Marcion
Pendant que les charlatans de Syrie propageaient la gnose orientale, avec sa magie, ses éons aux noms étranges et son clinquant sémitique; pendant que de raffinés docteurs habillaient ces drôleries en style philosophique et les ajustaient au goût alexandrin ; pendant que les uns et les autres n'aboutissaient qu'à fonder des loges d'initiés, de haut ou de bas étage, il se trouva un homme qui entreprit de dégager de tout ce fatras quelques idées simples, en rapport avec les préoccupations du commun des âmes, de fonder là-dessus une religion, religion chrétienne mais nouvelle, antijuive et dualiste, et de lui donner comme expression non plus une confrérie secrète, mais une église. Cet homme, c'est Marcion.
Marcion était de la ville de Sinope, port renommé
sur le Pont-Euxin. Son père était évêque ; lui-même
s'était enrichi dans la navigation. Il vint à Rome \ vers
' D'après un récit qui doit remonter à saint ïïippolyte (Pseudo-Tert. 51; Epiph., Haer. XLII, 1) la raison de cet exode aurait été que Marcion, ayant séduit une jeune fille, avait été excommunié dans son paj^s. Ni saint Irénée, ni Tertullien, peu tendres cependant pour Marcion, ne connaissent cette historiette. Un renseignement encore moins sûr, un prologue anonyme au quatrième évangile, le fait passer par Eplièse, où il arrive du Pont avec une recommandation des fidèles de ce
l'année 140, et, dans les premiers temps, se mêla aux fidèles de l'Eglise. Il fit même don à la communauté d'une assez grosse somme, 200 sesterces (environ 40.000 fr.).
Cette largesse était peut-être destinée à lui concilier l'opinion, que son langage commençait à inquiéter. Le fait est que les chefs de l'Eglise lui demandèrent des explications sur sa foi; il les leur donna sous forme de lettre. Ce document fut souvent invoqué plus tard par les polémistes orthodoxes.
Marcion était un disciple de saint Paul. L'antithèse signalée par l'apôtre entre la Foi et la Loi, la Grâce et la Justice, l'Ancien Testament et la Nouvelle Alliance, était pour lui le fond de la religion. Paul s'était résigné, avec tristesse, à se séparer de ses frères en Israël. Chez Marcion cette séparation s'est transformée en un antagonisme radical. Il y a, suivant lui, incompatibilité absolue entre la révélation de Jésus-Christ et la tradition "biblique. Il faut choisir entre l'amour infini, la bonté suprême, dont Jésus a été le messager, et la dure justice qui se réclame du dieu d'Israël. Il ne faut pas, disait-il aux prêtres romains, verser le vin nouveau dans les vieilles outres, ni coudre un morceau neuf sur un vêtement trop usé. D'antithèse en antithèse, le fond de sa pensée se révélait plus clairement. Le dieu des Juifs, de la Création •et de la Loi, ne peut être identique au Père des miséricordes, et dès lors il doit être conçu comme inférieur à lui.
pays, mais est bientôt démasqué et rapoussé par saint Jean {Wordsworth, N. T. latine, sec. éd. s. Hieron., 1. 1, fasc. 4 j). 490; cf. Philastrius, 45).
Ainsi Marcion arrivait au daalisme, tout comme les Griiostiques, mais en partant de principes très différents. Il ne s'embarrassait ni de métaphysique ni de cosmologie: il ne cherchait pas à combler par une végétation d'éons la distance entre l'infini et le fini, ni à découvrir par quelle catastrophe arrivée dans la sphère de l'idéal s'expliquait le désordre du monde sensible.
Le Rédempteur, à ses yeux, est une apparition du Dieu véritable et bon. Il sauve les hommes par la révélation de Celui dont il procède et par l'œuvre de la Croix. Cependant, comme il ne peut rien devoir au Créateur, il n'a eu qu'une apparence d'humanité. En l'an 15 de Tibère, il se rendit visible dans la synagogue de Capharnaùm. Jésus n'a eu ni naissance, ni croissance^ pas même en apparence; l'apparence ne commence qu'à la prédication et se poursuit dans le reste de l'histoire évangélique, y compris la Passion.
Les hommes ne seront pas tous sauvés, mais seulement une partie d'entre eux. Leur devoir est de vivre dans la plus stricte ascèse, tant pour le boire et le manger que pour les rapports sexuels ; le mariage est proscrit. Le baptême ne peut être accordé aux gens mariés que s'ils se séparent.
Ces idées fondamentales de Marcion ne sont pas toutes cohérentes. On ne voit pas bien comment il expliquait l'origine de son dieu juste, ni comment le sacrifice de la Croix pouvait avoir pour lui tant de valeur, alors qu'il ne s'opérait que sur un fantôme. Marcion ne se croyait pas obligé de tout expliquer, ni surtout d'of-
frir un système à la curiosité des raisonneurs. Son âme religieuse s'arrangeait très bien du mystère. Mais il est plus facile de médire de la théologie que de s'en passer. Marcion eut personnellement des contacts avec les gnostiques et ses idées s'en ressentirent. La tradition le met en rapport, à E-ome même, avec un syrien, Cerdon (r<£pSo)v), qui s'y trouvait dès avant lui. Il n'est pas aisé de démêler, dans les renseignements qui nous sont venus sur ce personnage, en quelle mesure il peut avoir influé sur Marcion, ni à quel moment son école se fondit dans la secte du grand novateur. C'est peut-être lui qui décida Marcion à maudire non seulement la Loi mais la Création elle-même et, conséquemment, à volatiliser l'histoire évangélique en un docétisme absolu.
Quoiqu'il en soit, et à quelque date que se placent ses rapports avec Cerdon, Marcion finit par se convaincre que l'Eglise romaine ne le suivrait pas dans son paulinisme extravagant. La rupture eut lieu en 144 ^ On rendit à Marcion la somme qu'il avait versée à la caisse sociale, mais on garda sa profession de foi. Une communauté marcionite s'organisa aussitôt à Rome et ne tarda pas à prospérer. Ce fut l'origine d'un vaste mouvement, qui, par une propagande active, se répandit en très peu de temps dans la chrétienté tout entière.
