I H. E., IV
^ Eusèbe (V, 17) dit qu'elle était adressée -rrpô; tiù; /cs-Jiv.i/.sy; âpxsvTa;.
^ Eusèbe n'en parle pas.
DucHESxE. Ilist. anc. de l'Egl. - T. I. U
philosophe athénien. Il développe, en bon style et avec plus d'ordre que Justin, le thème ordinaire des apologies. Les chrétiens ne sont pas ce qu'on croit. Ds rejettent sans doute l'idolâtrie et le polythéisme, mais les meilleurs philosophes n'en font-ils pas autant? Comme la raison l'enseigne, ils proclament que Dieu est un, et leur croyance monothéiste se combine très bien avec la doctrine du ^'erbe et de TEsprit-Saint. Les horreurs qu'on leur impute sont d'abominables calomnies : au contraire, leur morale est très pure, sévère même. Comment desgens qui pensent ainsi, qui vivent ainsi, peuvent-ilsêtre envoyés au supplice?
C'est qu"en effet, pour les chrétiens, les temps devenaient très durs. Ce n'est pas pour rien que les apologies se multiplient sous Marc-Aurèle. Le sage empereur ne comprit rien au christianisme. Il n'admit pas que de telles sectes valussent la peine d'être étudiées ni que pour elles on fît fléchir la législation de l'empire. Les chrétiens essayèrent vainement de se faire écouter du philosophe: ils n'eurent affaire qu'à l'homme d'état, d'autant plus dur qu'il était plus consciencieux. Ajoutons que les calamités qui assombrirent ce règne contribuaient beaucoup à déchaîner les haines populaires, irritées depuis longtemps par les constants progrès du christianisme. Méliton parle de décrets nouveaux (/-y.'.vz rVjyy.'/Tx) qui faisaient beaucoup de victimes en Asie: en Grèce aussi, au témoignage d'Athénagore, la persécution était devenue intolérable. C'est en ce tempslà, dans les dernières années de Marc-Aurèle, que les.
PROPAGANDE ET APOLOGIE AU Il« SIÈCLE 211
scènes célèbres de Lyon et de Cartilage (martyrs de Scilli) inaugurent pour nous l'histoire du christianisme en Gaule et en Afriij^ue.
Après Marc-Aurèle la tranquillité reparut. Son fils Commode, l'un des plus mauvais empereurs que Rome ait connus, eut au moins le bon esprit de ne pas malmener les chrétiens.
Ce ne fut pas, pour ceux-ci. une raison d'interrompre leurs publications apologétiques. L'opinion, bien plus que le prince, leur était inclémente ; il importait de l'éclairer pour la modifier. Les chrétiens le sentaient. Il s'en faut que les apologies adressées aux empereurs Hadrien, Antonin, Marc-Aurèle, représentent toute leur défense. Une littérature entière de traités « Aux Grecs » npb; "'KH'/iva;, nous est restée dans les textes ou dans les énumérations bibliographiques. Justin, même en dehors de ses apologies, se distingua en ce genre \ Tatien, un de ses disciples, grand voyageur comme lui, nous a laissé un Discours aux Grecs. De l'évêque d'Antioche Théophile il reste trois livres de même intention, adressés à un certain Autolycus. Le traité d'Athénagore sur la résurrection de la chair n'est qu'un appendice de son apologie. Méliton, Miltiade, Apollinaire, s'exercèrent aussi à cette tâche littéraire ^. D'autres livres, toujours sur le
^ Ci-dessiis, p. 205, n. 2.
^ Méliton, Ihpî oLKr.hî'.^; : Apollinaire, un ouvrage de même titre, en deux livres; cinq livres -pi: "Eu.t.volç (son -îpî sOcîfjiia; mentionné par Photius doit être la même chose que l'apologie) ; Miltiade, Uob; "EXXrva; en deux livres Eusèbe, IV, 26, 27; Y, 17). Tout cela est perdu.
même sujet, nous sont parvenus sans nom d'auteur, ou sous des noms supposés : ainsi l'épître à Diognète et les trois livres « Discours aux Grecs » , « Exhortation aux Grecs » (^^oyo; 7:apaiv£Ttxb; xpb; ''E»^7)va;), «De la Monarchie » \ qui circulent sous le nom de saint Justin.
De tout cela nous ne signalerons spécialement que l'épître à Diognète, joli morceau de style, dont l'élégance et le ton pacifique n'affaiblissent nullement la chaleur persuasive, et le discours de Tatien, où se révèlent des qualités tout opposées. Au lieu d'appeler son plaidoyer « Discours aux Grecs » , Tatien aurait pu l'intituler «Invective contre les Grecs». C'est une œuvre de mépris et de colère. Tatien, né en dehors de l'empire, en pays de langue syriaque, a traversé les écoles helléniques et s'est frotté de culture occidentale. Mais ce monde, étranger pour lui, ne lui inspire ni respect, ni affection. Bien loin de révérer les anciens sages, comme Justin, et de trouver dans leurs écrits quelque analogie avec ceux des prophètes, Tatien bafoue en bloc tout l'hellénisme, cultes et doctrines, poètes et philosophes. C'est le fondateur de l'apologétique virulente, qui, pour convertir les gens, commence par les injurier. Précurseur de Tertullien, il finit comme lui par se brouil-
^ Leurs titres concordent assez avec ceux de livres perdus de Justin; mais il est sûr qu'ils ne sont pas de lui. Le «Discours aux Grecs » est un exposé des motifs qui ont amené l'auteur au christianisme. Un auteur du III« siècle, un certain Ambroise, en fit un remaniement assez large, qui nous est parvenu dans une version syriaque (Cureton, Spicil. syr., 1885); cf. Harnack dans les Sitzungsb, de Berlin, 189G, p. 627.
1er avec l'Eglise. Mais ceci ne lui arriva que plus tard. Au moment où fut écrit son Discours, Justin vivait encore et il ne semble pas que la diversité de leurs idées les ait amenés à se séparer.
Il est bien difficile de se rendre compte de l'effet obtenu par toute cette littérature des apologistes. On ne voit pas qu'ils aient arrêté l'application des lois répressives. Il est possible qu'ils aient çà et là modifié l'impression des gens lettrés. Mais il ne faudrait pas exagérer leur influence. Au fond, ce qui a permis à l'Eglise de vivre sous des lois persécutrices, de triompher de l'indifférence, du dédain et de la calomnie, ce ne sont ni les raisons ni les discours, c'est la force intérieure, révélée et rayonnant dans la vertu, dans la charité, dans l'ardente foi des chrétiens de l'âge héroïque. C'est cela qui amenait à Jésus-Christ ; c'est par là que les apologistes eux-mêmes avaient été pris ; c'est avec cela que l'on a fait adorer des Romains un juif crucifié et que l'on est parvenu à faire entrer en des têtes grecques des dogmes comme celui de la résurrection.
CHAPITEE Xin.
