. Si tu souilles » l'Esprit-Saint, tu ne vivras pas »2. Avec ces deux recommandations, Hermas met son monde en garde contre le danger théologique et contre le danger moral, le dualisme et le libertinisme. En d'autres endroits
1. Irénée, dans Eusèbe, V, 15, 20. Ses opinions connues, Florinus, naturellement, fut destitué.
2. Cette idée est développée d'une manière encore plus expressive dans la //« démentis.
il esquisse des portraits d'hérétiques, tant des prédicateurs d'hérésie que de leurs auditeurs.
« Voilà, dit-il ceux qui sèment des doctrines étran- » gères, qui détournent de la voie les serviteurs de » Dieu, .surtout les pécheurs, ne les laissant pas se con- » vertir et leur inculquant leur enseignement insensé. » Il y a pourtant lieu d'espérer qu'ils se convertiront, » eux aussi. Tu vois que déjà beaucoup d'entre eux » sont revenus depuis que tu leur as communiqué mes » préceptes ; d'autres encore se convertiront ». Après les maîtres, les disciples : « Ce sont des fidèles ; » ils ont la foi, mais sont difficiles à instruire, auda- » cieux, se complaisant en eux-mêmes, cherchant à » tout savoir et ne connaissant rien du tout. Leur » audace a fait que l'intelligence s'est obscurcie en » eux. Une sotte imprudence les envahit. Ils se tar- » guent d'une grande pénétration ; ils se transforment » volontiers et d'eux-mêmes en maîtres de doctrine ; » mais ils n'ont pas le sens commun ... C'est un grand » fléau que l'audace et la vaine présomption : plusieurs » lui doivent leur perte. Il y en a qui, reconnaissant » leur égarement sont revenus à une foi sincère et se sont » soumis à ceux qui ont vraiment l'intelligence. Les » autres peuvent se convertir aussi, car ce ne sont » pas de méchantes gens, mais plutôt des imbéciles »i.
Ceci a été écrit au moment où Valentin et autres docteurs de renom propageaient leurs doctrines dans la société chrétienne de Rome. Hermas, s'il s'agit d'eux,
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s'est montré bien optimiste. Mais, qu'il ait eu en vue les rêveries subtiles deValentin, ou, ce qui est bien possible, des gnoses plus vulgaires importées de Syrie et d'Asie, U faut avouer que la théologie sublime des Gnostiques avec ses plérômes, ses ogdoades, ses archontes et tout son personnel d'éons célestes ne paraît pas lui avoir fait beaucoup d'impression, et qu'il n'y voit même pas un danger bien sérieux. La simplicité de l'esprit et la droiture du cœur lui semblent être ici des défenses invincibles.
Il avait raison, pour le commun du monde. Mais comme on l'a dit plus haut, les rêveries philosophiques avaient pourtant leur clientèle, et la pénitence prêchée par Hermas était moins commode que la justification gnostique. Aussi ne faut-il pas s'étonner que le langage des chefs ecclésiastiques trahisse, en général, plus d'apréhension et plus d'indignation que celui du brave prophète.. Celui-ci, du reste, ne paraît pas avo r connu Marcion ; au moins peut-on dire qu'il n'a pas connu la grande propagande de l'église marcionite, concurrence autrement redoutable que les écoles des aventuriers de Syrie et des docteurs alexandrins. Saint Polycarpe et saint Justin nous donnent ici des impressions moins optimistes. Le vieil évêque de Smyrne, dont la vie se prolongea très longtemps, avait connu Marcion avant que celui-ci ne fît le voyage de Rome. Il le rencontra après sa rupture avec l'Eglise et Marcion lui ayant demandé s'il le reconnaissait : « Je reconnais, dit-il, le premier-né de
Satan »i. Justin ne se borna pas à comprendre Marcion parmi les hérétiques réfutés dans son Syntagma^ contre toutes les hérésies ; il lui consacra un autre Syntagma, un traité spécial^. Le premier de ces deux ouvrages était déjà publié quand (v. 152) il écrivit sa première apologie, où il revient à deux reprises sur l'hérésiarque, « un certain Marcion, du Pont, qui » enseigne encore, au moment présent, un autre dieu » plus grand que le Créateur. Grâce à l'appui des » démons il a persuadé à nombre de personnes et en » tout pays (y.a-à Tràv vÉvc; àvôpw-ojv) de Dlasphémer » et de renier Dieu, l'auteur .de cet univers... Bien » des gens l'écoutent comme le seul qui possède la » vérité, et se moquent de nous. Pourtant ils n'ont » aucune preuve de ce qu'ils disent. Comme des a- » gneaux emportés par le loup, ils se laissent stupi- » dément dévorer par ces doctrines athées et par les » démons ». Le ton de ces propos montre combien la blessure était cuisante, et quel avait été, dès ses premiers débuts, le succès de Marcion.
Les Gnostiques ont beaucoup écrit. Cela était naturel, puisqu'ils se donnaient comme les initiateurs de l'élite intellectuelle aux secrets d'une science supérieure. Il n'est pas moins naturel que la défaite de ce parti religieux ait entraîné la disparition de sa littérature. Aussi, jusqu'à ces derniers temps, les