L'enseignement de Marcion ne se réclamait ni de traditions secrètes, ni d'inspirations prophétiques. Il ne cherchait nullement à s'arranger avec l'Ancien Testa-
^ Date conservée dans la secte (Tert., Adv. Marc. I, 19; cf. Harnack, Chronologie, t. I, p. 306).
ment. Son exégèse était littéraliste, sans allégorisme aucun. De là résultait la répudiation complète de l'ancienne Bible. De la nouvelle, ou plutôt de l'ensemble des écrits apostoliques, saint Paul seul était conservé, avec le troisième évangile. Encore le recueil des lettres de saint Paul ne comprenait-il pas les Pastorales, et, dans les dix lettres admises, comme dans le texte de saint Luc, y avait-il des coupures. Les apôtres galiléens étaient censés n'avoir que très imparfaitement compris l'Evangile : ils avaient eu le tort de considérer Jésus comme l'envoyé du Créateur. Aussi le Seigneur avait-il suscité saint Paul pour rectifier leur enseignement. Même dans les lettres de Paul il y avait des endroits favorables au Créateur; ce ne pouvaient être que des interpolations,
A ce Nouveau Testament ainsi réduit s'ajouta bientôt le livre des Antithèses, œuvre du fondateur de la secte. Ce n'était qu'un recueil d'oppositions entre l'Ancien Testament et l'Evangile, entre le Dieu bon et le Créateur. Ces livres sacrés étaient communs à toutes les églises marcionites, comme la vénération pour Marcion et la pratique de sa morale rigoriste.
b.° — L'Eglise et la Gnose.
L'accueil fait à toutes ces doctrines par les communautés chrétiennes ne pouvait guère être favorable. La solidarité des deux Testaments, la réalité de l'histoire évangélique, l'autorité de la morale commune, étaient choses trop solidement ancrées dans la tradition et dans
l'éducation religieuse pour qu'il fût aisé de les ébranler. Oji ne voit pas qu'aucune église, dans son ensemble, se «oit laissé séduire. Ce n'est pas que les chefs de secte ne s'y essayassent. A Rome surtout, point particulièrement important, divers efforts furent tentés, dit-on, par Talentin, Cerdon et Marcion, pour s'emparer de la di" rection de l'Eglise. Vers la fin du II' siècle on rencontre encore un gnostique, Florinus, parmi les prêtres romains en exercice \ L'attitude d'Hermas est très intéressante. Il insiste énergiquement sur la divinité du Créateur. C'est le premier commandement du Pasteur : « Avant » tout, crois que Dieu est un, qu'il a tout créé et orga- » nisé, tout fait passer du néant à l'être et qu'il con- » tient tout » . Tout aussi rigoureusement il proclame la solidarité de l'àme dans les œuvres de la chair : « Prends » bien garde de laisser entrer dans ton cœur la pensée » que cette chair peut être corrompue et de l'aban- » donner à quelque souillure. Si tu souilles ta chair, tu » souilles en même temps l'Esprit-Saint. Si tu souilles » l'Esprit-Saint, tu ne vivras pas » ^. Avec ces deux recommandations, Hermas met son monde en garde contre le danger théologique et contre le danger moral, le dualisme et le libertinisme. En d'autres endroits il esquisse des portraits d'hérétiques, tant des prédicateurs d'hérésie que de leurs auditeurs,
' Irénée, dans Eusèbe, Y, 15, 20. Ses opinions connues, Florinus, naturellement, fut destitué.
* Cette idée est développée d'une manière encore plus expressive dans la //« démentis.
« Voilà, dit-il, ceux qui sèment des doctrines étran- » gères, qui détournent de la voie les serviteurs de Dieu, » surtout les pécheurs, ne les laissant pas se convertir et » leur inculquant leur enseignement insensé. Il y a pour- » tant lieu d'espérer qu'ils se convertiront, eux aussi. » Tu vois que déjà beaucoup d'entre eux sont revenus » depuis que tu leur as communiqué mes préceptes; » d'autres encore se convertiront » . Après les maîtres, les disciples : « Ce sont des fidèles ; ils ont la foi, mais » sont difficiles à instruire, audacieux, se complaisant » en eux-mêmes, cherchant à tout savoir et ne connais- » sant rien du tout. Leur audace a fait que l'intelli- » gence s'est obscurcie en eux. Une sotte imprudence » les envahit. Ils se targuent d'une grande pénétration ; » ils se transforment volontiers et d'eux-mêmes en maî- » très de doctrine : mais ils n'ont pas le sens commun. . . » C'est un grand fléau que l'audace et la vaine présomp- » tion : plusieurs lui doivent leur perte. Il y en a qui, re- » connaissant leur égarement, sont revenus à une foi sin- » cère et se sont soumis à ceux qui ont vraiment l'intelli- » gence. Les autres peuvent se convertir aussi, car ce ne » sont pas de méchantes gens, mais plutôt des imbéciles » ^
Ceci a été écrit au moment où Valentin et autres docteurs de renom propageaient leurs doctrines dans la société chrétienne de Rome. Hermas, s'il s'agit d'eux, s'est montré bien optimiste. Mais, qu'il ait eu en vue les rêveries subtiles de Valentin, ou, ce qui est bien
ï Sim. V, 7; IX, 22.
LA (rNOSE ET LE MARCIONISME 189
possible, des gnoses plus vulgaires importées de Syrie et d'Asie, il faut avouer que la théologie sublime des Gnostiques avec ses plérômes, ses ogdoades, ses archontes et tout son personnel d'éons célestes ne paraît pas lui avoir fait beaucoup d'impression, et qu'il n'}' voit même pas un danger bien sérieux. La simplicité de l'esprit et la droiture du cœur lui semblent être ici des défenses invincibles.