L'Eglise romaine de Néron à Commode.
Les juifs de luxe et les mœurs juives. — Conversions aristocratiques.
— Les chrétiens de la faraille Flavia. — Clément et la lettre à l'église de Corinthe. — Ignace à Rome. — Le Pasteur d'Hermas. — La pénitence. — La christologie d'Hermas. — Les premiers papes. — Les hérétiques à Rome.
— Visites de Polycarpe et d'Hégésippe. — Les martyrs. — L'évêque Soter. — Les écoles gnostiques au temijs de Marc-Aurèle. — Evolution du marcionisme: Apelle. — La légion fulminante. — Le martyre d'Apollonius.
La chrétienté de Rome se reforma vite après la dure épreuve de l'an 64. Ceux des fidèles qui échappèrent an massacre virent bientôt la chute de Xéron, l'odieux persécuteur (68). Deux ans plus tard, Jérusalem, révoltée contre l'empire, succombait après un long siège ; le Temple était livré aux flammes, et Ton voyait bientôt ses dépouilles portées en triomphe dans les rues de E-ome, derrière le char des princes vainqueurs, Vespasien et Titus.
La catastrophe d'Israël amena à Rome une énorme quantité de prisonniers juifs. Ce n'était sûrement pas de ces gens fanatisés que l'on pouvait attendre de bonnes dispositions pour la propagande chrétienne. Mais il y avait tout un judaïsme rallié, et rallié dès avant la fin de la guerre, dont les représentants, riches et influents, se tenaient volontiers dans l'entourage de la
l'église romaine de Néron à commode 215
maison régnante. Il restait des Hérodes ; Bérénice fut longtemps en faveur auprès de Titus. Josèphe vivait dans ce monde de gens distingués ; il y écrivait l'iiistoire de sa nation, s'eiforçant de la rendre acceptable aux vainqueurs. De tout cela résultait une sorte de rayonnement du judaïsme, non, bien entendu, du judaïsme politique, dont le compte définitif venait d'être réglé, mais du judaïsme philosophique et religieux. En dépit de la récente insurrection et de sa répression, dont l'arc de Titus allait perpétuer le souvenir, il n'était pas de mauvais ton de montrer quelques sympathies pour les juifs bien en cour, d'honorer leur religion et même de la pratiquer un peu. Comme au lendemain de sa conquête par Pompée, la Judée vaincue s'imposait encore aux conquérants. Il est vrai que ce ne fut pas pour longtemps. Après la disparition de la dynastie Flavienne, et même dès la mort de Titus, les juifs de luxe, princes ou lettrés, baissèrent dans la faveur impériale. Cependant cette vogue passagère des mœurs juives ne put manquer de renforcer l'assaut que depuis longtemps, dans la haute société romaine, le monothéisme religieux d'Orient donnait à la tradition des vieux cultes. Dès le temps où nous sommes — quelques faits comius permettent de s'en rendre compte — la propagande chi'étienne se fa-isait sentir avec succès jusque dans les gi^andes familles aristocratiques. Il ne s'agissait plus seulement d'étrangers, de petites gens, de serviteurs ou d'employés de la maison impériale: le christianisme entrait, dès ces lointaines origines, chez les Pomponii^
chez les Acilii, jusque dans la famille des Flavii, moins
illustre, mais régnante. Déjà sous Néron une grande dame, Pomponia Graecina \ avait attiré l'attention par sa vie sombre et retirée. Elle fut accusée de superstition étrangère: mais son mari A. Plautius, réclama le droit de la juger, en qualité de chef de famille, et la déclara innocente. Elle vécut jusque sous Domitien. Il est bien probable qu'elle s'était faite chrétienne. M'. Acilius Glabrio, consul en 91, et Flavius Clemens, cousin germain de Domitien, consul en 95, étaient aussi, celui-ci sûrement, l'autre très probablement, des membres de l'église romaine. Le plus ancien lieu de sépulture qui ait été à l'usage exclusif et collectif des chrétiens de Rome, le cimetière de Priscille, fut installé dans une villa des Acilii, sur la voie Salaria ^. Sur la voie Ardéatine, le cimetière de Domitille se développe en des terrains qui appartinrent à Flavie Domitille, femme du consul Clemens ^. Ainsi ce n'étaieut pas seulement des adhésions platoniques: ces illustres recrues du christianisme s'intéressaient aux nécessités pratiques de la communauté et subvenaient à ses besoins.
Ils ne tardèrent pas a lui fournir aussi des martyrs. Domitien, ce tyran sombre et soupçonneux, ne se borna pas à persécuter les philosophes et les hommes politi-
^ Tacite, Ami., XIII, 32 ; inscriptions chrétiennes du III* siècle mentionnant des Pomponii Jiassi et même un Pomponius Graecimis (De Rossi, Borna soif., t. II, p. 281, 362).
2 De Rossi, Bull., 1889, 1890.
3 a I. L., t. VI, n. 1G24G; cf. 948 et 8942.
l'église romaine de Néron à commode 217
ques chez lesquels pouvait subsister quelque regret de la liberté des anciens temps ou quelque attachement à leur propre dignité. Censeur austère, gardien vigilant des vieilles traditions de la vie romaine, il finit par s'apercevoir qu'elles étaient compromises par l'envahissement des mœurs juives et chrétiennes. Clemens et sa femme Flavie Domitille « furent accusés d'athéisme, accusation qui faisait alors beaucoup de victimes parmi les personnes attachées aux mœurs juives : pour les uns c'était la mort, pour d'autres la perte de leurs biens » '. Le consul fut exécuté l'année même de son consulat (95) ; Flavie Domitille fut exilée dans l'ile de Pandataria : une autre Flavie Domitille, leur nièce, fut internée dans l'île Pontia ^. Cependant deux des fils de Clemens reçurent de Domitien la qualité d'héritiers présompftfs. Il leur avait donné les noms de Yespasien et de Domitien et les faisait élever par le distingué rhéteur Quintilien,
' Dion Cassins, LXVII, 14 ; cf. Suétone, Domitien^ 15.
2 Eusèbe, dans sa Chronique, ad ann. Abr., 2110 (cf. H. E., III, 18), parle d'après un chronographe Bruttius, de cette autre Flavie Domitille, fille d'une sœur du consul, qui aurait été exilée dans l'île Pontia. Comme il ne mentionne pas l'exil du consul et de sa femme, on pourrait être porté à craindre que cette Flavie Domitille ne se confonde avec l'autre. Les deux îles, pourtant, sont différentes, et saint Jérôme, qui avait visité Pontia, y avait vu les chambres habitées par «la plus illustre des femmes», exilée pour la foi sous Domitien. La légende des saints Nérée et Achillée suppose que cette Domitille mourut et fut enterrée à Terracine. Je crois que Tillemont [Hist. eccL, t. Il, p. 224), De Rossi diiilL, 1875, p. 72-77) et Achelis (Texte iind Vut., t. XI', p. 49) ont raison de distinguer deux Flavies Domitilles.
218 CHAPITRE XIIT.
lorsqu'il fut lui-même assassiné (96). Cet événement mit un terme aux destinées impériales de la maison llavienne. Cependant elle continua d'exister, et quelquesuns de ses membres remplirent encore des fonctions publiques. Le christianisme se maintint dans la descendance du consul martyr. Celui-ci était fils du frère aîné de Yespasien, Flavius Sabinus, qui périt en 69 dans le conflit entre les partisans de son frère et ceux de Vitellius. Préfet de Rome au temps de Néron, il avait dû être témoin, en 64, de l'incendie de la ville et du massacre des chrétiens. Peut-être quelque impression lui en étaitelle restée. Dans ses dernières années on remarquait sa douceur, sa modération, son horreur des conflits sanglants, ce qui le faisait taxer de lâcheté par les gens ardents ^
Les chrétiens de la famille Flavia avaient leur sépulture sur la voie Ardéatine. On y accédait par une entrée monumentale qui a été retrouvée, ainsi qu'une galerie spacieuse ornée de peintures fort anciennes. Là sans doute furent déposés le consul martyr et les plus anciens membres de la famille. Un peu plus loin on a trouvé l'épitaphe grecque d'un FI. Sabinus et de sa sœur Titiana, puis un fragment d'inscription où pourrait avoir été indiquée une sépulture collective des Flar vii : sejmlcRYM ^«r/OEYM \
^ « Mitem viriim, abliorrere a sanguine et caedibus ; ... in fine vitae alii segnem, multi moderatum et civium sanguinis parcum credidere » (Tacite, Hist., III, 65, 75),
2 De Rossi, Bull., 1865, p. 33-47; 1874, p. 17; 1875, p. 64.
l'église R0.\LUXE de NÉRON À COMMODE 219
Ce que nous savons de ces illustres recrues nous Tient d'auteurs profanes, commentés par les inscriptions et autres monuments des catacombes \ Les renseignements littéraires de source chrétienne font complètement défaut. En ces temps très anciens, la communauté chrétieime de Rome devait compter parmi ses membres plus d'un témoin des origines; l'autorité de ces compagnons ou disciples des apôtres primitifs y «était évidemment aussi grande que l'était, en Asie, celle des preshyten. C'était un appui pour la tradition, une protection pour la liiérarchie naissante. On peut conjecturer aussi que certains livres du Nouveau Testament, 'Comme les évangiles de Marc et de Luc, les Actes des Apôtres, la première épître de saint Pierre, Tépître aux Hébreux, sont sortis du milieu romain, avant ou après la prise de Jérusalem, et que la collection des lettres •de saint Paul y fut constituée. Mais sur tout cela ^ il ne subsiste aucun témoignage certain.
Avec la lettre de saint Clément nous sortons de l'obscurité. Vers la fin du règne de Domitien, des troubles s'étaient produits dans l'église de Corinthe. Un parti de jeunes s'était formé contre les anciens de la
' La passion des saints Nérée et Acliillée, roman chrétien du V® siècle, s'est emparée du personnage de Flavie Domitille (celle de Pontia). Elle connaît aussi le consul Clément et l'évèque homonyme. Mais il n'y a rien à en tirer pour l'histoire proprement dite.
^ Sauf cependant la première épître de saint Pierre. Cf. cidessus, p. 63.
communauté ; on avait écarté plusieurs membres du collège presbytéral, « installés par les apôtres ou après eux par d'autres hommes sages {kXkô^iixoi) avec le suffrage de l'église entière » . Ces querelles avaient fait du bruit au dehors et le bon renom des chrétiens en souffrait K L'église de E^ome, instruite de ce qui se passait, jugea de son devoir d'intervenir. A ce moment elle venait d'être assaillie par des calamités soudaines et répétées. Dès qu'elle en eut le loisir, elle députa à Corinthe trois envoyés, Claudius Ephebus, Yalerius Bito et Fortunatus, qui, depuis leur jeunesse jusqu'à l'âge avancé qu'ils avaient atteint, avaient fait l'édification de l'église romaine. Des chrétiens de si ancienne date avaient sans doute connu les apôtres. Ils devaient témoigner à Corinthe des sentiments et des désirs des E,omains. Ceux-ci, du reste, leur avaient confié une lettre écrite au nom de leur église ^ Nous savons qui l'avait rédigée. C'était l'évêque Clément, celui que les listes épiscopales les plus autorisées placent au troisième rang après les apôtres.
Clément, identifié par Origène ^ avec le personnage de même nom qui travailla avec saint Paul à l'évangélisation de Philippes '^, était en tout cas, lui aussi, d'âge à avoir vu les apôtres et conversé avec eux, comme
» / Clem., 1, 2, 44, 47.
2 «L'église de Dieu qui habite Rome à l'église de Dieu qui habite Corinthe . . . » .
3 Iii Joh., I, 29. Identification peu sûre. ^ PhiL, IV, 3.
l'église romaine de Néron à commode 221
le rapporte saint Irénée ^ Il ne peut guère avoir appartenu à la parenté du consul Flavius Clemens. Sans doute il a beaucoup d'estime pour la « chose » romaine ; il parle de nos princes, des soldats soumis à nos généraux: la discipline militaire lui inspire une grande admiration. Mais sa familiarité avec les saintes Ecritures, de l'Ancien Testament et même du Nouveau (épîtres de saint Paul, de saint Pierre, de saint Jacques, épître aux Hébreux), donne plutôt l'idée d'une éducation juive. C'était peutêtre un affranchi de la famille Flavia. Quoiqu'il en soit, sa lettre est un admirable témoignage de l'esprit sage et positif qui animait, dès ces temps reculés, la piété romaine. Il y décrit d'abord les inconvénients de la discorde (3-6), puis il recommande l'obéissance à la volonté de Dieu (7-12), montre la grandeur des récompenses promises aux âmes simples et justes (13-26), la nécessité de l'ordre dans l'Eglise. Ici, des exemples sont empruntés à la discipline des armées romaines et à la hiérarchie sacerdotale de l'Ancien Testament (37-42). Venant ensuite à l'alliance nouvelle, l'auteur montre que le ministère ecclésiastique vient des apôtres et de Jésus-Christ, que son autorité est légitime et doit être obéie (42-47). Il engage les Corinthiens à se repentir, à rentrer dans l'ordre et la paix, à accepter une correction salutaire: si la présence de certaines personnes est un obstacle à la paix, qu'elles ne reculent pas devant l'exil. Quant à l'Eglise, elle doit prier pour les
1 Haer., III, 3.
séditieux (48-58). Par une transition un peu brusque ^ l'exemple est aussitôt joint au conseil. Clément formule- (59-61) une longue prière, qui n'a qu'un rapport lointain avec les troubles de Corinthe. On peut y voir, non sans doute la formule solennelle de la liturgie romaine à la fin du premier siècle, mais un spécimen de la façon dont les chefs des assemblées chrétiennes développaient le thème de la prière eucharistique.