Il avait raison, pour le commun du monde. Mais, comme on l'a dit plus haut, les rêveries philosophiques avaient pourtant leur clientèle, et la pénitence prêchée par Hermas était moins commode que la justification gnostique. Aussi ne faut-il pas s'étonner que le langage des chefs ecclésiastiques trahisse, en général, plus d'appréhension et plus d'indignation que celui du brave prophète. Celui-ci, du reste, ne paraît pas avoir connu Marcion ; au moins peut-on dire qu'il n'a pas connu la grande propagande de l'église marcionite, concurrence autrement redoutable que les écoles des aventuriers de Syrie et des docteurs alexandrins.
Saint Poly carpe et saint Justin nous donnent ici des impressions moins optimistes. Le vieil évêque de Smyrne, dont la vie se prolongea très longtemps, avait connu Marcion avant que celui-ci ne fit le voyage de Rome. Il le rencontra après sa rupture avec l'Eglise et Marcion lui ayant demandé s'il le reconnaissait : « Je reconnais, dit-il, le premier-né de Satan » K Justin ne se borna
1 Iren., Haer., III, 3.
pas à comprendre Marcion parmi les hérétiqnes réfutés dans son Syntagma ^ contre toutes les hérésies ; il lui consacra un autre Syntagma, un traité spécial ^. Le premier de ces deux ouvrages était déjà publié quand (v. 152) il écrivit sa première apologie, où il revient à deux reprises sur l'hérésiarque : « Un certain Marcion, » du Pont, qui enseigne encore, au moment présent, un » autre dieu plus grand que le Créateur. Grâce à l'appiii » des démons il a persuadé à nombre de personnes et » en tout pays (/.arà Trav yavo; àvOpcoTTOjv) de blasphémer » et de renier Dieu, l'auteur de cet univers... Bien des » gens l'écoutent comme le seul qui possède la vérité^ » et se moquent de nous. Pourtant ils n'ont aucune » preuve de ce qu'ils disent. Comme des agneaux em- » portés par le loup, ils se laissent stupidement dévo- » rer par ces doctrines athées et par les démons » . Le ton de ces propos montre combien la blessure était cuisante, et quel avait été, dès ses premiers débuts, le succès de Marcion.
Les Gnostiques ont beaucoup écrit. Cela était naturel, puisqu'ils se donnaient comme les initiateurs de l'élite intellectuelle aux secrets d'une science supérieure. Il n'est pas moins naturel que la défaite de ce parti religieux ait entraîné la disparition de sa littérature. Aussi, jusqu'à ces derniers temps, les livres gnostiquesn'étaient-ils connus que par ce qu'en rapportent les auteurs orthodoxes. Des indications de titres, des citations
' Justin, Apol., I, 26.
2 Iren., Haer., IV, 6.
éparses, des descriptions de systèmes évidemment tirées des œuvres des sectaires, c'est tout ce qui nous est venu par cette voie '. Il y a cependant une exception à signaler: la lettre citée plus haut, de Ptolémée à Flora, conservée par saint Epiphane, où l'on voit comment l'enseignement gnostique se propageait en argumentant de la tradition biblique et chrétienne.
Depuis quelque temps les manuscrits d'Egypte commencent à nous rendre, en des versions coptes, les livres mêmes des anciens hérétiques. Ceux que l'on a découverts jusqu'ici proviennent, non des écoles alexandrines de Basilide, Valentin et Carpocrate, mais des sectes d'origine syrienne, que saint Irénée décrit ^ sous le nom générique de Gnostiques. Il a sûrement eu sous les yeux l'un de ces écrits : le chapitre qu'il consacre aux Gnostiques du type Barbelo (I, 29) n'en est qu'un extrait assez incomplet ^.
1 M. Harnack a eu la patience de dresser nn catalogue minutieux de tous ces renseignements bibliographiques, Die Ueberlieferung und der Bestand der altchristlicheu Literatiir, p. 144-231.
2 Haer., I, 29 et suiv.
^ Ce livre, qui paraît avoir porté le titre d'Evangile de Marie ou d'Apocryphe de Jean, est contenu dans un ms. de papyrus, conservé actuellement à Berlin. Il y est suivi d'un autre exposé sjnithétique intitulé « Sagesse de Jésus-Christ», et d'une histoire de saint Pierre, d'inspiration gnostique, où figure pour la première fois l'épisode de sa fille paralj^tique, guérie par lui, puis rendue à son infirmité (Pétronille). Sur ces pièces, qui seront publiées dans le t. II du recueil de M. Cari Schmidt (v. note suiv.), on peut consulter, en attendant, les Sitzinigsb^richte de l'Académie de Berlin, 1896, p. 839.
D'autres ^, moins anciens, du IIF siècle plus ou tti'.i.:s avancé, témoignent d'évolutions intéressantes accomplies dans les mêmes sectes. On sait que, dans ce monde étrange, deux tendances morales se révélèrent de bonne heure, l'une plutôt ascétique, l'autre favorable aux plus dégoûtantes aberrations. Les livres retrouvés s'inspirent de la première et combattent fort nettement la seconde.