La lettre se termine par un rappel de l'exhortation donnée et par des salutations. D'un bout à l'autre il y respire un grand sentiment de foi simple et de sage piété. Aucune de ces singularités qui étonnent parfois chez les anciens auteurs. Rien que le christianisme commun^ exprimé avec le plus parfait bon sens. On ne remarquemême aucune préoccupation à l'égard de dissidences hérétiques. L'église romaine jouit en ce moment de la paix intérieure la plus complète.
Il faut croire que la mission romaine eut le plus, grand succès à Corinthe, car la lettre de Clément y fut m.ise au nombre des livres qui se lisaient, avec les saintes. Ecritures, dans les assemblées du dimanche. Telle est la situation qu'elle avait, soixante-dix ans plus tard, au temps de l'évêque Denys ^ C'est, du reste, par un des plus anciens manuscrits de la Bible grecque que nous l'avons d'abord connue ^. Peu d'années après qu'elle avait
i Eus., TV, 23, § 11.
2 Le ms. A, au British Muaeuin, du V« siècle. Un autre ins., du XP siècle, a été découvert depuis, ainsi qu'une version syriaque et une version latine. Dans le ms. A il y a une grande lacune vers la fin de la lettre.
l'église romaine de Néron à commode 223
été écrite, saint Polycarpe l'avait sous les 3'eux et s'en servait comme des lettres apostoliques.
Vingt ans environ après les troubles de Corinthe et la lettre de saint Clément, les Romains furent édifiés par la présence et le martyre de saint Ignace d'Antioche. Sur cet événement nous ne sommes renseignés ' que par une lettre du martyr lui-même, écrite d'Asie aux Romains. Le sujet en est extraordinaire. Le confesseur de la foi, condamné aux bêtes et expédié de Syrie jusqu'à Rome pour subir ce supplice, a lieu de craindre que ses coreligionnaires romains ne lui fassent manquer le but de son Y03^age. Il les exhorte, avec let> plus grandes instances, à ne pas s'opposer à son martyre. Il paraît qu'ils pouvaient le sauver, bien qu'on ne voie pas trop comment ^. « Laissez-moi être la proie des bêtes; par elles j'atteindrai Dieu. Je suis le froment de Dieu; que je sois moulu par les dents des bêtes pour devenir le pain blanc du Christ. Flattez-les plutôt, pour qu'elles soient mon tombeau, qu'elles ne laissent rien de mon corps ; ainsi ma sépulture ne sera à charge
à personne Je ne vous commande pas comme Pierre
et Paul. Eux étaient apôtres: moi, je suis un con-
^ Il ne manque pas de passions de saint Ignace. Aucune d'elles n'a de valeur historique.
^ Il est bien invraisemblable qu'ils eussent pu obtenir sa grâce ; à la rigueur ils pouvaient le faire échapper. Mais une telle idée ne pouvait guère entrer dans la pensée des chefs, tout au moins, qui, sur le martyre et ses avantages, devaient avoir les mêmes idées qu'Ignace.
» damné. Ils étaient libres: jusqu'à cette heure je suis » esclave; mais si je meurs, je deviens l'affranchi de » Jésus-Christ; en lui je ressusciterai libre».
Cette lettre si touchante ne témoigne pas seulement de la soif du martyre qui dévorait Ignace; on y voit aussi queUe considération l'évêque d'Antioche professait pour la grande église de E/Ome. Elle débute par un salut, long et pompeux, où, plus encore que dans ses autres lettres, il accumule les titres d'éloge : « L'église » qui préside dans le lieu du pays romain^,... l'église » qui préside à l'agape (ou à la charité) » . Ignace conçoit l'église de Rome comme la présidente, des autres églises, évidemment, et de la fraternité chrétienne.
Il en obtint ce qu'il voulait, la liberté du martyre. C'est sans doute au Colisée, récemment construit^, que le « froment de Dieu » fut moulu par les bêtes féroces. Mais elles ne furent pas seules à lui donner la sépulture. Plusieurs de ses fidèles avaient fait le voyage de Rome ^ pour assister à ses derniers moments; ils recueillirent les débris de son corps et les transportèrent en Syrie ^
^ y.Ti; Trpsx-àôr.Tat sv tottw ywpîcu 'Pwu.aîwv... •rpoî'.aÔTf/.svy; "zr.ç
2 II fut inauguré en 80.
3 Rom., 9.
^ Le tombeau de saint Ignace se trouvait dans un cimetière hors la porte Daphné. Sous Théodose II (408-450) le temple de la Fortune iTuxaTivj d'Antioche fut changé en église et placé sous son vocable. Ses restes y furent solennellement transportés (Evagr., H. E., I, 16).
L'ÉdLISE ROMAINE DE NÉRON À COMMODE 225
Les E/Omains aussi eurent un évêque martyr, Télesphore, qui périt sous Hadrien (v. 135) dans des circonstances glorieuses, dit saint Irénée ' : il ne nous en a pas transmis le détail.
Les générations contemporaines de Clément, d'Ignace et de Télespliore connurent aussi le prophète Hermas et l'entendirent communiquer à l'église les visions et instructions qu'il réunit plus tard dans le célèbre livre du Pasteur.
Le livre d'Hermas, si extraordinaire d'aspect, nous a conservé un spécimen précieux de ce qu'on jDourrait appeler la littérature prophétique, de celle, bien entendu, qui a pu émaner des prophètes du Nouveau Testament. Il fut terminé, sous la forme où il nous a été conservé, pendant que le frère de l'auteur, l'évêque Pie, siégeait sur la chaire de Rome *, c'est-à-dire vers l'an 140. Mais il avait traversé des rédactions successives. La plus ancienne ^ doit remonter au temps de Trajan et à l'épiscopat de Clément.
Hermas était un chrétien de Rome, affranchi de condition, propriétaire rural, marié et père d'une famille
^ Haer., III, 3: S; Ivoi^aj; ly.apt'jîr.'îcv.
^ Canon de Muratori.
^ Vifiio IJ. J'adopte ici en gros les conclusions de Haniack, ChronoL, p. 257 et suiv. Suivant lui la prophétie d'Hermas a passé par les formes suivantes: 1^ Vis. II (le fond seulement;; 2"" Vis. I-III; 3** Vis. I-IV; 4° Vis. V, les Mandata et les huit premières similitudes ; c'est le Pasteur proprement dit ; 5° Groupement des quatre premières visions avec le Pasteur, addition de la Sim. IX; 6'' Le même groupe, complété par la Si7n. X.
Duchesse. Hist. anc. de VEijl. • T. I. 15
qui ne lui domiait guère de satisfaction. Ses travaux agricoles et ses ennuis domestiques ne l'absorbaient pas au point qu'il n'eût toujours l'esprit tendu vers les espérances chrétiennes et ne fût sans cesse préoccupé tant de son salut que de celui des autres. C'était un esprit simple, de culture fort limitée. Comme tous les fidèles de son temps, il s'était assimilé, à un certain degré, l'Ancien Testament et plusieurs écrits du Nouveau. Cependant le seul livre auquel il se réfère expressément est un apocryphe K Excité intérieurement à communiquer au dehors ses ^Ties sur la réforme morale, il leur domia la forme de révélations. Dans la première et la plus ancienne partie de son livre, les Visions, il est en rapport avec une femme qui personnifie l'Eglise. Dans les deux autres parties, les Préceptes (Mandata) et les Paraboles (Slmilitudinesj, le révélateur est une autre personne idéale, le Pasteur, d'où le livre a tiré son titre définitif.
Que le Pasteur parle ou que ce soit l'Eglise, que la pensée s'exprime directement ou qu'elle s'enveloppe de formes s^miboliques, une seule et même préoccupation reparaît sans cesse. Les fidèles, et l'auteur tout le premier, sont loin d'être ce qu'ils devraient être, ce qu'ils ont promis d'être. Mais il y a un remède, la pénitence. Hermas est chargé d'inculquer à la communauté chrétienne que Dieu pardonnera à ceux qui se repentiront. Il prêche donc la pénitence après le baptême, comme
' Eldad et Modad, livre perdu.
l'église romaine de Néron à commode 227
les apôtres l'ont prêchée avec le baptême pour consécration. C'est une seconde pénitence, une seconde facilité accordée par Dieu avant le règlement de comptes définitif.
L'intérêt du livre est beaucoup moins dans cette idée fondamentale que dans les détails de son développement. En suivant Hermas dans l'énumération des cas particuliers et dans la description des situations diverses où se trouvent les pécheurs, nous pouvons nous faire une idée de la yie intérieure de l'église romaine ^ dans la première moitié du IF siècle.
En ce temps-là, au temps de Trajan et d'Hadrien, la sécurité des communautés chrétiennes était fort précaire. En dépit des rescrits indulgents émanés de ces empereurs, les fidèles se vo^'aient sans cesse tracassés, conduits devant les magistrats, mis en demeure de renoncer à leur religion. S'ils y consentaient, on les relâchait aussitôt : sinon, c'était la mort.
En présence de cette alternative, plusieurs avaient faibli et faiblissaient tous les jours. L'apostasie était déjà un scandale assez commun. Il y avait des degrés dans ce crime. Quelques-uns se bornaient à l'apostasie simple, à laquelle les menait le souci de leurs intérêts temporels. D'autres ajoutaient le blasphème au reniement : ils n'avaient pas honte de maudire publiquement
^ On peut même dire « de l'Eglise en général », car il y a en somme peu de traits particuliers, et la faveur avec laquelle le livre fut accueilli partout suppose qu'il correspondait à l'état commun des choses.
leur Dieu et leurs frères dans la foi. II s'en trouvait même qui allaient jusqu'à trahir les autres et à les dénoncer. En revanche l'Eglise comptait avec orgueil de nombreux martyrs. Tous n'étaient pas égaux en mérite. Plusieurs avaient tremblé devant les supplices et hésité dans leur confession, bien qu'au dernier moment ils eussent écouté la voix de leur conscience et versé leur sang pour la foi. Hermas distingue entre eux et des martyrs plus généreux dont le cœur n'avait pas défailli un seul instant. Tous cependant font partie de l'édifice mystique qui représente l'Eglise de Dieu ; avant eux il n'y a que les Apôtres. En dehors des martyrs proprement dits, il signale aussi les confesseurs, qui avaient souffert pour la foi, sans qu'on leur eût demandé le témoignage du sang.
L'ensemble de la communauté chrétienne menait une vie suffi-samment régulière. Cependant bien des imperfections et même des vices appelaient correction. L'esprit de coterie entraînait des querelles, des médisances, des rancunes. On s'attachait trop aux biens de ce monde. Les relations d'affaires, les obligations de la société, entraînaient pour beaucoup la fréquentation ordinaire des païens, ce qui n'allait pas sans de graves dangers. On oubliait la fraternité évangélique, on se tenait à l'écart des réunions communes, on craignait de se mêler aux petites gens qui, naturellement, formaient le fond des assemblées chrétiennes. La foi en souffrait, on finissait par n'être plus chrétien que de nom. Encore le souvenir du baptême se dissolvait-il peu à peu dans le
l'église romaine de nékon à commodS 229
commerce avec les profanes ; la moindre tentation emportait ces convictions affaiblies, et l'on arrivait à les renier pour des motifs assez légers. On changeait de religion, en dehors de toute persécution, par simple attrait pour les ingénieux systèmes de philosophie auxquels on avait trop facilement ouvert l'oreille.
Même dans les rangs des fidèles plus affermis, il se produisait des défaillances morales fort attristantes. La chair était faible. Cependant ces faiblesses momentanées étaient réparables : on pouvait les expier par la pénitence. Un danger plus grave, aux yeux d'Hermas, c'est l'hésitation dans la foi {^i']^i>yjy.): il revient souvent sur cet état de l'âme où elle semble divisée en deux, partagée entre l'assentiment et la négation.
Le clergé lui-même n'était pas à l'abri de tout reproche. On voyait des diacres trahir les intérêts temporels dont ils avaient le soin, détourner à leur profit l'argent destiné aux veuves et aux orphelins ; il se trouvait aussi des prêtres injustes dans les jugements, orgueilleux, négligents, ambitieux.
Le livre d'Hermas est un vaste examen de conscience de l'église romaine. Il ne faut pas trop s'étonner d'y trouver tant de révélations affligeantes : la nature de l'ouvrage veut que le mal y tienne plus de place que le bien, que l'exception soit plus souvent signalée que la règle. Malgré cette circonstance défavorable, il est aisé de voir qu'aux yeux d'Hermas le nombre des chrétiens édifiants surpassait celui des pécheurs de toute catégorie. Ainsi, dans la Similitude VnP, l'état moral
des chrétiens est symbolisé j)ar une baguette de saule que cKacun d'eux a reçue de l'ange du Seigneur et qui lui est redemandée, après un certain délai. Les uns la rendent desséchée^ fendillée, pourrie, moitié sècke et moitié verte, aux deux tiers verte, et ainsi de suite. Ces différents états de conservation correspondent aux degrés divers de la défaillance morale. Or le plus grand nombre rendent leur baguette aussi verte qu'ils l'ont reçue, ce qui veut dire qu'ils sont demeurés fidèles aux promesses de leur baptême.
De même, si Hermas insiste plus d'une fois sur les discussions entre les prêtres et sur d'autres faiblesses des chefs ecclésiastiques, il en coiuiait aussi qui sont dignes de tout éloge; il vante leur charité, leur hospitalité : il leur assigne une place dans la compagnie des Apôtres, aux premières assises de sa tour mystique.