En face de cette littérature hérétique se développe la polémique des auteurs orthodoxes. Les uns s'attaquaient à une secte en particulier : Valentin et Marcion, celui-ci surtout, ont donné lieu à nombre de réfutations. D'autres entreprenaient de dresser le catalogue des sectes et se plaisaient à en étaler les bizarreries, en leur op-
^ Réunis par M. Cari Schmidt dans le recueil patristique de l'Académie de Berlin. Sa publication est intitulée Koptisch- Gnostische Schriften. Le second volume contiendra les textes énumérés dans la note précédente; le premier (1905) reproduit ceux qui figurent dans deux mss., VAskewlanus, en parchemin [Drit. Mus. Add., 5114), et le Brucianus, en papyrus, conservé à la Bodléienne d'Oxford. UAslcewianus contient une compilation à laquelle on a donné improprement le nom de Pistis Sophia. Selon M. Harnack, le plus clair de cette farrago serait à identifier avec les « Petites questions de Marie » , mentionnées [Haer., XXVI, 8) par saint Epiphane. Cependant les « Grandes questions de Marie » , que saint Epiphane cite en même temps et comme provenant du même milieu, appartenaient à la tendance obscène, ce qui n'est pas le cas de la Pistis Sophia. Dans le Brucianus, on trouve d'abord un ouvrage en deux livres, où M. Schmidt reconnaît les deux livres de Jeu, allégués dans la Pistis Sophia, puis un morceau d'exposition générale qui se rattache sûrement au système des Séthiens ou Archontiques, décrits par saint Epiphane, Haer. XXXIX et XL. Quoiqu'il en soit des identifications proposées, il est sûr que les écrits contenus dans ces deux mss. proviennent d'un même groupe hérétique.
posant le sobre, universel et traditionnel enseignement de l'Eglise authentique. Ce thème fut cultivé de très bonne heure. Saint Justin avait déjà écrit contre toutes les hérésies lorsqu'il publia son Apologie ^ : Hégésippe traita aussi ce sujet, non dans un livre spécial, mais dans ses « Mémoires » . Tout cela est à peu près perdu. En revanche nous avons l'ouvrage de saint Irénée, livre capital, où, bien qu'il soit dirigé spécialement contre la secte valentinienne, on trouve une description des principales hérésies jusqu'au temps (v. 185) où l'auteur écrivait. Après lui vint Hippolyte, qui dressa deux fois le catalogue des sectes, sous deux formes et à deux moments de sa carrière. Son premier écrit, son « Syntagma contre toutes les hérésies » , est maintenant perdu ; mais il est possible de le reconstituer ^, grâce à la description qu'en donne Photius •'', et aux extraits qui s'en sont conservés '*. Hippolyte, comme Irénée, du reste, ne s'en tenait pas aux systèmes gnostiques ; sa description s'étendait à d'autres hérésies ; la 32*^ et dernière était l'hérésie modaliste de Noët. Il descendit un peu plus bas
* ïûvTa-^'y.a x.aTà TZT.nÙn -^'••j'cvraî'vaiN aîpi'aîJjN (ApoL, I, 2G).
^ C'est ce qu'a fait R. A. Lipsius, Die QiieUeiikritik des Epiphcniios, Wieii, 18G5.
3 Cod. 121.
* Le catalogue d'hérésies imprimé à la suite du De Prsscriptionibns de Tertullien n'est qu'un résumé du Syntagma d'Hippolyte ; ce petit écrit paraît être des environs de l'an 210. Epiphane (v. 377) et Philastrius (v. 385), le premier surtout, ont aussi très largement exploité le Syntagma. Enfin le chapitre sur Noët, qui forme la fin de l'ouvrage, nous est parvenu isolément.
DuciiESNE. nist. anc. de l'Egl. - T. I. 13
dans son second ouvrage, « Eëfntation de toutes les hérésies», plus connu sous le titre àe PMloso])hiimena.
Dans la littérature des temps postérieurs, il faut faire une place de premier rang au grand traité de saint EjdIphane, le Panarion, compilation fort critiquable à certains points de vue, mais dont les éléments ont été puisés à des sources de grande valeur, le Sjmtagma d'Hippolyte, celui de saint Irénée, nombre de livres hérétiques^ coimus, dépouillés ou cités par l'auteur, sans j^arler des observations directes qu'il avait faites lui-même sur les sectes survivantes. Les compositions de Philastrius de Brescia, de saint Augustin, de Théodoret, n'ont auprès de celle-ci qu'une valeur secondaire.
CHAPITEE Xn.
Propagande et apologie au II® siècle.
L'attrait cha clii'istianisme, de se* ci'oyances et de ses espérances, — Le sjjectacle du martyre et de la fraternité chrétienne. — Imi)opularité des chrétiens. — Animosité des philosophes. — Celse et son «Discours véritable». — L'ajjologie dn christianisme. — Apologies adressées anx empereurs: Quadratus, Aristide, Justin, Méliton, Apollinaire, Miltiade, At'aénagore. — Marc- Aurèle et les chrétiens. — Apologies adressées au public: Tatien.
En dépit des lois répressives, le christianisme ne cessait pas de se répandre. Vers la fin du règne de Marc-Aurèle, c'est-à-dire un siècle et demi envi-ron depuis les premières origines, on le trouve établi dans les provinces les plus éloignées. Il y a des groupes chrétiens en Espagne, en Gaule, en Germanie, en Afrique, en Egypte, jusqu'au delà de TEuphrate et de la frontière romaine. L'Evangile avait commencé par les communautés juives et leurs prosélytes;- mais il n'avait pas tardé à s'adresser directement aux païens. Cette propagande, rivale de celle des juifs, qu'elle absorba d'ailleurs assez rapidement, se présentait avec les avantages de la religion d'Israël, augmentés encore par une plus grande facilité d'adaptation. Au polythéisme grec, romain, égj^ptien, elle opposait la doctrine du Dieu unique et souverain : à l'idolâtrie, le culte en esprit : aux sacrifices sanglants, aux pompes officielles et tapageuses, des exer-
cices religieux fort simples, prières, lectures, homélies, repas communs ; au débordement des mœurs, que n'arrêtaient guère les religions antiques, une morale sévère soutenue par le contrôle de la vie d'association. Les communes préoccupations sur l'origine des choses et sur la destinée des hommes trouvaient satisfaction dans les enseignements déduits de livres sacrés, antiques et vénérables, bien plus autorisés que les fictions des poètes. La doctrine des anges et celle des démons, celle-ci surtout, permettait de résoudre nombre de questions sur l'origine et la puissance des erreurs religieuses. Satan et son personnel expliquaient le mal en général et les maux en particulier, et ceci était une défense contre la propagande concurrente du culte dualiste de Mithra.
Tout cela les juifs l'avaient fait valoir avant les chrétiens. Ceux-ci précisaient les choses en présentant à l'amour, à la reconnaissance, à l'adoration des hommes leur fondateur Jésus, Fils de Dieu, révélateur et sauveur, apparu dans l'humanité, siégeant actuellement auprès du Dieu-Père pour reparaître bientôt comme juge souverain et roi des élus. Vers lui, vers son histoire, telle que la présentaient les nouveaux livres sacrés, vers son apparition dans l'avenir, but constant de l'espérance, tous les esprits étaient tendus. Mieux que cela: à certains égards Jésus était présent. Il vivait par l'Eucharistie au milieu de ses fidèles et en eux. Et ceux-ci possédaient encore, dans les merveilles des charismes, prophéties, visions, extases, guérisons miraculeuses, comme un second contact avec l'invisible divinité. De tout cela
PROPAGANDE ET APOLOOTE AU Il« SIÈCLE 197
résultait, dans les groupes chrétiens et dans les individus, une tension religieuse, un enthousiasme, dont l'influence doit être comptée au nombre des plus puissants moyens de conversion. Les âmes subissaient l'attraction du divin.
Et il fallait que l'attraction fût bien forte, car en ces temps-là le candidat au christianisme était, par le fait même, candidat au martyre. Nul ne pouvait se dissimuler qu'en se faisant chrétien il se mettait en quelque sorte hors la loi. On encourait des pénalités énormes, généralement la mort, pour peu que la police eût l'œil ouvert ou que l'on eût des voisins malveillants. Mais le martyre lui-même était un attrait pour certaines âmes ; pour le grand nombre, assurément, il était un argument très fort. La constance du confesseur, la sérénité avec laquelle il endurait la question et marchait au supplice, l'assurance de son regard fixé sur les perspectives célestes, tout cela était nouveau, frappant et contagieux ^
Un autre attrait, plus ordinaire peut-être, mais non moins fort, c'était celui de la fraternité, de la douce et profonde charité qui unissait les membres de l'association chrétienne. Entre eux les distinctions de rang, de classes sociales, de races et de patries, ne se faisaient guère sentir. L'effort général tendait à les détruire. Que pouvait faire à Jésus que l'on fût patricien ou prolétaire, esclave ou libre, grec ou égyptien? On était tous
* Marc-Aurèle {Pensées, XI, 3) relève cette attitude, mais sans l'approuver. Peut-être est-elle visée aussi dans un mot d'Epictète (Arrien, Diss., TV, vu, 6), si les Galiléens dont il parle en cet endroit sont vraiment des chrétiens.
frères et l'on s'appelait ainsi; les réunions prenaient souvent le nom d'agape (amour); on s'entre-aidait, simplement, sans fracas ni hauteur. De communauté à communauté c'était une perpétuelle circulation de. conseils, •de renseignements, de secours matériels. Heureux d'appartenir à 1' « église de Dieu » dans leur localité, les fidèles ne l'étaient pas moins de se sentir membres du grand peuple de Dieu, de l'Eglise dans son ensemble, de l'Eglise catholique, et destinés à devenir bientôt les citoyens du royaume de Dieu. Tout cela était autrement chaud, autrement vivant que les confréries païennes, associations funéraires ou religieuses, les seuls groupements que l'on pût avoir l'idée de comparer à ceux des chrétiens. De ceux-ci combien devaient dire: Que leur religion est simple et pure ! Quelle confiance ils ont en leur Dieu et en ses promesses! Comme ils s'entre-aiment! Comme ils sont heureux entre eux! \
Toutefois la masse des gens échappait à l'attrait. Beaucoup apercevaient à peine le christianisme, ou même ne l'apercevaient pas du tout, car il s'en faut qu'il se fût implanté partout. D'autres professaient pour lui la plus profonde horreur. Outre qu'il s'agissait d'un culte nouveau, ou, pour mieux dire, d'une façon de vivre nouvelle, importée d'un pays barbare et propagée d'abord par des représentants d'une race méprisée, il courait
^ Sur l'attrait du christianisme naissant, v. Harnack, Die Mission luid Aushreitung des Christenthums in den ersten drei Jahrhunderten, 1902, p. 72-209.
PROPAGANDE ET APOLOGIE AU Il« SIÈCLE l'JO
tsur le christianisme, sur les assemblées chrétiemies en particulier, des bruits aussi horribles que fortement accrédités. Les chrétiens étaient des athées, des impies; ils n'avaient pas de dieu, ou plutôt ils adoraient un dieu à tête d'àne. Dans leurs réunions, quand ils se sentaient bien entre eux, ils se livraient à des débauches infâmes et prenaient part à des festins d'anthropophages. Ces sottises avaient cours partout et il y a lieu de croire qu'elles furent mises en circulation de très bonne heure. Le populaire y croyait, les mondains les répétaient; elles trouvaient écho même auprès des gens sérieux et sages. Ceux-ci, du reste, avaient d'autres griefs. Ils reprochaient aux chrétiens leur désintéressement des affaires publiques, leur ségrégation, leur inertie, et comme leur apostasie, non seulement de la religion romaine, mais de la vie ordinaire et des communs devoirs de la société. Il y a de tout cela dans les jugements de Tacite et de Suétone. Pour Tacite le christianisme est une superstition exécrable; les chrétiens sont des gens odieux, criminels, dignes des derniers châtiments. Suétone ^ aussi parle d'une superstition pernicieuse.