En somme l'impression qui résulte de ce tableau^ c'est que l'Eglise, en ces temps très anciens, n'était pas exclusivement composée de saints, mais qu'elle en contenait mi très grand nombre, qu'ils y étaient même en majorité.
Hermas ne parle jamais des juifs, rarement des païens. Son livre est destiné exclusivement aux fidèles : il n'a pas à s'occuper de ce qui se passe en dehors de l'Eglise. On a vu plus haut son attitude à l'égard des hérésies naissantes. Elles ne se présentent pas à lui sous l'aspect de systèmes définis ni surtout de sectes organisées, en concurrence avec la communauté principale. H ne corniÉÛt que quelques discoureurs qui vont et vien-
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nent, semant des doctrines étrangères, sans cesse préoccupés de savoir, et, au fond, ne sachant rien du tout. Hermas qui, en toutes choses, s'inquiète surtout du côté moral, leur reproche de détourner les pécheurs de la pénitence. Il se demande aussi ce que deviendront ces docteurs égarés. Il ne désespère pas de leur salut: quelques-uns sont déjà revenus dans la bonne voie et se sont même distingués par leurs vertus : d'autres reviendront, au moins peut-on l'espérer.
La pénitence que prêche Hermas est un mo3'en d'exjDier les fautes commises après le baptême. Certaines personnes enseignaient qu'après le baptême il n'y avait plus de rémission possible. Tel n'est pas son avis. On peut, même après le baptême, obtenir le pardon de ses péchés, même les plus graves; mais il est entendu qvte cette seconde conversion doit être sérieuse, que l'on ne saurait passer sa vie en des alternatives indéfinies de fautes et de repentir ^ Hermas ne mentionne aucune des formes extérieures de la pénitence, telles que nous les trouvons en usage peu de temps après lui. Il ne parle ni de confession, ni d'absolution. Quant aux œuvres d'expiation, il les admet sans doute, mais en insistant beaucoup sur leur inutilité au cas où elles ne seraient pas accompagnées d'une conversion intérieure et sincère.
^ Mancl.j IV, 3; Sim., YIII, 6. Encore Hermas ji'est-il pas très catégorique contre les récidifs : « Cet homme ne réussira pas, il lui sera difficile de se sauver » . Si parfois il semble exclure de la rémission certains pécheurs coupables d'énormes fautes, on voit que ce sont ces pécheurs eux-mêmes qui s'écartent de la pénitence.
Il constate l'usage des jeûnes publics, observés par toute la communauté, les stations, comme on disait, et fait la critique, non point de l'institution elle-même, ni du jeûne en général, mais de la vaine confiance que certains mettaient en ces pratiques. Le jeûne doit comporter, d'abord et avant tout, la correction morale, l'observation rigoureuse de la loi de Dieu, puis la pratique de la charité. Les jours de jeûne on ne prendra que du pain et de l'eau: l'économie sur la dépense habituelle sera versée aux pauvres.
Avec sa simplicité d'esprit et son exclusive préoccupation de la réforme morale, Hermas n'était pas homme à cultiver la spéculation théologique. Cependant le Pasteur n'est pas sans soulever quelques difficultés sur ce point.
Dans sa Similitude V il nous ouvre une perspective sur la façon dont il entend l'économie de la Rédemption, de la Trinité et de l'Licarnation. L'occasion est singulière. Le prophète veut inculquer l'utilité des œuvres de surérogation. Un tel sujet ne paraît pas devoir se prêter à des développements métaphysiques. C'est cependant ce qui a lieu.
Le Pasteur propose d'abord une parabole. Un homme possède un domaine et des serviteurs nombreux. Il sépare une portion de ce domaine et y plante une vigne; puis, choisissant un de ses serviteurs, il lui donne la mission de l'échalasser. Le serviteur fait plus que sa tâche: non seulement il échalasse: il arrache encore les
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mauvaises herbes. Le maître en est fort satisfait. Après s'être consulté avec son fils et ses amis, il déclare que le bon serviteur sera admis à partager son héritage avec son fils. Celui-ci, ayant fait un festin, envoie des provisions au bon serviteur, lequel les partage avec ses compagnons de servitude et s'attire ainsi de nouveaux éloges.
Telle est la parabole. Voici l'explication. Le domaine est le monde ; le maître est Dieu, créateur de toutes choses ; la vigne est l'Eglise, la société des élus de tous les temps : le fils du maître est le Saint-Esprit ^ ; le serviteur est Jésus-Christ ; les amis et conseillers sont les six anges supérieurs. Les œuvres accomplies par Jésus- Christ sont symbolisées par les trois actions, la pose des échalas, l'extirpation des mauvaises herbes, le partage des provisions. Les échalas sont les anges inférieurs que le Sauveur a préposés à la garde de l'Eglise: l'extirpation des mauvaises herbes est la Eédemption, qui a déraciné le péché: le partage des provisions représente la prédication évangélique.
Dans cette explication on ne voit apparaître avant l'Licarnation que deux personnes divines. Dieu et le Saint-Esprit, dont les relations sont figurées par le rapport de père à fils. Il y a donc identification entre le Saint-Esprit et le Verbe ^ le Christ préexistant. Cette
' Filins autem Sjnritiis sanctua est, porte la vieille version latine ; ces mots choquants ont disparu du texte grec et de l'autre version.
2 Hermas n'emploie jamais le terme de Verbe, pas plus du reste que celui de Christ. Le nom de Jésus ne figure pas non plus dans le Pasteur.
idée, du reste, reparaît un peu plus loin: « L'Esprit-Saint » qui préexistait, qui a créé toute créature. Dieu l'a fait » habiter dans une chair choisie par lui. Cette chair, dans » laquelle habitait l'Esprit-Saint, a bien servi l'Esprit » en toute pureté et en toute sainteté, sans jamais lui » infliger la moindre souillure. Après qu'elle se fut ainsi » bien et saintement conduite, qu'elle eut aidé l'Esprit » et travaillé en tout avec lui, se montrant toujours forte » et courageuse, Dieu l'a admise à participer avec l'Es- » prit-Saint ... Il a donc consulté son fils et ses anges » glorieux, afin que cette chair qui avait servi l'Esprit » sans aucun reproche obtînt un lieu d'habitation et ne » perdît pas le prix de son service. Il y a une récom- » pense pour toute chair qui, le Saint-Esprit habitant en » elle, sera trouvée sans souillure » .
En somme, la Trinité d'Hermas paraît se composer de Dieu le Père, d'une seconde personne divine (Fils de Dieu, Saint-Esprit), enfin du Sauveur, promu à la divinité en récompense de ses mérites. Une telle conception est, dans l'ordre de la spéculation théologique, le pendant exact des récits bizarres que nous avons rencontrés chez les vieux traditionnistes d'x4.sie. On est étonné d'apprendre que des hommes comme Jean l'Ancien et ses congénères aient pu raconter de telles fantaisies ; on ne l'est pas moins d'entendre le prophète romain divaguer à ce point sur la théologie.