Quant aux rhéteurs et aux philosophes, on n'a pas idée à quel point le christianisme les agaçait. Ils y voyaient une concurrence. La direction des âmes^ pour laquelle, en ce temps de sages empereurs, ils croyaient bonnement avoir vocation spéciale, ils la voyaient passer aux mains d'obscurs prédicants, sans titres ni prébendes,
sans lettres même. Cette nouvelle doctrine que des inconnus, des gens de rien, insinuaient aux femmes, aux enfants, aux esprits inquiets et timorés, faisait autrement d'adeptes que les plus belles conférences des orateurs officiels. Aussi ne lui épargnaient-ils pas leurs malédictions, soit de vive voix, comme ^ le cynique Crescens auquel saint Justin eut affaire, soit par écrit, comme Fronton, le précepteur de Marc-Aurèle, et surtout le philosophe Celse. Fronton croyait aux festins de Thyeste et les reprochait aux chrétiens *. Nous ne connaissons que bien imparfaitement ses autres objections. Il n'en est pas de même du livre de Celse, intitulé « Discours véritable » : il peut être reconstitué presque entièrement d'après les citations d'Origène, qui le réfuta longtemps après sa publication ^.
Dans ce discours Celse s'attache à convertir les chrétiens en leur faisant honte de leur religion. Au moins s'est-il donné la peine d'étudier son sujet. Il ne reproduit pas les calomnies populaires: il a lu la Bible et beaucoup de livres écrits par les chrétiens. Il connaît
^ Je ne crois pas, bien que cela soit admis assez généralement, que le rhéteur Aristide ait eu en vue les chrétiens dans les objurgations par lesquelles se termine son discours irpi; ITXàT'uva {or. 46}. Tout ce qu'il dit là se rapporte bien plutôt aux philosophes plus ou moins cyniques, du type de Crescens, Peregrinus, etc. En un endroit (p. 402, Dindorf) il les assimile xa?; Iv Tr ïlaXaiarivr. o'joai^iai, c'est-à-dire aux juifs de Palestine.
- Ocf avilis, 9, 31. Il est fort possible que Cécilien, l'interlacuteur païen du dialogue de Minucius Félix, se soit inspiré largement du discours de Fronton ; mais le détail des festins est le seul qui soit expressément cité de celui-ci.
3 Aube, Histoire des persécutions j II, p. 277.
leurs divisions et fait très bien la diiïérence entre les sectes gnostiques et « la grande Eglise » . Le christianisme est d'adord réfuté en partant du judaïsme, dans une sorte de prosopopée où l'on entend un juif argumenter contre Jésus-Christ. Celse intervient ensuite pour son compte et malmène en bloc les deux religions juive et chrétienne, revendiquant pour les idées religieuses et philosophiques des Grecs une éclatante supériorité, critiquant l'histoire biblique, le fait de la résurrection du Christ, affirmant que les apôtres et leurs successeurs ont encore ajouté aux absurdités primitives. Cependant il n'est pas toujours aveuglément injuste: certaines choses lui agréent, notamment la morale évangélique et la doctrine du Logos. Il finit même par exhorter les chrétiens à se départir de leur isolement religieux et politique, à se rallier à la religion commune, pour le bien de l'Etat, de la patrie romaine, que ces divisions affaiblissent. C'est là, au fond, ce qui le préoccupe. Celse est un homme du monde, un esprit cultivé, mais de tendances pratiques. La philosophie l'intéresse en général, comme tous les gens bien élevés, mais il n'est le champion d'aucune secte en particulier. Il défend la religion établie, non par une conviction bien profonde, mais parce qu'un homme comme il faut doit avoir une religion, bien entendu la religion reçue, celle de l'Etat.
Le «Discours véritable » , publié vers la fin du règne de Marc-Aurèle, ne paraît pas avoir fait beaucoup d'impression sur ceux auxquels il était adressé. Les écrivains chrétiens du IP siècle n'en parlent jamais. C'est par hasard
qu'il tomba, vers 246, entre les mains d'Origène, lequel n'avait jamais entendu parler ni du livre ni de l'auteur. Celse, pourtant, n'est pas un inconnu. C'était un des amis de Lucien, qui lui dédia son livre sur « Le faux prophète » . Lucien, lui aussi, a parlé des chrétiens, mais à sa façon légère, en passant. Ds lui ont fourni plusieurs traits de la célèbre caricature intitulée « La mort de Peregrinus » . Mais on ne peut pas dire qu'il les ait combattus. Il les a plutôt servis par ses plaisanteries sans fin contre les dieux et les religions de son temps. Dans son « Faux prophète » , il constate, sans amertume, qu'ils n'étaient pas plus tendres que lui pour les imposteurs religieux.
Les chrétiens, de leur côté, avaient extrêmement à cœur le bon renom de leur religion. Ils ne pouvaient supporter que l'on calomniât leurs réunions. Il est vrai que, contre de telles calomnies, la défense n'est guère possible. La sottise humaine, qui les entretient, est inexpugnable. 'Ne voyons-nous pas de nos jours renaître à chaque instant et se dresser contre les juifs la stupide accusation du meurtre rituel? Cependant il fallait protester. D'autre part il devenait naturel, sous de bons empereurs, que l'on cherchât à s'expliquer avec l'autorité, à lui faire comprendre que les fidèles du Christ ne méritaient pas d'être persécutés. Et puisque la haine contre les chrétiens trouvait, sous la plume des rhéteurs et des philosophes, une expression littéraire, ne convenait-il pas que ceux des « frères » à qui Dieu avait départi les talents opportuns en fissent usage pour la défense commune?
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De là les apologies, dont quelques-unes se sont conservées, d'autres ont laissé des traces plus ou moins importantes.
Il faut noter d'abord celles qui furent adressées aux empereurs. On commença dès le temps d'Hadrien (117-138j. C'est à ce prince que fut présentée l'apologie de Quadratus. Ce personnage semble bien être identique à un Quadratus qui vivait en Asie vers le même temps, en grand renom de missionnaire et de prophète. Son écrit, qu'on lisait encore au temps d'Eusèbe \ n'est pas venu jusqu'à nous. Ce qui avait décidé Quadratus à le composer, c'est, dit Eusèbe, que « de méchantes gens cherchaient à tracasser les nôtres ». L'indication est un peu vague, mais elle correspond assez bien à la .situation que révèle, pour la province d'Asie, le rescrit à Fundanus. Quadratus parlait dans son apologie de personnes guéries ou ressuscitées par le Sauveur, qui avaient continué à vivre jusqu'à son temps *.
A l'empereur Antonin (138-161) ^ furent adressées les apologies d'Aristide et de Justin. Le premier était lin philosophe d'Athènes. Son plaidoyer n'a été retrouvé
^ H. E., IV, 3; cf. sur le prophète Quadratus, III, 37, et Y, 17.
* Et: Tsù; y.asTs'pu; y^prryj;. Passage reproduit par Eusèbe, l. c. Cela ne veut pas dire jusqu'au temps d'Hadrien. Papias, qui semble avoir lu l'apologie de Quadratus {T. u. U., t. Y, p. 170), en aura déduit l'assertion exorbitante i'co; 'Aôptavoy lî^wv. Quadratus, qui écrivait entre 117 et 138, a fort bien pu considérer les années 80-100 environ comme appartenant à son temps.
^ Il n'est pas aisé de choisir, pour Aristide, entre ces dates extrêmes; toutefois il y a plus de vraisemblance en faveur des dix premières années (138-147).
que dans ces derniers temps ^ Il est fort simple. C'est une comparaison entre les idées que se font de la divinité les Barbares, les Grecs, les Juifs et les Chrétiens, comparaison tout à l'avantage de ces derniers, cela va sans dire, avec un éloge de leurs mœurs et de leur charité. On insinue qu'ils sont calomniés, mais sans détail. Il n'y a non plus aucune protestation contre la législation persécutrice. L'auteur se met tout de suite en scène, racontant au prince l'impression que lui a faite le spectacle du monde, les conclusions qu'il en a tirées relativement à la nature de Dieu, au culte qu'on doit lui rendre et à celui qui lui est rendu effectivement dans les diverses catégories de l'humanité. Ces catégories rappellent celles de la « Prédication de Pierre » *. Aristide, du reste, n'omet pas de renvoyer l'empereur, pour plus ample informé, aux « livres des chrétiens » . Justin est beaucoup mieux connu qu'Aristide. Cependant nous n'avons pas tous ses écrits, même apologétiques. Mais nous avons les apologies ou plutôt l'apologie adressée par lui à l'empereur Antonin le Pieux, vers l'année 152. Comme Aristide, Justin était philo-
^ The apology of Aristides (Rendel Harris et Armitage Robinson), dans les Texts and Studies de Cambridge, t. I (1891). Le début a d'abord été retrouvé en arménien ; puis le texte entier dans un manuscrit syriaque du Sinaï; enfin l'original grec a été reconnu dans une composition publiée depuis longtemps, la légende de Barlaam et Josaphat (Boissonnade, Anecdota graeca, t. IV, p. 239-255 = Migne, P. G., t. XCVI, p. 1108-1124: 'E-yw, paatXîu, TTpsvota 0j;u . . . ).
2 Ci-dessus, p. 150.
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sophe, c'est-à-dire qu'il vivait en citoyen du monde, promenant d'une ville à l'autre son manteau court et sa parole indépendante. Originaire de Neapolis ^ en Palestine, dans le pays samaritain, il traversa diverses écoles. Les platoniciens le retinrent quelque temps; mais il ne trouvait pas chez eux l'entier repos de son âme. Il eut l'occasion d'assister à des scènes de martyre, qui l'émurent profondément et l'amenèrent à réfléchir sur la valeur des convictions d'où pouvait résulter une telle constance. Dans ces dispositions d'esprit, il eut un entretien avec un vieillard mystérieux et sa conversion ne se fit pas attendre. Devenu chrétien, il ne changea rien à son extérieur de philosophe ni à son genre de vie: ils lui fournissaient des facilités pour entretenir le public et lui exposer la doctrine évangélique, dont il se fit tout aussitôt le propagateur et le défenseur. C'est vers l'année 133 qu'il se fit chrétien, sans doute à Ephèse, où il eut peu après (v. 135) une conférence avec un savant juif appelé Tryphon. Il vint ensuite à Rome, où il fit un long séjour. Il écrivit beaucoup, et non seulement contre les ennemis du dehors ^, mais
^ Actuellement Nablous, près de l'emplacement de l'antique Sichem.
* Eusèbe (IV, 18) parle de deux écrits «Aux Grecs», npi; "ET.Xr.va;, dont l'un traitait entre autres de la nature des démons, l'autre portait le titre spécial de «Réfutation», "KXe-j'xo;. Dans un troisième, « Sur la monarchie de Dieu », il établissait l'unité divine en se fondant à la fois sur les Ecritures et sur les livres des Grecs. Un autre enfin posait diverses questions sur le sujet de Pâme, indiquait les solutions des philosophes et promettait pour plus tard celles de l'auteur.
anssi contre les écoles hérétiques, alors dans leur plein, épanouissement ^
Son apologie est adressée à l'empereur ~ Antonin Auguste, aux princes Marc-Aurèle et Lucius Yerus, au sénat et au peuple romain : « Pour ceux que le genre humain tout entier hait et persécute, Justin, fils de Priscus, petit-fils de Bacchius, de Flavia Neapolis en Syrie Palestine, l'un d'entre eux, présente cette adresse et requête ». Il proteste aussitôt (4-12) que les chrétiens ne doivent pas être persécutés pour le nom qu'ils portent, mais pour leurs crimes, s'i] en commettent. Il écarte ensuite (13-67) les calomnies dont ils sont l'objet, et, après, avoir montré ce qu'ils ne sont pas, il explique ce qu'ilssont en réalité. Ici il expose la morale des chrétiens, décrit leurs assemblées et leurs mystères tant calomniés, le baptême et l'eucharistie. Pourquoi, se demande-t-il à plusieurs reprises, tant de haine, de calomnies, de persécutions ? C'est, selon lui, la faute aux mauvais démions. C'est par eux qu'il explique, non seulement l'attitude hostile de l'opinion et du gouvernement, mais encore la division introduite parmi les chrétiens euxmêmes du fait des hérétiques, des Simon, des Ménandre, des Marcion. Dès avant le Christ, les mauvais démons ont persécuté les anciens sages, inspirés par le Verbe
^ Un livre contre toutes les hérésies [ApoL, I, 26), un autre contre Marcion (Irénée, lY, vi, 2), nous sont connus de nom. Peut-être ne formaient-ils qu'un seul et même ouvrage.