Cependant ce qu'il y a de critiquable dans ses conceptions n'est pas à la surface de son texte. Ce qui attire d'abord l'attention, ce sont les thèses sur l'utilité
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des bonnes œuvres et sur la pureté morale. Ces tlièses 8ont appuyées sur l'exemple, toujours bien venu, du Sauveur. Au troisième plan seulement se dessinent des traits qu'il ne nous est pas aisé de raccorder d'une façon satisfaisante. Les anciens ne semblent pas les avoir remarqués. Le Pasteur fut accepté dans toute la chrétienté du II** siècle comme un livre de grande autorité religieuse: on le lisait dans les assemblées avec les saintes Ecritures, sans cependant le mettre au même rang. Peu à peu son autorité diminua: les rigoristes, comme Tertullien, lui reprochèrent sa compatissance pour les pécheurs: les esprits cultivés se choquèrent de son style bizarre et des étrangetés de ses visions ^ . Les Ariens se réclamèrent de lui, à cause de sa célèbre affirmation de l'unité divine ^. Mais ceci ne pouvait guère le compromettre, et nous voyons saint Athanase, après Clément d'Alexandrie et Origène, continuer à le tenir en grande estime et l'employer pour l'instruction morale des catéchumènes. Comme Clément, Hermas eut les honneurs de la transcription dans les manuscrits de la Bible. On l'a trouvé à la fin du célèbre codex /Sinaïticus.
^ Saint Jérôme {in Ilahacuc, I, 14) le malmène {liber ille <iî)Ocryphus stulfitiae condemnancliiH) à propos de l'ange Thégri, préposé par Hermas (Vis. IV, 2) aux bêtes féroces. Saint Ambroise et saint Augustin n'en parlent jamais; Prosper d'Aquitaine objecta à Cassien, qui le citait, que c'était un livre sans autorité (Adv. Coll., 13). D'après saint Jérôme [Devirisîll., 10) il aurait été, de son temps, à peu près ignoré des Latins. Cependant il en subsiste deux anciennes versions latines.
* Mand. 7. Cf. Athanase, De decr. Nie, 18; Ad Afros, 5.
236 CHAPITRE XIIT.
Le Pasteur fut, comme il a été dit plus haut, terminé et publié définitivement au temps où l'évêque Pie, frère d'Hermas, occupait «la chaire de la ville de Home ». Pie était le neuvième « successeur » des apôtres. De ses huit prédécesseurs, dont nous connaissons la suite par saint Irénée, Clément seul est connu par sa lettre, Télesphore par son martyre. De Lin et d'Anenclet, les deux premiers sur la liste, on ne peut rien dire, sinon que Lin est peut-être identique au personnage de même nom que mentionne la seconde lettre à Timothée. Liconnus aussi sont les successeurs de Clément, Evariste, Alexandre, Xyste. Après Télesphore vient Hygin, le prédécesseur de Pie. Pour classer chronologiquement ces épiscopats, nous n'avons d'autre ressource qu'un catalogue dont la première rédaction peut remonter au temps de l'empereur Commode et du pape Eleuthère, peut-être un peu plus haut. Des chiffres y figuraient à côté de chaque nom.
Leur total donne 125 ans. En remontant à partir de 189, année où mourut Eleuthère, ces 125 ans nous conduisent juste à l'année 64, date présumable du martyre de saint Pierre. Ainsi la chronologie des premiers papes s'établirait ainsi qu'il suit :
Lin ... 12 ans, approximativement 65-76
Anenclet . 12 » ...... 77-88
Clément . . 9 » ...... 89-97
Evariste. . 8 » ...... 98-105
Alexandre . 10 » ...... 106-115
l'église romaine de Néron à commode
Hygin . .
Pie . . .
Anicet .
Soter . .
Eleuthère
Xyste . . 10 ans, approximativement llG-1'25 Télesphore 11 » ...... 12G-136
Mais ces chiffres d'années, en supposant qu'ils nous aient été exactement transmis, doivent être considérés comme des chiffres ronds, obtenus en négligeant les fragments d'année soit en plus, soit en moins. Aussi ne faut-il pas se tenir avec rigueur aux dates qui en ressortiraient. Au seul endroit où l'on dispose d'une vérification précise, la table ci-dessus est en défaut. Saint Polycarpe vint à Rome, au plus tard, en 154, et il y fut reçu par le pape Anicet.
Quoi qu'il en soit de cette chronologie, la succession épiscopale de Rome est un document de la plus haute valeur. Il faut évidemment se représenter ces successeurs des apôtres comme assistés, dans le gouvernement de leur église, d'un collège de prêtres qui dirigeait avec eux la communauté chrétienne, présidait à ses assemblées, jugeait les différends, s'occupait de former les néophytes et de les instruire. Des diacres, des diaconesses \ ici comme ailleurs, s'occupaient plus spécialement de l'administration et des œuvres d'assistance.
^ Voir l'épitaphe d'une diaconesse (veuve) Flavia Arcas (De Rossi, Bull., 1886, p. 90; cf. mes Origines du culte chrétien, p. 342, 3« éd.).
Dans le langage courant, l'évêque n'émergeait pas toujours avec beaucoup de relief de son collège d'assesseurs^ ni le clergé lui-même n'était toujours distingué de l'ensemble de la communauté. La vie sociale étant très intense, tout ce qui se faisait ou se passait se rapportait au groupe entier plutôt qu'à ses chefs.
C'est vers la fin du règne d'Hadrien, au temps de l'évêque Hygin, que l'on entend parler pour la première fois d'hérésies importées à Eome. Yalentin d'Alexandrie, Cerdon et Marcion vinrent s'y installer et cherchèrent^ non seulement à répandre leurs idées parmi les fidèles, mais, suivant certains témoignages, à s'emparer de la direction de l'église. Il est difficile que, dès avant ce temps, Rome n'ait point vu débarquer d'Orient quelques-uns de ces contrefacteurs religieux dont la Syrie et l'Asie furent de bonne heure fécondes. Hermas paraît en avoir connu. A en juger par ce qu'il en dit, leur succès aurait été mince. Yalentin, avec sa philosophie subtile, son exégèse et ses tendances accommodantes, se fit mieux écouter et réussit à fonder une école. Il fit un long séjour à Home, sous les successeurs d'Hygin, Pie et Anicet. Marcion, arrivé vers le même temps que lui, se maintint quelques années en relations avec l'Eglise, non sans difiîculté toutefois, car il fut, à un moment, obligé de justifier de sa foi par la présentation d'un document écrit. Mais une telle situation ne pouvait durer. En 144 la rupture eut lieu, et l'on vit se former, en concurrence avec la grande église, une com-
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munauténiatcionite. Elle eut d'abord beaucoup de succès. • Le philosophe Justin, qui vivait à Rome en ce temps et qui guerroyait de la plume et de la parole contre les diverses hérésies en vogue, s'attaqua spécialement à Marcion. Mais celui-ci se maintint. Il était encore à Home, au temps d'Anicet, lorsque l'on y vit arriver (154) le vénérable Polycarpe, évêque de Smyme. Son voyage avait pour but de régler avec l'église romaine quelques points litigieux, spécialement à propos des observances ' pascales, sur lesquelles Asiates et Romains n'étaient pas d'accord. On peut juger si la pieuse curiosité des fidèles fut excitée par la vue de cet illustre vieillard, qui avait connu des témoins de l'Evangile et reçu les enseignements des apôtres de l'Asie. Anicet l'accueillit avec empressement et voulut qu'il présidât à sa place aux assemblées liturgiques. Polycarpe, par sa seule personne, était une très forte expression de la tradition chrétienne. Aussi fit-il sensation chez les dissidents: beaucoup quittèrent les sectes pour revenir à la grande église. Un jour il se rencontra avec Marcion, qu'il avait vu autrefois en Asie. — «Me reconnais-tu? dit l'hérétique. — Oui, répondit Polycarpe, je reconnais le premier-né de Satan » . Anicet ne put accepter les idées de Polycarpe sur l'observance pascale ; il ne réussit pas non plus à le rallier aux usages romains. Mais ils ne se brouillèrent pas pour cela, et les Asiates résidant à Rome continuèrent, en dépit de cette légère divergence, à recevoir Teucharistie comme les membres de la commmiauté locale. Cet état de choses durait depuis longtemps, de-
240 CHAPITRE XIIT.
puis l'épiscopat de Xyste ^ Enfin Polycarpe se sépara amicalement des E/Omains et de leur évêque, lesquels, peu de mois après, apprirent qu'il avait scellé par le martyre sa longue et méritante carrière.
De tous côtés on affluait à E-ome. L'école carpocratienne d'Alexandrie y envoya une doctoresse, Marcelline, qui fît beaucoup d'adeptes. Dans l'entourage de Marcion on distinguait dès lors un de ses disciples, Apelle, qui devait présider plus tard à une évolution de la doctrine marcionite. Justin, toujours ardent à la défense de la foi, se vit renforcé par un autre philosophe, venu de la lointaine Assyrie, Tatien, qu.i l'aida quelque temps à ferrailler contre les Cyniques. De Palestine arriva Hégésippe, voyageur curieux de doctrines et de traditions. Il put raconter aux Romains bien des choses intéressantes sur les vieux chrétiens de son pays ; de son côté il reçut d'eux des renseignements non seulement sur l'état présent de leur église, mais sur les temps anciens, car il paraît bien avoir rapporté de Rome une liste épiscopale ^, arrêtée à l'évêque Anicet : il la pro-
^ Irénée, Hasr., III, 3 (le grec dans Eus., IV, 4); lettre à Victor, dans Eus., V, 24.
2 Eus., IV, 22. On connaît l'éternelle discussion sur le texte ôiaos^y;'^ ÎTrs'.r.aàaxv y.s'y.P'? 'A'^tz-rTou : le mot oiaosy^rv devrait avoir été substitué à un otarp i^rv primitif, et le sens serait : «je fis séjour (à Rome) jusqu'à Anicet». C'est ainsi que Rufin a compris. Mais Rufin comprend souvent de travers. D'autre part le y-ï/.?'? 'Avtx.r.Tsu est bien inexplicable. Il faudrait qu'IIégésippe eût dit qu'il arriva à Rome Ittî lltiO ou iTzi.'Y-^îvnZ. Or il ne le dit pas dans le contexte immédiat et il n'est pas aisé d'admettre qu'il Pait dit plus haut. D'autre part, l'idée de liste épiscopale
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longea lui-même jusqu'à Eleuthère, sous lequel il publia ses souvenirs de voyage. Il l'avait connu à Rome, où il était diacre d'Anicet.
Tel était le milieu chrétien de Rome au déclin du règne d'Antonin. Le christianisme tout entier semblait s'être concerté pour y députer ses figures les plus caractéristiques : Polycarpe, le patriarche d'Asie : Marcion, le farouche sectaire du Pont ; Valentin, le grand maître de la gnose alexandrine ; la doctoresse Marcelline ; Hégésippe, le judéo-chrétien de Syrie : Justin et Tatien, philosophes et apologistes. C'était comme un microcosme, un résumé de tout le christianisme d'alors. A les voir circuler librement, discuter, se quereller, enseigner, prier, on ne se douterait guère que tous ces gens sont des proscrits. Et pourtant il en est ainsi. Tous vivent dans la préoccupation du martyre. Hermas et Justin en parlent à chaque instant ; Marcion est au même point ; Polycarpe et Justin vont mourir pour la foi. Antonin règne, il est vrai, et l'empire romain n'a jamais eu de meilleur prince : mais le christianisme n'a pas cessé d'être interdit, et les magistrats, à Rome comme ailleurs, continuent d'appliquer la loi. Le beau temple que le bon empereur venait d'élever, au bas de la voie Sa-
€st favorisée par la suite du discours. « Et à Anicet succéda Soter, à Soter Eleuthère » . Ceci semble indiquer que l'auteur, à ce moment, songeait à une liste commençant aux origines, cela va de soi, et arrêtée à l'évêque Anicet. Je reconnais toutefois que l'expression ôiaôcy/ô È-s-.r.aâar.v n'est pas satisfaisante; il doit s'être perdu quelque chose.
DucHESXE. Hist. anc. de VEgJ. - T. I. 16
crée, à Faustine, sa femme défunte, était alors danstout l'éclat de ses marbres neufs. Il aura vu passer plus d'un cortège de chrétiens venant des tribunaux du forum et marchant au supplice. Cependant, pour le temps où nous sommes, les seuls noms de martyrs romains qui se soient conservés sont ceux dont parle saint Justin dans son Apologie \ Ptolémée, Lucius, et un troisième dont il n'a pas marqué le nom, exécutés par sentence du préfet Urbicus.
Justin lui-même était très menacé : Crescens, le philosophe cynique si maltraité par lui, ne le perdait pas de vue. C'est peut-être pour cela qu'il qviitta E,ome. Il y revint au commencement du règne de Marc-Aurèle,. et, cette fois, sans que Crescens paraisse y avoir aidé^ il fut victime de son zèle. On l'arrêta avec d'autres chrétiens, dont quelques-uns étaient des néophytes convertis par lui. Ils comparurent devant le préfet Rugticus (163-167), qui, ayant constaté leur qualité de chrétiens, les fit flageller et décapiter. Les compagnons de Justin étaient assez divers. Il y avait une femme appelée Charito, et cinq hommes : un cappadocien, Evelpistos, esclave impérial: un certain Hiérax, d'Iconium: trois autres, Chariton, Paeon, Liberianus ^.