2 Ce titre, mal conservé, a donné lieu à beaucoup de discussions, que l'on trouvera indiquées ou résumées dans la Chronologie de Harnack, p. 279 et suiv.
de Dieu (Aoyo; T-scy.aTi/.ô;), chrétiens, eux aussi, à certains égards, comme Heraclite et surtout Socrate. Celuici, comme le Christ et les chrétiens, a été condamné à mort sous inculpation d'athéisme et d'hostilité envers les dieux officiels \
Tout cela est dit sans beaucoup d'ordre, rudement, dans une langue incorrecte. Ainsi parlaient les philosophes du temps. La critique aussi laisse beaucoup à désirer. A propos de la légende des Septante, Justin fait d'Hérode un contemporain de Ptolémée Philadelphe, avec un anachronisme de deux cents ans. Il avait lu dans l'île du Tibre une inscription dédicatoire en l'honneur du dieu Semo Sancus: de là il déduisit que Simon le Magicien, dont il était fort préoccupé, avait fait séjour à B-ome et que l'Etat lui avait accordé des honneurs divins.
A son apologie Justin annexa le rescrit d'Hadrien à Minucius Fundanus ^, dont il avait peut-être eu copie pendant son séjour à Ephèse. Peu de temps après il reprit la plume sous l'impression de trois condamnations sommaires, prononcées par le préfet Urbicus contre des chrétiens. C'est ce qu'on appelle sa seconde apologie ^.
^ Justin ne nomme jamais Epictète. Il est difficile qu'il n'en ait point entendu parler, mais il aura pu ignorer les écrits qui nous renseignent sur ce « saint » philosophe. On voudrait savoir si son estime pour les anciens sages se serait étendue jusqu'à celui-là. Des FeJisées de Marc-Aurèle il est clair qu'il n'a pu avoir connaissance.
* Ci-dessus, p. 113.
3 Eusèbe iIV, 18) parle de deux apologies de Justin, adressées l'une à Antonin, l'autre à Marc-Aurèle. Il aura sans doute pris le supplément à l'Apologie unique pour une apologie dis-
Il y interpelle directement l'opinion romaine, protestant à nouveau contre des rigueurs injustifiables et répondant à diverses objections.
Justin ne se bornait pas à écrire; il parlait volontiers dans les endroits publics. En butte à la malveillance des philosophes, il ne se gênait pas pour leur répondre, les traitant de goinfres et de menteurs. Un cynique, appelé Crescens \ qui déblatérait volontiers contre les chrétiens, eut spécialement affaire à lui. Il y eut entre eux deux un débat public dont il fut dressé procèsverbal. Crescens n'eut pas le dessus. Justin, dans sa grande naïveté, aurait voulu faire lire aux empereurs le compte-rendu de ce débat. Mais Crescens avait d'autres armes, et Justin s'aperçut bientôt qu'il cherchait à le faire condamner à mort, ce qui n'était pas bien difficile.
Après l'Apologie, Justin écrivit son Dialogue avec Tryphon ^, dans lequel il reprit, en l'étendant sans doute, la discussion qu'il avait eue à Ephèse, vingt ans auparavant, avec son adversaire juif. Cet ouvrage est d'un haut intérêt pour l'histoire des controverses entre chrétiens et juifs et des origines de la théologie chrétienne ^.
tincte. En tout cas ce supplément ne peut être du temps de Marc- Aurèle, car le préfet de Rome, Urbicus, qui s'y trouve mentionné, est un préfet d'Antonin, antérieur à l'année 160.
^ Sur Crescens, v. ÂpoL, II, 3, 11 ; Tatien, Oratio, p. 157.
2 On ne sait où fut écrit le Dialogue, peut-être hors de Rome.
^ Pour compléter l'énumération des livres de Justin il faut ajouter son Psaltes, mentionné par Eusèbe. On sait que nombre d'apocryphes se réclament du philosophe martyr.
Quelques années après, Marc-Aurèle se trouvant seul empereur (169-177), deux apologies lui furent adressées par des évêques d'x\sie, Méliton de Sardes et Apollinaire de Hiérapolis. La persécution était alors en recrudescence dans leur province: les fonctionnaires avaient, paraît-il, des ordres nouveaux et rigoureux. De l'apologie de Méliton nous n'avons plus que des fragments conservés par Eusèbe ^ L'évêque y développe cette idée que le christianisme, né sous Auguste, est contemporain de l'empire et de la paix romaine: que seuls les mauvais princes, Néron et Domitien, ennemis du bien public, ont été ses persécuteurs. En somme la nouvelle religion porte bonheur à l'empire, et Méliton n'est pas loin d'insinuer qu'une entente serait possible. C'était beaucoup d'optimisme pour le temps où il écrivait. Mais son idée était destinée à prospérer.
De l'apologie d'Apollinaire nous ne coimaissons rien, à moins que le passage de cet auteur où Eusèbe^ trouva mention de la Légion Fulminante, n'ait fait partie de cet écrit. Une troisième apologie, elle aussi œuvre d'un asiate, Miltiade, paraît être de ces temps-là ^.
Nous avons en revanche le texte entier d'une quatrième composition de ce genre, l'apologie d'Athénagore ^, adressée aux empereurs Marc-Aurèle et Commode (177-180j. Athénagore était, comme Aristide, un